In memoriam Jean-Gabriel Jonin

Jean-Gabriel Jonin nous a quittés le 29 octobre 2014, vers quatre heures du matin, une heure matinale propice à la méditation et au départ en voyage. Le voilà en route pour l’Île des Bienheureux mais il demeure parmi nous, dans nos souvenirs, dans les temps de partage intime. Il continue aussi de nous enseigner par son œuvre exceptionnelle.

 

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Il n’est pas anodin de rencontrer une peinture initiatique. C’est toujours prendre le risque de soi-même en même temps que celui du voyage imaginal. La peinture de Jean-Gabriel Jonin est sans conteste initiatique au sens où elle conduit l’observateur à se rapprocher de lui-même en le faisant passer du statut de simple observateur à celui de témoin de soi-même, avant de laisser le témoin disparaître pour laisser toute la place au Soi, à l’Être. Du « Moi, je… » au « Je suis. ». En cela, sa peinture est bien l’héritière de celle des « grands anciens » comme Salvador Dali, qu’il a côtoyé longuement et de manière privilégiée[1], ou Victor Brauner, le peintre de la haute magie et des voies internes et, plus loin dans les replis du temps, l’improbable Jérôme Bosch ou le Gréco, l’éternel Gréco. De la même manière qu’il existe des lignées initiatiques dans la Tradition, il existe peut-être dans les Arts des lignées de peintres et de poètes, chargés d’éviter à l’humanité l’ensevelissement dans les marais fétides de la bêtise. Ils sont des prophètes, des visionnaires, parfois même à leur insu, de la liberté absolue.

L’art initiatique de Jean-Gabriel Jonin emprunte deux modalités complémentaires, celle de « l’enseigneur », le chemin du symbolisme classique, entendu comme un langage fondamental à vocation universelle, celle du mage-poète, du pressentiment de l’Être, de l’insaisissable, du mot avant le mot. Il s’agit de dominante, l’un n’excluant pas l’autre.

 

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Ce qui frappe même le passant inattentif balayant du regard les toiles de Jean-Gabriel Jonin, c’est l’omniprésence de la Femme. Elle est là, dans sa constance lumineuse et charnelle, inévitable bien que ne s’imposant pas. Le passant, homme ou femme, s’arrête. L’homme pour contempler les arcanes de la nudité féminine. La femme pour affronter, ne serait-ce qu’un instant, son propre mystère.

Toute peinture initiatique révèle la femme et l’érotique sans laquelle aucune voie de libération n’est possible. La chair enseigne l’esprit, l’esprit enseigne la chair. Érotique et érotisme se fondent.

La peinture de Jean-Gabriel Jonin, peinture initiatique en soi, célèbre la beauté, toujours présente sous les manteaux déguenillés des peurs, des angoisses, des désirs et des interrogations, pour nous rapprocher de nous-mêmes, de notre part indivisible.

http://www.jean-gabriel-jonin.com/

[1] Lire Jours intimes chez Dali de Jean-Gabriel Jonin, préface de Sarane Alexandrian, Editions Rafael de Surtis et Editinter.

Lucien Coutaud, peintre du Surréel

Lucien Coutand, peintre du Surréel, Musée des Beaux-Arts de Gaillac, Editions Rafael de Surtis.

Après l’essai remarqué de Christophe Dauphin intitulé Le peintre de l’Eroticomagie, publié chez le même éditeur, Lucien Coutaud est de nouveau à l’honneur avec l’exposition qui s’est tenue à Gaillac, au Musée des Beaux-Arts des 27 juin au 21 septembre 2014 et le catalogue très riche qui l’accompagne.

