La solitude de Jacques Basse

Seule est la solitude de Jacques Basse, Société des Ecrivains.
Nous retrouvons notre ami Jacques Basse avec trente et une solitudes qui sont autant de chemins à travers la vie vers l’essentiel. Par renversement. Car ici la solitude est le plus souvent pesante. Si la légèreté et la joie sont bien présentes, c’est à travers, ou par touches presque invisibles dans la beauté même de la tristesse. Se fraient toutefois, à travers la forêt dense des lucidités terribles et des doutes dévorants, des rayons de lumière.
 
Solitude 15

En ce lieu
sombre

des moments
se meurent

y coule
un souffle religieux
où l’odeur d’encens demeure

sur l’au-delà renâcle

du tabernacle
un silence
surpris

est-ce un spasme
mystique

qui pieusement
entonne
l’angélus
et prie

épris
de solitude

 
Solitude 22

Avec la solitude
s’est tu le dialogue

il est non-dits
aussi de la vérité
comme du mensonge

en écho
par esprit d’à propos
la solitude

doit-elle
braver
ces mots rebelles

tandis
que le doute épie
un geste de répit

http://www.jacques-basse.net/

Contre-Allées n°35-36

Contre-Allées n°35-36.

Cette belle revue de poésie contemporaine commence par un éditorial éclairant sur la situation de la création poétique actuelle, que nous reproduisons intégralement, vu sa pertinence :

« Poésie romantique-essentialiste ou bien poésie textualiste-performée, poésie textualiste essentialiste quand les deux font la paire : l’horizon de la poésie contemporaine semble parfaitement délimité. Les ouvrages à paraître prédisposent aux commentaires qu’ils susciteront, ne susciteront pas. La situation est confortable, les rares secousses prévisibles, les positions déjà connues.

Derrière son apparence de liberté totale, la même que celle déifiée par le libéralisme économique conquérant et la société de consommation triomphante, la poésie d’aujourd’hui vit sous le règne du maintien de l’ordre établi. Tout est déterminé, figé, fixé, jalonné, jusqu’aux programmations des gros festivals. La pensée du poème, du coup, semble assignée à résidence.

La poésie actuelle ressemble à deux versants de vallée qui se feraient face en se tournant le dos. Du haut de leur belvédère, les tenants de ces deux tendances contrôlent l’accès au paysage, leurs croyances prêtes à être dégainées. La poésie actuelle n’est souvent que le résultat de ce binarisme qui conditionne presque toutes les opinions, chacun s’arc-boutant sur ses conformismes.

D’un camp à l’autre, on croit tenir de loin en loin quelque livre sensationnel. Il ne s’agit en fait que d’un produit idéalement formaté eu égard aux discours qui serviront à le légitimer. Il en est ainsi des poètes comme du personnel politique, des économistes médiatisés ou des pédagogues officiels : le système s’autoalimente, déployant le peu qu’il lui reste d’énergie pour éliminer les voix discordantes, les intrus qui pointeraient leur nez.

Or le poème en a marre. Il est l’expérience rythmée d’un sujet face au monde, et ce, quelle que soit l’expérience. Il a conscience d’être une dynamique, un mouvement de création perpétuel, une forme de vie. Contre-allées se doit de l’accueillir d’où qu’il provienne – du haut des crêtes, de la mi-pente ou du fond de la vallée -, pourvu qu’il soit cette expérience rythmée. Quitte à aller à l’encontre des attendus de la vérité politique officielle. »

Une trentaine d’auteurs sont rassemblés dans ce numéro. Voici quelques extraits choisis aléatoirement :

 

Cet oubli maintenant

 

le possible silence est mon terrain vague

juste ne pas faire taire mais résonner

juste dans quel sens le sens

possiblement trouvé désespère va fuir

loin maintenant il était une fois rebondir

changer de place ne rien laisser quand le silence

s’échappe

Laurent Mourey

 

 
 
 

En compagnie d’amour

 

Un peu plus tard et réfrénant

sa coloration interrogative, dos

devant le buffet, sa profondeur

à moins que ce ne fût

rougeâtre le linoleum du gymnase :

profondeur de mythe creusée

d’instant en instant – j’avais pleinement conscience alors,

marque rougeâtre et colorée, que je

me souviendrais de ta proposition

dans un âge avancé : me ramener en voiture.

