Eric Chassefière

Alors que la revue Encres Vives consacre son 418ème numéro, paru en mai 2013 à Eric Chassefière, il semble opportun de rappeler la beauté et la profondeur de sa poésie multidimensionnelle. Poète de la Liberté il est aussi poète des libertés difficiles, inscrites dans le lien entre le détail et l’infini.
Conscient de l’importance de la récapitulation initiatique et de l’art de la mémoire à la fois source de l’être et chemin vers l’être, ses mots s’assemblent parfois sous le sceau d’Hermès, afin de nous apprendre à voler, ou dans la simple clarté d’un quotidien plus intense.
En 2011, les Editions Rafael de Surtis avaient publié le beau recueil Sur un au-delà du corps dans lequel « Le sang parle jusqu’au silence » :

Le murmure des mots tus
donne un nom à la bouche

les longues pinces des feuilles
saisissent délicatement le vent
avec le bruit lointain de la scie

on entend la crécelle de l’arbre d’hiver
on tend la peau des mots sur le silence
pour que celui-ci devienne tambour

on écrit pareil à l’oiseau
frappant les cordes du bois

le poème comme point de rupture des mots
à l’image de ce cri d’oiseau
désignant le nœud de forces de l’arbre

Avec Le Vol du Papillon toujours publié chez Rafael de Surtis en 2013, Eric Chassefière et Catherine Bruneau investissent un tout autre mode d’écriture, enchâssant la poésie dans la narration comme dans un écrin. Cet Itinéraire onirique explore la succession des instants présents comme une guirlande qui enferme ou libère selon le rapport entretenu avec la métaphore.

Chrysalide

La maison est close, comme emprisonnée par la nuit qui est prête à pousser portes et fenêtres. La maison est dans la ville, mais son intérieur est rustique. Un escalier laqué de blanc s’enroule au centre de la cuisine. La laque des portes et fenêtres brille sous le néon qui exorcise la nuit avec violence. Une femme habite la maison, douée d’une voyance incertaine qui nous magnétise et nous angoisse aussi, nous les voyageurs arrêtés à la porte de cette maison. Arrêtés là, par hasard, pour démasquer le devenir des mois inconnus, placés sous le signe de la naissance. Je suis allongée pour l’examen furtivement accompli. L’écoute de mon souffle finit par arracher à la nuit – ou à la lumière – la certitude de voir incarnées force et stature dans un jeune homme d’un « cou plus grand » que son père. Il me faut sonder le fond de cette certitude, dans le corps blanc de cette femme, maintenant enserré dans des couches successives de plastique transparent qui le figent dans la lumière. Je ne peux me souvenir que d’une découverte perdue dans les vibrations des portes lorsqu’elles se mettent en branle pour s’ouvrir dans la nuit.

Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel, France.

Quadrille Magico-Poétique de Serge Torri

Quadrille Magico-Poétique de Serge Torri, préface de Michel Carqué et postface de Paul Sanda, Editions Rafael de Surtis.

Des objets primitifs, oeuvres d’art et vecteurs de magies, entrent dans le champ de notre conscience. Quels signes, quels enjeux, quels rapprochements, quelles fulgurances, opèrent alors en celui qui voit et qui est vu ?
Sur les pas d’André Breton, René Daumal ou Novalis mais aussi de Plotin, Paracelse ou de Swedenborg, Serge Torri explore notre rapport à l’objet magique et, simultanément, la magie de notre rapport poétique à l’objet.
Chaque objet est approché rituellement : contemplation, appel, approche, poème, retrait et fermeture. Le poème constitue l’invocation au sein de ce rituel. Une incision verticale au sein de la conscience, destinée à se faire œil. Car il s’agit bien de « Voir » non de regarder, un art que les peuples dits primitifs cultivaient afin de maintenir et célébrer le lien avec la Terre comme le lien avec le Ciel. Le sens plastique, cher à Malcom de Chazal, renvoie au sens interne, à une verticalité qui demeure.

