La littérature contre les dictatures

Les écrivains contre les dictatures en Europe centrale, orientale et occidentale par Alain Vuillemin, Editions Rafael de Surtis.
En 1989, Alain Vuillemin avait publié aux Editions Méridiens-Klincksieck un ouvrage, tiré de sa thèse, intitulé Le dictateur ou le dieu truqué dans les romans français et anglais de 1918 à 1984. Il reprend et prolonge cette étude importante pour mieux évaluer les processus à l’œuvre dans le traitement de la littérature et des auteurs par les dictatures et l’émergence des « littératures de résistance ».
Familier de la Roumanie, Alain Vuillemin débute cet essai avec le cas exemplaire du « dictateur roumain », qui a nourri singulièrement la littérature roumaine d’expression française de 1983 à 1998.
Il distingue dans la « littérature de résistance », née en Europe sous l’occupation allemande de 1939 à 1945 et désignée plutôt comme « dissidence » à partir des années 1960-1970, plusieurs types de littérature.
Il existe une « littérature du silence » faite d’écrits cachés, parfois de journaux intimes, chez ceux qui, ne pouvant s’exiler et refusant toute compromission, se sont repliés dans « une espèce d’émigration intérieure », prenant parfois refuge, comme le bulgare Lubomir Guentchev dans une langue autre, en l’occurrence pour Guentchev le français. Certains de ces textes silencieux furent définitivement perdus, d’autres publiés des années plus tard, souvent après la mort de leurs auteurs.
Nous trouvons aussi une « littérature de l’exil », à laquelle donnèrent vie des écrivains en exil à la fois de leur pays et de leur langue, rythmée par les drames que furent le « coup de Prague » de 1948, l’insurrection de la Hongrie en 1956, celle de la Tchécoslovaquie en 1968 et d’autres événements majeurs. A cette littérature de l’exil se rattachent de nombreux auteurs dont Ionesco, Cioran, Georghiu, Gombrowicz, Milosz…
La « littérature de la déviance » ou de la dissidence se caractérise par des formes nouvelles de contestation au sein même des pays en dictature, parfois clandestines, parfois non, selon la pression de l’étau dictatorial et la créativité des auteurs pour contourner les interdits.
La « littérature de protestation » rassemble des écrivains qui se sont élevés de manière plus évidente, parfois violente, contre les dictatures, sans avoir toujours été entendus, loin s’en faut. Ce fut le cas face au nazisme comme au stalinisme.
Toutes ces littératures portent bien entendu des paradoxes et des ambigüités, elles n’en sont pas moins une source pour comprendre les périodes concernées et une richesse sur le plan littéraire.

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La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse à la contestation du pouvoir à travers des auteurs comme Georges Astalos, Oana Orlea, Tudor Eliad ou encore Liliana Lazar. Ces auteurs ont traité l’inscription de la dictature dans la chair mais aussi dans les esprits, les auto-aveuglements des peuples, les métamorphoses des individus, les comportements énantiodromiques, les basculements d’une aliénation à une autre, les cicatrices cachées qui suppurent.
Avec des auteurs comme Alan Sillitoe, Michel Del Castillo, Tudor Eliad encore ou Petru Dumitriu, Alain Vuillemin aborde la question de l’exaltation du pouvoir à travers les tensions entre liberté et violence, ordre et intimité, nihilisme et altérité, totalitarisme et poésie, culpabilité et insurrection.
Les procès staliniens et leur démesure sont l’objet d’une étude particulière qui met en évidence, le grotesque officiel d’une part et la faiblesse de la vérité, qu’elle soit murmurée dans les larmes ou hurlée dans le sang. Face aux « assassinats légaux », la littérature de protestation peine même à rendre compte du gigantisme de l’arbitraire qui devient « incroyable ». La littérature des procès sommaires engendrera son complément « naturel », la littérature de l’univers concentrationnaire, on pense bien sûr à Ana Novac et Elie Wiesel, « deux témoins de l’inhumanité en Europe centrale » mais aussi, côté roumain, à Madeleine Cancicov, Lena Constanté, Oana Orlea ou Lélia Trocan.
Le lecteur ne sort pas indemne de cet essai et c’est une bonne nouvelle. De même que les auteurs de la littérature de résistance se sont heurtés, décennie après décennie, à l’indifférence, la lâcheté, la médiocrité, l’oubli, il ne faudrait pas que l’essai puissant d’Alain Vuillemin passe inaperçu car ce livre traite moins d’un passé récent que de notre présent et d’un futur sombre qui voudrait s’approcher. La littérature et particulièrement la poésie ont vocation à combattre toute forme d’aliénation et d’atteinte à la liberté. A l’heure où une fausse littérature, dissimulée sous un éphémère maquillage pailleté, cherche à endormir les peuples inféodés, il est bon de s’armer contre le processus mortifère d’exclusion – claustration – expiation.
Pour conclure son essai, Alain Vuillemin se tourne vers le mythe occidental du dictateur si vivant dans les romans français et anglais du XXème siècle et évoque, invoque même, dans les derniers mots du livre, ce principe orwellien, « une puissance de résistance qu’aucun dictateur ne réussira jamais à abattre ».
Editions Rafael de Surtis, 7, rue Saint Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel.
http://www.rafaeldesurtis.fr/

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