Anne Belin

 

         

Plus que tout le vent l’arbre l’air le soir

 

à nouveau dans une chambre

à nouveau loin du cerisier

et du vent amical

 

plus tard

sur l’oreiller

je vois la trace de la tête des morts

je ne sais pas comment la mesurer

 

de la maison

pour l’arbre à chair de forêt

il ne reste rien à voir.

tandis que j’étais immobile allongée

enfermée retenue

le manteau des voyages bien rangé

l’arbre me montrait

comment bouger.

Sylvie Durbec

 

 

Et d’autres découvertes dans ce numéro qui offre en couverture une très intéressante illustration de l’artiste Valérie Linder.

www.valerielinder.fr/

 

Contre-allées, 16 rue Mizault, 03100 Montluçon – France.

http://contreallees.blogspot.com/

Une histoire française de Valère Staraselski

Une histoire française. Paris janvier 1789 de Valère Staraselski, Editions de Borée.

La sortie en poche de ce roman paru en 2006 est l’occasion de revenir sur notre rapport faussé à la Révolution française de 1789 dont des pans entiers sont régulièrement omis ou déformés comme la terreur ou le culte de l’être suprême.

Il en est de même pour les vingt-cinq années qui précèdent le Révolution, années essentielles puisque leur étude permet de comprendre comment naissent les révolutions et donc comment favoriser leur émergence.

Couv Histoire française

Cet ouvrage conduit le lecteur dans les quotidiens parallèles et croisés des habitants de cette seconde partie du XVIIIème siècle qui allait vivre le plus grand bouleversement social et politique du deuxième millénaire. En se basant sur une documentation rigoureuse, notamment les notes rédigées par les indicateurs du Roi, Valère Staraselski nous plonge dans un Paris dangereux ou règne l’arbitraire. Il suit les fils, tachés de misère et de sang, qui vont former la trame complexe du tissu révolutionnaire.

C’est une société française figée dans ses principes discriminatoires, engluée dans ses privilèges et ses inégalités insoutenables, incapable de comprendre ce qui se passe outre-Atlantique avec la guerre d’indépendance des Etats-Unis, inapte à se saisir des idées nouvelles comme des découvertes scientifiques, qui va toutefois être le terreau d’un saut dans l’inconnu particulièrement fécondateur dont nous n’arrivons toujours pas à assumer l’héritage.

Les tensions, visibles et invisibles, entre insouciance des nantis et souffrance des exclus, dénis des uns et vagues pressentiments des autres, sont exprimés subtilement sous la plume de l’auteur dans les nuances de regard portés sur des événements grands ou petits par des personnages, eux aussi grands, encore pour quelques temps, et petits, plus pour longtemps.

Ce roman, à la valeur historique certaine, dont on se sépare changé, plus conscient, ne témoigne pas seulement avec talent d’une période troublée jusqu’à l’explosion salutaire que nous connaissons, il nous parle aussi d’aujourd’hui. En effet, bien des scènes évoqueront au lecteur les absurdités, les surdités, les incompétences mais aussi les nouvelles dissidences de ce début de millénaire. Plus intéressant peut-être, Valère Staraselki nous propose, à travers l’histoire, celle des palais comme celle des bas-fonds de traquer les idées, d’en suivre le mouvement chaotique à travers les psychés humaines par trop boueuses jusqu’à la lumière.

Les mémoires de l’avocat Marc-Antoine Doudeauville qui a fait appel, en janvier 1789, pour leur rédaction, à Georges de Coursault, jeune homme de lettres, ne sont pas qu’une leçon d’histoire. Elles sont aussi une leçon de vie qui maille une terrible lucidité à un indispensable espoir.

Elodia Turki et Habib Boulares

Mains d’ombre d’Elodia Turki, traduction en langue arabe de Habib Boulares, préface de Raja Farhat, Editions Librairie-Galerie Racine.
Ce livre bilingue, arabe et français, d’une poésie magnifique, est disponible alors que Habib Boulares, essayiste, historien, poète et homme de théâtre tunisien, est décédé. Il a fait davantage que traduire la poésie d’Elodia Turki, il l’a inscrite dans l’écrin de la langue arabe qui est en poésie en soi.
 
« Ici, nous dit Elodia Turki, nous sommes, comme pour toujours, perdus retrouvés dans notre souffle, entourés de murmures, les mains ouvertes sur le vide apparent qui nous enveloppe. Nous hésitons : sommes-nous seuls ? Sommes-nous avec les autres ? Sommes-nous l’autre ? Tous les autres ? Qui parle à qui quand nous parlons ? Et à travers nous, qui parle ? De gestes en paroles, de rêves en éveil, le monde nous entraîne dans sa ronde… Certaines choses que l’on dit… Certaines choses que l’on nous dit, puis… plus rien de ce que l’on s’est dit. »
 
 

La mer dessinée par ma soif
portera mes vaisseaux

Tout sera car je suis
fantastique animale
Enfant illégitime
d’une grotte… et d’une étoile

 
La beauté, la grâce, la profondeur… le silence. Le lieu de la langue est le reflet du cœur, de l’intime. La poésie se fait queste, un fragile esquif, insubmersible toutefois sur l’océan de la vie.
 
