Les femmes dans le bouddhisme tantrique

L’éveil passionnément. Les femmes dans le bouddhisme tantrique de Miranda Shaw, Editions Les Deux Océans.

Miranda Shaw, spécialiste du Tantra, enseigne à l’université de Richmond en Virginie.

Le tantrisme demeure très méconnue en Occident pris entre ignorances et fantasmes issus d’une interprétation superficielle en vogue pendant les années 60-70. Parmi les clichés réducteurs sur le tantrisme, l’un des plus tenaces, jusque dans l’université est que l’exploration du continuum depuis l’extase sexuelle jusqu’à l’extase spirituelle serait réservée aux hommes, les femmes n’étant qu’un moyen. Le tantrisme n’aura pas échappé au biais perceptuel mâle, religieux et politique, qui cherche à contrôler les femmes en contrôlant leur sexualité.

En s’appuyant sur des textes inconnus ou peu, ou mal, exploités, Miranda Shaw nous offre une toute autre vision du tantrisme et rend à la femme la place centrale qui est la sienne dans ce courant. Miranda Shaw part ainsi « à la recherche des danseuses célestes » :

« Les éblouissantes représentations féminines des textes et des temples tantriques révèlent immédiatement à celui qui les parcourt un panthéon saisissant de bouddhas féminins, d’innombrables maîtresses femmes éclairées connues sous le nom de dakini, « celles qui voyagent dans l’espace ». Cheveux au vent, à demi-nues, leur corps virevoltant et ondulent gracieusement, leurs regards intenses brillent de passion, d’extase ou de férocité. Lorsqu’elles s’élancent à travers le paysage tantrique, on croirait entendre le cliquetis de leurs bijoux en os ciselés, et sentir les caresses de leurs écharpes arc-en-ciel ondoyant dans le vent. Ces demoiselles semblent savourer leur liberté sans retenue. La littérature tantrique les décrit comme étant des yogini aux pouvoirs magiques, de puissantes enchanteresses changeant de forme à leur gré, des femmes éclairées à qui il suffit d’un mot ou d’un geste dirigé avec précision pour déclencher l’expérience directe de la réalité. »

Couv tantrisme Shaw

Cette entrée en matière à la fois poétique et opérative insiste sur le principe de liberté des femmes qui anime les différentes formes du tantrisme, que cela soit dans le contexte de l’hindouisme ou dans celui du bouddhisme. Les traditions indiennes tantriques, les lignées, ont connu, connaissent, des femmes, authentiques maîtres. Plusieurs chercheurs, dont Lilian Silburn, pensent que des femmes furent à l’origine du mouvement tantrique qui se caractérise par une grande capacité d’adaptation et d’inclusion des contextes culturels rencontrés, et traversés. Bouddhisme tantrique, shaktisme et shivaïsme s’interpénètrent :

« Le bouddhisme tantrique et la tradition shakti mettent tous deux en valeur aussi bien les divinités féminines que les femmes en tant qu’incarnations de la divinité féminine. Ils reconnaissent ensuite que la féminité est ontologiquement primordiale et que la masculinité en découle et en dépend, et ils vénèrent enfin les femmes dans leurs contextes sociaux et rituels. »

La méthodologie mise en œuvre par Miranda Shaw est construite sur le principe que les femmes sont activement sujets de leur propre expérience, génératrices de changement sociétaux et civilisationnels et non objets. Elle s’est intéressée à ces femmes de rayonnement et d’influence, à leurs œuvres, leurs actions, leurs organisations, avant de traiter de leurs relations avec les hommes. Basé sur un inventaire systématique et rigoureux de l’héritage féminin dans les arts, la littérature, les essais métaphysiques, les mythes, contes, légendes, folklores et autres sources, elle dégage avec conviction un modèle « gynocentrique » qui éclaire nombre de pratiques et redonne sens à ce qui a été souvent dénaturé par le regard partial des hommes. Ce modèle rend compte, sur la base des textes tantriques issus des communautés féminines, d’un compagnonnage entre hommes et femmes pour qui l’union sexuelle est un « véhicule de transformation religieuse ».

Miranda Shaw approfondit la question des femmes dans la théorie tantrique, de leur fonction d’adepte ou d’experte au sein des cercles tantriques. Elle étudie la place des femmes dans l’histoire du tantrisme mais s’intéresse aussi aux pratiques tantriques, à l’intimité comme chemin vers l’Eveil.