Lucien Coutaud (1904 – 1977) est un personnage complexe, « l’un des peintres les plus singuliers et les plus féconds du XXème siècle nous dit Christophe Dauphin dans son étude introductive sur les rapports du peintre, et poète, avec le mouvement d’André Breton. Son œuvre demeure mystérieuse à bien des égards même si des périodes peuvent être déterminées, culminant dans une période dite « métaphysique », pendant laquelle, poursuit Christophe Dauphin, « la création de Coutaud prend toute son ampleur, se diversifie, s’impose par ses recherches et la puissance de sa thématique. Cette période reflète les angoisses du peintre et le traumatisme de la guerre. »

« La peinture de Lucien Coutaud active autant notre conscience que nos émotions. Ses images se présentent à nous chargées de désirs et d’angoisses, réclamant une éclatante matérialisation de l’espace ; elles brisent les cadres usés de la réalité pour faire apparaître le réellement vrai, dont l’expression la plus directe est l’image éroticomagique, qui, en vertu du pouvoir qui lui est conféré d’objectiver l’union de tous les éléments, aussi opposés qu’ils soient, dans des ensembles insolites, inattendus, pousse l’intellect à une audace culminant avec l’absolu discrédit de la raison statique. »

Christophe Dauphin évoque à propos de cette œuvre une association entre pensée magique et pensée pragmatique, une dialectique, non sans tension, entre inconscient et conscient.

La relation entre Lucien Coutaud et le surréalisme ne va pas de soi, elle fut et demeure interrogée. Lucien Coutaud a fréquenté les membres du groupe, sans fréquenter le groupe. Il fait partie de ces artistes, assez nombreux, qui passèrent dans l’orbite du groupe sans se laisser happer, refusant d’appartenir et libres de la reconnaissance. Le surréalisme ne fut pour lui qu’une tentation suggère Jean Binder qui retrace à travers les œuvres la quête initiatrice du peintre-poète.

La puissance d’évocation des œuvres est renversante. Elle met à terre les représentations courantes et désigne les espaces inexplorés, inexplorables pour certains, comme les dimensions de l’esprit dans l’érotisme. S’il traverse une période dite ésotérique dans les années 30, c’est surtout trente ans plus tard qu’il s’intéressera aux cathares et aux templiers, notamment au mythe entretenu autour de Gisors.

L’association par la désassociation, l’union par la déstructuration, la présence absolue des éléments absents, concourent chez Coutaud à une traversée, à un « transparaître » qui conduit à l’essentiel. Un presque rien infiniment signifiant.

 

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Catalogue de l’exposition Lucien Coutaud, Peintre du surréel, 114 pages, format 21 x 21 cm, Textes : Préface de Bertrand de Vivié, Conservateur en chef des Musées de Gaillac,  Le chevalier du temple, Paul Sanda, Lucien COUTAUD et le surréalisme, Christophe Dauphin, La vie et l’œuvre de Lucien COUTAUD, une quête initiatrice, Jean Binder.

 

http://www.luciencoutaud.com/

 

Guy-René Doumayrou, Evocations de l’esprit des lieux

Evocations de l’esprit des lieux. Les jalons d’un espace-temps poétique autour du Languedoc de Guy-René Doumayrou, Editions Arma Artis.

Ce livre est d’importance.

Alors que l’humanité industrieuse et financière se destine à perdre tout lien avec la nature et que nous savons déjà stériles les fausses résolutions du prochain sommet de Paris sur l’environnement qui se tiendra fin 2015, la phrase prophétique d’Alfred de Musset n’a jamais semblé tant chargée de menaces : Alors s’assit sur un monde en ruine une jeunesse soucieuse. ».

Guy-René Doumayrou (1925 – 2011) transmet dans ce livre un enseignement ancien que certains vont rechercher aujourd’hui en Chine alors qu’il est inscrit dans nos mémoires, par les mythes, les folklores, les contes et légendes, les chansons populaires. Avec une grande profondeur, un sens remarquable de la poésie opérative, qui fait dire aux mots, ce qu’ils ne savent pas dire d’eux-mêmes, Guy-René Doumayrou restitue les connaissances qui permettent à l’être humain d’unir le ciel et la terre.

Ce livre, s’il traite de l’esprit des lieux languedociens, délivre des savoirs universels, sur la biosphère, la sphère céleste, ce qu’elle cache, ce qu’elle révèle, sur la terre, sur le vivant, sur l’architecture du temps, sur ces puissances draconiques, des alliées naturelles que nous humilions jour après jour, sur une dynamique des lieux à redécouvrir.