 

Le monde à travers moi se crée

Si je vis Tu existes
Et Tu meurs si je meurs

A l’intérieur de moi
un domaine effrayant
martèle mes secondes

J’ai recousu l’entaille
Enfermé ce moteur et ma peur
et
dans le lisse et la beauté
de mes masques

j’ai chanté !

 
Editions-Librairie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris – France.
Elodia Turki est sur le site des Hommes sans Epaules, index des auteurs :
http://www.leshommessansepaules.com/

Alain Brissiaud

Au pas des gouffres par Alain Brissiaud, Editions Librairie-Galerie Racine.

Ce premier recueil publié de poèmes par un homme amoureux des livres et de la langue met en musique les modalités éphémères et subtiles de la traversée humaine. Demeurent, comme permanence, l’incertain, la douleur, l’absence, la lumière qui tient malgré tout, face à l’engloutissement qui menace.

 

Naître dans la tanière du langage

où n’est pas la terre

juste l’oubli

et tenir contre les mots-poison

 

La poésie est-elle l’unique antidote au piège sulfureux du langage qui masque ou détourne un réel pressenti et insaisissable ?

 

Comment croire à la possibilité

du regard

quand à l’extrémité

du souffle

réside le silence

 

brisée par tant d’insomnies

tu t’avances

marquant le sol

de frissons

 

la force te manque à tout rétablir

il n’est pas d’ordre

pour ces choses

quand ton regard

s’abîme sur la nuit

 
 

Le combat avec les mots se fait danse pour que l’écho de la joie, le souvenir de la liberté se fraient un étroit chemin, un chemin toutefois.

 

Je voudrais te prendre aux mots

enlacer ta parole dans la brume des sables

à l’impeccable chant ôter ma paume

et peser du poids de la pierre

 

tant lisser ce sang pur apeuré

et rendre poudre fine ton silence

tant vit en toi le balancier des vents

 

entendre ton rire au seuil du départ

las

à la nuit ils vinrent t’empoigner

et tes lèvres frémirent

tu chuchotais encore l’or et le vin

 

Editions-Librairie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris – France.

Alain Brissiaud est sur le site des Hommes sans Epaules, index des auteurs :

http://www.leshommessansepaules.com/

Le Yoga selon Vasishta

L’essence du yoga selon Vasishta, introduction, traduction du sanskrit et notes de David Dubois, Editions Almora.

Une nouvelle fois, David Dubois met à notre disposition un joyau. Cette fois, c’est un classique de la littérature indienne qui nous est proposé. Le Yoga selon Vasishta est un long poème de 28000 versets rédigé en sanskrit, la langue parfaite de l’Inde, reflet de la réalité telle qu’elle est. Le texte, regrette David Dubois, demeure peu connu bien que traduit en persan et source des Mille et une nuits. Il fut condensé en moins de deux mille versets par un moine mendiant indien, Swami Jnânananda Bhârati. C’est cette version qui constitue la matière de ce livre.

« Il est clair, nous confie David Dubois, que ce livre est inclassable, même s’il véhicule un message non-dualiste : le monde, nos terreurs et nos idoles sont faits de l’étoffe des songes. En vérité, le monde est l’Immense (Brahman), le mystère ineffable, le Bien par-delà bien et mal, et notre Soi, notre vraie nature. A celui qui examine de près le monde, il se dévoile comme espace de présence indicible, paix parfaite et joie sans cause. Puisant à toutes les sources de son temps, l’auteur ne se convertit à aucune. A travers mille tempêtes de l’univers dont il sait user pour faire avancer son navire salutaire, il garde le cap : l’océan sans rivage de la conscience.

