Le Pêle-Mêle somptueux de Jacques Basse

Pêle-Mêle, ces choses de l’âme à qui veut entendre la flamme de Jacques Basse.

 

          Ce magnifique recueil de poèmes de Jacques Basse se révèle à la fois très personnel et universel en ses thèmes par la profondeur à laquelle il invite.

Le Poète Eternel a trouvé en Jacques Basse un rare troubadour, au plus proche de la peau du lecteur, aiguillon de son esprit également. Il s’agit de recouvrer et la parole et la liberté.

Jacques Basse commence par ce poème :

A DIEU

Dieu

est silence

possible qu’ainsi

il bride les « mots »

Dieu

à cette position ambiguë

il accompagne ses silences

d’une éloquence entretenue

qui dérange les convenances

Dieu ici signe son indépendance

le mot

ancré par le fond où il se balance

il vit dans le silence où il marine

il est peut-être la proie et victime

que le divin lui-même arrime

dans le cœur des non-dits

ainsi soit dit

La fluidité de la poésie de Jacques Basse démontre son accord avec le verbe et sa réconciliation avec toute altérité quand tant d’autres séparent, émiettent, morcellent et se morcellent.

LE TROUBLE VOLUPTUEUX

Cette poussée

ce débordement

est-ce

un déluge rayonnant sans mesure

ou

une simple égratignure de l’âme

quoi qu’il en soit

sur qui tombent ses éclats

vacille un moment la confusion

éprouver ce « trouble »

c’est peut-être vivre

en écho avec soi-même

 

ROUGE COQUELICOT

 

Le coquelicot rouge à lèvres

arbore le baiser du rêve

quand la nuit dérobée au jour se lève

dans la courbe arrondie de sa bouche

Il décline tout ce que le rêve louche

le baiser a du rêve l

a douceur d’un rayon de lune

déjà est là le feu qui le consume

le coquelicot éperdu de bonheur

se courbe vers ces douces saveurs

l’incertitude les craintes de la vie

sous l’oreiller ravivent son envie

dans ces insomnies le poète s’attendrit

sur ces coquelicots aux lèvres épanouies

Manet ne s’y est pas trompé

sa toile en est comblée

le baiser cache en son sein

l’angoisse de cet instant incertain

et le lutin rebondit

écarlate de mille éclats inédits

sur ces délices rougeurs

candide éclat d’une fleur

qui convoite la passion du bonheur

par le baiser d’une bouche fleurie

ô c’est la coutume

et voilà le feu qui le consume

 

http://www.jacques-basse.net/

 

 

 

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Anima mundi

Eloge de l’Âme du monde de Michel Cazenave & Mohammed Taleb, entretiens avec Nathalie Calmé, Editions Entrelacs.

« L’Âme du monde » est une constante de nombre de traditions même si son insaisissabilité, qui caractérise sa présence, rend impossible une définition rationnelle de sa nature et de sa fonction. Le choix du dialogue entre deux penseurs essentiels pour éveiller à cette présence oubliée de la modernité mais pas encore perdue se révèle judicieux. Dans la rencontre des mots, dans les non-dits, dans les paradoxes, dans les temps de poésie, l’empreinte devient plus évidente. La non-dualité perce les voiles de la dualité.

La première partie présente quelques figures de l’Âme du monde : l’anima mundi des Grecs, notamment Platon et Plotin, l’Âme universelle, nafs al-kulliyya, de la philosophie visionnaire islamiste et l’Âme du monde dans le romantisme. Michel Cazenave et Mohammed Taleb soulignent la difficulté de traiter par le langage de ce qui échappe au langage. Plutôt qu’un concept, l’Âme du monde est « une réalité vivante, une réelle figure vivifiante, profondeur irréductible de notre univers. Elle est une vérité mythopoïétique bien plus réelle, surréelle donc !, que le prosaïsme de notre présent aliéné. » suggère Mohammed Taleb insistant sur son universalité et sa transculturalité en même temps que sa capacité à emprunter tous les habits culturels possibles. Mythes et symboles constituent ainsi un langage intuitif mieux à même de donner le pressentiment ou le sentiment de l’âme du monde.

