L’ésotérisme et le symbolisme belge

Couv Symbolisme belge

L’ésotérisme et le symbolisme belge. de Sébastien Clerbois, Pandora Publishers.

L’alliance entre traditions initiatiques et avant-gardes artistiques a emprunté d’étranges chemins au cours des deux derniers siècles. La Belgique, bien loin des clichés qui polluent l’hexagone, qui ne cesse d’étonner par sa créativité artistique, fut le vaisseau d’un foisonnement somptueux pendant les trois décennies qui précédèrent le premier conflit mondial. Période mal connue que l’auteur nous permet de découvrir ou redécouvrir.

Dans sa préface, Daniel Guéguen, directeur de cette heureuse collection « Symbolisme » nous dit l’enjeu :
Avec L’ésotérisme et le symbolisme belge Sébastien Clerbois nous fait passer d’une société aseptisée et conformiste – la nôtre – à un monde où l’art vit, respire et s’oppose comme autant de combats à mener pour ses convictions esthétiques.
Pour un amateur d’art, la « fin de siècle » – ces trois décennies 1883-1914 – est la mère des périodes où se succèdent, en s’entremêlant, impressionnisme, symbolisme, nabis, pointillistes, cubistes, avec dès 1906, l’émergence de l’art moderne (les demoiselles d’Avignon), puis de l’expressionnisme. Sans oublier par ailleurs l’art nouveau.
Dans ce fourmillement les belges sont en première ligne. Ce sont eux qui – avant la France – découvrent Odilon Redon. Et ce sont les artistes belges qui, à Paris, recueillent les meilleurs éloges au premier Salon rose-Croix de 1892 avec Jean Delville, Fernand Khnopff, Albert Ciamberlani, Emile Fabry entre autres.
La création artistique est encadrée, soutenue, promue, par une multitude de salons, de conférences, de revues dont la qualité éblouit à un siècle de distance… »
Rappelons que la Belgique est également un berceau de l’hermétisme et que cette même période fut propice au développement des sociétés initiatiques de qualité en Belgique, sociétés qui, pour la plupart, perdurent aujourd’hui.
« Chaque page du livre de Sébastien Clerbois, poursuit Daniel Guéguen, nous introduit dans un monde où l’art va au-delà de l’art. Où derrière l’œuvre picturale se dessinent toujours des valeurs humaines, des visions de société où des engagements spirituels. Mystiques. Le tout sur fond de batailles esthétiques, ésotériques et parfois égotiques avec notre cher Sâr Péladan. »
Bien entendu, l’ombre de Péladan, tantôt fantasque, tantôt ajusté, plane sur cette période. Le Sâr eut une influence certaine mais qui ne doit pas masquer la création de tant d’autres.