Bâton de bois animal
et de crin de cheval

de corne d’arbre rame
ou canne pour cul-de-jatte de l’esprit
que je ne saurais tenir
ne sachant comment le prendre

– quel ailleurs de l’ici
quelle flamme d’un feu absent
quelle onde de lumière éteinte
quel sang d’une veine sèche
quelle vouivre
peux-tu donc bien recéler
en tes sèves épinières ?

bâton de bois animal
et de crin de cheval
de corne d’arbre verge télescopique
tuteur spirituel perche immémoriale
dis-moi
– si ton esprit habite maintenant encore
le peuple dont tu restes le mana intégré

et si les dieux, par ta pige,
continuent à monter et descendre en son âme
et revitalisent toujours sa conscience ?

sceptre sculpté pince reptilienne antenne anténatale
rayon noir du Temps vertical

es-tu toujours

arbre vertébral axe du monde levier cosmique
comme chez d’autres autrefois le totem ou le thyrse
chez nous la crosse ou la croix ?

L’objet est vivant, habité de puissances serpentines qui cherchent l’axis mundi. Serge Torri sait que seul le langage poétique, crépusculaire, peut restituer le sens interne qu’il véhicule. L’aventure est incertaine, bien sûr, il est nécessaire qu’elle le soit. Nous ne sommes pas dans un univers-machine mais dans la magie de l’actualisation d’un possible parmi une infinité d’autres.
« Il faudra, précise-t-il, de chaque objet, s’interroger encore et toujours, sur ce qui lui est interne comme externe et dont comptent aussi bien les instances sublimes de l’être que leur propre genèse, que les effets, que les circonstances, les procédures, les matières, le développement de leur avènement. Ou du moins dans un premier temps, créer de nouveaux élans en rapport avec les réquisits les plus élevés de la vie nous redynamisant comme le fétichisme trompeur du langage, l’inversion des valeurs, pour retrouver le sens de leur évaluation, comme ses influences sur le développement humain, la morale (plutôt que le moralisme), la décrispation identitaire…, étant des êtres animés d’un besoin d’infini et portant en nous une référence au merveilleux inextinguible qui appelle à cette source sans nom seule capable d’étancher réellement l’écart nostalgique, ainsi que ce foyer muet qui nourrit nos mythes. »
Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel, France.

La Pierre du Seuil de Serge Torri

La Pierre du Seuil de Serge Torri, collection Pour une Terre interdite, Editions Rafael de Surtis.

Lent voyage initiatique, descente dans les profondeurs sombres qui se fait ascension vers la lumière, ce texte rythme le silence pour le féconder. La langue veut se rapprocher du Verbe. La main écrit à l’ombre lumineuse du soi.

Pierre
qui prend
à la terre

du feu
des défunts

l’irrévélé
de cette lumière
resté
mêlée
à nos pieds

es-tu

responsable
de nos traits

œil noir
d’un soleil

mûrissant
la main

ou consumant
la mort ?

Une alchimie discrète pointe sous les mots. Le livre devient creuset. La mort va et vient mais le feu reste.

Soleil
ou
pierre

en suspension

poème à poindre
ou
ombre

au seuil
effacé

siège
intime

infuse
l’ultime

récompense
de la blanche
incandescence

le poème à poindre

noircit
la matière

et l’incendie

Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel, France.

Ciné Fès

Ciné Fès, la ville, le cinéma, 1896-1963 de Pierre Grouix et Rachid Haloui, collection Pour un Ciel désert, Editions Rafael de Surtis.

Ce voyage dans le temps fait pénétrer le lecteur dans une triple intimité, celle de Fès, celle du cinéma et celles des auteurs. Pierre Grouix porte sur Fès où son père est né le regard libre du poète. Rachid Haloui est né à Fès. Il y est architecte.

C’est la ville neuve, tu temps du protectorat qu’explore Pierre Grouix. C’est en effet le cinquième volet de cette aventure en mots et en images. Nous avons oublié aujourd’hui la place essentielle du cinéma d’autrefois dans la cité. Daniel Rivet, dans sa préface, indique : « Dans l’évolution du public se lit en creux toute l’histoire de la ville. », et particulièrement les rapports complexes et nuancés entre Marocains et Français.
Les auteurs ont rassemblé un matériau considérable fait de photographies, affiches, articles de presse, publicités, témoignages. Chacune est l’objet d’un texte qui, à travers détails et fils d’Ariane quasi invisibles, dérive dans le passé pour en saisir l’essentiel. Le ressouvenir est le véhicule d’une pensée profonde sur ce qui nous constitue comme être humain. Non de grandes idées ou de grands principes mais une multitude d’impressions, de sentiments, de troubles, assemblés et damassés par le forgeron de la vie quotidienne en une lame-esprit tranchante.
Cette archéologie du quotidien cinématographique fait déambuler lentement le lecteur dans la cité de Fès, pas à pas, rue après rue, salle après salle. Fès, cette autre Bagdad mythique, devient familière au lecteur avant que Pierre Grouix ne le conduise dans son âme d’enfant cinéphile.

