António Vieira et l’Histoire du Futur

Histoire du Futur. Livre antépremier, Clavis Prophetarum. Fragments et versets nouvellement versés en langue française. Du R.P. Antoine Vieyra S.J., traduction, introduction et notes de Bernard Emery avec la collaboration de Brigitte Pereira, Editions Ellug.

Voici, enfin, disponibles en langue française, quelques-uns des principaux textes de celui que Fernando Pessoa a désigné comme « l’empereur de la langue portugaise », le père António Vieira (ou Vieyra dans ce livre), figure centrale de la pensée lusitanienne et des traditions du Cinquième Empire et du sébastianisme, ce messianisme profond qui perdure depuis cinq siècles.

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Comme le remarque l’auteur et sa collaboratrice, le messianisme utopique chrétien du père jésuite n’est nullement une anomalie mais s’inscrit dans une tradition du Christ-Roi présente dans l’Ancien Testament comme dans le Nouveau Testament, tradition qui pose la question d’une dialectique plus ou moins féconde selon l’appropriation qui en est faite entre le royaume des cieux et le royaume terrestre.

Le père António Vieira (1608 – 1697) s’inscrit dans la trace des prophéties de Bandarra établies dans la première moitié du XIXème siècle qui se réfèrent à une réintégration de l’état originel, à une autoréalisation, au retour du Roi caché, éléments qui chez Fernando Pessoa s’ordonneront en une véritable voie d’éveil.

L’approche de l’auteur et de sa collaboratrice s’appuie sur l’anthropologie de l’imaginaire dont le fondateur, Gilbert Durand, fut fasciné par les mythes portugais qu’il explora longuement avec son ami Lima de Freitas. Vieira, au Portugal comme au Brésil, œuvre pleinement à l’avènement du Cinquième Empire qui doit succéder à celui de Rome. Ce mythe fondateur opère au sein de toute la culture portugaise, consciemment ou inconsciemment, selon les périodes de l’histoire magnifique du Royaume de Portugal avec ses rois visionnaires. On ne peut comprendre l’âme portugaise, le Portugal historique d’hier ou le Portugal d’aujourd’hui sans approcher ces mythes non ordinaires et leur inscription dans la culture y compris politique du « petit peuple » comme on appelle parfois le peuple portugais, « petit peuple » qui nous offrit le monde par ses découvertes. A l’époque de Vieira, il s’agissait bien d’évangéliser la planète pour un unique Royaume sur terre. Aujourd’hui, et notamment grâce à Pessoa mais aussi à d’autres poètes moins connus hors du Portugal, les poètes détenant la double fonction prophétique et philosophique dans cette culture si riche, le Cinquième Empire s’est intériorisé mais pour père António Vieira, il y avait une coïncidence réalisable entre le royaume des cieux et le royaume terrestre.

António Vieira fut un auteur prolifique en même temps qu’un maître de l’art de la langue portugaise. Le choix des textes se référant au Cinquième Empire pour l’établissement de ce livre fut ainsi difficile, mais le résultat est pertinent en nous faisant pénétrer le cœur des enjeux de la vision de Vieira et de son Histoire du Futur. Bernard Emery opéra son choix de texte selon deux axes, le sens et l’esthétique. Le sens au regard des mythèmes composant le mythe du Cinquième Empire et l’esthétique quant aux « meilleures réussites de ce rhétoricien hors du commun ». Nous parlons de choix judicieux car la langue portugaise, considérée comme sacrée par Pessoa et d’autres chercheurs, encore aujourd’hui, habite les mythes autant que les mythes habitent la langue portugaise

Voici un ouvrage indispensable à la compréhension des traditions lusitaniennes mais aussi, plus largement, aux segments et aux articulations des prophéties, à leur appropriation et à leur mise en œuvre.

Editions Ellug, Université Stendhal, BP 25, 38040 Grenoble cedex 9, France.

http://ellug.u-grenoble3.fr/

Au pays de jasmin. La Tunisie de Vera Kitova

Au pays du jasmin de Vera Kitova, édition bilingue bulgare-français, Edition Balgarska knijnitza, Sofia, Bulgarie

 

L’horloge qui sonne un réveil sûr.

La terre à l’aube est sans maquillage,

sans fard au grand jour.

A l’aube on tourne lentement la page

du passé, de la nuit.

Et au lever du petit jour

On a le cœur léger, déjà rempli

par la lumière, par le futur,

par la présence subtile d’un pays

au soleil radieux

parfumé au jasmin.

 

Ce très beau recueil de poèmes, réédité après une première édition en 1984 par la STD / Societe tunisienne de diffusion, témoigne des années tunisiennes de Vera Kitova, artiste et médecin du corps diplomatique bulgare qui exerça plusieurs années en Algérie et en Tunisie, deux terres de cœur.

Sa poésie, aérienne et profonde, sait délivrer les nuances de la terre et du ciel tunisiens du poids commun des mots.

Et, toujours dans la poésie de Vera Kitova, domine la reconnaissance du sujet dans sa totale singularité. Le choix de l’autre au quotidien constitue un révélateur de la beauté de l’instant présent et de la rencontre. Ce recueil est une guirlande de rencontres justes humaines, étonnamment humaines, comme un immense accueil du monde tel qu’il est.

