Les jumeaux discordants, nouvel opus

La musique, davantage peut-être que la peinture ou la littérature, peut exprimer cet ordo ab chao qui structure tout voyage initiatique, quand elle fait alliance avec la poésie.

Le nouvel opus des Jumeaux discordants, Les Chimères, cinq ans après Sang pour sang, manifeste pleinement la lumière qui naît de l’obscurité.

La dérive inquiétante dans l’obscur sait se faire rassurante pour devenir voyage « orienté » et révéler la lumière même de la noirceur. Le paradoxe n’est pas que poétique, il est surtout opératif. La musique expérimentale est aussi harmonie. La voix profonde, venue des immenses cavernes des mythes, se fait douce, légère pour conduire vers les hauteurs de l’être.

Roberto Del Vecchio et Luisa Papa (Aimaproject) transgressent les formes pour mieux les traverser et rendre l’opacité transparente comme le cristal.

Les treize morceaux, sombres, portent un océan d’incertitudes d’où naît l’unique certitude de la nature lumineuse de l’être. Il s’agit de renversements. Là où l’obscurité est la plus épaisse, là où les mots, épuisés à force de cris, sont impuissants, où le bruit semble l’emporter, un intervalle de paix et de sérénité jaillit, inattendu, et s’inscrit à jamais dans les mémoires du corps, de l’âme et de l’esprit.

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Traversée des mythes, Myrtho, Antéros, Artémis, Horus, Delfica, les textes, superbes, vont lentement vers une sagesse qui ne rejette rien, ni les paradis artificiels, ni l’implacable destin :

 

Artémis

 

La Treizième revient… c’est encore la première ;

Et c’est toujours la seule, ou c’est le seul moment ;

Car tu es reine, ô toi ! La première ou dernière ?

Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?…

 

Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;

Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :

C’est la mort ou la morte… Ô délice ! ô tourment !

La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.

 

Sainte Napolitaine aux mains pleines de feux,

Rose au cœur violet, fleur de Sainte Gudule :

As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ?

 

Roses blanches, tombez ! Vous insultez nos dieux,

Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :

– La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !

 

Les Chimères sont éditées par le label Athanor. L’objet lui-même, particulièrement recherché jusque dans les détails, est déjà un collector.

Athanor BP 294, 86007 Poitiers cedex, France.

 

www.arsregia.org

 

https://fr-fr.facebook.com/lesjumeauxdiscordants/

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Jacques Basse : le trait, le mot et la Déesse

Mythes et légendes. Déesses, muses, naïdes, nymphes de Jacques Basse, Editions A l’index.

Jacques Basse poursuit inlassablement son œuvre, hommage à la poésie et à celles et ceux qui l’incarnent.

Toujours le trait et le mot. L’alliance du dessin et du poème.

Cette fois, c’est dans un livre-écrin mauve au format inhabituel que Jacques Basse nous introduit au monde des déesses, muses, naïades et autres nymphes. Près d’une centaine, d’Amphitrite à Xochiquetzal. Certaines nous sont familières, Aphrodite, Astarte, Isis, Miriam…, d’autres moins connues comme Chloris, Pomone ou Nea. Elles viennent de tous les horizons et ont joué, nous dit Jacques Basse, « un très grand rôle dans la vie du commun des mortels et des dieux eux-mêmes ».

Les mythes sont vivants, ils vont, ils viennent, se transforment, glissent d’une culture à une autre, sans perdre leur puissance évocatrice même si nous les oublions, toujours prêts à ressurgir. Ils ne s’absentent toutefois jamais de la psyché des poètes.

Jacques Basse présente chacune d’elles, chacune d’ELLES, au lecteur en trois temps.

Au premier temps, il résume le mythe. Ainsi pour Pomone, nous apprenons que :

« Pomone, nymphe d’une remarquable beauté, est la divinité des fruits, le raisin notamment. Elle déteste la nature sauvage et lui préfère les jardins soigneusement entretenus. Aucune nymphe ne connaissait comme elle l’art de cultiver les jardins et surtout les arbres fruitiers. Pomone n’avait aucune attirance pour les hommes mais fut recherchée en mariage par tous les dieux champêtres. N’étant pas isolée du monde, seules quelques personnes pouvaient l’approcher. Au départ, elle refusa donc de recevoir Vertumne, divinité des saisons et des arbres fruitiers, éperdument amoureux d’elle… »

Au deuxième temps, il fait le portrait au crayon de la déesse avec le talent que nous lui connaissons. Pour la contemplation. Voici Etain, déesse primordiale de la mythologie celtique irlandaise don le nom signifie « poésie » :

 Etain portrait

Dans le troisième et dernier temps, c’est par le poème que Jacques Basse nous conduit dans l’intimité, souvent tragique, de la déesse:

 

Etain

 

J’ai gravé sur la terre du druide ton nom.

