Le Dieu des portes

Le Dieu des portes de Frédéric Tison, collection Les Hommes sans Epaules, Librairie-Galerie Racine.

Voici une belle poésie, qui a la fraîcheur du réel dans un monde où le déni est devenu le nouveau golem. La poésie est un art de l’intervalle qui, face à l’impossibilité de dire, évoque, suggère, révèle  ou contre-révèle, désigne par l’absence, souligne le vide. Il s’agit de « passer sans porte », de traverser l’apparaître, de ne pas attendre que les ailes poussent pour se jeter dans le vide. Elles auront poussé avant d’arriver au sol.

 

« Il forge un anneau qu’il place au doigt de son ombre. Seule, et glacée, l’eau de la fontaine se tait.

 

Mais il regarde l’ombre où il ne s’est jamais vu plus clair, et c’est lorsqu’il se touche des lèvres que l’eau soudain lui parle d’elle-même. »

 

Le Dieu des portes garde l’instant présent. Mais sa garde fait signe et nous oriente pour peu que nous demeurions attentifs à ce qui est là. A la fois dans le temps et à travers le temps.

 

Couv TISON-Frédéric

« On raconte que nul ne me compare. Je ne fais pas de bruit, paraît-il ; on dit déjà que je connais la lente histoire des fleuves, dans les rues.

Il paraît que je suis le prince de l’envers et de la fumée, que je caresse les oiseaux et les fleurs d’un autre parc – on dit que j’augmente le ciel et le vent !

Il paraît que je suis l’une de vos pensées ; soudain les vents emportent la rue, et ce qui tombe à vos pieds avant d’être emporté demeure encore cette pensée.

Depuis longtemps on raconte que je fis donner des bals auxquels je n’ai jamais paru. »

 

Janus hante ce livre par son insaisissabilité. Frédéric Tison lui offre une troisième face, celle qui rend les deux autres visibles dans le miroir de la vie.

 

« Ce sont quelques murmures autour d’elle, quelques murmures autour de lui, il y a de la nuit dans leurs mains, de la buée sur leurs lèvres.

 

Nous les voyons écrire sur la cire du monde, tandis qu’un autre livre est dans leurs mains, une autre buée sur leurs lèvres.

 

Observons-les dans un miroir proche. Le ciel est si bas qu’on voit se sombres, aujourd’hui. »

 

Le dieu des portes rend l’errance créatrice, féconde. La poésie, comme hymne à la beauté et à la liberté, juste comme une célébration qui ne demande rien, n’attend rien, ne propose rien, nous offre pourtant tout.

 

« Tous tes livres ainsi que des portes à demi-closes, toutes tes étagères comme des cages sans barreaux – et l’ange de ta bibliothèque, rêvant sur les gouttières…

 

Tables, où tu songes – lits, où tu tombes – rues, où tu désires ; il n’est rien où tu n’as quelquefois menti – il n’est rien où tu n’as quelquefois aimé.

 

Et ton enfance comme une fleur qui te regarde ; et ta jeunesse, comme une fleur délirante sur le chemin, entre les bornes… »

 

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AJIKAN

 

La méditation Ajikan de Taikō Yamasaki. Editions Dauphin

Dans le Mikkyō c’est-à-dire le bouddhisme ésotérique japonais, le secret ésotérique n’est pas un savoir transmis à de rares initiés, il réside dans notre capacité à entendre l’enseignement qui est déjà là. La méditation sur la lettre sanscrite « A » incréée, non née, y occupe une place centrale. Ajikan est avant tout un mode de réalisation pratique de notre sublime être cosmique. Fondée sur le grand Sutra Dainichi-Kyō, cette pratique condense les éléments de toutes les autres pratiques, elle permet de réaliser la plénitude de la réalité originelle. Le secret est simple, la voie est simplicité.

