L’art de l’ivresse

L’art de l’ivresse. Poèmes chinois traduits et présentés Hervé Collet et Cheng Wing Fun, collection Spiritualités vivantes, Editions Albin Michel.

Dans la tradition poétique chinoise, le vin contribue à la présence en l’instant présent et à la saisie de la fluidité du vivant. Il permet une décontraction de la conscience qui, ainsi libérée, peut saisir la subtilité du jeu de la vie. La poésie chinoise est indissociable de l’art de la calligraphie qui exprime la relation entre vide e tplein, entre non-dualité et dualité.

L’ouvrage commence par un hommage à Liu Ling (3e siècle) membre d’une « joyeuse compagnie de lettrés excentriques d’inspiration taoïste », « les Sept Sages de la Forêt de bambous ». Dans cette lignée de poètes de l’ivresse, s’inscrivent Tao Yuan-ming (365-427), le maître des Cinq Saules ou le célèbre immortel banni Li Po (701-761).

Voici quelques extraits de ce recueil précieux et rafraichissant qui dissout les conditionnements dans l’ivresse pour révéler la beauté de ce qui se présente.

Extrait de Devant le vin de Li Po :

Pin rouge s’est retiré sur la Fleur d’or

An-ki est retourné sur la mer Peng

ces gens-là obtinrent l’immortalité en des temps antiques

ils devinrent immortels soit, mais où sont-ils aujourd’hui ?

cette vie flottante est rapide comme l’éclair

en un clin d’œil les couleurs se transforment

si ciel et terre sont immuables,

comme nos visages changent !

si devant le vin vous refusez de boire,

à retenir ainsi votre sentiment, qu’attendez-vous donc ?

 

 

Levant ma coupe de Han Yu (768-824) :

 

désabusés ceux qui courent après le renom

qui dispose d’une journée de libre ?

depuis quelques temps, sans compère,

 je lève ma coupe face à la montagne du sud

 

 

Me réveillant de Liu Chia (824- ?)

 

ivre je m’allonge au milieu des herbes parfumées

quand de l’ivresse je me réveille le soleil s’est couché

pichets et coupes sont à moitié renversés

les invités ont dû partir depuis longtemps déjà

je ne me rappelle pas avoir cueilli des fleurs

comment se fait-il qu’il y ait une fleur dans ma main ?

 

 

Banalité et immortalité sont inséparables. Les poèmes des « immortels du vin » rendent compte d’un lâcher-prise salutaire pour l’esprit enfin libéré des entraves d’un moi trop pesant. Il existe ainsi une sagesse du vin qui est une sagesse tout court.

Et ce sage conseil d’Hervé Collet et Cheng Wing Fun, à suivre sans réserve :

« Pour un usage poétique de ce recueil, à consulter sans modération, le lecteur est naturellement convié, si ce n’est déjà fait, à se munir de « la chose dans la coupe ». A quoi bon, en effet parler de cela à quelqu’un qui est sobre ? »

Nous savons en effet que sur les voies d’immortalité, la question posée est toujours celle du vase et de ce qu’il contient.

 

 

Inscrit sur le kiosque montagnard de l’ermite Ch’ui de Chian Chi (710-780) :

 

un sentier dans les pivoines, la mousse est rouge vif

une fenêtre en montagne, emplie de bleu d’émeraude

je t’envie, ivre au milieu des fleurs,

papillon voltigeant dans le rêve

 

 

Editions Albin Michel, 22 rue Huyghens, 75014 Paris, France.

www.albin-michel.fr

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