Clark Ashton Smith

Clark Ashton Smith, celui qui marchait parmi les étoiles, traduction et direction de Jean Hautepierre, Collection Les manuscrits d’Edward Derby, Editions L’œil du Sphinx.

Clark Ashton Smith (1893-1961) est davantage connu pour son amitié avec Lovecraft et pour ses contes fantastiques que pour sa poésie or, Clark Ashton Smith est avant tout un poète et parmi les plus grands.

Jean Hautepierre, poète lui-même, déjà traducteur d’Edgar Poe, a su conserver dans notre langue, la magie et la subtilité des poèmes du poète américain. Il a choisi une cinquantaine de « poèmes cosmiques » pour nous emmener dans l’univers étonnant de Smith et a réussi à résoudre la plupart des problèmes complexes que pose la traduction de poèmes, problèmes qui ne sont pas seulement d’ordre linguistique mais aussi d’ordre ontologique comme Georges Steiner l’a déjà démontré.

C’est à partir de 1936 que Smith abandonne l’écriture de contes fantastiques pour explorer d’autres formes d’art, peinture, sculpture notamment et renoue pleinement avec la poésie qui constitue l’axe de son identité créatrice.

« Smith, indique Jean Hautepierre, affectionne particulièrement certains thèmes comme celui des ombres qui, vues à travers le prisme de son art, prennent vie, indépendamment même des objets auxquelles le jour les assigne. Quelle est la véritable nature de ces êtres muets et sans visage, sources d’inquiétude en cela même que nul ne les comprend ?

La destinée de l’être humain – et au-delà, de tous les êtres humains ou non, terrestres ou non -, cette énigme à la fois familière, éternelle et absolue, est un vaste sujet de méditation pour Smith, poète très marqué par la réflexion philosophique, et qui adhère à une vision manifestement panthéiste. Que l’on partage ou non celle-ci, il est clair qu’un texte comme son ode à la matière, par exemple, montre que Smith, de même qu’Edgar Poe dans Eurêka – et peut-être sous l’influence de celui-ci -, a réfléchi à la signification et au destin de l’Univers… De ce panthéisme on retrouve un écho dans ses magnifiques tombeaux, avec lesquels Smith atteint les sommets de cet art, si délicat et si délaissé depuis la fin du XIXème siècle, qu’est la poésie funéraire… »

Depuis Le mangeur de hachisch, ou l’Apocalypse du mal jusqu’au Chant du nécromant, le voyage poétique où nous conduit Clark Ashton Smith fait se côtoyer l’abîme et le sublime, l’horreur et la beauté, l’imaginal et les recoins les plus sombres de la psyché.

 

Extrait de Le mangeur de hachisch, ou l’Apocalypse du mal :

 

« Inclinez-vous car je suis l’empereur des rêves ;

Je me couronne du soleil brillant des millions de couleur

De mondes secrets, incroyables,

Et je prends leurs cieux qui s’étendent

Pour me vêtir quand je m’élance,

Trônant sur le zénith qui monte, et j’illumine

L’horizon infini qui s’enfuit dans l’espace.

Ainsi que des monstres rampants qui rugissent de satiété,

L’océan aux crêtes de feu monte sans cesse, monte,

Entraîné par l’envie de lunes maléfiques

A me suivre toujours ; des sommets surmontés

Des pics du plus aigu diamant, et des gueules

De volcans aux langues de lave et où le soufre se consume,

Usurpent, mais en vain, le tonnerre des cieux… »

 

Extrait de Celui qui marchait parmi les étoiles :

 

« Une voix me cria, dans les rêves de l’aube :

« Ne perds pas un instant : les toiles de la vie, de la naissance et de la mort

Sont balayées, tous les fils de la terre

Vont se rompre bientôt ; dans l’espace rayonne

Ton ancien chemin, celui des soleils,

Dont l’éclat de toi fait partie ;

Et la profondeur des abîmes

Est là aussi au même instant

Est là aussi au même instant,

Eux dont l’obscurité parcourt

Le mystère de ton esprit.

Va en avant, sain et sauf marche sur la flamme

Des astres par lesquels tu vins dans les vieux jours ;

Sans crainte, à travers l’étendue

Dont ne t’écrasa pas l’immensité jadis.

Les chaînes du Temps ont été brisées,

Et tombent les terrestres liens faits de bonheur et faits de larmes,

Et s’élargit le rêve étroit aux sublimités de l’espace. »

 

A la fois poésie et méta-poésie, l’œuvre de Clark Ashton Smith est révélatrice d’une réconciliation opérative sans cesse renouvelée, élargie, inclusive de ce qui se veut exclu, à la marge, impossible à penser.