« Assis tranquillement en méditation, je prononce le shingon (mantra) « A » monosyllabique de Dainichi Nyorai (« Bouddha Grand Solaire » représentant l’univers) qui puise sa source dans l’univers infini, « A » grâce auquel la vie m’a été donnée. Lorsque l’univers et la respiration fusionnent, l’esprit lui-aussi fusionne peu à peu. […] L’esprit (Sublime Être Cosmique) est l’acteur qui permet la réalisation de la partie la plus profonde de la conscience. […] Par la méditation Ajikan je peux faire l’expérience de l’élargissement progressif de mon esprit […] et atteindre un état sublime où ce disque devient l’univers entier ».

Ceci est la première porte de la méditation Ajikan. Avec la pratique nous découvrons une « personnalité universelle » dont la nature est fondamentalement pure, illimitée et altruiste. Cette pratique est simple et exigeante, elle mobilise toute l’expérience de nous-mêmes et de l’univers. C’est pourquoi la méditation Ajikan est restée confinée pendant 1200 ans dans les temples et inaccessible aux laïcs. Elle utilise pour support la méditation sur le disque lunaire (l’esprit, la lumière de la sagesse rigoureuse de Dainichi Nyorai), le lotus (corps, vertus de la douce compassion) et la lettre « A » incréée, source et réalité ultime de toute chose.

Couv ajikan

Ce livre est le premier en langue française sur le sujet. Son auteur, Yamasaki Taiko est Grand Maître, Grand Dignitaire et pratiquant de la tradition Shingon, professeur émérite d’une grande université japonaise, expert en Yoga. Il a notamment effectué la très rigoureuse ascèse Gumonjiho. Son livre est conçu de manière très pédagogique. La première partie pose les bases théoriques, la deuxième passe en revue les pratiques, notamment la manière d’harmoniser corps, souffle et énergie, la troisième introduit de manière méthodique la pratique de la méditation Ajikan dans ses trois aspects : Asukokan, Gachirinkan et Ajikan.

Alors que le bouddhisme exotérique part de la condition de souffrance de l’homme du courant, le Mikkyō considère que, depuis le début, nous résidons dans le « Sanctuaire de l’Eveil » et que si on l’on réalise immédiatement cela, les masses des nuages qui arrêtent les rayons de la lune vont révéler sa majesté. « Tout est état de Samadhi de Dainichi Nyorai, si l’on considère les choses à partir du dixième niveau (l’Esprit de secrète Majesté qui est la quintessence du Mikkyō) ». Les Sutras du Mikkyō (Dainichi-kyō et Kongōchō-kyō) enseignent que « la lumière de la Sagesse éclaire jusqu’aux choses les plus infimes. Sous son action les hommes deviennent Bouddha, Bodhisattva, Myōō (rois de science). Ils se respectent et s’aiment, au-delà des différences. Dans ces Sūtras se déploie un monde dynamique, empli d’harmonie, un monde idéal que les êtres égarés ne peuvent imaginer, quels que soient leurs efforts. Ce monde est précisément l’éveil conservé dans le cœur de Sakyamuni. Ce monde, c’est le Mandara ».

L’éveil est une dimension qui échappe aux contingences de l’histoire, qui dépasse les limites spatio-temporelles. C’est pourquoi dans le Mikkyō on adopte librement une position vaste, infiniment vaste, jusqu’aux confins de l’univers. « Alors qu’avec le Kengyō, (bouddhisme exotérique) le pratiquant s’emploie entièrement à pacifier les activités du corps, de la parole et de l’esprit, dans le Mikkyō, on manie habituellement les Trois Secrets, ceux du corps, de la parole, et de l’esprit au moyen des mūdras, les sceaux formés avec les mains, de la récitation de shingons (mantras) et de la fixation de l’attention sur des objets mentaux (lune, lettre A.…).

Méditer sur Aji (lettre « A ») conduit à la sagesse non surgie, enseignement de tous les dharmas à l’origine incréée. « Là où les complexes ascèses du Mikkyō comptent de nombreux shingons et sceaux, alors que Gumonjihō est placée sous le signe de la difficulté, Ajikan se distingue par sa simplicité et sa facilité. Pour autant Gumonjihō et Ajikan convergent en un point essentiel : elles constituent le moyen le plus simple pour approfondir Sanmai ».