« Le premier temple connu, chacun sait que c’est l’homme lui-même. Debout, il porte la coupole de sa tête vers les étoiles où se heurtent les éternités et circulent les luminaires dévideurs de la durée. Mais il lui vînt très tôt, bien avant d’avoir pensé à fixer son errance, le besoin de repérer ces lieux où une intensité d’échange entre les deux pôles du haut et du bas semblent s’activer. (…)

La sagesse commandait donc à l’errant de ne point se fixer sans, avant toute chose, enraciner dans la terre élue le mât conducteur des puissances célestes. »

Aujourd’hui, seul le Compagnonnage préserve encore, et non de manière uniforme, cette science du support axial. Guy-René Doumayrou confie nombre d’indices au chercheur, sur le chemin du dragon et la mort des derniers dragons, sur la montagne de feu, le serpent d’or, les chevaux du soleil, le château étoilé, l’arche… Il restaure le sens des noms et le sens d’une géographie sacrée. Le symbole ne s’adresse pas ici à l’intellect, il ne nourrit pas le concept qui éloigne du réel mais assume pleinement sa fonction. Le symbole réunit, le corps et l’esprit, la matière vivante et l’Esprit.

Par cette restauration de l’alliance avec les esprits des lieux, Guy-René Doumayrou nous conduit sur les chemins du Languedoc dont nous savons la richesse et les mystères. Il appelle à une véritable restauration :

« Que nous oppose-t-on, à soutenir que ces préoccupations d’un monde rêvé ne sont plus de notre temps ? Rien, sinon l’aveu que notre temps n’est plus du monde. Temps comprimé, jeté comme un défi à la face des choses, c’est un temps perdu, un temps fêlé qui s’émiette au hasard des bourrasques de la contingence, qui court aveuglément sur les lignes de plus grande pente et s’accumule sur le Sable de l’existence statistique. Un temps vivable serait un temps féminin, ou lunaire, rythmé, « réglé ». Dans le jeu des étoiles, le rayonnement linéaire, foudroyant, du soleil élémentaire, est capté condensé, substantifié et rétabli sur la voie royale de l’exaltation. C’est le temps de la fête, qui déchire des trous de bonheur dans la durée continue de l’activité fonctionnelle. Le temps qualifié, variable et périodique, seul facteur en mesure de briser l’inertie balistique du progrès courant désormais à la destruction du monde. (…)

L’ordre social qui n’a pu tolérer les joyeuses tribulations des anciennes dionysies s’enlise lentement dans les fermentations de sa propre intempérance. Car cet ordre solaire, au sens restrictif et martial, est le véritable désordre, puisqu’il tend à neutraliser l’alternance vibratoire de la mélodie lunaire. (…)

Ce qui, en revanche, n’échappe à personne, c’est que les mirifiques innovations de la technologie s’accompagnent comme par fatalité, et pour cause, de la dégradation de toute joie de vivre. (…)

Le folklore, au moment où il s’évanouissait dans le spectacle publicitaire, est recueilli par ceux-là mêmes que le conservatisme avait écœurés, et redevient tradition. Ce n’est plus une affaire de privilèges à défendre mais une question de vie ou de mort. On pressent que la planète menace de périr ou, pis encore, de sombrer dans le déterminisme informatique, si l’on ne réintègre pas, dans les jours douteux de notre présent, la pleine nuit des temps, avec ses riches heures. »

Nous avons à renouer, avec les puissances initiales, avec les signes et les accords premiers, avec notre propre nature, avec une sagesse inscrite dans les circonvolutions des éléments naturels et dans les livres de pierre érigés par ceux qui connaissaient. Nous avons à renouer avec la vie.

Ce livre est d’importance. Vraiment.

Editions Arma Artis, BP 3, 26160 La Bégude de Mazenc, France.

http://arma-artis.com/editions-accueil.php

 

Pour explorer la merveilleuse culture languedocienne, vous pouvez contacter le Centre Inter-Régional de Développement de l’Occitan, CIRDOC, véritable conservatoire de la Culture et de la Langue Occitane :

www.locirdoc.fr

www.occitanica.eu

Marie-Madeleine Davy

Les chemins de la profondeur de Marie-Madeleine Davy, Editions du Relié.

Ce livre rassemble des textes et entretiens publiés dans les revues Question de, Nouvelles Clés, Terre du Ciel. Cette juxtaposition de précieux moments de pensée témoigne de la profonde spiritualité, de l’exigence intellectuelle et de la vaste ouverture au monde et à l’autre de Marie-Madeleine (ou Magdeleine) Davy (1903-1998).