Enfin elle propose un chapitre consacré à l’enseignement de Sahajayoginicinta à une assemblée de femmes. Son enseignement intègre la dualité au sein de la non-dualité en considérant le genre pour arriver au sans genre. La passion sert ici les yogas internes et la méditation.

« Pour Sahajayoginicinta, ce yoga de l’union est parfait pour effacer la dualité sujet-objet de l’expérience ordinaire. La perte des frontières de l’ego pendant l’acte d’amour introduit les partenaires au mode d’expérience de la non-dualité. »

Le tantrisme, mal connu encore aujourd’hui, profondément créatif, constitue la vitalité même de nombreuses traditions.

« La passion et le plaisir, conclut Miranda Shaw, représentent aussi des sources primordiales de connaissance et de pouvoir. Le tantrisme représente précisément un déversement de ces éléments et de ces visions dans le bouddhisme, et le compagnonnage spirituel entre femmes et hommes brille dans la constellation des idéaux. Les changements sont peut-être venus de pressions internes au bouddhisme afin d’accroître ses ressources symboliques et d’étendre sa base sociale, à moins qu’ils n’aient pénétré le bouddhisme de l’extérieur. Dans les deux cas, il n’en reste pas moins que les adeptes des traditions de vénération des déités, les sectes shivaïtes, différents groupes sociaux comme les danseurs, courtisans, tribus, hors castes, et les femmes, affluèrent à cette époque pour donner au bouddhisme un élan et une revitalisation remarquable, générant avec éclat des siècles d’expansion, d’épanouissement et d’influence à travers le monde. »

Un livre nécessaire et important.

Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

www.dervy-medicis.fr

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Amo Afer

Amo Afer. Un Noir, professeur d’université en Allemagne au 18ème siècle de Simon Mougnol, Editions L’Harmattan.

L’histoire d’Amo Afer (1700 ? – 1754 ?) devrait être connue de tous comme symbole du combat permanent pour la liberté. Malheureusement, on note plus d’empressement à oublier Amo Afer qu’à le faire connaître.

Simon Mougnol est un universitaire camerounais spécialiste de logique et de philosophie des mathématiques, les domaines privilégiés d’Amo Afer. Cet ouvrage poursuit un double objectif : dresser le portrait d’un homme d’exception et vulgariser ses travaux, si importants et méconnus, mais il est aussi un magnifique et implacable plaidoyer contre l’esclavage, qui perdure, et le racisme.

Couv Amo Afer

Amo Afer fut kidnappé dans son village vers ses trois ans et embarqué pour la Hollande où il fut donné en cadeau à un duc allemand. Cette famille ducale va prendre en charge Amo, pour des raisons qui restent floues et lui permettre de poursuivre des études. Il deviendra un brillant universitaire malgré les multiples obstacles que la société européenne, sûre de l’infériorité des « nègres » dressa contre lui. Cette réussite universitaire, intellectuelle, sociale, absolument tragique en réalité, éclaire par contraste les croyances et les comportements aberrants de la vieille Europe, que certains aujourd’hui voudraient justifier ou effacer au nom d’un prétendu « apport du colonialisme ». L’esclavage, très ancien héritage européen puisqu’il se trouve justifié tant chez Platon et Aristote que dans la Bible, n’a jamais été si développé en nombre qu’en ce début de troisième millénaire. L’histoire d’Amo Afer s’adresse donc à nous tout particulièrement.

Mais ce livre nous présente aussi la pensée, très cohérente d’un grand encyclopédiste :

« Ceux qui se familiarisent avec ses écrits, nous dit Simon Mougnol, ou lisent les analyses des chercheurs sont frappés par une constante : il n’y a pas de discordance dans les idées émises par lui ; il eut pourtant à traiter de questions qui relèvent d’une pluridisciplinarité étonnante, mais il est resté le même penseur, le même homme : un homme qui reconnaît ses dettes et, surtout, un homme qui demeure fidèle à ses idéaux.