L’aspect superficiel de la lettre « A » consiste à attribuer à celle-ci le sens de mère de tous les sons et à voir ainsi que toutes choses sont vides et inexistantes. En réalité, il y a trois sens véritables pour « A » : le sens d’existence (source originelle), celui de vacuité (pas d’existence autonome fixe) et celui d’origine incréée (l’état de vérité unique entre les deux états précédents). C’est la Voie médiane.

Du point de vue pratique, le Mikkyō accorde beaucoup d’importance aux mūdras, les sceaux formés avec les mains qui sont tout sauf des gestes anodins qui traduisent une attitude interne. La pratique de la lettre « A » constitue le cœur du Mikkyō. Celle-ci prend vie et se déploie sous trois aspects :

  • Asokukan : la respiration consciente qui relie l’individu à l’univers à travers la phonation du « A ».
  • Gachirinkan, la méditation sur l’unité du pratiquant, de l’univers et des qualités d’éveil (pureté, fraîcheur, clarté, infinité…) du disque lunaire qui n’est rien d’autre que l’esprit d’éveil du Bouddha en nous et dans l’univers. « La lune n’est autre que notre esprit. Notre esprit n’est autre que la lune. […] Nous ne sommes en pensée que sur le disque lunaire, sur rien d’autre. Si l’on s’applique uniquement à cela, inébranlable, on pénètre la sagesse universelle et s’établit dans l’état de diamant. Si l’esprit vient à se disperser, il faut le contrôler et l’interrompre. S‘il vient à sombrer ; il faut le clarifier… ». Grâce à la méditation sur le lettre-germe sanskrite, Gachirinkan permet de faire croitre en nous « le germe de la nature du Bouddha dont nous sommes dotés dès l’origine ».
  • Ajikan est la forme aboutie de Asokukan et de Gachirinkan. La contemplation en sensation de la couleur, de la forme, des vertus de la lettre « A », du lotus et du disque de la lune éveille les vertus de l’esprit et conduit à l’éveil de l’origine incréé de toute chose. Son propre esprit, le corps et l’univers sont vécus non séparés, incréés, vides et infinis. « Voir l’origine incréée c’est connaitre toutes les sagesses. […] Au sein du non-soi est obtenu le Grand Soi ». La pratique de Ajikan permet l’union mystérieuse du Plan du Diamant (Kongōkai) représenté par le disque lunaire et du plan de la Matrice (Taizōkai) représenté par le lotus. « A », son propre esprit est l’équilibre incréé Nini Funi (deux, cependant non duel).

La présentation technique et opérative est complétée par l’évocation d’autres pratiques usitées dans le Mikkyō : la méditation sur le disque des lettres, la médiation sur les lettres-germes et la marche méditative.

Taikō Yamasaki insiste sur la complémentarité de la pratique et de la doctrine et tout particulièrement sur le fait qu’il faut abandonner les pensées sur l’enseignement pendant la méditation. « Il s’agit uniquement d’éprouver au niveau sensoriel, naturellement de tout son corps, la pureté du lotus, la fraîcheur du disque lunaire. C’est là le secret qui fait s’accomplir la méditation ». « Vivons chaque jour, établis dans le sentiment de Aji, dont nous sommes issus et vers le foyer duquel nous retournerons ».

Ce livre est à méditer et à expérimenter. C’est à la fois un corpus et une contribution majeure à la spiritualité et à la survie de l’humanité. Au fur et à mesure que l’on entre dans le propos de l’auteur on s’aperçoit que Ajikan est le début, le milieu et la fin de la Voie. « A » est porteur de toutes les vertus ». Sa pratique permet d’intégrer les secrets les plus profonds de l’être et de la vie, en particulier le fait que le soi est Nini Funi (deux, cependant non duel). Pour peu qu’il communie avec l’intention d’éveil prônée par le Mikkyō et s’essaie un peu à la pratique décrite dans le livre, le lecteur attentionné, comprend pourquoi cette méditation, bien que secrète en ses développements internes, est si importante pour l’homme perdu dans les périphéries séparatrices et aliénantes du monde postmoderne : elle relie l’homme au centre vivifiant et régénérateur de toute chose et crée le pont entre le particulier, l’universel et le divin. Retrouver cette source de vie, de joie et de lumière est donc aussi un enjeu de survie pour l’humanité. « Il faut que l’humanité progresse davantage qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent vers la conscience du fait que la nature et l’humanité sont toutes deux nourries d’un seul et même courant d’énergie vitale ». « A cet égard, Ajikan a un très grand rôle à jouer, en permettant de dépasser les notions de nation, de peuple et de religion ». « Ajikan est en fin de compte la méditation la mieux adaptée à l’homme moderne ».

