Jean Rousselot par Christophe Dauphin

Jean Rousselot, le poète qui n’a jamais oublié d’être de Christophe Dauphin, Editions Rafael de Surtis.

A l’occasion du centenaire de la naissance de ce grand poète que fut Jean Rousselot (1913-2004), Christophe Dauphin a dressé un portrait riche et touchant de cet homme aux multiples talents dont le parcours complexe est un exemple de foi en l’humanité et d’engagement pour la liberté.

A propos de son enterrement, quelques jours après son décès le 23 mai 2004, Christophe Dauphin confie : « Nous venions d’enterrer soixante-dix ans de poésie française. Jean était la poésie, une poésie sans cesse aux prises avec la vie, le fatum et l’Histoire ; un homme d’action, qui a durablement marqué les personnes qui l’ont approché. ».

Ce fut Louis Parrot, son mentor, qui l’initia à la poésie contemporaine. Ils se rencontrent en 1929. Cette initiation dépasse le cadre de la poésie, il est question aussi de philosophie, de psychologie, de politique et de religion. Il fut, dit Jean Rousselot de Louis Parrot, « mes universités ». C’est à Poitiers, ses nuits, ses cafés, le quartier ouvrier où vit Rousselot, les campagnes environnantes, que le poète se forge, que le génie se fraie un passage dans une forêt hostile faite de préjugés, de combats intérieurs, d’un isolement, peut-être salutaire, mais seulement apparent : « Je ne suis jamais seul. Je ne suis jamais Un. Je me tourmente pour des douleurs qui tiennent éveillée, la nuit entière, la vieille repasseuse qui m’a nourri ; pour la soif qui calcine un soldat au ventre ouvert… La douleur, l’angoisse, l’exil et le danger, voilà mes chemins de communication, voilà mes adhérences au placenta du monde… »

Proche des Jeunesses socialistes, puis en 1934 de la Ligue communiste, anticolonialiste, ses combats politiques sont, à l’époque, proches de ceux des surréalistes. Mais son combat politique reste distinct de sa poésie. En 1932, il participe à l’aventure de la revue bordelaise Jeunesse à la recherche d’un « renouvellement », d’un « rafraîchissement » de la poésie. C’est à partir de la publication en 1936 d’un recueil, intitulé Le Goût du pain, que Jean Rousselot est considéré comme un acteur essentiel de ce renouveau de la poésie.

Quand la guerre arrive, Jean Rousselot se sert de sa fonction de Commissaire de Police pour aider la Résistance et les poètes en danger. Sa poésie devient une poésie de combat, notamment dans cette « école » qui rassembla René Guy Cadou, Jean Bouhier, Michel Manoll, Marcel Béalu et d’autres. Une école, une manifestation de l’amitié.

Poète et homme d’action André Marissel parlera à propos de Jean Rousselot de « surréalisme en action ». Jean Rousselot gardera un grand respect pour le surréalisme qui l’aura éveillé, lui comme ses compagnons, et revendique une continuité entre les surréalistes et lui, tout particulièrement par une collaboration avec l’inconscient.

Après la deuxième guerre mondiale, Jean Rousselot tourne le dos à une vie sociale et poétique facile construite sur la reconnaissance de son action exemplaire pendant le conflit. Il renonce à son métier et veut vivre de sa plume ce qui se révèle évidemment aléatoire. En 1996, tout en affirmant ne pas regretter son choix, il confie à Christophe Dauphin : « Ne lâche jamais ton métier, tu m’entends ! Jamais ! Ne fais pas cette connerie ! Tu pourras ainsi écrire quand tu veux et surtout, ce que tu veux. ».

Jean Rousselot écrira de nombreux articles pour la presse. Le premier est consacré au désastre de Hiroshima qu’il qualifie de génocide, ce qui le brouille avec Aragon. Il va désormais écrire beaucoup, une trentaine de plaquettes et livres jusqu’en 1973, une vingtaine de pièces pour la radio, des romans, mais découvrir aussi et faire découvrir de nombreux poètes talentueux. Tombé amoureux de la Hongrie, il dénoncera le drame de Budapest en 1956, condamnant violemment la contre-révolution russe, et traduira beaucoup de grands poètes hongrois en français comme Attila József, Sándor Petőfi, Endre Ady…

De 1997 à sa disparition, Jean Rousselot continue d’écrire et de publier une « poésie de terrain », au plus proche de la vie, du peuple, des rêves de liberté de tous ceux qui sont contraints. Une écriture de plus en plus dépouillée, directe, grave, sans mensonge, sans artifice, sans effet.

Jean Rousselot, au bout de 137 volumes, continue d’œuvrer. « Les mots de Rousselot restent debout et marchent à nos côtés. Le poète rend la vie possible. C’est pour cela qu’il ne meurt pas tout à fait. » dit avec justesse Christophe Dauphin.

