Le grand singe à la fissure dans le coeur

Le grand singe à la fissure dans le cœur de Thierry Gaillard, Editions Charles Antoni L’Originel.

C’est un écrit vrai. Il faut entendre par là qui ne triche ni avec l’auteur ni avec le lecteur. A mi-chemin de l’un et de l’autre, l’écrit-miroir renvoie un reflet fidèle, peu flatteur mais libérateur. Il est difficile de présenter ce voyage initiatique qui choisit le contresens plutôt que le sens. Quelques extraits peuvent illustrer cependant tout l’intérêt de ce voyage immobile.

« Les principaux symptômes permettant de diagnostiquer à coup sûr un comportement ancré dans le réflexe de survie sont : Respiration raccourcie, crainte du manque ou de lendemains qui déchantent, accumulation de biens ou désir de cumul, incapacité de goûter à l’instant présent sans imaginer un futur inexistant ou ramener en surface un passé révolu, doutes, idées fixes, assurances tout risques, amoncellement de pensées positives censées rassurer, cristallisation d’une tumeur maligne dans le génome de l’acquisition (une dégénérescence du cerveau plus connue sous le nom de shopping), peur de l’anéantissement et enfin, espérance illusoire de se débarrasser des symptômes précédents en mettant en place quantité d’activités destructrices, récréatives ou thérapeutiques. »

« Dans le monde selon Kuarg, il était interdit d’aller mal. Ça, c’était pour les faibles. Il fallait non pas aller bien pour de vrai mais montrer que c’était le cas. Tenir bon, boire encore un verre, fumer encore une clope, afficher des sourires, faire semblant, tout en continuant à se plaindre, de tout et de rien, pour souligner combien le monde était injuste. Ça rassurait les autres qui pensaient : « Ouf, il n’y a pas que moi qui galère dans ce marécage. » Nous pensions aller bien parce que nous étions capables de nous divertir, de nous maintenir occupés dans mille activités, d’être polis, d’amuser la galerie et de rire un coup autour d’une blague graisseuse. Il suffisait d’un grain de sable pour perturber notre mécanique bien huilée de gens qui allaient bien : un licenciement, un crash boursier, un échec, une séparation, un problème de santé, les reproches d’un proche, un projet contrarié, une voiture ou un autre jouet cassé.
Ces événements bénins, poussières sur l’échiquier de la création, qui troublaient tant les sapiens, tentaient de montrer à ceux qui avaient des oreilles pour entendre, qu’ils n’allaient pas si bien que ça à se lamenter toujours des circonstances extérieures. »

« Un court séjour en forme de soudaine évidence, dans un lieu qui deviendrait le sanctuaire de mon cœur. Celui qui nous attend de toute éternité, se languit de nos initiatives pour se rapprocher de Lui. Lorsqu’un mouvement est initié, lorsque l’intention est cultivée, il guide nos souliers patiemment dans le dédale compliqué du labyrinthe mondain. Mon mentor, la source de mon amour, intention pure dans un véhicule de chair, m’y attendait. Comment ça fonctionne, pourquoi Lui et pas un autre, pourquoi moi plutôt qu’elle ? Mystère de Dieu, le mental et son échiquier compliqué d’équations rationnelles coule des bielles à vouloir trouver une réponse à cette énigme. quand le grand singe est prêt à danser la valse à trois temps, pour des raisons qui dépassent l’entendement, qui parlent de karma, de vies au passé et autres mets de choix à la table de l’être, le maître, paré de son stradivarius, frappe à la porte de la prison. « Veux-tu venir jouer avec moi ? » était la question silencieuse qu’Il semblait poser dans la profondeur vertigineuse de grands yeux clairs baignés d’infini. En guise de jeu, ma réponse interne était une brûlure radicale, une plongée dans des marécages de mensonges que je ne pouvais plus éviter, que sa seule présence me forçait à regarder… »

Ce roman initiatique, très peu roman, beaucoup initiatique, frappe au cœur. Et ces derniers mots :

« J’ai tant espéré, tant couru, tant attendu et désespéré de ne pouvoir plus. Paix mon frère, relax ma sœur, tout est parfait à demeure quand on renonce à la folie de vouloir forcer les portes du ciel. »

Editions Charles Antoni – L’Originel, 25 rue Saulnier, 75009 Paris, France.

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François Laur

Au titre de ces jours de François Laur, collection Pour une Terre interdite, Editions Rafael de Surtis.

Il est l’un des grands poètes français qui fait vivre la langue avec intensité, subtilité et amour. Les mots s’écoulent comme un sang salvateur qui renouvelle l’esprit, le restaure dans sa plénitude originelle, la mémoire en plus.
Plutôt que de commenter, entrons dans la danse de la langue :

Ce que pour toi fredonne mon jardin

Pour toi, je voudrais ancrer dans la vie le gamin qui trafique dans mon crâne et fouit encore avec un pesant bêchoir pour élever des buttes ou barbotte dans la boue des jauges. Chaque avril, je découpais des mottes pour ériger une paroi censée exclure de l’enclos cochons et volailles, le semais le plantais (un centième d’arpent ne devant rien à Babylone !). La murette sitôt montée, un verrat l’éventrait. Ou bien je m’ébrouais dans le sillon suceur, construisais une digue dans le ruisselet, alors même que je savais : mes retenues glaise et gadoue se dissoudraient à la première grosse ondée. Toi qui veux l’inconnu devant soi, toi qui distends le cœur et le rends à sa chanson têtue, ancre pour moi ce gamin dans la vie, son lopin toujours menace de sombrer. Entre lisières, neuves désormais, poussière et mer où susurre le sel, nous essaierons – nous abandonnant aux couleurs des étals sans alliance à l’annulaire – d’inventer un lieu commun, une terre non géocidée.

Ecrire, c’est tenir compagnie

Un coup d’œil aux lisières de ces nues amarantes que l’intellect ne peut gère arraisonner, et voici : leur chemin ne conduit qu’à leur propre merveille. Mais nous pouvons les suivre des yeux. Sans doute s’agit-il purement de promenade ou flânerie : y laisser tomber de petits cailloux blancs pour revenir au logis canonique serait vain ; et surtout périlleux, car revenir, c’est atrophier la vie un peu, voire mourir – qui l’ignore ? Ces lisères déjouant les calculs donnent quelquefois lieu à un dire plus clair – oui, bien plus ! – qu’une enseigne au néon. Libres d’amarres, sans cliquetis de câbles ni vaisseaux, tout espace leur est ouverture ; peu importe leurs destinations, où qu’elles prennent place, fût-ce l’ombre parmi le sombres sur un frisson de seigle, la béance d’un tindoul, une eau sans tain, la tiède conche de tes jambes dans la cambrure des vocables. Nous n’avons d’elles qu’inscience ébaubie. Ce qui est aimé n’est-il pas toujours, au total, inconnu ? Elles et toi, quand les récits anciens deviennent en moi sang, regard, geste, qu’ils n’ont plus de titre et ne se distinguent plus de moi, elles et toi me délivrez de l’étreinte écoeurante du su dans les impératifs et les habiletés. Avec elles et toi, je suis en absolue confiance, comme la main avec la rampe dans l’escalier, noir tout soudain. Tu ris, et je sens ta vaillance : insondable ferveur de vie, que la vie même ne froidit pas.

Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint Michel, 81170 Cordes sur Ciel, France.