Osera-t-il, saura-t-il en sonder et en vivre pleinement les Précieux Trésors ?

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AVEL IX. Le port, les ports

AVEL IX. Poésie, art, littérature n°30. Le port, les ports. Les Amis de la Tour du Vent 2016.

Ce numéro de la belle revue AVEL IX débute avec un texte de Théophile Briant, daté de 1951, intitulé « Mission du poète dans la technocratie ».

Théophile Briant s’inscrit dans le spas de René Guénon et de Gabriel Marcel pour traiter de la victoire annoncée du règne de la quantité sur le règne de la qualité, victoire inscrite dans l’hyper-développement de la technique. Il en appelle à « la Pensée libre » et à la « libre Poésie » pour contrer la toxicité « des techniques d’avilissement » pour restaurer « la valeur intrinsèque » :

« Or c’est cette « valeur intrinsèque » (au-dessus de la monnaie), qu’il importe de restaurer, face aux techniques d’avilissement qui sont déjà sorties des camps de concentration pour s’infiltrer dans la propagande, dans la Presse d’information et jusque dans les relations humaines.

Le poète a la parole. D’abord, parce qu’il reste la fleur de l’humanité. Ensuite parce que son métier n’étant pas « rentable » (suivant une expression à la mode) il ne peut être suspecté de collusion avec les organisateurs de la corruption générale.

D’où la nécessité pour lui de changer sa lyre d’épaule et d’interpeller les maîtres du jour, en suscitant dans la foule des réactions de défense. Nous ne pouvons plus nous désintéresser de ce qui se trame en direction des élites, dans « les ténèbres extérieures ». Nous sommes plus que jamais responsables les uns des autres. »

Depuis ce message visionnaire, la situation n’a cessé de se dégrader et pourtant, et pourtant, la poésie tient bon, la beauté tient bon, au milieu même de la fange et de la laideur du monde.

Cette revue est consacrée au port et aux ports, à la symbolique si profonde, à la fois comme ouverture vers l’infini et comme escale ou point de retour d’un voyage aussi intérieur qu’extérieur. Textes, poèmes et peintures superbes d’Alain Bailhache orientent le lecteur vers la liberté qui naît de chaque port.

 

L’invisible port

 

Il me souvient d’un jour de neige

Où le spas, à peine, se posaient.

Je sais

J’entrerai nue dans le règne

Où tu m’as précédée.

 

Délivrer les mots tout vifs

Forgés au creuset de l’âme

Comme pains chauds, respirant bon.

Porter l’espérance de l’aube

Et danser parmi les stèles.

 

Lumière sur la chair cicatrisée

Epreuve achevée du corps.

 

Dans le miroir

Eau devenue tranquille

Je te sais parvenue à l’invisible port.

 

                              Danièle Auray

                              (La Source de sable)

 

 

Sommaire : La Tour du Vent comme port par Béatrix Balteg – Mission du poète dans la technocratie par Théophile Briant – Marée Mostrum par Patrice Leroux – Ces pontons déserts où les rêves sont restés à quai par Charlotte Cabot – Littérature de voyage et mythologie des ports de Saint-Servan par Sophie Chmura – Poèmes – L’enfant de l’équinoxe par Théophile Briant – Etc.

 

Association des Amis de la Tour du Vent, 87 avenue John Kennedy, 35400 Saint-Malo, France.

