Contre-Allées n° 33/34

Contre-Allées n° 33-34, automne-hiver 2013.

Ce numéro de la revue de poésie contemporaine Contre-Allées rassemble de très nombreux auteurs dont Werner Lambersy, Laurent Albarracin, Stéphane Bouquet, Françoise Clédat, Christian Garaud, Gérard Titus-Carmel – Christiane Veschambre, Marie de Quatrebarbes, Myriam Eck, Lola Nicolle…

Les paysages poétiques explorés sont très divers, tantôt incitations au silence, tantôt incitations au bruit, la pensée vient un peu plus tard.

 

Ecrire de Françoise Clédat

Comme

Défaire pour faire

Si tu le dois plus qu’écrivant

Un œil (tien, dans l’autre) – rapport d’œil à te défaire – erreur à peine

Autophage

Comme

S’aimer pour se croire aimable ou

– traque concrète –

Voleter jaune au-dessus du vert – ce qui arrive d’extérieur n’arrive que par toi –   

      oblique degré de fraîcheur

D’exacte limpidité – herbe montagne ciel –

Qu’un contenu à écrire (ou peindre si l’on est peintre) réfute au prétexte

Qu’en faire défaire

Paysage ou saison

L’œil inverse (autre, dans le tien) – regarde ne regarde plus aura regardé –

A rebours ne l’efface

–      Mots –

Couleurs encore

Juste avant n’écrire plus

 

Nous, homonyme de Lola Nicolle (extrait)

 

Il faut vivre en si peu

de temps

les minutes comme

les années heure un siècle

qui fera

toute une vie dans

nos vies qu’on ne

connaît pas de toi

qu’on ne connaît pas

de moi.

 

Et la question croisée : Comment vos lectures infusent-elles le poème à venir ? à laquelle Marie Huot répond ainsi :

«  C’est une alchimie, un abracadabra de sorcière et j’aime toute cette petite pharmacopée de grand-mère qui me donne la sensation d’être reliée aux bienfaits simples.

Comment vos lectures infusent-elles le poème à venir ?

Question étrangement posée.

Car le propre de l’infusion n’est-il pas de passer inaperçu et d’agir au secret sans que l’on sache vraiment où et comment ? Si les lectures infusent, je ne m’en rends donc pas toujours compte. Elles sont peut-être soudainement là au cœur du poème, avec l’évidence de la source qui a traversé l’obscurité, le caché, le dedans de la terre. »

 

Une belle revue dirigée par Amandine Marembert et Romain Fustier.

A soutenir.

Contre-Allées,  16 rue Mizault, 03100 Montluçon, France.

http://contreallees.blogspot.fr/

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Clark Ashton Smith

L’art étrange de Clark Ashton Smith par David Dunais, Editions L’œil du Sphinx.

Après l’édition d’un superbe recueil de textes poétiques de Clark Ashton Smith (1893 – 1961), Les éditions L’œil du Sphinx nous propose un essai très intéressant sur l’œuvre de cet auteur aussi talentueux que méconnu de ce côté-ci de l’Atlantique sauf peut-être pour ses nouvelles fantastiques.

David Dunais part à la recherche de la nature de ce qu’il appelle « la stupéfiante Beauté » qui imprègne la poésie de Clark Ashton Smith. Pour cela, il a choisi d’étudier deux œuvres littéraires marquantes de C. A. Smith, The Hashish-Eater, or the Apcalypse of Evil, oublié en 1920, et la traduction qu’il fera d’une sélection de poèmes de Charles Baudelaire. L’approche est double. Tout en replaçant l’œuvre dans son temps, David Dunais étudie la prosodie du long poème du Mangeur de Hashish de C. A. Smith pour elle-même puis dans la perspective d’un héritage romantique, sachant que Baudelaire a lui-même écrit un Poème du Hashish.

David Dunais observe l’influence d’auteurs français sur la conception de l’étrange de C. A. Smith dont Théophile Gautier, Mallarmé, Huysmans… à la croisée peut-être du romantisme, des Décadents et des Symbolistes, avec la prudence nécessaire dans ce genre d’exercice.