L’auteur de ce travail admirable, tant par le propos que par le choix des illustrations, Sébastien Clerbois, est archéologue et historien d’art. Il allie l’indispensable intuition du chercheur à la rigueur universitaire. Sa thèse de doctorat fut consacrée aux relations entre l’ésotérisme et la peinture symboliste. Ce livre se situe donc au cœur de son savoir et de sa recherche.
L’ouvrage est divisé en six parties : Le champ symboliste belge. Les prémices de l’influence ésotérique (1884-1892) – L’influence parisienne des salons de la Rose-Croix sur le symbolisme belge (1892-1897) – La fortune du symbolisme en Belgique. Pour l’Art et la Rose-Croix péladane (1891-1894) – Kumris et sa section plastique : les atermoiements du Martinisme français en Belgique (1890-1894) – Jean Delville, organisateur des salons d’art idéaliste à Bruxelles : la gestation d’une esthétique idéaliste autonome (1895-1898) – La peinture symboliste et l’art flamand. Le rejet de l’ésotérisme (1898-1905).
Sébastien Clerbois évite deux pièges dans lesquels la France aime à plonger, celui d’une interprétation toute psychanalytique, celui de l’orthodoxie de l’histoire de l’art. Il sait laisser une juste place au mystère, pour mieux l’investir, à l’inattendu, au spontané qui animent la création. Il s’intéresse à l’intention. Il veut nous proposer « l’hypothèse que ce qui peut être mystérieux dans la perception ou la réception, voire même dans la formulation, ne l’est peut-être pas dans l’intention : au-delà de l’ambiguïté propre au symbole, une partie de ce fameux « mystère » symboliste pourrait être relié à l’ignorance contemporaine des sources de ce mouvement, phénomène qui, un siècle après, nous couperait logiquement de toute une partie des clés interprétatives, bien réelles dans leur historicité. Cet ouvrage trouve son origine dans ce pari épistémologique : l’étude du symbolisme ne peut se satisfaire d’une herméneutique volontairement aveugle qui ferait du mystère un a priori de sens supérieur à toute tentative de lecture de l’œuvre d’art. »
Il s’agit bien, dans ce livre indispensable, non « de lever le mystère, mais plutôt de donner au mystère un visage, une identité ». L’auteur démontre comment « l’ésotérisme est pour les peintres un incroyable réservoir de thèmes et de pistes de réflexion, sans doute l’un des plus riches parmi ceux qui ont nourri le symbolisme ». Il pointe également les limites de cette influence, les risques d’étouffement. Il rappelle que l’influence de l’ésotérisme sur un mouvement artistique n’est pas réservée au symbolisme même si elle est ici singulièrement marquée.
Il analyse les particularités de cette rencontre entre art et ésotérisme. Il nous donne des clés, non seulement pour comprendre la période faste 1883-1914 en Belgique et ailleurs mais pour saisir ce qui anime d’autres temps de l’alliance entre art et ésotérisme comme la période du surréalisme d’André Breton ou celle, très actuelle, du renouvellement de cette alliance avec les mouvements Supérieur Inconnu de Sarane Alexandrian et de la Maison des Surréalistes de Cordes sur Ciel.
« En somme, conclut-il, l’ésotérisme fonctionne exactement comme ce que la psychanalyse appelle un souvenir-écran, construction rationnelle de l’esprit qui masque une réalité profonde. On pourrait dire que l’ésotérisme est un discours-écran. Hors du fait littéraire, hors des voies de la signification, il accompagne l’image dans sa quête identitaire, avec ce paradoxe de dire le mystère. En tant que discours, l’ésotérisme constitue donc pour l’historien d’art une raison supplémentaire de penser que le symbolisme ne peut se concevoir comme une seule poétique du mystère. Car là où le tableau symboliste se trouve, là où il semble échapper à la raison raisonnante, l’ésotérisme l’aide à exister dans son irréductibilité en mettant des mots sur les nouvelles conquêtes du visible… ou de l’invisible. »

Ce livre d’art, particulièrement réussi, en annonce d’autres et s’inscrit lui-même dans un mouvement. Daniel Guéguen précise :
« J’ai voulu prendre une double initiative : D’abord en lançant la Collection « Symbolisme » aux Editions Pandora pour publier livres et brochures sur le volet ésotérique de l’art. Plusieurs sujets viennent à l’esprit parmi les ouvrages à publier, au moins trois : Rops franc-maçon serait un bon titre ; de même que La franc-maçonnerie dans l’art de Victor Horta, ou L’occultisme des préraphaélites… Et ce ne sont que trois exemples parmi beaucoup d’autres.
Ensuite en créant une association pour la Promotion de l’art symboliste qui réunira toutes les bonnes volontés pour échanger, exposer et publier dans un esprit convivial. L’association s’efforcera aussi de protéger un patrimoine fragile en collectant les revues de ce temps, la documentation – affiches et autres – sur les Salons, bref en rassemblant ce qui est épars. »

Pandora Publishers NV, Turnhoutsebaan 621, B-2110 Wijnegem.
Contact Daniel Guéguen : dg@pacteurope.eu

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Une réponse à “L’ésotérisme et le symbolisme belge

  1. Je ne partage pas les apriori de ce texte sur la France. Beaucoup d’artistes symbolistes belges ont connu leurs premiers succès à Paris, ne recevant que mépris à Bruxelles. Cf. L’Art en exil de Georges Rodenbach qui décrit l’atmosphère bourgeoise de la Belgique des années 1880.

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