Benjamin Péret

Les Hommes sans Epaules, Cahiers Littéraires n°41, Nouvelle série, premier semestre 2016.

Le dossier de ce beau numéro est consacré à Benjamin Péret. Dans son éditorial, intitulé « Le passager du Transatlantique », Christophe Dauphin explique ce choix :

« Les poètes ont toujours été et sont toujours de ce monde, mais ils sont rares, ceux qui, de la trempe de Benjamin Péret, demeurent toujours et définitivement à l’avant-garde du Feu poétique. Et pourtant, si le Passager du Transatlantique n’a jamais cessé d’être à flot, ce fut trop souvent sur un océan d’ombre, que n’emprunte qu’une minorité, certes, mais active et éclairée. Ce constat a motivé l’écriture du dossier central de ce numéro des HSE. Avec Péret, nous ne sommes jamais dans l’histoire de la littérature, tellement ce poète est actuel – et surtout en ces temps d’assassins et du médiocre dans lesquels nous vivons  -, mais dans la vie. Comment alors expliquer l’audience confidentielle de son œuvre ? »

Si la France a, depuis des décennies, du mal avec la poésie en général et les poètes en particulier qui, souvent, obligent à penser dans un monde qui a vu, avec les soi-disant nouveaux philosophes des années 60-70, l’opinion remplacer la pensée et le savoir. Benjamin Péret, un anticonformiste cher à Sarane Alexandrian, n’a jamais fait la moindre concession à la mondanité.

L’œuvre, toujours injustement méconnue de Benjamin Péret, est immense, aux poèmes s’ajoutent des contes, des écrits politiques, des écrits ethnologiques, des écrits critiques sur le cinématographe et les arts plastiques, sur le surréalisme, la littérature, sans compter les entretiens. Une œuvre éditée aujourd’hui en sept volumes sous le titre Œuvres complètes grâce à l’association des amis de Benjamin Péret.

BenjaminPéret

Son œuvre, toujours aussi actuelle, dérange et secoue. Elle réveille. Benjamin Péret qui poussera de manière exemplaire la pratique de l’écriture automatique dans ses retranchements soulève l’hostilité et l’incompréhension dès la fin des années 1920, notamment de la N.R.F., incompréhension qui demeure.

Voici pourtant ce qu’en dit André Rolland de Renéville en 1939 :

« L’écriture automatique apparaît en harmonie avec le tempérament de Péret, au point qu’il semble que notre poète n’eût pas écrit si le surréalisme n’avait pas été découvert. Benjamin Péret ne conserve de notre langage que la construction syntaxique, l’allure et le ton. Les mots lui deviennent des signes. Il leur redonne un sens absolument libre, dégagé des objets qu’il désigne. De nouveaux objets semblent naître de ces moules dont le contenu nous était imposé par l’usage. Et le miracle est que ces réalités nous les comprenons, tandis que nous traverse l’immense éclat de rire d’un être que nulle contrainte ne retient plus de se lancer à travers notre flore et notre faune urbaines, comme s’il s’agissait pour lui de celles d’une contrée primordiale, ouverte à ses instincts. Il suffit de lire au hasard l’un de ses plus beaux poèmes pour y trouver l’exemple d’une conscience qui décide d’accepter sans y introduire de contrôle, la succession des idées qui se présentent à elle par le mécanisme de leur libre association.  Péret annihile la distance entre l’homme et l’objet, entre l’espace et le temps, entre le réel et le rêve : Sois la vague et le bourreau la lance et l’orée – et que l’orée soit l’étincelle qui va du cou de l’amante à – celui de l’amant – et que se perde la lance dans la cervelle du temps – et que la vague porte la poutre – et que la poutre soit une hirondelle – blanche et rouge comme mon CŒUR et ma peur. »

Christophe Dauphin note que si Benjamin Péret, ce « surréaliste par excellence », « est presque toujours qualifié d’opposant-né », il convient aussi de parler de lui comme d’ « un homme du oui et de l’adhésion à la liberté, à l’amour sublime, au merveilleux, à l’amitié ». Péret, nous dit-il, a aussi « magistralement établit l’analogie entre la démarche poétique et la pensée mythique ». Christophe Dauphin rappelle que Benjamin Péret est définitivement vivant quand bien des prétendus poètes d’aujourd’hui sont déjà morts. En 1945, il tenait ces propos, à la fois réalistes et visionnaires, dans Le déshonneur des poètes.