« Il y a toujours eu pour moi deux sortes de films, ceux que mon père a vu à Fès, et les autres, tous les autres. Je ne suis jamais entré dans un cinéma sans d’abord penser à lui, à la manière dont là-bas, alors, au Maroc, dans les années quarante et cinquante, ses yeux marron, à un pixel près les mêmes que les miens auraient regardé, du noir et blanc à la couleur, telle scène de tel film. Il ne m’est de cinéma que de mon père.
Un enfant et le cinéma dans une certaine ville à un moment donné du temps. Tels sont les deux acteurs des pages à naître ici. De leur début, déjà lointain, à leur fin proche, il s’est agi pour moi de croiser par l’encre le trajet d’un art particulier, l’art moderne par excellence, le cinéma, et le parcours dans les rues récentes de la ville d’un enfant de Fès à la fois banalement comme les autres, avec lesquels il a tant de traits communs, et intensément différent à mes yeux du simple fait compliqué qu’il est mon père. Le cinéma à Fès, oui, mais du côté (à côté ?) de mon père.
J’ai cherché ici à rendre la manière dont cet enfant a pu vivre au quotidien son rapport à cet art dans des années qui sont à la fois proches (nombreux sont en effet les témoins qui s’en souviennent, et assez généreux pour livrer, partager leurs souvenirs) et lointaines (car elles semblent appartenir à un état révolu du monde, d’où une impression de fausse proximité qui est celle de ces mêmes témoins quand, devenus des revenants, ils retournent, ou croient retourner, parfois très longtemps après, dans la ville). »

Si Pierre Grouix s’inscrit dans une queste individuelle, le livre n’est cependant pas un ouvrage personnel. Il convoque dans ses pages tant de personnages que nous sommes dans un intime multiple partagé sur un écran de cinéma. Son écriture relève d’une peinture poétique. Touche après touche, nuance après nuance, l’image apparaît nettement, terriblement, parfois cruellement, vivante, derrière le voile de fumée des souvenirs.

« Les souvenirs sont vivants, nous rappelle Rachid Haloui. Ils changent, s’estompent, s’en vont puis reviennent. L’attachement au passé bouscule la mémoire et renie le présent. Mais le sens de l’histoire fait accepter le présent. Voir l’histoire s’écrire ! Vivre les souvenirs de demain ! Mais les souvenirs du passé sont édulcorés et leur douceur lutte avec l’irréversibilité du temps. »
Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel, France.

Mange Monde n°5

Mange Monde n°5, Editions Rafael de Surtis.

Voici quelques extraits de la très belle cinquième livraison de la revue de la Maison des Surréalistes, sous la direction de Paul Sanda, Serge Torri et Vincent Calvet.

Marc Petit :
« Je pèse mes mots. Dans la désolation ambiante, contre tout espoir, une chance inouïe s’offre au poète maudit, à l’artiste déçu. Eh quoi ! Vou sauriez pu devenir Catulle Mendès ou Alain Bosquet, et vous avez peut-être l’occasion d’être Hölderlin ! – On m’objectivera que Hölderlin n’est pas à plaindre, qu’il connaît la gloire (moindre, certes, que celle de Michael Jackson ou de David Beckham), qu’en résumé il lui aura suffi de devenir fou, puis de mourir et enfin, d’attendre un siècle pour tirer bénéfice de sa malédiction. Précisément. N’y a-t-il pas quelque chose de grossier et même de dangereux, pour un poète, à risquer de tomber dans l’escarcelle d’un Heidegger ? D’être cité comme René Char, par des tas de gens qui ne vous ont pas lu, jusque et y compris dans le marigot des politiciens ? »