Il puisa dans la pensée occidentale développée depuis l’Antiquité de quoi se bâtir une ligne directrice. Il croyait en la Raison qui illumine tout, même les coins les plus sombres de nos plus bas instincts. Il donna foi aux Lumières qui jaillissent d’elle, qu’elle entretient. Ces Lumières qui chassent les ténèbres sur leur parcours sont comme un feu qui consume l’or pour le rendre pur : le siècle englué dans l’obscurité des préjugés, de l’ignorance de la vérité des philosophes, a besoin de passer par ce feu qui purifie.

S’il abominait la versatilité qui loge dans la mentalité humaine, le manque de constance dans la succession des visions des choses, il comptait sur la philosophie, comme un recours à la disposition des hommes qui ne veulent pas perdre le nord. »

Pour Amo Afer, conformément aux principes antiques, « Est philosophe celui qui vit en philosophe ». Sa pensée philosophique est pragmatique, elle s’inscrit dans la vie et ne reste pas spéculative.

Il faut faire découvrir le Professeur Amo Afer, sa vie et son œuvre, lire ce livre et le faire livre. En effet, à l’exception notable de l’excellente chronique de Grégory Mion dans le Stalker de Juan Asencio, la presse  et la critique préfèrent ignorer ce livre.

http://www.juanasensio.com/tag/amo+afer

http://www.editions-harmattan.fr

Les Arcanes de Milosz

Les Arcanes de O.V. de L. Milosz, Editions Arma Artis.

Oskar Władysław de Lubicz Miłosz (1877 – 1939) est un remarquable poète, dramaturge, romancier et métaphysicien lituanien. Il a laissé une œuvre considérable dans laquelle Les Arcanes tiennent une place essentielle.

Puisant dans les traditions juives comme dans la mystique chrétienne mais s’affranchissant avec aisance des formes traditionnelles, Les Arcanes constituent un passage du Temps des Roses vers le Temps des Lys.

En rééditant l’ouvrage publié chez Teillon en 1926-1927, Arma Artis rend de nouveau disponible un texte fulgurant et indispensable.

Couv Les Arcanes

Les Arcanes sont formés d’un long poème et de son exégèse herméneutique sous forme de notes. Ce poème révèle à la fois le procès de séparation de Dieu et le procès de réintégration en Dieu qui opèrent simultanément sans que jamais l’Unité ne soit affectée. Il invoque la beauté, la liberté et la joie, véritables matières de l’œuvre.

Milosz en appelle à une Chevalerie de l’Esprit, sans nécessité ni de l’épée ni de la patène. Il évoque, tout proche alors d’un Fernando Pessoa, un Ordre qui ne tolère aucune organisation, qui se manifeste sans manifestation. Il fait signe pour une sainte intimité qui toujours demeure, la « terre sainte intérieure à chaque homme ».

Il est un métaphysicien du Rien, ce Rien sans lequel rien ne peut être fait, sans lequel aucun fait ne conduit à l’être. C’est le Rien qui est la clé, clé de voûte de l’édifice de la création, clé de la porte du labyrinthe.

Dans une très belle préface, Luc-Olivier d’Algange alerte avec douceur :

« Il vient une heure, tôt ou tard, dans toute vie humaine digne d’être vécue, toute vie accordée aux profondeurs et aux hauteurs, ouverte sur des latitudes et des longitudes insoupçonnées, plus vaste que la prison des signes où le monde de la communication prétend nous enfermer, où «  l’autre espace » nous fait signe, où s’ouvre « la porte d’or de la mémoire » et où nous trouvons enfin, après l’avoir tant devinée et cherchée , « l’issue du labyrinthe ».

Si le poème met en scène Hiram, il ne s’agit pas de l’Hiram maçonnique qui n’en est qu’une ombre lointaine. C’est un Hiram à venir, à la fois monarque et sacerdote, unifiant toute chose dans une royauté toute spirituelle.

Les Arcanes sont un hymne à la Paix, celle qui approche car elle est depuis les origines. Milosz nous parle du « déjà et pas encore » et de son actualisation « ici et maintenant ».

Editions Arma Artis, BP 3, 26160 La Bégude de Mazenc

http://arma-artis.com/editions-accueil.php

 

Marie Mallard

 

Nous souhaiterions attirer de nouveau votre attention sur le talent de Marie Mallard.