 

L’étonnement

 

C’est plus fort que la soif,

Plus fort que la faim

l’étonnement devant les merveilles du monde.

Devant l’inconnu.

L’action des gens braves.

La marche la main dans la main

Ou bien la vision d’un horizon

lointain et bleu.

C’est plus fort que le sommeil

ou repos mérité

après tant d’efforts.

L’étonnement est une rare pierre

Qu’on tire des fonds bien profonds.

On s’étonne

devant cette lumière

répandue aux quatre coins

qui brille pour tous

de la même façon

riches ou pauvres, elle est là !

On s’étonne devant le vent du printemps

Qui réveille la terre endormie

et fait éclosion des fleurs

et parvient à mûrir des fruits.

L’étonnement se peint sur le visage

D’un enfant qui fait ses premiers pas.

Comment est fait ce monde ?

Vers quel rivage il va ?

 

Si la poésie porte la fonction philosophique, il s’agit chez Vera Kitova d’une philosophie de l’étonnement et de l’émerveillement. A contre-sens de ce monde englué dans la marchandise qui regarde ses pieds et les traîne avec difficulté sans savoir où aller, Vera Kitova rappelle à l’être humain que la lumière demeure un Orient vers lequel se diriger.

Christophe Dauphin : Un fanal pour le vivant

Un fanal pour le vivant, poèmes décantés de Christophe Dauphin, Editions Les Hommes sans Epaules.

Christophe Dauphin est une personnalité majeure du monde de la poésie. Essayiste, critique, éditeur, directeur de revue, il est avant tout un véritable poète c’est-à-dire un homme total. Le poète est celui qui porte sur le monde ce regard intransigeant qui fouille les entrailles de l’émotion comme du songe.

La poésie décantée de Christophe Dauphin est engagée. Elle s’engage et engage le lecteur très profondément dans les replis sombres ou lumineux de la psyché. C’est une poésie de la révolte. Le passant ordinaire devient corsaire de la liberté pour voguer sur une intimité ensanglantée. C’est le vent des mots qui sauve du vulgaire. Beaucoup de ces poèmes sont des cris.

Voici une poésie éveillante faite d’abordages et d’attaques intempestives. Des vivres pour ravitailler les habitants de l’Île des poètes, l’une des Îles des immortels bannis.

 Couv Christophe

Joséphine Boulanger (extrait)

Joséphine à la robe transatlantique agite son collier

de villes qui dansent sur les lèvres du monde

Paris Berlin Budapest Moscou

Castelnaud les Milandes ses enfants et ses rapaces

comme autant de bagues à ses doigts

 

Joséphine aux jambes-ciseaux de la liberté

Plus belle que la Guerre de Sécession

Joséphine fait manger à la douleur l’ivoire de ses pierres

et danse nez à nez avec l’Equateur

sa robe se taille dans un Montravel vert tendre

nez très frais de sa peau

bouquet de fruits d’agrumes et de pêche blanche

qui épousent son corps

dans lequel nage Eros ce buveur d’ouzo

 

Joséphine est un cri à toute épreuve

une danse qui étrangle la plaie dans l’abîme

une danse qui est résistance

dans la valse-pogrom du siècle

 

Il pleut des flics de gouttes d’ignorance et de mépris

et toi Joséphine tu es la vie qui respire

ton ombre étreint le feu

ô amour

et le perpétue.

 

 

Christophe Dauphin, d’un continent à l’autre, voyageur des corps et des âmes déchirés, explore le continuum de la douleur. Il refuse de dormir. Il refuse de supporter l’insupportable. Vivant, il s’adresse aux vivants même quand il est trop tard.

 

 

Soleil d’agave (extrait)

Sensible équilibré et lisse

le Tequila caresse la lame des solitudes

qui laboure la plaie et fait mal

comme un cri qui libère sa fêlure

 

Il ne pardonne pas il ne pardonne rien

comme l’amour chute dans l’Aztèque de Tlatelolco

le Jaibo de Los Olvidados

des balles traversent Coyoacan pour crever le paysage

le piolet de Mercader s’enfonce dans le crâne de Trotsky

les étoiles froides de la nuit

 

La colonne vertébrale des comètes

explose dans un tramway

la femme-douleur s’endort avec ses couleurs

dans un été de guêpes

 

Dépression nerveuse à 2.250 mètres d’altitude

le tequila se distille avec l’équinoxe des aigles

la Margarita s’envole vers Merida

avec sa glace pilée et l’agave son nuage de sel

et son soleil-citron vert

 

Le Tequila se boit entre chien et loup

dans le bleu sombre d’une fête qui masque son désespoir

 

Au fond de mes yeux dort Octavio

Mexico en exil dans l’ombre d’un sacrificateur.

 

Il ne s’agit pas de s’en laver les mains. Je dis et je retourne au banal. Non, l’amitié se construit, combattante ou distante du monde, elle est faite d’ivresse et de poésie. Face à l’impossibilité de ce monde-là, face à l’imposture permanente, il y a la posture rabelaisienne, le savoir et la joie. Le rire à en mourir. A plus haut sens.

Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen – France.

http://www.leshommessansepaules.com/