Julien Blaine :
« Je ne revendique pas ce terme d’« avant-garde ». Je ne l’ai pas inventé et on ne sait plus très bien d’où ça vient, mais moi j’en suis. Je suis un traditionnaliste. Je suis dans une tradition qui est celle de l’avant-garde. Les autres, ils font de la poésie à la queuleuleu, de la poésie ratée ou réussie, peu importe. Mais nous on est dans une tradition de l’avant-garde, c’est-à-dire une poésie qui est dans le livre, certes, mais qui utilise également tous les outils modernes au fur e tà mesure qu’ils se créent, qui savent aussi que, pour que la poésie existe, elle a besoin du corps et de la voix. C’est-à-dire que c’est une poésie qui est en chair et en os, une poésie incarnée. Pour reprendre le terme de chasse, une poésie « à cor et à cri » (expression que tu peux écrire avec toutes les orthographes que tu veux). Pour moi, c’est très important. Quand tu prends cette histoire-là, ça démarre avec Mallarmé. Certains te diront que c’est Le coup de dé. Pas moi. Pour moi, c’est Le Livre. C’est un livre inachevé, absolument incroyable, qu’on a lu pour le centenaire de Mallarmé. La Pléiade en a donné une édition retrouvée en 1996. Ce fut une révélation absolue. Il a fallu attendre l’extrême fin du XXème siècle pour découvrir ça. Après Mallarmé, il y a les avant-gardes historiques : Futurisme italien, Dadaïsme. Après, il y a eu la récupération ignoble (à l’exception d’Artaud) du Surréalisme. Et puis les Cubistes comme Apollinaire. Et puis nous. Quand tu dis ça, tu constates que ça fait un siècle que ça dure. Pourquoi dis-je qu’on est à mi-parcours ? Quand on regarde toutes les grandes écoles, elles veulent toutes changer le monde. On n’est pas poète pour faire joli. Nous on y croit encore. On continue à écrire, à dire, à faire et à gueuler parce qu’on pense toujours que le monde dans lequel on est doit être changé, qu’il est impossible, qu’on ne peut pas continuer comme ça… »

Au sommaire, un éditorial de Marc Petit, un entretien avec Julien Blaine, un autre avec Jean-François Bourdic, éditeur (Les Fondeurs de briques) et de nombreux textes dont ceux de Pierre Soletti, Eric Barbier, Dominique Massaut…

Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel

Cirque et Franc-maçonnerie

Couv cirque

De la piste aux étoiles de Didier Richard, illustrations Paule Garrigue, Editions Vega.

Le cirque nous fait rêver depuis notre enfance. Tradition à part entière, le cirque, avec son rituel particulier, ne pouvait que rencontrer cette autre tradition qu’est la Franc-maçonnerie.
Didier Richard nous invite à découvrir tout ce qui rapproche cirque et Franc-maçonnerie, rites, symboles, vertus à travers des tableaux traditionnels mais aussi des personnalités et une foule de détails et d’anecdotes qui deviennent significatives dans un ensemble qui se dévoile peu à peu. En faisant dialoguer, ces deux traditions, il éclaire tout ce qui les rapproche, et nous fait pénétrer dans les coulisses du cirque.

Il établit d’abord le rapport entre le cirque, et son temple circulaire, et les quatre éléments, air, eau, feu, terre, avant de présenter les sept attributs symboliques du cirque : la pore basse, le labyrinthe, le chapiteau, la piste, Monsieur Loyal, le clown, la mort du martyr.
Il défend notamment le clown blanc (en précisant que traditionnellement le clown est toujours blanc) contre les « fonctionnaires du cirque » qui le trouvent désuet et travaillent à sa disparition.
« Cape bleue et saxophone d’or pour un clown blanc : trois symboles réunis. Le blanc et le bleu, couleur mariales, qui expriment le détachement des valeurs de ce monde, l’envol de l’âme libérée vers Dieu, vers l’or qui viendra à la rencontre du blanc virginal pendant son ascension dans le bleu céleste. »
Il existe une aristocratie du clown de nature initiatique. Par sagesse et par drôlerie, le clown traverse les oppositions dualistes. Il est un prototype de l’initié. S’il « porte le chapeau », il porte aussi les gants blancs et est nécessairement musicien.

