Les Hommes sans Epaules n°38

Les Hommes sans Epaules n°38, nouvelle série, second semestre 2014.

Cette nouvelle livraison de la superbe revue fondée par Jean Breton et dirigée par Christophe Dauphin consacre son dossier à Roger Kowalski (1934-1975) qui voua sa vie à la Poésie. François Montmaneix, qui a rassemblé ce dossier, en fait un portrait plein d’émotions :

« Car Roger fut un vivant d’une stature peu commune. Une curieuse espèce d’oiseau de nuit à qui l’aube et le plein jour ne faisaient pas peur non plus. Dormant peu, connaissant tous les bons endroits où, devant une enfilade de verres emplis (et vidés !) de ces grands crus dans lesquels baigne la discrète ville de Lyon, une conversation – à l’abri de ces infernales musiques d’ambiance ( ?!) made in USA qui ont défiguré et dénaturé tant de nos cafés et bistrots – était encore possible. Kowalski tenait ses assises au milieu d’un incomparable amoncellement de revues et journaux littéraires, de livres en cours de lecture et soigneusement annotés, de véritables fagots de plusieurs pipes avec chacune son paquet de l’un de ses tabacs fins dont il était grand expert et fumeur assidu, de cendriers toujours débordant des cigarettes qui lui cramaient le cœur.

Le retrouver en tel appareil, et à intervalles très réguliers, me fut l’un de ces bonheurs marquant à jamais des territoires qui appartiennent autant à la mémoire qu’à la vie présente. »

C’est par de tels témoignages, parfois des anecdotes, que les témoins rassemblés ici redonnent corps à la poésie de Roger Kowalski, une poésie éternellement actuelle, singulière et puissante :

« Hors du temps chronométrique, calendaire, social, politique, confie encore François Montmaneix, bien au-delà du trop fameux engagement qui a servi d’alibi à tant de vacuités censées relever d’une poésie dite de combat, à l’écart des approximations syntaxiques, des alinéas et des blancs typographiques, ignorant superbement les expériences de laboratoire où se sont mésaventurés ceux et celles dont les tristes lanternes verbales n’étaient que vessies langagières, la poésie de Kowalski apparaît aujourd’hui comme l’une de celles où il sera possible de puiser à profusion de quoi tenir tête à la déferlante des gadgets et à la pitoyable dérive consumériste où démagogues et économistes à courte vue situent aujourd’hui l’ensemble des productions de l’esprit, indifféremment de celles de l’industrie, dans l’immédiateté, le gaspillage, la facilité et la plus basse vulgarité publicitairement racoleuse.

Et cette poésie, les contributions et les témoignages qui suivent, vont contribuer à la situer à sa vraie place : sur une orbite où croisent les astres dont la lumière et le rayonnement ne procèdent ni de l’illusion, ni de la prétention, ni de la fabrication. Sur une orbite où l’être au rêve habitué vient parler – avec ceux qui ont rêvé avant lui – à ceux qui rêvent et à ceux qui rêveront, puisque aussi bien les rêves sont les seules racines de la réalité et donc celles d’un possible avenir. »

Cette poésie du rêve, parfois du songe, coule, tel un fleuve indomptable, tantôt paisible tantôt violente, apaisante ou terrifiante, telle un dieu incertain de lui-même. Ainsi :

L’autre face, poème extrait de Le Silenciaire, Editions Chambelland, 1960.

Vois : j’ai posé sur le papier un point d’encre très noire ; ce feu sombre est l’eau même de la nuit ; un silence d’étoiles échevelées.

 

Il suffit de peu de chose, presque rien ; une syllabe, une consonne et je deviens tempête : un geste de l’arbre et cent racines me lient ;

 

le pas de filles de mémoire, et je tourne vers ta face un œil qu’emplit une plainte égarée ; écoute : quelque chose ici n’est point de ce monde ;

 

ni le verbe, ni le point où s’articule un discours entrepris dans l’ennui, mais la profonde, chaste et noire encre sur ton masque de papier.

Mais ce numéro est peuplé d’autres éveilleurs comme le poète Ghéasim Luca ou le peintre Ljuba, parmi d’autres.