Il note dans la carrière esthétique de C. A. Smith un art de l’incantation, une saturation romantique, une intuition remarquable de l’étrange comme « fondamentalement étranger », « radicalement autre », « dans les confins de l’Imagination ». Il distingue une polarité, voire une opposition entre un réel que C. A. Smith abhorre et une Imagination qu’il exalte. « Le sens extrême de la Beauté chez Smith », « son raffinement », « sa subtilité », « son amplitude », son exigence, précise-t-il, ne s’adressent pas à tous les lecteurs. Cette Beauté hermétique est réservée à un lectorat de l’étrange nécessairement réduit :

« Il y a, confie David Dunais, une obsession du Néant et de la néantisation chez Smith, un fort désir d’absolue désintégration du moi. Ne parvenant pas à trouver sa place dans un réel insatisfaisant, il faut soit disparaître, soit abolir les limites du « moi » par l’imagination. Smith observe que « le récit d’horreur exprime un désir – peut-être un besoin spirituel profond – de transcender les limitations communes du temps, de l’espace et de la matière ». Besoin spirituel profond ou angoisse profonde ? L’incapacité à prendre sa place dans le réel doit engendrer un sentiment d’incomplétude, d’incapacité à s’incarner dans le réel, sentiment qui s’auto-alimente, et qui doit également prendre source dans une angoisse particulière. (…) je suis convaincu que l’Art et l’Etrange sont, pour Smith en particulier, une forme de rédemption, de réalisation personnelle, voire de thérapie. Il se pourrait qu’il soit furieux s’il pouvait me lire, lui qui abhorrait le nombrilisme de la psychologie. Je ne peux m’empêcher de croire que l’écriture poétique d’abord, puis l’Art et l’Etrange sont, pour Smith plus qu’un mode de vie, mais un mode de survie, que l’Etrange lui-même permet à Smith de mettre en scène et à distance sa propre étrangeté. »

C. A. Smith donne naissance, afin de porter cette Beauté de l’Etrange et cette étrangeté de la beauté, à une « exo-langue », à la fois singulière, poétique, et accessible, non par la raison, mais par l’imagination. Dans une lettre adressée à H.P. Lovevraft, C. A. Smith parle de « magie noire verbale », faisant appel à l’usage «  de prose rythmée, de métaphores, de comparaison, de sonorités, de contrepoint et autres ressources stylistiques, comme une sorte d’Incantation »  afin d’amener le lecteur à « accepter une impossibilité, ou une série d’impossibilités ». C. A. Smith procède à des accumulations renversantes, fait appel à des mots rares « chargés d’implication sinistres, en particulier par leur étymologie ».

Le style de C. A. Smith porte les structures narratives vers le tragique à travers des chemins serpentins, évidents par leur imprévisibilité paradoxale.

Extrait de Le mangeur de haschisch ou l’apocalypse du mal :

          Il est

          Une Chose qui se tapit, loin dans les mondes et les ans,

          Aux cornes qu’un démon affûte avec un son grinçant

          Dont il voudrait fêler la sphère de cristal,

          Ou ruiner les donjons du temps.

          Tout est sombre pendant des ères,

          Et de mon cœur sonnant le glas la clameur cesse

          Lorsque les griffes de la mort

          Rigides et tendues, hermétiques l’enserrent.

          Alors,

          Dans une flamme énorme aux millions d’éclairs

          Les astres se révèlent

          Et les soleils, ôtant leurs voiles,

          Rayonnent jusqu’à leurs planètes ;

          Le temps est mien une nouvelle fois,

          Et de ses rêves les armées

          Rallient ce trône indépassable

          Qui repose sur le zénith.

 

L’ouvrage rassemble plusieurs études thématiques sur cet auteur si particulier qu’est C. A. Smith, sans la prétention de « dire » qui il fut mais bien dans la perspective d’un voyage sur les rives de l’imaginaire. Dans une postface très pertinente, Emmanuel Thibault remarque la fonction de renversement du pessimisme profond du romantisme en une utopie créatrice par le pouvoir transcendant de l’imagination. « Le couronnement du rêveur » chez C. A. Smith ne serait pas alors « une forme d’aliénation » mais bien une ouverture vers la surprise, l’immensité, l’intensité à travers une conquête de l’imaginaire. Nous pouvons alors parler, conclut-il, d’ « un romantisme libérateur ».

 

Les Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris, France.

www.oeildusphinx.com

La Divine Comédie de Dante enluminée par Jean-Luc Leguay

Dante. La Divine Comédie enluminée  par Jean-Luc Leguay, préface de Nicole Maymat, lecture de François Bregiroux, Editions Dervy.

Livre d’art. Livre de méditation. C’est une merveille que nous a offert Jean-Luc Leguay en enluminant le texte célèbre de Dante après nous avoir enchantés avec Perceval le gallois et Le Livre de l’Apocalypse.