Etain la déesse transformée en marre d’eau,

Avec une branche de sorbier, un rameau,

Par l’épouse de Midir Roi au grand renom.

 

Transmuée en mouche sept années durant,

Etain a des ressources et du tempérament.

Enveloppée par le doux zéphyr sur la mer,

La déesse outragée en garde un goût amer.

 

Elle pose un œil sur cette place si indigne

Qui lui est réservée, pour le chant du cygne,

Car elle fût par un roi évincée avec dédain.

 

Ce qui l’incite à dire, que l’accord d’airain

Sur un velours de soie frémit dans l’esprit,

Si naît, un son au souffle du cœur qui prie.

 

 

C’est un très bel et très original hymnaire aux déesses et aux muses qu’a composé Jacques Basse. Il renouvèle ainsi l’alliance ancienne avec les déesses et avec le féminin sacré.

http://www.jacques-basse.net/

http://lelivreadire.blogspot.fr/

 

 

 

 

 

 

 

Alain-Pierre Pillet

 

Alain-Pierre Pillet nous a quittés brutalement le 16 décembre 2009, à l’âge de 62 ans. Une mort devenue vie grâce, notamment, aux Amis d’Alain-Pierre Pillet qui, rassemblés en association, l’ADADAPP, font vivre son œuvre. Ils ont publié, aux Editions La Doctrine, le premier volume des Œuvres complètes d’Alain-Pierre Pillet.

Ce qui caractérisait la pensée ou la parole d’Alain-Pierre Pillet était sans doute l’élégance qui toujours pointait sous l’humour, la lucidité froide, la sensibilité exacerbée ou contenue. Cette élégance de l’être lui aura permis de traverser ce monde qu’il comprenait trop et qui le comprenait si mal à moindre douleur peut-être. Cet adepte de l’alternative nomade, voyageur des géographies physiques comme psychiques, fut un témoin étonnant de ce qui est là par ses regards décalés, éclairant soudainement ce que nous ne voulions voir.

Son humour qui le mettait à distance salutaire de l’autre, de l’ami qui trahit comme de l’ennemi qui passe, n’aura pas toujours suffit à le préserver. Les mots, avec plus de certitude, lui ont permis avec le talent étrange et délicieux qui était le sien, de s’échapper tout en révélant.

Ce premier volume rassemble tous les ouvrages publiés en autoédition à l’exception de Venezia Traviata qui sera intégré au volume cinq. C’est un volume très réussi, à la fois sobre et exigeant dans sa forme comme dans son contenu, les textes, poèmes ou proses, étant étayés par de nombreuses illustrations d’artistes comme Max Schoendorff, Pierre Nadal, Robert Lagarde, Jean Terrossian pour les signalisations du texte Les Dangers de la route, Anne-Lise Déhée et d’autres encore.

L’un des textes les plus surprenants est l’enquête André Breton à Venise, pour laquelle il recueillit quarante contributions, alors que Breton n’est jamais allé à Venise. Trois questions sont posées aux participants : Vous avez été à une époque de votre vie proche d’André Breton. Vous a-t-il parlé de Venise ? Quelles sont les rencontres entre le surréalisme et Venise ? Quels rapports entretenez-vous avec cette ville ? Parmi les réponses, nous trouvons celles de Nelly Kaplan, Léo Ferré, Jean Rollin, Edgar Morin, Philippe Soupault, Henri Pastoureau…

La force subtile et inattendue des mots et de la pensée d’Alain-Pierre Pillet se dévoile sans doute de manière plus évidente dans ses poèmes, comme lieu de l’intime.

 

L’aurore

 

S’enfoncer

dans l’amour

comme un pieu

dans sa soie

à peine

ourlée

de gouttelettes

rouges

et ton bras

étoilé

sur ma cuisse

ton bras

qu’enlacent au désir

et lacèrent

en sang

ces longs jours

d’incertitude

 

Mais elle émerge aussi, dans un temps autre, avec une grande évidence dans des irruptions :

 

Avis à la population !

La population n’aura plus lieu.

 

D’abord le rire ou le sourire, puis l’incertitude et le doute, le vide et le tragique presque prophétique. Alain-Pierre Pillet par ses regards sur la situation interrogent non seulement notre époque mais la nature humaine, et son mensonge sans cesse renouvelé, qui traverse les époques.

 

Editions La Doctrine, 11 rue Verte, CH-1205 Genève (Suisse).