Marc Patin

Les Yeux très bleus d’une nuit pareille à un rire sans regret de Marc Patin, Editions Les Hommes sans Epaules.

Malgré la biographie que lui a consacrée Christophe Dauphin en 2006, Marc Patin demeure injustement méconnu, dans l’ombre de Noël Arnaud et Jean-François Chabrun, ses deux collègues du groupe surréaliste La Main à Plume, bien qu’étant reconnu comme le poète du groupe. Ce volume consacré à son œuvre poétique (1938-1944) vient comme un nécessaire hommage de réparation.

Couv Marc Patin

Né en 1919 et mort dramatiquement en 1944 en Allemagne laissant une œuvre déjà exceptionnelle à 24 ans. Sarane Alexandrian évoque Marc Patin comme le « Rimbaud du surréalisme ». Christophe Dauphin parle de lui comme d’un grand poète surréaliste de l’amour qui sort enfin de son purgatoire », purgatoire qu’il analyse en ces mots :

« Comment expliquer alors ce silence inextricable autour du poète et de son œuvre ? Comment expliquer le silence autour du génie de ce poète que Paul Eluard, bien plus que son ami, avait salué son égal, l’une des voix les plus prometteuses de sa génération et du surréalisme, et qui fut foudroyé dans la force de l’âge ? Marc est mort jeune à l’âge de vingt-quatre ans, dans une époque trouble, et a peu publié de son vivant. Cependant ce silence n’est pas gratuit ; il a été entretenu par ceux qui n’hésitèrent pas à le lâcher et à le calomnier dans ce qui demeure la période la plus critique de Patin. Des accusations qu’il subit, Guy Chambelland sera le premier à démontrer l’absurdité et l’inanité, tout en saluant la « ferveur et les images aériennes » du poète. Il s’agissait d’un premier pas d’importance devant nous mener vers la « réhabilitation » de la mémoire de Marc Patin, comme vers la découverte de son œuvre. »

Fin 1937, est fondé le groupe d’inspiration Dada Les Réverbères autour de Michel Tapié, Jacques Bureau, Pierre Minne et Henri Bernard, que Marc Patin rejoint rapidement. Poésie, jazz, peinture, théâtre, le groupe est très actif, publie une revue du même nom dans laquelle Marc Patin publie régulièrement des poèmes. En 1938, il tombe amoureux de Christiane qui va exalter son don pour la poésie. Le premier numéro de la revue propose un manifeste « Démobilisation de la poésie » dont Marc Patin est signataire. Rejet des formes, y compris celles de la révolution poétique, et installation dans le merveilleux.

Après Christiane (1938-1940) et Les Réverbères (1937-1939) vient la période Vanina (1940-1944) et La Main à Plume (1941-1943). Vanina (ou l’Etrangère) va devenir, nous dit Christophe Dauphin, « le grand mythe de l’œuvre de Marc Patin ». La Main à Plume naît de la volonté de rassembler les surréalistes restés sur le territoire français pendant le deuxième conflit mondial. Son action s’inscrit dans la continuité des deux manifestes surréalistes. Marc Patin se rapproche alors de Paul Eluard. Leurs œuvres respectives se croisent de bien des manières, l’amour bien sûr mais aussi les incertitudes d’un monde en ruine. Mais Marc Patin tend vers « une libération totale de l’esprit ». « La grande affaire de la poésie de Patin, précise Christophe Dauphin, est de révéler l’homme à lui-même, de lui donner la possession de soi : « La poésie, depuis toujours, établit les rapports entre l’homme et le monde, retrace les moindres nuances de leurs conjonctions, replace l’homme dans son élément, lui incorpore l’élément cosmique… ». Au cœur de cette queste, la Femme magique, Vanina, tient une place essentielle, à la fois inspiratrice, initiatrice et clé de réalisation.

Dans sa courte vie, Marc Patin va écrire près de sept cents poèmes, la plupart encore inconnus, dont plus de la moitié ont été rassemblés dans ce magnifique volume.

Vanina

I

Elle se livre toute vive au soleil

L’espace d’une lampe d’Avril

Compose le monde où elle vit

Elle accorde les teintes subtiles du jour

A la nuance exacte de ses yeux

Elle plie toute parole

A la forme mouvante de sa bouche

Elle suit à l’horizon

La courbe agile de ses gestes

Elle invente l’amour

Elle ne s’étonne de rien

Son regard enchâsse la pierre frêle d’un seul matin

Eperdument sensible

Elle passe sans distinguer

Parmi les hommes aux visages confondus.

II

Dégagé du sable et des herbes

Orienté par l’aimant du printemps

Son corps est chaque jour plus transparent

Les mille rayons de sa vie la transpercent

Les jambes aiguisées et les mains finement taillées

Elle s’abandonne aux méandres de son sang

La nuit ne tarde pas à la couvrir

Du poids léger des vivants qu’elle ignore

Elle va bientôt tourner son visage de bois tendre

Vers le cristal fumé du couchant.

III

Le matin mêlé de neige et de lait

Elle lisse les roses de ses bras

Du long miel de ses yeux

Elle célèbre pour elle seule la fête du blé.

IV

Pour la voir pour l’aimer toujours

Je la mêle en plein midi aveuglante et bruyante

Au silence de la nuit

Et je multiplie à l’infini mes yeux par les siens.

V

Martyre heureuse épargnée par le feu

Toute à la santé de l’été

Pour que je l’aime elle s’échappe.

                                                            13 janvier 1940

 

http://www.leshommessansepaules.com/

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