Cette belle édition, illustrée de six œuvres d’El Jicé, propose une formidable expérience poétique pour le lecteur.

 

Les Editions de L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris, France.

www.oeildusphinx.com

 

 

 

 

 

 

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Les Hommes sans Epaules

 

Les Hommes sans Epaules n°35, troisième série.

Ce numéro des HSE s’ouvre sur un hommage nécessaire de Christophe Dauphin à Jean Sénac, assassiné en 1973, que beaucoup, soucieux de ne pas penser, se sont empressés d’oublier.

« On enterra son œuvre et ses idées presque aussi vite que son corps. Jean Sénac était un homme parfaitement indésirable, en somme, mais pas seulement pour le pouvoir algérien. Il dérangeait beaucoup plus de monde. Il était, selon le témoignage de l’un de ses amis, un scandale permanent. Son audience auprès de la jeunesse, sa vie, sa vie sexuelle surtout, sa liberté de parole en matière politique ou culturelle, les répercussions à l’étranger de ses jugements sur l’Algérie en faisaient un personnage gênant pour beaucoup de personnes et beaucoup d’intérêts et de calculs à Alger. Il y a donc plusieurs personnes ou groupes à qui le crime pouvait profiter. »

Il publia une Anthologie de la nouvelle poésie algérienne, véritable manifeste pour « une Algérie méditerranéenne, solidaire, socialiste, égalitaire, arabe, berbère et pied-noir, de graphies arabe, berbère et française ». D’une lucidité visionnaire, Jean Sénac pressentait la victoire des préjugés sur la générosité et la liberté. Il va manifester une queste double, celle d’une révolution aussi sexuelle et celle d’une sexualité libertaire et révolutionnaire. Le « corps total » est aussi un « esprit total ».

« Ce corps élu, précise Christophe Dauphin, est l’un des éléments clés de la poétique  de Sénac, qui identifie le corps au poème. D’une faille à l’autre, le corpoéme, saccage de sincérité, tente de susciter une physionomie et du même coup, engage la personne qui écrit à tout donner, « de l’âme à l’excrément ». Les poèmes d’amour sont maîtrisés, alliant l’élan sexuel à l’abandon total. A sa soif de liberté, de justice et d’amitié, le poète ajoute son besoin insatiable de l’autre : Car la révolution et l’amour ont renouvelé notre chair. Au « corpoème » succédera le « spoerme » : il écrit d’un jet ma joie carnassière la – première syllabe de mon refus. »

Enfin, Christophe Dauphin évoque sa proximité de queste et de destin avec Pier Paolo Pasolini : « La poésie les unit, l’amour, la liberté, le feu du langage et du désir les animent. Pasolini et Sénac se rangent tous les deux du côté du peuple… ».

 

Citoyen de laideur

 

Maudit trahi traqué

Je suis l’ordure de ce peuple

Le pédé l’étranger le pauvre le

Ferment de discorde et de subversion.

Chassé de tout lieu toute page

Où se trouve votre belle nation

 Je suis sur vos langues l’écharde

Et la tumeur à vos talons ?

 

Je ne dors plus je traîne j’improvise de glanes

Un soleil de patience Ici

Fut un peuple là meurent

Courage et conscience. Le dire

Palais de stuc Jeunesse et Beauté à l’image

Des complexes touristiques. L’écrire

Dénoncer le bluff Pour que naisse

De tant de rats fuyants un homme

Risquer le poème et la mort.

         

Jean Sénac, 1972

 

Dans un sommaire riche et touffu, le dossier, coordonné par César Birène, est consacré aux poètes norvégiens contemporains avec des textes de Régis Boyer, Ole Karlsen, Eva Sauvegrain, Pierre Grouix, Poèmes de Tarjei Vesaas, Inger Hagerup, Olav H. Hauge, Tor Jonsson, Gunvor Hofmo, Marie Takvam, Stein Mehren, Jan Erik Vold, Paal-Helge Haugen, Knut Odegård… Une manière de découvrir cette poésie puissante, riche et d’une grande subtilité à travers des auteurs majeurs peu connus dans les pays francophones.

Pierre Grouix nous présente également une grande figure de la poésie finlandaise, Bo Carpelan (1926-2011) :

 

V

 

Tant de blessures

pour une réconciliation si profonde.