Quelques extraits permettent de mesurer la puissance de sa pensée :

« Les mystiques possèdent une expérience de Dieu, c’est pourquoi ils sont discrets quand il s’agit de parler de Dieu. L’Eternel se cache afin d’être cherché et trouvé. L’expression quaerere Deum est significative, cependant on peut craindre que le mouvement de recherche soit tel qu’il existe un risque, celui de ne plus savoir discerner les instants où il n’y a plus à chercher. Le Cantique des Cantiques illustre ce que je voudrais ici signifier. Ce chant contemplatif – theoricus sermo, selon l’expression de Bernard de Clairvaux – est à la fois celui de la recherche et de la rencontre. Quand il y a rencontre, il n’y a plus rien à chercher. Cette rencontre s’opère quand Dieu naît dans l’âme et l’âme en Dieu. Maître Eckhart a magnifiquement parlé de cette double habitation : elle est un mystère. »

Marie-Madeleine Davy fait souvent référence à Maître Eckhart dans ses propos mais elle s’appuie également sur la philosophie grecque et sur les apports des philosophies orientales, d’autres encore dont Massignon, dans une approche intégrative : « plusieurs chemins, un seul but ».

« Dieu n’est pas nommé. On a aussi perdu son propre nom. Les Personnes divines deviennent actives au-dedans. Elles ne sont plus à distinguer dans leurs opérations propres. Encore une fois, tout est Un. Dès lors, le consentement à l’arrachement de soi-même cesse de se présenter. Toute appartenance s’efface. Durant son cheminement, l’homme pouvait dans les moments cruels se tourner vers son passé, désirer revenir en arrière. Désormais, aucune trace de voie, ni en-deçà ni au-delà. Un présent qui englobe le passé, le présent et l’avenir. Plus de culpabilité ou de pesanteur, d’où qu’elles puissent venir. Rien d’autre que l’instant, uniquement l’Un, la sainte unité et son mystère comprenant la révélation des secrets. Tout se déroule au-dedans au sein d’un profond silence et se répand au-dehors tel un vase dont le contenu déborde.

On comprend d’une façon foudroyante que le temps s’inscrit désormais dans l’éternité. »

Méditation, silence, verticalité, solitude sacrée, espace interne… qualifient cette voie vers le Simple, vers l’Un, de la dualité à une non-dualité qui ne se dit pas. Marie-Madeleine Davy évoque avec justesse un érémitisme intériorisé.

D’une grande lucidité sur le monde et ses incapacités, elle énonce clairement les paradoxes dans lequel se trouve l’éveilleur :

« Le silence se découvre dans la mesure où il est vécu sans tricherie, au-delà des jeux, des mensonges, des pseudo-compassions, des pulsions de la chair et de la psyché, du tumulte des pensées et des désirs. Il est évident que le dire et par conséquent l’écriture concerne l’écorce, les pelures et non l’amande que seul le silence intérieur atteint.

Mais qui éprouve le goût de l’amande sinon pour en parler ? »

Cette lucidité tranquille, née de la connaissance, se révèle avec bienveillance quand il s’agit d’évoquer le vieillissement et la mort qui vient :

«  Vieillir, l’âge, c’est une épreuve, mais cependant il y a quelque chose d’extraordinaire, il y a quelque chose que je vis personnellement et qui me concerne, que je touche. On devient son père et sa mère, on s’enfante. Il y a un enfantement qui se produit dans la vieillesse et qui est inimaginable. On s’enfante dans le secret, et si on accepte cet enfantement, si l’on accepte d’être son père et sa mère, un nouveau chemin se dessine. Je dirais un chemin d’éternité, peut-être, un chemin qui dépasse le temps en tout cas. J’affirme cela, et j’ai à cet égard une certaine expérience. C’est quelque chose dont on ne peut pas parler, c’est quelque chose… qu’on aime, qui rend heureux, et cela aide non seulement à supporter le vieillissement, mais cela rend aimable, agréable. On est heureux de vivre parce que l’on apprend quelque chose de nouveau : un nouveau jour, une nouvelle lumière, un nouvel amour qu’on aimerait pouvoir infiniment partager. Donner, donner dans le secret, dans l’invisible, dans l’inconnu, mais partager. »

Laisser libre la place pour l’être, et l’Être, regarder avec sérénité le chemin se dissoudre lui-même, vivre totalement cette non-séparation qui est une renaissance, Marie-Madeleine Davy exprime la Beauté du voyage intérieur.