La deuxième partie traite des rapports entre anima mundi et unus mundus et pose la question de la synchronicité de C.G. Jung à D. Bohm en passant par Whitehead. Michel Cazenave propose un essai de définition de l’unus mundus :

Il s’agit d’un plan de réalité unitaire, potentielle par rapport à notre monde empirique qui en est la manifestation, l’expression. Transcendantal à l’expérience, l’unus mundus est consubstantiel à l’âme, et il est vrai que ce plan a été identifié à l’Âme du monde. Si Jean Scot Erigène a forgé la formule, elle sera réutilisée par les alchimistes. C’est d’ailleurs en se basant sur la pensée des alchimistes, en particulier sur celle de Gerherd Dorn, le grand élève de Paracelse, que l’une des principales collaboratrices de Carl Gustav Jung, l’Autrichienne Marie-Louise von Franz, a produit une très intéressante réflexion sur l’unus mundus. Elle fait ressortir que « l’idée d’un unus mundus est une variation du concept d’inconscient collectif. »

S’il est le monde de l’imagination au sens métaphysique du terme, c’est-à-dire non pas la production subjective de notre imaginaire, mais l’Âme du monde elle-même, l’unus mundus, est également le modèle de l’univers physique et sensible dans lequel nous nous déployons.»

Michel Cazenave insiste sur la distinction entre potentialité et actualité et sur le caractère réel du potentiel qui permet de mieux saisir le principe acausal et atemporel de synchronicité. Une nouvelle distinction se fait nécessaire, entre chronos, le temps linéaire, aïon, le temps cyclique ou éternité et kairos, « le moment « adéquat, qui est justement le temps de la synchronicité, « le moment où l’irreprésentable surgit ».

La troisième partie de l’ouvrage aborde les multiples dimensions de la crise écologique planétaire et appelle à une réconciliation qui passe par la restauration d’un lien conscient avec l’Âme du monde. Pour Mohammed Taleb, l’écopsychologie est « la grande école de l’Âme du monde de ces dernières années » fruit de divers courants comme la psychologie des profondeurs de Jung, l’anthropologie de l’imaginaire de Gilbert Durand, l’écoformation, l’alphabétisation écologique. L’enjeu n’est ni comportemental ni personnel mais relève d’une individuation cosmique. « C’est, précise Mohammed Taleb, l’Âme du monde qui est en nous qu’il faut amener à la conscience, et non pas seulement nos histoires personnelles refoulées. Dans cette dynamique de sens, le chemin va de l’humain vers la Nature vivante, le cosmos animé. »

Un corps, inscrit avec intensité dans la physique de la Nature, une âme qui laisse place aux « images de la Nature vivante » et un « intellect imaginatif » sont les agents opératifs de ce processus d’intériorisation de la Nature.

Ce livre, qui n’exclue pas des éléments plus personnels apportés par Michel Cazenave et Mohammed Taleb, développe une vision inclusive qui rompt avec la tendance pathologique au morcellement des cultures contemporaines. L’éloge de l’Âme du monde conduit à un silence salutaire dans lequel l’être peut enfin prendre toute sa place.

Editions Entrelacs, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris.

www.dervy-medicis.fr

Jacques Simonomis

Le Cris d’os. Comme un cri d’os, Jacques Simonomis par Christophe Dauphin, n°41/42 et ultime dernier.

Jacques Simonomis nous a quittés en 2005, deux ans après avoir publié le dernier numéro de la revue Le Cri d’os, fondée en 1993. Nous devons à Christophe Dauphin ce numéro exceptionnel et inattendu d’une revue emblématique en hommage à son fondateur.

Le Cri d’os, annonce-t-il, ce sont « neuf cents notes de lecture, trois cents auteurs différents, quatre-vingts illustrateurs » plus « de nombreux numéros spéciaux consacrés à Max Jacob, L’école la poésie, François Jacqmin, L’Homme et l’œuvre, Jean Cassou, Le surréalisme américain, Norbert Lelubre, Théodore Koenig, Luc Decaunes, L’Erotisme…) ». Une œuvre énorme, tranchante et puissante comme seuls les poètes savent le faire.

Couv Simonomis

Cet ultime numéro est composé de deux parties, un long portrait, presque une biographie avisée, dressé par Christophe Dauphin, compagnon de route de Jacques Simonomis, et un ensemble de textes et poèmes choisis de Jacques Simonomis.