Les routes avec des gens :

tout se tisse de souvenirs

vers la toile du solitaire.

La neige tombe,

les années claires, les matins de rosée

brillent dans la toile ;

la lumière troublée sans demeure

au long d’âpres chemins printaniers.

Les arbres s’enflamment et sont

touchés par le froid de la nuit.

tout est dans le mouvement

que tu retiens en toi, dans le monde extérieur.

Voici le rêve,

le chemin, s’il y a un chemin,

vers ce qui est sans réponse.

 

Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France.

www.leshommessansepaules.com

 

Enseignement des Moines de la forêt

La sagesse du moine, 108 histoires sur l’art du bonheur par Ajahn Brahm, Editions Almora.

 Ajahn Brahm étudia le dharma auprès de Ajahn Chah (1918-1992), célèbre moine de la forêt thaïlandaise qui influença considérablement le bouddhisme theravada par une approche directe mais aussi la société thaïlandaise par son rayonnement.

Ahahn Brahm a recueilli 108 récits bouddhistes, métaphores de surface ou métaphores profondes, véhicules d’enseignements directs ou au contraire serpentins.

Dans ces histoires ou anecdotes, une sagesse du quotidien côtoie la profondeur de la vie de l’esprit. L’humour, très présent, permet des recadrages salutaires.

« Quand quelque chose va mal, il peut sembler commode de trouver un fautif, mais rejeter la faute sur autrui règle rarement le problème.

Si votre derrière vous démange

Qu’est-ce que ça change

De vous gratter la tête ?

 

Voilà comment Ajahn Chah décrivait le fait de rejeter la faute sur les autres : se gratter la tête quand c’est le derrière qui démange. »

Les histoires choisies, et offertes, traitent de la perfection et de la culpabilité,  de l’amour et de l’engagement, de la douleur et de la crainte, de la colère et du pardon, de « Comment créer le bonheur ? », des problèmes cruciaux et de leur solution : la compassion, de la sagesse et du silence intérieur, de l’esprit et la réalité, des valeurs et de la vie spirituelle, de la liberté et de l’humilité, de la souffrance et du lâcher-prise. Ajahn Brahm peut nous inviter à penser à la lessive pour, plus loin, prendre la mort avec légèreté. Il commente peu les histoires qui portent elles-mêmes leurs enseignements mais ces indications, sobres, ont une portée immédiate. Sur la liberté :

« Il y a deux types de liberté dans notre monde : être libres de désirs, ou être libre du désir.

Notre culture occidentale moderne ne reconnaît que le premier type de  liberté : la liberté de désirs. Elle vénère cette liberté en la portant aux frontispices des constitutions nationales et des déclarations des droits de l’homme. On peut dire que les principes qui sous-tendent la plupart des démocraties occidentales tendent à protéger la liberté des gens à réaliser leurs désirs, autant que possible. Mais on peut remarquer que dans de tels pays les gens ne se sentent pas vraiment libres, en réalité.

Le second type de liberté, être libre du désir, n’est vénéré que dans quelques communautés religieuses, où l’on apprécie avant tout la satisfaction et la paix qui naissent de l’absence de désir. On peut remarquer que dans de telles communautés, portées sur l’ascétisme, comme dans mon monastère, les gens se sentent tout à fait libres. »

Ce livre est un peu comme un ami sage et drôle qui saurait éclairer notre esprit, pas à pas, avec discrétion et respect.

Editions Almora, 51 rue Orfila, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Dzogchen

Enseignements Dzogchen de Chögyal Namkhai Norbu, Editions Almora.

Nous connaissons tous la valeur indiscutable du Dzogchen et la place essentielle que tient Chögyal Namkhai Norbu dans le rayonnement actuel de ce courant traditionnel, essence du bouddhisme tibétain.

Ce livre rassemble des enseignements oraux transmis par Norbu à ses étudiants. Le Dzogchen, voie directe, non-duelle, veut donner accès, immédiatement à notre véritable nature, originelle et ultime. L’enseignement du Dzogchen n’est pas spécifiquement tibétain, tout courant traditionnel comporte en son cœur, derrière l’apparaître culturel, une connaissance semblable. Ce livre intéressera donc les lecteurs bouddhistes et non bouddhistes.