Les Editions du Relié, 27 rue des Grands Augustins, 75006 Paris.

www.editions-du-relie.com

 

Site de l’Association Présence de Marie-Magdeleine Davy :

http://www.europsy.org/pmmdavy/

Jacques Basse et la poésie turque

Visages de poésie. 91 visages d’une République. Poésie turque de Jacques Basse, Cap Béar Editions.

Jacques Basse poursuit sa grande œuvre, son anthologie de la poésie contemporaine dont six volumes sont déjà parus rassemblant des centaines de poètes, leurs portraits au crayon, leurs biographies et des inédits. Cet acte militant, teinté d’une discrétion de grande élégance, est reconnu jour après jour comme une contribution majeure à la défense de la poésie et à son déploiement dans un contexte de plus en plus défavorable à la pensée. Jean-Paul Gavard Perret parle à ce sujet d’ « acte de foi en faveur des « amasseurs de vie » capables de souligner par leurs mots les gouffres sous la présence et de faire surgir des abîmes en lieu et place des féeries glacées.». Et il insiste : « Jacques Basse franchit un seuil en nous faisant passer de l’endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. ». Découvrir ces visages, paysages éternels et changeants, donne corps au Poète qui demeure, immortel mortel aux multiples corps.

« Dans ce monde déshumanisé, confie Jacques Basse, la poésie est probablement la seule sagesse vivante. La promouvoir est un impératif certain. Alors, gloire aux poètes qui oeuvrent et distribuent leur immense générosité au bénéfice d’une juste cause, la fraternité et l’humilité. L’humanité entière doit leur en être reconnaissante. Si depuis des millénaires un zeste de sagesse nous enrobe, nous le devons certainement aux grecs, Aristophane, Hérodote, Platon, Homère… aux latins, Virgile, Ovide, Sénèque… Et bien d’autres, qui ont contribué avec passion et art à nous enseigner la « sagesse ». »

C’est cette passion qui anime Jacques Basse qui l’a conduit à réaliser ce nouveau volume consacré à la mouvance de la poésie turque, sans exhaustivité, de rencontre en rencontre, depuis 1923 et la naissance de la République Turque jusqu’à nos jours. Certains d’entre eux connus et reconnus dans le monde, d’autres presque anonymes.

Le talent les rassemble dans cette guirlande lumineuse de noms, de portraits et d’arts :