Didier Richard s’intéresse ensuite aux couleurs, sons, parfums et odeurs du cirque qui contribuent à l’imaginaire créatif et sont porteurs de sens. Il tisse des liens avec les mythes, Isis ou Icare par exemple, cherche ce qui fait écho dans le Tarot.

Au fil des pages, le lecteur rencontre les grands noms du cirque, découvre des établissements prestigieux ou qui ont marqué l’histoire du cirque et bien entendu les liens fraternels entre cirque et Franc-maçonnerie, nombre de forains étant frères.

En fin d’ouvrage, l’auteur rend un hommage justifié au Cirque Jodorowsky. En annexe, Jean Souyris présente la Loge Esméralda, une loge itinérante qui se réunit sous chapiteau, symbole vivant de l’universalité du cirque et de la Franc-maçonnerie.

L’ésotérisme et le symbolisme belge

Couv Symbolisme belge

L’ésotérisme et le symbolisme belge. de Sébastien Clerbois, Pandora Publishers.

L’alliance entre traditions initiatiques et avant-gardes artistiques a emprunté d’étranges chemins au cours des deux derniers siècles. La Belgique, bien loin des clichés qui polluent l’hexagone, qui ne cesse d’étonner par sa créativité artistique, fut le vaisseau d’un foisonnement somptueux pendant les trois décennies qui précédèrent le premier conflit mondial. Période mal connue que l’auteur nous permet de découvrir ou redécouvrir.

Dans sa préface, Daniel Guéguen, directeur de cette heureuse collection « Symbolisme » nous dit l’enjeu :
Avec L’ésotérisme et le symbolisme belge Sébastien Clerbois nous fait passer d’une société aseptisée et conformiste – la nôtre – à un monde où l’art vit, respire et s’oppose comme autant de combats à mener pour ses convictions esthétiques.
Pour un amateur d’art, la « fin de siècle » – ces trois décennies 1883-1914 – est la mère des périodes où se succèdent, en s’entremêlant, impressionnisme, symbolisme, nabis, pointillistes, cubistes, avec dès 1906, l’émergence de l’art moderne (les demoiselles d’Avignon), puis de l’expressionnisme. Sans oublier par ailleurs l’art nouveau.
Dans ce fourmillement les belges sont en première ligne. Ce sont eux qui – avant la France – découvrent Odilon Redon. Et ce sont les artistes belges qui, à Paris, recueillent les meilleurs éloges au premier Salon rose-Croix de 1892 avec Jean Delville, Fernand Khnopff, Albert Ciamberlani, Emile Fabry entre autres.
La création artistique est encadrée, soutenue, promue, par une multitude de salons, de conférences, de revues dont la qualité éblouit à un siècle de distance… »
Rappelons que la Belgique est également un berceau de l’hermétisme et que cette même période fut propice au développement des sociétés initiatiques de qualité en Belgique, sociétés qui, pour la plupart, perdurent aujourd’hui.
« Chaque page du livre de Sébastien Clerbois, poursuit Daniel Guéguen, nous introduit dans un monde où l’art va au-delà de l’art. Où derrière l’œuvre picturale se dessinent toujours des valeurs humaines, des visions de société où des engagements spirituels. Mystiques. Le tout sur fond de batailles esthétiques, ésotériques et parfois égotiques avec notre cher Sâr Péladan. »
Bien entendu, l’ombre de Péladan, tantôt fantasque, tantôt ajusté, plane sur cette période. Le Sâr eut une influence certaine mais qui ne doit pas masquer la création de tant d’autres.