Le maître introduit le disciple à la nature de son propre esprit par les trois aspects de la base (zhi) du Dzogchen, essence, nature, énergie :

« Quand un maître donne une introduction à l’état naturel, il ou elle, amène la personne recevant l’introduction à faire une expérience directe de la connaissance de la base. Mais comment peut-on arriver à la connaissance de cette essence, qui est le premier des trois aspects de la base ? L’essence est vacuité, et pour la découvrir nous devons l’expérimenter nous-mêmes et comprendre ce que cela signifie en termes de notre nature véritable. Lorsque nous observons notre esprit, nous notons que des pensées, en nombre infini, se suivent les unes après les autres dans une succession continue. Si nous portons toute notre attention sur chaque pensée, l’une après l’autre, en observant la première pensée, la deuxième pensée et ainsi de suite, elles disparaissent toutes d’elles-mêmes, et ce que nous trouvons systématiquement c’est la vacuité, rien de concret. A ce propos, les textes originaux du Dzogchen affirment que « ne rien trouver est le maximum que vous puissiez trouver ». Notre condition véritable est vacuité, alors qu’y-a-t-il à trouver ? Même si nous pensons qu’il existe là quelque chose à trouver, en fait il n’y a rien. Lorsque vous découvrez par vous-même qu’il n’y a vraiment rien, vous avez fait la plus grande des découvertes. »

Les propos de Norbu sont d’une grande clarté. Il écarte les pièges du langage pour un enseignement pratique immédiatement. Il insiste beaucoup sur la transmission dans le cadre d’une lignée, transmission qu’il distingue en transmissions directe, orale (enseignements et pratiques) et symbolique (utilisation d’objets « comme symboles, pour aider l’étudiant à découvrir la nature de la potentialité inhérente à son propre état, et la façon dont celle-ci se manifeste de différentes manières en tant qu’énergie ».

La transmission directe peut être saisie à travers les Trois Testaments de Garab Dorjé, considéré comme « le premier maître humain du Dzochen sur cette planète, dans le cycle temporel » :

Le premier de ces testaments est « L’introduction directe ». Dans cette introduction directe, le maître introduit l’étudiant à l’état de contemplation à travers les expériences du corps, de la voix et de l’esprit.

Le deuxième testament est « Ne pas rester dans le doute ». Par la transmission qu’il a reçue dans l’introduction directe, l’étudiant expérimente l’état de contemplation et n’a plus aucun doute sur ce qu’est la contemplation.

Le troisième testament est « Continuer dans cet état ». Cela signifie que l’étudiant cherche à rester tout le temps dans l’état de contemplation, en restant dans la condition naturelle de la présence instantanée sans la corriger, et en appliquant les pratiques nécessaires en fonction des circonstances, pour accéder de nouveau à l’état, quand il ou elle en a été distrait-e. »

Cette voie fondamentale de l’auto-libération, simple et difficile, comme toute voie directe, véhicule une sagesse précieuse pour faire de chaque instant de la vie une contemplation libre et joyeuse.

Editions Almora, 51 rue Orfila, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Jimmy Gladiator

Tapis Franc et autres cadeaux provos de Jimmy Gladiator, Editions Rafael de Surtis.

Rébellion culturelle, poésie, anarchie, syndicalisme révolutionnaire, surréalisme… la vie et l’œuvre, l’une reflet de l’autre, de Jimmy Gladiator échappent à toute présentation.

Ce recueil d’intensités variées, aux multiples et improbables rencontres, rend compte de moments de vie, de provocations, de cris, de tendresses et d’amours dont le lien, indestructible, réside dans une volonté sans faille de liberté, parfois au prix de celle-ci.

Extraits :

« Nous n’avons pas assez cassé en 68, pas assez comploté avec les Egaux, pas assez pendu de flics ni bouffé de curés en Espagne 1936 ; et peut-être en tout cela, pas aimé, totalement.

De consistance ubique, notre appétit est immense.

Depuis, nous traînons des nostalgies de casseurs : (…)

Depuis, nous sommes des amant(es) irréprochables. Superbement mauvais en tout. Sauf en Insurrection et en Amour. (…)

Le seul mot en lequel nous aimons nous mirer est outlaw. »

« Rien n’est jamais acquis. Cela vaut pour l’amour, pour la poésie, pour la liberté. La vie, déjà, nous le savons et nous ne cessons jamais de l’oublier. Il y a toujours péril, chacune de nos conquêtes est toujours précaire, chacune de nos croyances est toujours menacée de déclin. Nos fatigues mêmes ont tout du bivouac. Notre rage se double de tristesse plus qu’à son tour, de la tristesse d’être sans grande puissance, d’être dérisoirement démuni.