Et d’abord ces mots de Christophe Dauphin qui donne un sens aigu au nom de la revue, Le Cri d’os :

« Simonomis dévorait la vie avec excès, comme pour conjurer les blessures et les frustrations d’une jeunesse bafouée et mal vécue. Simonomis, c’était le fils du peuple et de la mère-caresse, de la mère-douleur et du père volage qui dépensait sans compter l’argent du ménage. Une enfance mutilée jusque dans les rides de la mère. Simonomis, c’était le jeune homme au regard d’abîme, au dossard illisible, qui dut gagner son pain d’adolescent. C’était l’autodidacte total, parfait et rageur, l’homme de la culture intégrale, y compris et surtout populaire, les plaies du réel, la marche sur le fil du rasoir. Simonomis – il me l’a dit à plusieurs reprises –, n’avait pas peur de la mort. (…)

Simonomis invente son monde et son univers, qui débouchent sur une mythologie personnelle. En cela, dans un monde aussi étriqué que le nôtre, l’aventure du Cri d’os créa-t-elle un espace de liberté et d’ouverture en libérant un précieux oxygène. Derrière la bonhommie de l’ours, comme derrière son rire énorme, il y avait tant de fêlures. Tout était à vif. Simonomis était parfois entêté, emporté et maladroit, susceptible, mais toujours fraternel et entier. »

Et de citer Jean Despert : « il faut l’avoir vu se hérisser lorsqu’on tente de se mettre en travers de sa liberté d’homme et de poète. Car, il y a le poète, le narrateur, le critique, le polémiste, l’homme aux quelque trente ouvrages drus comme lui, chargés d’humour et de dynamite de tendresse pour les uns, d’acide décapant pour les autres, avec cette sensibilité à vif de peau et de cœur qui vous entre dans la poitrine et le cerveau pour y creuser un chemin qui vous mènera parfois plus loin qu’il ne le souhaitait… »

L’homme, talentueux, est attachant et ne laisse pas indifférent, il secoue, il réveille. Les témoignages recueillis pour ce numéro ultime concordent sur un point essentiel, ceux qui le côtoient se sentent davantage vivants.

Jacques Simonomis a commencé à écrire tôt pour n’être publié qu’à trente-cinq ans. Bien sûr, il se heurta à l’indifférence et à la bêtise du milieu littéraire dans lequel il ne connaissait personne. Son premier recueil, Les Sirènes avec nous, paraîtra en 1975, une poésie troubadouresque qui précèdera une trilogie de jeunesse au caractère très vital. Il commence à fréquenter les poètes mais à part Jean Cassou, ces rencontres ne seront pas décisives et se révèleront plutôt décevantes. Avant de fonder Le Cri d’os, il collaborera à de nombreuses revues et en animera certaines comme Soleil des loups de 1985 à 1991.

Son œuvre est marquée par la gravité, notamment quand il traite de la guerre – il a vécu la guerre d’Algérie – :

Ils t’ont mis tout nu comme un enfant

ils te montrent leurs serviteurs

anneaux de fer cordes et chaînes

un fauteuil mécanique

la baignoire

un casque spécial

et tout un appareillage électrique

 

Faut-il donc tant souffrir pour mourir

 

                                                        Extrait de La villa des roses

Jacques Simonomis ne laisse passer aucune des turpitudes humaines même s’il sait aussi faire preuve de légèreté, s’exerçant à la caricature ou au burlesque. L’œuvre est sombre. Mais plane toujours dans ses poèmes la lumière, même pâle, qu’apportent la révolte et l’inconditionnalité. Et l’amour, toujours présent à travers sa compagne et muse, Yvette Demay.

La femme de sa vie

 

La femme de sa vie

lui cache la misère

des gens sans amour

 

Les arbres d’hiver

attendent

la sieste du vieux faucheur

et les secrets d’été

 

Terre

modèle le cœur de l’homme

à ton rythme

quand l’enfant chante dans le jardin

le vol du papillon

dans le vrombissement

des menaces

Le flibustier laisse son œuvre comme un hymne à la liberté. Il appelle au combat permanent. Il a cherché des mots pour se battre, il les a trouvés, il nous les a laissés pour que nous poursuivions le combat :

Le clandestin

 

Le train s’arrêta. Je sautai suer le ballant et longeai les wagons plombés à la recherche d’un signe. Un vers luisant me prit la main. Nous évitions les aiguillages où le destin bascule car nous voulions toucher le bout des nuits, là où la solitude, la liberté et la mort étendent sur le champ le drap du jour nouveau.