C’est que, spontanément, la conscience sans formes s’imagine comme formes innombrables, êtres et mondes, dieux et démons, à l’image d’un miroir qui ne peut s’empêcher de produire des reflets. Mais la conscience, simple mais féconde, se perd dans sa propre créativité, comme un joyau caché par son propre éclat. Le but de cette thérapie est de réveiller la conscience, de lui faire reconnaître sa liberté de toujours, afin qu’elle jouisse pleinement de ses pouvoirs, au lieu d’en pâtir. »

L’imagination est reconnue comme prison. Il faut s’en libérer. De même que le langage peut dissoudre le langage, Vasishta utilise l’imagination pour se libérer de l’imagination. L’enchaînement des histoires, l’emboîtement inattendu des métaphores, la dérive spontanée des images, les intervalles qui tranchent dans la narration, conduisent au silence et à la joie. Cependant, derrière l’apparence irrationnelle, la démarche, qui vise la traversée des constructions imaginaires, est rigoureuse. C’est un chemin vers la transparence.

« Ainsi, précise David Dubois, l’être retrouve sa liberté de toujours. Cette liberté est compatible avec la vie quotidienne. Le monde ne disparaît pas. A l’instar d’un rêve lucide, il continue, mais sans imagination. Notre texte consacre de longs et beaux versets à essayer de décrire cet état paradoxal et familier à la fois. Paradoxal parce que tout est changé, et rien n’est changé. La vie continue. D’ailleurs, Vasishta affirme qu’il n’y a aucun signe extérieur pour reconnaître cette liberté chez autrui. On ne peut que la reconnaître en soi-même par la paix qu’elle procure, décrite en particulier comme « fraîcheur intérieure ». Mais elle est aussi familière, car nous traversons souvent, dans la journée, des moments de vie pure, sans projection imaginaire. La liberté consiste en la perpétuation de ces moments. Quand l’être éveillé ne pense ni ne perçoit, il est plongé dans la pure conscience. Quand il est actif, il demeure dans cette fraîcheur, ce silence intérieur, et il perçoit toutes choses comme un spectacle de magie. Il n’y a donc pour lui pas de différence substantielle entre agir ou ne pas agir. »

Editions Almora, 51 rue Orfila, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Le Zen est juste ici

Le Zen est juste ici de Shunryu Suzuki, Editions Almora.

Shunryu Suzuki (1904 – 1971) s’inscrit dans la lignée de Maître Dôgen de l’école zen Sôtô. Il a largement contribué au développement du zen en occident et est connu pour son livre Esprit zen, esprit neuf, publié chez Albin Michel.

Appelé, Suzuki Roshi par ses élèves, il fut un maître à la fois exigeant et chaleureux. Son maître So-on l’affubla à 13 ans du surnom de « Concombre tordu » quand il choisit la prêtrise zen, un début peu engageant pour celui qui allait devenir un maître rayonnant.

L’enseignement essentiel de Suzuki Roshi est silencieux, un geste, un regard, un art d’être. Sa parole en est d’autant plus percutante. Ce petit livre rassemble quelques propos du maître destinés à ses élèves qui mêlent sagesse profonde et humour :

« Chacun de vous est parfait à sa manière… et de petits progrès ne seraient pas inutiles. »

Il s’agit souvent de dialogues brefs avec ses élèves :

Question de l’élève : L’éveil est-il un remède absolu ?

Réponse de Shunryu Suzuki : Non.

Q : Roshi, quelle est la différence entre vous et moi ?

R : J’ai des étudiants et vous n’en avez pas.

Q : Un maître zen souffre-t-il d’une autre façon que ses élèves ?

R : Il souffre de la même façon, sinon je ne crois pas qu’il soit assez bon.

 

Ou d’échanges particuliers :

« Un élève était découragé parce que les états sublimes qu’il expérimentait finissaient toujours par se dissiper.

  • Quel intérêt ? demanda-t-il à Suzuki.

Suzuki Roshi éclata de rire et répondit.

  • Vous avez raison, aucun intérêt. Tous ces états vont et viennent mais si vous continuez votre pratique, vous découvrirez qu’il y a quelque chose derrière.»

« Lors d’une session de formation dans un temple japonais, les moines locaux avaient interrogé un disciple de Suzuki sur la validité de son ordination. Ils disaient qu’elle n’était pas valable parce qu’il n’avait pas subi la cérémonie appropriée, ne s’était pas soumis au cérémonial de recueil d’aumônes et ne s’était fait raser la tête qu’à son arrivée au Japon.

  • Alors suis-je un moine oui ou non ? demanda-t-il à Suzuki de retour aux Etats-Unis ?
  • C’est l’esprit qui en décide, lui répondit ce dernier. Si vous estimez que vous êtes un moine, vous êtes un moine. Si vous ne le pensez pas, vous n’êtes pas un moine.»

Editions Almora, 51 rue Orfila, 75020 Paris, France.

www.almora.fr