« Les ennemis de la poésie ont eu de tout temps l’obsession de la soumettre à leurs fins immédiates, de l’écraser sous leur dieu ou, maintenant, de l’enchaîner au ban de la nouvelle divinité brune ou « rouge » – rouge-brun de sang séché – plus sanglante encore que l’ancienne. Pour eux, la vie et la culture se résument en utile et inutile, étant sous-entendu que l’utile prend la forme d’une pioche maniée à leur bénéfice. Pour eux, la poésie n’est que le luxe du riche, aristocrate ou banquier, et si elle veut se rendre « utile » à la masse, elle doit se résigner au sort des arts « appliqués », « décoratifs », « ménagers », etc. »

Benjamin Péret est plus que jamais précieux dans un monde ou la compromission, la trahison et la falsification sont la norme.

 

A travers le temps et l’espace

Attendre sous le vent et la neige des astres

la venue d’une fleur indécente sur mon front décoloré

comme un paysage déserté par les oiseaux appelés soupirs du sage

et qui volent dans le sens de l’amour

voilà mon sort

voilà ma vie

Vie que la nature a fait pleine de plumes

et de poisons d’enfants

je suis ton humble serviteur

 

Je suis ton humble serviteur et je mords les herbes des nuages

que tu me tends sur un coussin qui

comme une cuisse immortelle

conserve sa chaleur première et provoque le désir

que n’apaiseront jamais

ni la flamme issue d’un monstre inconsistant

ni le sang de la déesse

voluptueuse malgré la stérilité d’oiseau des marécages intérieurs

 

Sommaire du numéro :
Editorial : « Le Passager du Transatlantique », par Christophe DAUPHIN
Les Porteurs de Feu : Marc PATIN, par Christophe DAUPHIN, Jean-Clarence LAMBERT, par César BIRÈNE, Poèmes de Marc PATIN, Jean-Clarence LAMBERT
Ainsi furent les Wah: Poèmes de Philip LAMANTIA, Hervé DELABARRE, Guy CABANEL, Jean-Dominique REY, Emmanuelle LE CAM, Ivan de MONBRISON, Gabriel ZIMMERMANN
Dossier : La parole est toujours à Benjamin PÉRET, par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Jean-Clarence LAMBERT, Poèmes de Benjamin PERET
Une voix, une oeuvre : Annie LE BRUN, par Karel HADEK, Poèmes de Annie LE BRUN
Portraits éclairs : Lionel RAY, par Monique W. LABIDOIRE, Fabrice MAZE, par Odile COHEN-ABBAS
Dans les cheveux d’Aoûn, proses de : Jean-Pierre GUILLON, Fabrice PASCAUD
La mémoire, la poésie : Jehan MAYOUX, par César BIRÈNE, Alice MAYOUX, Poèmes de Jehan MAYOUX
Les pages des Hommes sans Epaules : Poèmes de Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN, Gisèle PRASSINOS
Avec la moelle des arbres: Notes de lecture de Nicole HARDOUIN, Paul FARELLIER, Jean CHATARD, Christophe DAUPHIN, Béatrice MARCHAL
Infos/Echos des HSE : par Claude ARGÈS, avec des textes de Alain JOUBERT, Jacques LACARRIERE, Jean-Pierre GUILLON, Abdellatif LAABI, Jean ROUSSELOT, Christophe DAUPHIN, Roger KOWALSKI, Jacques SIMONOMIS, Alain JOUFFROY, Lemmy KILMISTER
Les inédits des HSE: « Poèmes », par Ashraf FAYAD, avec des textes de Christophe DAUPHIN, Abdellatif LAABI

 

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