Couv Divine Comédie

Dans sa préface, Nicole Maymat rend compte de la démarche ;

« A partir de trois axes de réflexion, Lire, Voir, Être, l’auteur s’attache à suivre Dante « sur ce chemin intérieur » qui mène vers la Paix et qui laisse entrevoir « au milieu du chemin de notre vie » l’Amour créateur du mouvement « qui meut l’homme, le soleil et les étoiles ». C’est « vers cette libération qu’avance le héros mystique et François Bregiroux décrypte heureusement les « étapes » de ce long et périlleux voyage. Mieux, il semble cheminer en même temps que Dante. »

Un double voyage initiatique nous est proposé, celui du texte, à la fois connu et insaisissable, celui des enluminures qui appelle à la contemplation. Et ce dernier est un chemin de Beauté et de Lumière. Même les scènes infernales recèlent une beauté secrète, annoncée. Rien ne saurait effacer le divin. La symbolique des enluminures est moins celle de l’intellect que celle issue de l’imaginal. La puissance des images naît d’un processus alchimique de précipitation dans la conscience du contemplatif des idées dantesques, depuis l’imaginal. Ce n’est qu’après que le texte vient « dire ».

Les adeptes du 515 sauront lire «  à plus hault sens », selon l’incitation rabelaisienne, rappelée par François Bregiroux. Cela ne saurait se réaliser si l’on ne sait « voir » :

« L’instantanéité spatiale, la simultanéité de l’exposé visuel organise, parle, éclaire mnémotechniquement, l’art, les muses et les dieux. » suggère François Bregiroux à propos de la leçon de voir de Dante au Xe chant du purgatoire.

« Au fur et à mesure de la lecture, les réminiscences se pressent. (…) Au lecteur donc, de participer activement en retrouvant lui-même l’identité de l’ange, celle de Marie, l’objet et la nature de cette future nativité, la condition de Marie, le cadre mytho-historique présent et l’ère qui s’inaugure ici ! L’esprit du lecteur travaille. Il fouille, rassemble, organise. Sollicité, détourné, il doit suivre. (…) Alors son intelligence imaginale se met en marche, comble les vides. Elle taille, sculpte, orne, magnifie le thème qu’on lui a donné pour magnifique. Non seulement désormais il voit mais il entend…. »

Nous sommes ainsi en présence d’une co-création implicite entre Dante,  l’enlumineur (le mot indique la fonction traditionnelle) et le lecteur, dont la finalité, et l’origine, est l’Être.

Lire, Voir, Être. S’affranchir du passé et du futur pour célébrer l’unique Présence de l’instant. La queste dantesque est une axialité. Les périphéries indiquent le centre et le voyage se déroule de centre en centre malgré les apparences agitées. C’est donc un voyage immobile. « L’être est, le non-être n’est pas. » rappelle Heidegger. Le lecteur ne cesse de laisser venir à lui le point sublime où la totalité se rassemble, y compris par le contre-sens.

« Si Dante n’est pas Jean, nous dit encore François Bregiroux dans sa lecture souvent déterminante, si l’unité illuminative ultime n’est pas de l’ordre de la théophanie, qu’en est-il ? Nous avons vu un point condenser le poids de la terre, un point contracter Dieu en son essence de feu. La pupille de notre œil ne peut-elle pas refléter le ciel et la terre ? De Dieu et de l’Homme, ne peut-on pas penser que le cœur, et dans le cœur l’œil du cœur… et dans cet œil, le point le plus secret ne peut-il pas, invisible lui-même embrasser et contenir toute l’immensité divine de son Être, de son œuvre et de sa loi, la loi que voile son nom ? »

Ecoutons encore une fois Béatrice :

« Je vais te dire

ce que tu veux entendre,

sans te le demander, parce que je l’ai vu

où viennent aboutir l’espace et le temps.

Non point pour acquérir un bien qui lui appartienne,

ce qui ne se peut pas,

mais pour que sa splendeur pût, en resplendissant,

dire : « J’existe »,

dans son éternité, hors du temps,

hors de tout espace, comme il lui plut,

l’Amour éternel s’épancha en neuf amours. »

 

En naviguant sur le fleuve de la Divine Comédie, nous devons nous rappeler que la fonction des Prophètes n’est pas d’annoncer l’avenir mais de présenter le Plan divin auquel l’initié peut se conformer pour réintégrer la place qui est la sienne au cœur du Divin.

Editions Dervy, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.com/