Le 2 Mai, ils ont jeté mes amis à la rue. Je les ai vus embarquer des meubles et des colis dans des camions : je les ai vus murer portes et fenêtres ; ils avaient déjà fait le silence sur la place de la Réunion, ils avaient fait le silence au 67 rue des Vignoles. Un grand air de corbillard, les gestes du cimetière, obscènes obsèques. »

« La critique littéraire encyclopédique admet Süe, Féval, Verne, Dumas fils parmi ses auteurs, Hubert Juin, chez 10/18, avait exhumé Bloy, Darien, Schwob, Mirbeau et même Péladan. Lacassin réhabilite les grands méconnus du polar, de la bande dessinée, de la science-fiction, du roman d’aventures. Les surréalistes citaient Tailhade et Leroux tout en s’enthousiasmant pour Fantômas et Musidora. Les anarchistes, enfin, rééditent régulièrement Pelloutier, Pouget, Zo d’Axa.

Tous, assez curieusement, oublient ou font mine d’oublier celui qui, à cheval sur deux siècles, fut tout à la fois romancier populaire de grande volée, polémiste de haute invective et militant révolutionnaire de premier plan : Michel Zévaco. »

« Lettre ouverte d’injures au Ministre de l’intérieur.

(…) D’où tenez-vous, pauvre crétin, que l’ennemi de votre nation fécale est une jeune fille venue il y a très longtemps d’une île tropicale baignée d’un océan ? Ses camarades de classe, ses professeurs, ses voisins de quartier ne l’ont pas entendu ainsi et sont en grève reconductible pour exiger son retour. A elles et à eux, salut ! A vous monsieur, crève salope !

Fieffé salaud, nous savons tous que, et ce sera votre plaidoirie de défense pour un procès futur, vous n’êtes qu’un membre parmi d’autres d’un gouvernement autoritaire maqué à la classe sociale possédante et que vous vous conformez visqueusement au programme politique de votre parti droitier. C’est ce qu’ils disaient tous à Nuremberg il y a soixante ans.

J’ai entendu parler d’une époque où ce qui faisait jouir les universités de la plus flatteuse réputation était le nombre d’étudiant-e-s venant du bout du monde pour en suivre l’enseignement. Oui, je sais, c’était au Moyen-Âge, à la renaissance, et même jusqu’à la « Belle Epoque », alors que vous, débris incontinent, vous êtes moderne, libéral et ne connaissez du mot « normalisation » que son acception financière. »

Les propos, justement illustrés, réveillent, arrachent des endormissements organisés par la caste des commerçants et des financiers et exigent de s’extraire des vulgarités spectaculaires de notre bête époque.

Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint Michel, 81170 Cordes sur Ciel, France.

Marie Mallard

Les Gardiennes de Marie Mallard, préface de Jean-Michel Nicollet, Editions Zanpano

Livre magnifique. Texte profond. Peintures étonnantes et superbes.

Marie Mallard nous offre un trésor inscrit précisément dans cette rare et si précieuse alliance entre tradition et avant-garde que nous recherchons.

Marie Mallard a fait le choix du conte traditionnel fantastique pour exprimer l’intime des voies internes. La symbolique des alchimies internes est spontanée et cependant traditionnelle, proche parfois de celle du Songe de Poliphile :

« A son grand étonnement au fur et à mesure du voyage, l’immense lac se divisait, en trois sections concentriques distinctes, chaque cercle d’eau séparé par l’édification d’une muraille cachant ainsi le précédent. Les matériaux de construction de ces trois édifices différaient les uns des autres, pierres de lave noire pour le premier, granit rouge pour le second, marbre blanc pour le dernier. Il en fut de même pour les trois portes à franchir, magnifiquement sculptées, ciselées et marquetées d’ébène, d’argent ou d’or. La dernière muraille protégeait un îlot rocheux… »

Déambulation, alternative nomade, île centrale, « Jardin de l’esprit et de la nature », mort et renaissance, voie des parfums, voie de la foudre… nous sommes dans l’initiation au Jardin et dans la queste de l’Esprit Libre. Les indices alchimiques rythment l’aventure :

« Un peu à l’écart deux jeunes femmes recueillent la rosée du matin déposée sur des linges blancs qu’elles pressaient au-dessus d’un bassin d’argent pour en extraire le liquide, puis en remplissaient de petites fioles en cristal de bohême. »

Au texte, répondent les peintures qui livrent leur propre enseignement, croisant les mots sur un mode serpentin. Chaque détail compte. Chaque permanence révèle. Les Gardiennes sont vivantes, sublimes ou inquiétantes, délicieusement charnelles ou froidement inaccessibles. Elles invitent ou elles repoussent. Ainsi le chemin sans chemin se dessine… serpentin.

www.zanpano.com

 

Luc-Olivier d’Algange

Propos réfractaires de Luc-Olivier d’Algange, Editions Arma Artis.