L’auteur de ce travail admirable, tant par le propos que par le choix des illustrations, Sébastien Clerbois, est archéologue et historien d’art. Il allie l’indispensable intuition du chercheur à la rigueur universitaire. Sa thèse de doctorat fut consacrée aux relations entre l’ésotérisme et la peinture symboliste. Ce livre se situe donc au cœur de son savoir et de sa recherche.
L’ouvrage est divisé en six parties : Le champ symboliste belge. Les prémices de l’influence ésotérique (1884-1892) – L’influence parisienne des salons de la Rose-Croix sur le symbolisme belge (1892-1897) – La fortune du symbolisme en Belgique. Pour l’Art et la Rose-Croix péladane (1891-1894) – Kumris et sa section plastique : les atermoiements du Martinisme français en Belgique (1890-1894) – Jean Delville, organisateur des salons d’art idéaliste à Bruxelles : la gestation d’une esthétique idéaliste autonome (1895-1898) – La peinture symboliste et l’art flamand. Le rejet de l’ésotérisme (1898-1905).
Sébastien Clerbois évite deux pièges dans lesquels la France aime à plonger, celui d’une interprétation toute psychanalytique, celui de l’orthodoxie de l’histoire de l’art. Il sait laisser une juste place au mystère, pour mieux l’investir, à l’inattendu, au spontané qui animent la création. Il s’intéresse à l’intention. Il veut nous proposer « l’hypothèse que ce qui peut être mystérieux dans la perception ou la réception, voire même dans la formulation, ne l’est peut-être pas dans l’intention : au-delà de l’ambiguïté propre au symbole, une partie de ce fameux « mystère » symboliste pourrait être relié à l’ignorance contemporaine des sources de ce mouvement, phénomène qui, un siècle après, nous couperait logiquement de toute une partie des clés interprétatives, bien réelles dans leur historicité. Cet ouvrage trouve son origine dans ce pari épistémologique : l’étude du symbolisme ne peut se satisfaire d’une herméneutique volontairement aveugle qui ferait du mystère un a priori de sens supérieur à toute tentative de lecture de l’œuvre d’art. »
Il s’agit bien, dans ce livre indispensable, non « de lever le mystère, mais plutôt de donner au mystère un visage, une identité ». L’auteur démontre comment « l’ésotérisme est pour les peintres un incroyable réservoir de thèmes et de pistes de réflexion, sans doute l’un des plus riches parmi ceux qui ont nourri le symbolisme ». Il pointe également les limites de cette influence, les risques d’étouffement. Il rappelle que l’influence de l’ésotérisme sur un mouvement artistique n’est pas réservée au symbolisme même si elle est ici singulièrement marquée.
Il analyse les particularités de cette rencontre entre art et ésotérisme. Il nous donne des clés, non seulement pour comprendre la période faste 1883-1914 en Belgique et ailleurs mais pour saisir ce qui anime d’autres temps de l’alliance entre art et ésotérisme comme la période du surréalisme d’André Breton ou celle, très actuelle, du renouvellement de cette alliance avec les mouvements Supérieur Inconnu de Sarane Alexandrian et de la Maison des Surréalistes de Cordes sur Ciel.
« En somme, conclut-il, l’ésotérisme fonctionne exactement comme ce que la psychanalyse appelle un souvenir-écran, construction rationnelle de l’esprit qui masque une réalité profonde. On pourrait dire que l’ésotérisme est un discours-écran. Hors du fait littéraire, hors des voies de la signification, il accompagne l’image dans sa quête identitaire, avec ce paradoxe de dire le mystère. En tant que discours, l’ésotérisme constitue donc pour l’historien d’art une raison supplémentaire de penser que le symbolisme ne peut se concevoir comme une seule poétique du mystère. Car là où le tableau symboliste se trouve, là où il semble échapper à la raison raisonnante, l’ésotérisme l’aide à exister dans son irréductibilité en mettant des mots sur les nouvelles conquêtes du visible… ou de l’invisible. »

Ce livre d’art, particulièrement réussi, en annonce d’autres et s’inscrit lui-même dans un mouvement. Daniel Guéguen précise :
« J’ai voulu prendre une double initiative : D’abord en lançant la Collection « Symbolisme » aux Editions Pandora pour publier livres et brochures sur le volet ésotérique de l’art. Plusieurs sujets viennent à l’esprit parmi les ouvrages à publier, au moins trois : Rops franc-maçon serait un bon titre ; de même que La franc-maçonnerie dans l’art de Victor Horta, ou L’occultisme des préraphaélites… Et ce ne sont que trois exemples parmi beaucoup d’autres.
Ensuite en créant une association pour la Promotion de l’art symboliste qui réunira toutes les bonnes volontés pour échanger, exposer et publier dans un esprit convivial. L’association s’efforcera aussi de protéger un patrimoine fragile en collectant les revues de ce temps, la documentation – affiches et autres – sur les Salons, bref en rassemblant ce qui est épars. »

Pandora Publishers NV, Turnhoutsebaan 621, B-2110 Wijnegem.
Contact Daniel Guéguen : dg@pacteurope.eu