 

Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen – France.

http://www.leshommessansepaules.com/

Le Vijnâna Bhairava Tantra

Le Tantra de la Reconnaissance de Soi. Le Vijnâna Bhairava Tantra et autres manuels de méditation. Introduction, traduction du sanskrit et notes de David Dubois, Editions Almora.

Pour la première fois, David Dubois nous offre une traduction directe du sanskrit, sans la perte du passage par l’anglais, du Tantra de la Reconnaissance, le Vijnâna Bhairava Tantra, un manuel de méditation autant singulier que remarquable qui s’inscrit dans le shivaïsme non-duel du Cachemire, plus exactement dans le courant dit du tantrisme śākta. Ce courant, rappelle David Dubois, considère que « la conscience est l’attribut essentiel de l’absolu (…) mais cette conscience n’est pas une entité abstraite, métaphysique. Elle est la conscience, notre conscience de tous les jours. ». La doctrine de la Reconnaissance est une pensée intégrale, libertaire, fondamentalement non-duelle qui recherche un accès direct, immédiat à l’absolu et sa liberté.

Le manuel qu’est le Vijnâna Bhairava Tantra n’obéit à aucune règle et se révèle avant tout pragmatique, ne visant que l’essentiel. De la reconnaissance de l’intervalle d’instant en instant à la haute philosophie par laquelle le langage même dissout le langage en passant par l’art du rituel, rien n’est interdit mais tout est examiné et intégré dans un rapport direct qui dissout toute forme de séparation. Les techniques ou expériences proposées dans le manuel ne sont pas spécifiques d’un courant traditionnel, certains peuvent être communes à plusieurs courants, la plupart relèvent d’influences diverses mais toutes ces techniques sont ici orientées vers l’essence, vers la finalité non-duelle. « Notre texte, indique David Dubois, est donc la quintessence secrète de la connaissance expérimentale que l’absolu a de lui-même. »

Outre le Vijnâna Bhairava Tantra, ce livre rassemble d’autres textes apparentés notamment les « instructions secrètes «  de la tradition de la Déesse », aphorismes transmis de « la bouche des yoginīs », deux textes d’un maître de ce courant, Bouquet pour l’éveil à soi et Réalisation non-duelle ou Jeu de la conscience. A ceux-ci viennent s’ajouter un extrait de la Doctrine secrète de la Déesse Tripurā, un poème de Narahari (un maître du XVIIème siècle), et deux textes non-dualistes du XXème siècle.

Le Vijnâna Bhairava Tantra et les textes apparentés sont totalement inclusifs. Ils ne rejettent rien, ni la dualité ni le corps à l’inverse de bien des courants pour lesquels il est pour le moins suspect :

« C’est seulement dans le śivaïsme ésotérique révélé par la forme terrible de Śiva – Bhairava – que la conscience commence à se reconnaître en son intégralité. Elle est au-delà de la dualité du bien et du mal, du pur et de l’impur, du corps et de l’esprit, du sensible et de l’intelligible, du transcendant et de l’immanent. Elle est adorée à travers des puissances féminines et sauvages, qui prennent possession de leurs adeptes pour les diviniser lors des grands banquets secrets enjoints par cette religion ésotérique. Le salut ne consiste plus à renoncer au corps et aux émotions, mais à les transmuter. Le salut n’a pas lieu malgré le corps, mais en lui, grâce à ce corps qu’il s’agit de dilater jusqu’à l’infini. »

Si les transgressions formelles existent, il s’agit surtout de transgresser tout ce qui limite la conscience quand elle s’explore, se découvre, se célèbre elle-même en sa nature absolument libre. Le pragmatisme du Vijnâna Bhairava Tantra tient ainsi dans sa capacité à dénouer, à délier, à défaire.

L’érudition et le travail considérable de traduction et de notes de David Dubois font de cette édition la référence incontournable en langue française pour approcher les traditions tantriques non-dualistes dans ce qu’elles ont d’essentiel, la pleine intégration ici et maintenant de ce qui se présente.

Editions Almora, 51 rue Orfila, 75020 Paris, France.

www.almora.fr