Ce livre poursuit le travail de l’auteur sur la question de la Tradition face à la modernité. Il rappelle inlassablement le beau, le bien, le vrai et dégage un véritable procès initiatique autour du rapport à la mort. « Est libre celui qui sait mourir » rappelle-t-il. Le « savoir mourir » est ici une opérativité immortalisante. Savoir mourir est un art de vivre en présence et en communion.

 

« Mon impression que tous les moments vécus sont à égale distance du moment présent, – avec pour conséquence que j’aime toujours avec une égale intensité tout ce que j’ai aimé. Ce que l’on aime, à la différence de ce que l’on consomme, ne s’épuise jamais. Amour des sources, Tradition. Les êtres et les choses ne s’éloignent ni ne s’usent, causes perpétuelles de leur acte d’être.

Ceux qui savent, sans conditions, se réjouir de presque rien, sauveront le monde car ils seront les témoins de l’inconditionné. »

 

Luc-Olivier d’Algange en appelle à une aristocratie de l’Esprit, une axiocratie capable de traverser la réalité, profane, pour accéder au Réel, épiphanique.

 

« Un monde aristocratique au plein sens du terme n’est pas un monde où quelques-uns s’arrogent des privilèges ou s’évaluent selon des critères au demeurant flous et variables, mais un monde où la générosité domine le calcul, où le dispendieux et le pauvre ne sont pas honnis ou méprisés, où l’acte d’être, l’être à l’impératif (esto) est plus important que l’être au substantif (étant), où les valeurs cèdent le pas aux principes.

L’aristocratie comme projet et non comme muséologie. L’aristocratie, certes, comme nostalgie est traversée de pressentiments. Aristéia : scintillement à la fine pointe des Temps, à la proue du Vaisseau dans le périple odysséen.

Unité transcendante, communion secrète, par-delà les espaces et les temps de toutes les âmes odysséennes, de toutes les herméneutiques sacrées. La Toison d’Or nous ordonne, Récipiendaires, nous obéissons à notre plus haute liberté. »

 

Luc-Olivier d’Algange fait preuve d’une grande lucidité quant aux mécanismes à l’œuvre dans le monde actuel, réduit et réducteur, compressé et oppressant. Il propose un hédonisme sacré, ni consommant ni consumant, chemin vers une conscience secrète, dans lequel littérature et métaphysique font catharsis et metanoia.

 

« Je dois mon savoir littéraire et métaphysique à mon incapacité à apprendre des choses qui ne m’intéressent pas.

Tout ce qui n’est pas échange avec les Muses est du temps détruit, et non pas perdu, – car les choses et les causes perdues sont l’objet d’une infinie quête créatrice. C’est, bien sûr, en cherchant le temps perdu que s’invente la littérature de l’avenir, en cherchant la parole perdue que la quête initiatique trouve son sens ; en défendant les causes perdues que s’invente la morale chevaleresque et que des victoires imprévisibles nous sont données. »

 

Luc-Olivier d’Algange ne se berce pas de nostalgies de Tradition, son livre est aussi éminemment pratique pour qui sait lire. Il balaie les antinomies inutiles et indique les postures qui évitent l’imposture. En ce sens, son propos est étonnement opératif.

 

« La gnose, dans l’acception première et étymologique du mot, n’est pas le gnosticisme qui répudie le monde comme étant la création d’un dieu mauvais, – mais un approfondissement du sens, un Eros de l’intellect qui ne se contente pas des seules représentations mais désire le plus profond, le plus haut, le plus libre, le plus grand, le plus intense et le plus léger. Le monde visible est pour lui le signe du monde invisible, d’une lumière au-delà de celle que l’œil peut percevoir et dont elle ne serait que l’ombre.

Le monde nous est hostile surtout lorsque nous nous crispons contre lui. Une pointe de désinvolture est nécessaire aux entreprises audacieuses et aux buts lointains. »

Editions Arma Artis, BP 3, 26160 La Bégude de Mazenc.

http://arma-artis.com/