Et l’homme, le voici qui parcourt en titubant

Les rares espaces vides qui subsistent entre les maisons,

Le manteau de son corps mal ajusté sur ses épaules

Il n’est sûr que de sa tristesse

 

Et se frotte les yeux d’une main molle

Parce qu’il faut bien faire un geste pour ne pas mourir

Et se demande à chaque instant

S’il ne s’est pas trompé d’existence,

Mais le bourdonnement du sang dans sa gorge

L’engourdit comme le chant d’un moteur

Et il s’enfonce en sifflotant dans le brouillard

Que l’on a mis à sécher sur les clôtures.

 

Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel

Michel Passelergue

Journal de Traverse de Michel Passelergue, Editions Rafael de Surtis.

Le journal d’un auteur est toujours porteur d’une intimité à la fois éloignée et proche. Les auteurs sont souvent pudiques. En même temps, les mots demandent, exigent, de sortir, même dans les périodes de « panne » comme c’est le cas avec cet ensemble de textes. Michel Passelergue investit plutôt son journal quand « la poésie refuse de se laisser saisir ». Mais, plutôt qu’une compensation, nous pouvons penser à une indispensable respiration de l’esprit, à un processus alchimique qui permet aux phases obscures de l’œuvre de se déployer sous le seuil de la conscience.

Cette plongée dans l’acte d’écriture est un accès à l’être-même tant la main prolonge l’hypercomplexité humaine et engage tout l’être de manière fatale, nous dit Michel Passelergue. Regard sur soi-même ou regard sur l’autre finissent par se fondre en une dialectique surprenante entre les incertitudes, impasses, ouvertures et appropriations. Pour que la chair et le symbole fassent alliance dans la langue poétique, toute une diplomatie interne, le plus souvent inconsciente, est à l’œuvre, jusqu’à ce que le poème lui-même décide. Il y a une sorte d’infaillibilité du poème, au cœur d’un océan de doutes.

Ce recueil de réflexions, introspections, cris, est riche d’une pensée, d’une intensité, d’une érudition aussi, qui font sens, à la fois dans une géographie, voire une cartographie mouvante de l’esprit poétique, qui orientent donc, et dans le repli en l’instant, temps suspendu où tout est possible.

Extrait à propos de la poésie de Roger-Arnould Rivière :

« Une poésie qui interroge le corps, qui est viscéralement liée au mystère du vivant, qui suggère les pulsions du désir. Une poésie où l’amour de la femme se double de la fascination pour la « mort apocryphe », visiteuse de nuits suspectes, mangeuse exsangue de cet « univers au bout de la langue » qui pourrait bien être le seul lieu habitable. Ecrire, oui, mais pour secouer les derniers lambeaux de ce qui a « saveur d’âme », rompre avec l’opacité d’une « fuyante réalité » faite d’absence. Pour se risquer enfin à « l’envol abortif de l’être » : « Je sais que les amarres rompues, le cou brisé, la semelle usée ont pour commun dénominateur la corde. » S’il célèbre l’aimée « dans l’espace magnifié de (s)a nuit », le poète fait aussi entendre en contrepoint, un motif lancinant marqué du « signe moins de la création »… »

Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel, France.

Le baiser de l’étrange de Jean-Claude Guillaume

Le baiser de l’étrange de Jean-Claude Guillaume. Photos Stephan Borensztajn. Editions La tête à l’envers.

Les mots glissent sur l’océan noir de la conscience comme les scintillements d’un soleil invisible. Les mots sont le vaisseau. Les mots sont le vent. Jean-Claude Guillaume, psychanalyste, en appelle à la fonction poétique pour dire le non-dit. Son complice, Stephan Borensztajn, spécialiste  en microscopie électronique à balayage traverse son texte de photos de ce monde à la fois effrayant et fascinant, celui des insectes. Le fort grossissement, à la manière d’un Douglas Harding, bouscule notre rapport au monde. Qu’est-ce qui se donne à voir ?

Point de départ de ce voyage, la question du réel et du virtuel. Cet écran d’ordinateur, condensé de notre rapport fermé à un monde que nous avons nous mêmes construit, peut-il être une porte sur l’infini ?

« Face à l’ordinateur, nous confie Jean-Claude Guillaume, au jaillissement des données convoqué par le jeu du clavier, j’ai vu soudain l’écran comme une fenêtre obscure, ouverte sur l’infini du monde, à la fois fermeture, opacité et transparence, images, sons, ou paysages, dansant au gré de mes doigts sur les touches obéissantes, feux follets traversant la scène, s’immobilisant le temps d’une pause, pour disparaître ensuite. Curieuse impression de frôler tous les savoirs, voilée pourtant par l’immensité de mon ignorance. Même si le moteur informatique s’emballe, fend la foule des informations à la vitesse de l’éclair, il demande inlassablement une direction. Sans elle, il tourne en rond, passe et repasse, cherche un guide. Je suis assis sur un trésor sans en avoir la clé. »