AKADİR PAKSOY, ABIDIN DİNO,  ABULKADİR BUDAK, AHMED ARİF, AHMET ADA, AHMET MUHİP DRANAS, AHMET NECDET, AHMET ÖZER, AHMET TELLİ, AKGÜN AKOVA, ALİ CENGİZKAN, ALİ PÜSKÜLLÜOĞLU, AŞIK YESEL, ATAOL BEHRAMOĞLU, ATTİLA İLHAN, AYDAN YALÇIN, AYDIN ŞİMŞEK, AYTEKİN KARAÇOBAN, AYTEN MUTLU, AZAD ZİYA EREN, BEDRI RAHMİ EYÜBOĞLU, BEHÇET NEGATİGİL, BEJAN MATUR, CAHİT KÜLEBİ, CAHİT SITKI TARANCİ, CAN YÜCEL, CEMAL SÜREYA, CENK GÜNDOĞDU, CEVAT ÇAPAN, EDİP CANSEVER, ENİS BATUR, FAZIL HÜSNÜ DAĞLARCA, FİKRET DEMIRDAĞ, GÖKÇENUR ÇELEBIOĞLU, GONCA ÖZMEN, GÜLSELİ İNAL, GÜLSÜM CENGIZGÜLTEKİN EMRE, GÜLTEN AKIN, GÜLÜMSER ÇANKAYA, HASAN ERKEK, HASAN VAROL, HAYDAR ERGÜLEN, HİLAL KARAHAN, HÜSEYİN ATABAŞ, İLHAN BERK,  İLYAS TUNÇ,  KEMAL ÖZER, KÜCÜK İSKENDER, LALE MÜLDÜR, MEHMET TANER, MELİH CEVDET ANDAY, MESUT AŞKIN, MESUT ŞENOL, METİN CELAL, METİN CENGİZ, METİN ELOĞLU, METİN TURAN, MÜESSER YENİAY, NAMIK KUYUMCU, NÂZIM HİKMET, NECATİ CUMALI, NİLAY ÖZER, NİLGÜN MARMARA, OKTAY RIFAT, ONUR ÇAYMAZ, ORHAN KARAHAN, ORHAN VELİ KANIK, ÖZDEMİR İNCE, ÖZKAN MERT, REHA YÜNLÜEL, SALAH BİRSEL, SALİH AYDEMİR, SALİH BOLAT, SEFA KAPLAN, SENNUR SEZER, SERPİLEKİN ADELİN, SINA AKYOL, ŞÜKRÜ ERBAŞ, TAHSIN SARAÇ, TARIK GÜNERSEL, TOZAN ALKAN,TUĞRUL KESKİN, TUĞRUL TANYOL, TURGAY FİŞEKÇİ, ÜZEYİR LOKMAN ÇAYCI, VEYSEL ÇOLAK, YAHYA KEMAL BEYATI, YAŞAR KEMAL, YUSUF ALPER, ZEYNEP KÖYLÜ.

 

Dans une préface précise, Claire Lajus rend compte de l’héritage considérable de la poésie turque, entre Orient et Occident, et des nombreuses transformations qu’elle a connues de décennie en décennie depuis la fin de l’Empire ottoman. Foisonnement, audace, originalité la caractérisent aujourd’hui après des siècles d’inertie tranquille ou presque.

Cette fresque de beaux visages abrite des esprits vivants capables de créer des chapelets somptueux ou terribles de mots pour éveiller, éveiller d’abord et encore à la liberté.

Merci Jacques Basse !

www.capbeareditions.com

Paul Farellier

L’entretien devant la nuit. Poèmes 1968-2013 de Paul Farellier, Editions Les Hommes sans Epaules.

Ce gros recueil des œuvres de Paul Farellier donne au lecteur le sens de l’œuvre, le sens aussi de ce qu’est une œuvre, de sa puissance, entre émergence, disparition et résurgence.

Dans une postface élégante, Pierrick de Chermont évoque à son sujet une poésie de l’anonymat, dans un pays, la France, qui ignore la poésie. Cet anonymat pourrait être finalement plus qu’une chance ou une opportunité mais une véritable fortune. En effet, souligne Pierrick de Chermont :

« Sans aucune autre contrainte que son art inutile, entièrement consacré à lui, prêt à toutes les aventures de l’esprit, à tous les voyages, circulant seul ou presque dans la grande forêt de la poésie mondiale, n’ayant de compte à rendre à personne, le poète est la figure fantasmée de l’art contemporain. L’invisibilité de son art est donc une des sources de cette liberté. Elle le revêt d’une protection dont ne disposent pas les autres arts, qui eux sont exposés. »

Cette liberté, payée très chère le plus souvent par le poète, garde vierge l’espace de la création.

Sans prétendre à l’exhaustivité, Pierrick de Chermont retient cinq traits caractéristiques de la poésie de Paul Farellier. Tout d’abord un certain classicisme formel fait de « précision et exigence formelle » mais aussi d’une « économie de moyens ». Viennent ensuite « une attention au proche et au présent, un attachement à la nature et une volonté de dialoguer avec elle, une volonté d’honorer le simple et une attirance pour le mystère que recèle le monde ».

La saisie de ce qui se donne à voir, de l’instant présent, porteur d’une ouverture infinie, est au cœur de la poésie de Paul Farellier qui exprime une grandeur de la banalité, une beauté du quotidien, un abîme aussi de la limite, de ce qui nous borne dans l’apparaître des choses.

 

 

La table de ce côté.

 

Le couvert pour traiter l’ombre.

 

Nous dînerons d’une pensée déchirante.

 

Extrait de L’Île-cicatrice

 

 

Seule

dans la nuit,

 

la lampe

brûle mon nom.