Sommaire : Editorial : Ouvrir l’espérance du temps par Georges-Emmanuel CLANCIER – Les Porteurs de Feu : Gisèle PRASSINOS, par Christophe DAUPHIN, Gilbert LELY, par Sarane ALEXANDRIAN, Poèmes de Gisèle PRASSINOS, Gilbert LELY – Ainsi furent les Wah : Poèmes de Juan GELMAN, Michel VOITURIER, Michel LAMART, Yves BOUTROUE, Hervé SIXTE-BOURBON, Emmanuelle LE CAM, Nicolas SAVIGNAT, Franck BALANDIER – Dossier : 1934-2014 Roger Kowalski, A l’Oiseau, à la Miséricorde, avec des textes de François MONTMANEIX, Guy CHAMBELLAND, Yves MARTIN, Alain BOSQUET, Annie SALAGER, Lionel RAY, Jean ORIZET, Jean-Yves DEBREUILLE, Jean-Luc LERIDON, Jacques DUGELAY, Janine BERDIN, César BIRÈNE, Poèmes de Roger KOWALSKI – Le Poète et l’objet : Ghérasim Luca, par Sarane ALEXANDRIAN, Petre RAILEANU, avec des textes de Ghérasim LUCA – Le Peintre de coeur : Ljuba, par Odile COHEN-ABBAS, avec des textes de LJUBA – La Mémoire, la poésie : Paul Pugnaud, par Matthieu BAUMIER, Poèmes de Paul PUGNAUD – Dans les cheveux d’Aoûn : Proses de Gilbert LELY, Lionel LATHUILLE, Frédéric TISON – Les Pages des Hommes sans Epaules : Poèmes de Alain SIMON, Jacques SIMONOMIS, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Elodia TURKI, Christophe DAUPHIN – Avec la moelle des arbres : notes de lecture de Christophe DAUPHIN, Paul FARELLIER, Odile COHEN-ABBAS, Jean CHATARD. Etc.

Cette revue est davantage qu’une revue. C’est un mouvement vivant, une flèche d’argent qui traverse l’apparaître pour laisser passer un esprit de feu.

Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen – France.

http://www.leshommessansepaules.com/

Publicités

L’art de l’ivresse

L’art de l’ivresse. Poèmes chinois traduits et présentés Hervé Collet et Cheng Wing Fun, collection Spiritualités vivantes, Editions Albin Michel.

Dans la tradition poétique chinoise, le vin contribue à la présence en l’instant présent et à la saisie de la fluidité du vivant. Il permet une décontraction de la conscience qui, ainsi libérée, peut saisir la subtilité du jeu de la vie. La poésie chinoise est indissociable de l’art de la calligraphie qui exprime la relation entre vide e tplein, entre non-dualité et dualité.

L’ouvrage commence par un hommage à Liu Ling (3e siècle) membre d’une « joyeuse compagnie de lettrés excentriques d’inspiration taoïste », « les Sept Sages de la Forêt de bambous ». Dans cette lignée de poètes de l’ivresse, s’inscrivent Tao Yuan-ming (365-427), le maître des Cinq Saules ou le célèbre immortel banni Li Po (701-761).

Voici quelques extraits de ce recueil précieux et rafraichissant qui dissout les conditionnements dans l’ivresse pour révéler la beauté de ce qui se présente.

Extrait de Devant le vin de Li Po :

Pin rouge s’est retiré sur la Fleur d’or

An-ki est retourné sur la mer Peng

ces gens-là obtinrent l’immortalité en des temps antiques

ils devinrent immortels soit, mais où sont-ils aujourd’hui ?

cette vie flottante est rapide comme l’éclair

en un clin d’œil les couleurs se transforment

si ciel et terre sont immuables,

comme nos visages changent !

si devant le vin vous refusez de boire,

à retenir ainsi votre sentiment, qu’attendez-vous donc ?

 

 

Levant ma coupe de Han Yu (768-824) :

 

désabusés ceux qui courent après le renom

qui dispose d’une journée de libre ?

depuis quelques temps, sans compère,

 je lève ma coupe face à la montagne du sud

 

 

Me réveillant de Liu Chia (824- ?)

 

ivre je m’allonge au milieu des herbes parfumées

quand de l’ivresse je me réveille le soleil s’est couché

pichets et coupes sont à moitié renversés

les invités ont dû partir depuis longtemps déjà

je ne me rappelle pas avoir cueilli des fleurs

comment se fait-il qu’il y ait une fleur dans ma main ?

 

 

Banalité et immortalité sont inséparables. Les poèmes des « immortels du vin » rendent compte d’un lâcher-prise salutaire pour l’esprit enfin libéré des entraves d’un moi trop pesant. Il existe ainsi une sagesse du vin qui est une sagesse tout court.

Et ce sage conseil d’Hervé Collet et Cheng Wing Fun, à suivre sans réserve :

« Pour un usage poétique de ce recueil, à consulter sans modération, le lecteur est naturellement convié, si ce n’est déjà fait, à se munir de « la chose dans la coupe ». A quoi bon, en effet parler de cela à quelqu’un qui est sobre ? »

Nous savons en effet que sur les voies d’immortalité, la question posée est toujours celle du vase et de ce qu’il contient.

 

 

Inscrit sur le kiosque montagnard de l’ermite Ch’ui de Chian Chi (710-780) :

 

un sentier dans les pivoines, la mousse est rouge vif

une fenêtre en montagne, emplie de bleu d’émeraude

je t’envie, ivre au milieu des fleurs,

papillon voltigeant dans le rêve

 

 

Editions Albin Michel, 22 rue Huyghens, 75014 Paris, France.

www.albin-michel.fr