Après l’accident de vitesse de Paul Virilio, Jean-Claude Guillaume nous avertit d’un possible accident d’infini. Toute quête exige une intention et un orient. La science sonde, elle ne prouve pas. La question cachée, « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », en appelle une autre, « Ce quelque chose n’est-il pas un rien ? Ce rien n’est-il pas un plein ? ». Jean-Claude Guillaume invite, avec justesse, des poètes et des philosophes à se joindre à lui, Valéry Larbaud, Pedro Salinas, Fernando Pessoa, le maître du jeu des hétéronymes, Borges, Char, Kant, pour finalement en appeler à Gulliver. Il s’agit de changer de perspective, de modifier le rapport spinoziste avec les objets extérieurs, le premier mode de connaissance. Ce changement de rapport peut seul nous donner accès aux causes, le deuxième mode de connaissance, voire, dans l’intervalle, aux essences.

Commencer par l’araignée n’est pas anodin. Efficace sans conteste. Grossie 13x, elle a un regard. L’étrangeté est là. Nous hésitons entre la rencontre avec cet autre si proche, si différent, et la fuite lovecraftienne. A fort grossissement des choses, 10000x, 15000x, les limites et les frontières disparaissent, les réalités multiples ne s’inscrivent plus dans des catégories. Minéral et végétal se fondent. Les identifications se dissolvent. Qui suis-je en la présence de « ça » ? Syrphe, mouche, moucheron, coccinelle, acarien, mite et autres nous enseignent. Habitants immenses de ma conscience.

« Etrange similitude, souligne Jean-Claude Guillaume, lien subtil tissé entre les dimensions du temps et de l’espace, témoin imprévu d’une unité étrange, improbable entre les habitants multiples de l’univers des vivants.

Mais, une fois encore, je sais que je dois garder le front lisse et découvert pour le baiser de l’étrange, dépasser et contenir ce démantèlement soudain d’un éprouvé qui me déborde…

Les masques, quels qu’ils soient, n’apportent qu’une aide transitoire.

Le vrai reste corollaire de leur abandon. »

Masqué, démasqué, acéphale, voilà les étapes de la quête. Cette expérience des profondeurs à laquelle nous convie Jean-Claude Guillaume fait sens à l’instant présent, quand l’étrange me rapproche de moi-même.

« Le monde est en toi et hors toi. Tes inventions qui courent dans le théâtre extérieur, ne sont bien sans doute que le reflet de tes formes internes. »

En reconnaissant la machine comme métaphore de changement, Jean-Claude Guillaume nous livre une clé pour l’actuel. Il y a dans cette expérience, le pressentiment de la non-dualité.

« La familière étrangeté de l’autre, souvent brutale et déconcertante, quitte parfois les labyrinthes obscurs de l’âme et se dépose dans l’analyste qu’il m’arrive d’être avec ses terreurs, autant de morsures hérissées par l’émotion dans les fibres du corps. Dans ce duel intime, en quête du sens, l’attrait des certitudes sert d’ancrages ou de défense. Il convient pourtant de laisser battre l’aile du papillon, de laisser glisser les morsures dans les replis profonds de la mémoire, à la recherche d’une trace commune, toujours présente mais difficile d’accès. »

Voici un bel essai, un message venu de l’étrange pour nous porter « à plus haut sens ».

Editions La tête à l’envers, Ménetreuil, 58330 Crux la Ville.

www.editions-latetalenvers.com

Paul Sanda

Dix-sept Psaumes de Proue de Joues & de Beauté de Paul Sanda, Editions Rafael de Surtis.

Cet ensemble de dix-sept psaumes convoque l’Eros vertical, celui des transcendances de la chair. Nourrir l’esprit, unir le végétal et la chair. Rendre à la nudité.

Portés par trois langues, russe, anglais, français, trois langues qui établissent trois rapports différents à l’érotique, les textes révèlent l’intime dans cette dimension si particulière qui fait de chaque rencontre un univers infini et absolument unique.

VI.

          je n’ai rien je n’ai pas le

          sillage dans le sexe de tant d’autres

          ces choses mortes que nous léchons

          ces brindilles occupées dans les sables

          les instants à remarquer

          sur ton ventre & dans tes broussailles

          c’est que ta proue va s’écraser

          sur ma cicatrice

 

          VII.

          que t’ai-je dit ma femme

          mon amante qu’à la proue

          de ton alcôve

          j’ai trouvé la main de l’erreur :

          & je te mange & te bois

          & je te pénètre & te dévore

          c’est que ton bois est humide

          & que tellement de choses les unes

          dans les autres se glissent sur ton ciseau

Le texte est accompagné par six photographies de Laure Carion, à l’origine du projet qui rassemble donc cinq talents avec ceux de Irène Le Goaster, sculptrice et modèle des photos, Nariné Karslyan, traductrice en russe, Claire Le Chevalier, traductrice en anglais.

Ce texte fut dit sur scène pour la première fois par Paul Sanda et Lembe Lokk le 9 mars 2013 dans le cadre du festival de la Parole Poétique du pays de Quimperlé.

Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel, France.