 

A ce point de naissance,

l’espace me cingle.

 

Frontière nue,

ne m’épouvante pas de mon âme.

 

Extrait de Dernière mise à feu des neiges

 

 

Matin

comme un corps se déplie.

 

Matin

dans sa chair d’oubli :

 

la gorge enfouie en excès de lumière,

 

l’aine débusquée ;

de loin, les lourds cheveux,

leur verse de silence

 

à l’anxiété pubienne.

 

Extrait de Comme un corps se déplie

 

 

Mais

toute une vie passée

à se construire,

 

à s’augmenter de son soi,

à n’en rien distraire,

 

et ne rien finir que geôle à soi-même

 

dont rien ne s’évade ou ne laisse advenir

son Autre désiré

 

– était-ce bien là cette guerre

 

qu’il fallait perdre ?

 

Extrait de Intérieur de l’ombre

 

Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen – France.

http://www.leshommessansepaules.com/

 

Eveil ordinaire : petits cailloux sur le chemin de François Malespine

Petits cailloux sur le chemin de François Malespine, Editions L’Originel – Charles Antoni.

Voici un ouvrage de spiritualité plein de sensibilité, de justesse, de compréhension. Est-ce parce que François Malespine est peintre ? Ce livre est un regard vivant sur le chemin spirituel, un chemin de l’intime et de la profondeur, une exploration tranquille de l’interne.

Cette exploration commence et s’achève dans l’ici et maintenant, dans l’intensité de ce qui s’offre à l’instant même.

Mais qu’est-ce qu’un chemin spirituel ? François Malespine répond d’abord en quelques mots :

« C’est ce qui transforme le caillou dans la chaussure en cailloux du Petit Poucet. Encore faut-il voir et reconnaître que nous nous sommes perdus. Encore faut-il découvrir que le caillou dans la chaussure et celui du Petit Poucet sont un unique et même caillou. Question de regard. »

L’amour, l’apprendre, la présence, la conscience, le renversement de la souffrance, le détachement, l’éveil ordinaire, sont au cœur du propos. François Malespine dissout au passage l’opposition illusoire entre Orient et Occident. Il s’agit des constantes des voies d’éveil. Elles sont universelles. Et toujours, les mots naissent de l’expérience et non des concepts.

« Retrouver, même un instant, la Conscience sans aucun contenu nous ouvre à une perception nouvelle de ce que nous sommes vraiment : l’espace en lequel la manifestation, à commencer par ce que nous appelons moi, apparaît, change, et disparaît, d’instant en instant. Bien qu’infiniment précieuses, ces retrouvailles avec ce que nous sommes, ne mettent pas pour autant un terme au mécanisme d’identification. Par contre, il ouvre au réel en mettant en lumière nos erreurs de perception. Le mécanisme d’identification apparaît dans la Conscience, nous ne sommes plus le nez dans le guidon ! Des termes comme vide, vacuité, que nous avions souvent rencontrés, ne sont plus de simples mots, ou une simple compréhension intellectuelle. Ils sont ce que nous sommes, que nous connaissons, non comme un savoir, mais comme une nouvelle naissance. »

Et François Malespine précise :

« Je Suis – le Vide, la Vacuité, la Vision sans le vu – ne se dévoile à nous qu’après nous avoir fait vivre une mort. Je Suis est pur néant pour la conscience existant à partir de la sensation moi. Ce néant, nous le connaissons tous en ce que nous nommons peur existentielle. Nombreuses sont les situations qui nous font la rencontrer. Et puis un jour « ça » reste ouvert à cette peur. Une première mort survient. Une première naissance nous fait naître au Je suis. C’est l’éveil ordinaire. Ordinaire car nous voilà comme un nouveau-né, encore fragile de nos mécanismes d’identification. Mais quelque chose n’est plus jamais comme avant car une certaine mort a été vécue, nous donnant la connaissance – non comme un savoir mais par l’expérience de « naître avec » – en découvrant ce qu’est mourir. »

Un beau livre. Une expérience de beauté et d’intimité.

Editions L’Originel – Charles Antoni, 25 rue Saulnier, 75009 Paris, France.

http://www.loriginel.com/