En novembre dernier, Zanpano Editions a publié un nouvel album illustré par cette artiste, intitulé 22 bis rue Denfert. Elle illustre par ses peintures un texte orignal de Thomas Day, un court roman ésotérico-fantastique.

 

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Les peintures de Marie Mallard à la fois charnelles et distantes, réalistes et de l’ordre du songe, délicieusement troublantes, sont comme des portes sur les mondes oniriques. Elle déploie les multiples facettes d’un éternel féminin d’autant plus mystérieux qu’il se donne en ses multiples expressions.

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Les détails, la mise en musique picturale des symboles, invitent à passer au-delà de la sensualité pour retourner la chair et accéder à l’esprit.

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http://www.zanpano.com

La Contemplation du héros

La Contemplation du héros. Art et pratique du yoga de Christian Pisano, Editions Almora.

Ce livre magnifique et inattendu est né à la croisée du shivaïsme non-dualiste du Cachemire et du yoga de B.K.S. Iyengar. Son auteur, Christian Pisano a longuement pratiqué le yoga en Inde, au côté de B.K.S. Iyengar, avant de devenir enseignant de yoga. En même temps, il a approfondi la philosophie non-dualiste des maîtres cachemiriens, dont Abhinavagupta est le fleuron.

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L’ouvrage, qui mêle en une belle harmonie les enseignements cachemiriens et les postures de yoga, célèbre la beauté et la simplicité de l’instant présent. Citations, légendes analyses, techniques, œuvres artistiques, s’assemblent dans une même profondeur.

B.K.S. Iyengar introduit l’ouvrage en quelques mots :

« L’intelligence de l’homme du commun est voilée par un savoir extérieur, acquis par les portes de la perception (les sens), qui conditionne le mental et la Conscience, nous rendant dépendants de nos organes de perception.

Christian Pisano investigue ce que la réalité n’est pas ! Au travers des expressions du réel, il explore les différentes facettes du corps, lequel contient les cinq éléments (la terre, l’eau, le feu, l’air et l’éther) ainsi que leurs qualités propres (l’odeur, le goût, la forme, le contact, le son), le mental, l’intelligence et la Conscience. Il explique comment au travers du Yoga ces différentes facettes sont intégrées dans une transformation alchimique du mental, de l’intelligence et de la Conscience et sont ainsi submergées par l’océan de l’âme. »

Ce livre est un voyage serpentin vers la lumière du Soi. Les expériences proposées sont autant de marques sur un chemin exigeant mais absolument libre.

L’ouvrage commence par Une brève histoire du Tantra shivaïte et du Shivaïsme cachemirien de Mark Dyczkowski, une synthèse à la fois dense et détaillée qui constitue un paysage pour les propositions souvent jaillissantes de Christian Pisano.

Quête de l’impossible – Le don du Seigneur des larmes – Les voiles du lumineux obscurcissement – Les masques de Dieu – Les carapaces de l’amnésie – Les cinq bouches béantes de la Conscience – La texture de la réalité : visages et expressions de l’espace-temps – Acteurs, forains et bradeurs déclamant le sujet – Moyens, techniques et autres tentatives désespérées – Le champ du Seigneur – Consécrations du corps et rituels de plénitude – Le grand crématorium. Les mondes corporels et les pratiques d’incinération – Nostalgie lancinante, totale impuissance et perte de la face – Vagues d’émotions dans l’océan de la tranquillité – La relation Guru-disciple : l’ultime escroquerie. Les contes de la reconnaissance – Pratique de la non-Pratique forment l’Acte I de ce livre. Derrière la poésie opérative des titres, se trouve une grande précision des mots pour dénouer, ouvrir la Conscience, introduire à l’infini. Ce sont autant de regards qui introduisent toujours à la pratique et à l’abandon simultané de celle-ci.

L’Acte II du livre s’intitule Contemplation du corps de Bhairava, « baladin qui danse et rayonne comme l’éclair dans le ciel assombri par l’accumulation dense des nuages », référence au Tantrâloka d’Abhinavagupta. Il présente les différentes âsana en faisant lien entre le sanskrit, la symbolique et ce que peut le corps dans la célébration de la non-séparation.

Dans ce livre d’art et des arts spirituels où règne l’accord subtile entre Shiva et Shakti, c’est la vie elle-même qui est consacrée comme inévitable éveil.

Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr