Les Hommes sans Epaules et la Beat generation

Les Hommes sans Epaules, n°42.

Voici un numéro très Beat puisqu’une bonne partie de cette nouvelle livraison des HSE célèbre les poètes de la Beat Generation : Claude Pélieu, Gregory Corso, Bob Kaufman, Lawrence Ferlinghetti, Allen Ginsberg…

L’hommage commence avec l’éditorial de Christophe Dauphin :

« Hier comme aujourd’hui, le monde a besoin de gens comme les beats, révoltés éblouis et pacifiques, clochards célestes, poètes hallucinés, étrangers au formatage généralisé de la société cybernétique. Davantage qu’une pratique d’un mode d’écriture ou d’un langage novateur, la Beat generation est un mode de vie contestataire, une révolte qui en appelle à la recherche d’autres espaces mentaux et géographiques, d’autres expériences où s’effaceraient les frontières (entre les gens comme entre les arts), la misère initiale, l’image d’une Amérique repliée sur elle-même. Les artistes de la Beat generation aspirent à devenir selon la formule d’Allen Ginsberg : « des vagabonds de la nuit, intelligents et melvilléens ». (…)

La mystique poétique et lunaire des beats est bien loin de la religion telle qu’elle pollue encore et toujours notre atmosphère.

Les poètes ont leur mot à dire sur le sujet. Pourquoi ? Parce que « le poète est celui qui transgresse pour notre compte la règle de l’accoutumance », nous dit Saint-John Perse. »

Le dossier Beat se révèle très actuel des deux côtés de l’Atlantique, entre la tentation populiste des USA et le faux débat laïcité/religion de la France. Christophe Dauphin en appelle à Abdellatif Laâbi pour redire ce qu’est ou devrait être la laïcité, contre tous les obscurantismes, y compris athées.

Le dossier, établi par Pierre Joris et Alain Brissiaud est consacré à Claude Pélieu, l’un des maîtres du cut-up, mais pas seulement, pour nous offrir une œuvre forte et réellement originale, toujours à découvrir. Le dossier, sans faire le tour d’un personnage complexe et nécessairement insaisissable, livre plusieurs facettes talentueuses de l’homme et de sa création, souvent dévastatrice.

 

Soupe de lézard

 

Odeur de bois vert.

Je rêve dans les prés bleutés de mon enfance.

 

Odeur de bois vert.

Les prés bleus de mon enfance.

Photos fanées d’une merveilleuse banalité

Salade de fruits, biscuits, piquette, violettes, boutons d’or. Derrière ces murs les haillons pourris de la « creative writing », les cerveaux morts des profs secoués de tics – plaques d’égouts fumantes – tout sombre dans les sargasses de crème fouettée. D’un côté poésie, de l’autre rien, moins que rien.

Les empires sur lesquels le soleil ne se couchait jamais. Je rêve. Temps doux. Début d’hiver sans neige. Le parfum des fougères toujours tenace.

Eventails de couleur disparaissant derrière les trembles & les peupliers.

La rivière ne fait guère de bruit, gardienne de tous les secrets.

Nuages orchestrant cette féerie.

Vrai, nous sommes du chromo, de la croûte.

L’herbe bleue recouvre tout ce qui germe.

Abeilles. Alouettes dans les blés d’automne.

La chasse est ouverte. Echos tristes au fond des canyons & des gorges touffues, silence dans la Sierra, le monde a un goût de cendre.

Tout est vendu. Invisibles dangers. Nuages plaqués contre le ciel pierreux. On dirait une peinture de Magritte.

Fantômes tombés du firmament.

Le sablier de l’éternité tout de leurs spectacles. 

 

Sommaire :

Editorial : « Le poète n’admet pas qu’on fonde une religion sur ses vertèbres ou sur son cerveau », par Christophe Dauphin – Le portrait des HSE : « Portrait du poète, à l’écharpe rouge : Pour Yves Bonnefoy » par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Yves BONNEFOY  – Les Porteurs de Feu : Hans Magnus ENZENSBERGER, par Karel HADEK, Cees NOOTEBOOM, par César BIRÈNE, Poèmes de Hans Magnus ENZENSBERGER, Cees NOOTEBOOM –Ainsi furent les Wah 1 : Poèmes de Lawrence FERLINGHETTI, Gregory CORSO, Bob KAUFMAN, Vim KARENINE, Gérard CLERY, Odile COHEN-ABBAS, Alain BRISSIAUD  – Dossier : Claude PELIEU & la Beat generation, par Pierre JORIS, Alain BRISSIAUD, Poèmes de Claude PELIEU, Jack KEROUAC, Julian BECK, Allen GINSBERG, Carl SOLOMON, Pierre JORIS, Bruno SOURDIN, Ed SANDERS – La mémoire, la poésie : Allen GINSBERG le poète-Amérique, par Claude PELIEU, Christophe DAUPHIN, avec des textes de Allen GINSBERG – Ainsi furent les Wah 2 : Poèmes de Jacqueline LALANDE, Yves BOUTROUE, Frédéric TISON, Serge NUNEZ TOLIN, Martine CALLU, Patrick BEAUCAMPS, Samaël STEINER – Une voix, une oeuvre : Colette KLEIN, par Gérard CLERY, Poèmes de Colette KLEIN – Dans les cheveux d’Aoûn (prose) : Roger VAILLAND, l’infréquentable par Jehan VAN LANGHENHOVEN – Les Entretiens des HSE : « A propos de Pierre PINONCELLI », par Virgile NOVARINA, Marie-France DUBROMEL, avec des textes de Pierre PINONCELLI – Les pages des Hommes sans Epaules : Poèmes de Guy CHAMBELLAND, Elodia TURKI, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN – etc.

Ce numéro, au sommaire remarquablement riche, introduit le lecteur à la Beat generation en évitant les nostalgies rêveuses et tardives, en quête d’une tension créatrice libérée des contractions de la médiocratie.

Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France.

http://www.leshommessansepaules.com/

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Jacques Basse, Hommage à eux

Hommage à eux de Jacques Basse, Mondial Livres.

Avec ce dernier livre dont il confie que ce sera vraiment le dernier mais qui sait ?, Jacques Basse vient clore un cycle remarquable qui inclut les six tomes de Visages en poésie rassemblant, œuvre unique, les poèmes manuscrits et les portraits au crayon réalisés par Jacques Basse de six cents poètes contemporains. Un témoignage essentiel dont on se rendra compte dans quelques années de l’importance.

Ce nouvel opus propose deux cents sonnets, dédicaces, hommages de Jacques Basse à deux cents personnalités qui habitent son monde de partage, deux cents sonnets et les deux cents portraits de leurs dédicataires. Il est intéressant que Jacques Basse, vrai poète, renoue avec la forme classique dont nombre de poètes reconnaissent qu’elle offre une liberté sans égale. La contrainte crée une liberté nue favorable à la création.

Dans son introduction, Marc Wetzel nous fait pénétrer dans le monde et l’intention de Jacques Basse :

« On va découvrir ici le monde de Jacques Basse, et voilà deux surprises : d’abord, il n’y a ici ni choses ni événements, seulement des personnes. Et puis, son monde n’a rien de lui, il n’est littéralement fait que des autres. Pourquoi ?

D’abord, ces gens, à l’évidence, sont réunis par une commune admiration. Basse admire beaucoup, et comme méticuleusement : c’est que, sans une intense estime pour certains êtres humains, on ne peut guère, en soi-même, rejeter la tentation de l’inhumain, ni compenser le mortel mépris que nous inspirent leurs petits camarades de vie – mépris qui, livré à lui-même, tuerait bientôt toute confiance en l’humanité du prochain, comme dans le suivi de la sienne propre. C’est ainsi : seule la grandeur de volonté ou d’intelligence de certains êtres par nous rencontrés (dans la rue aux livres ou dans le livre des rues) nous sauve de la si commode et immunisante petitesse. »

Dans le monde de Jacques Basse, ces deux cents portraits participent à une sage et indispensable réconciliation avec le monde, de l’abbé Pierre à Simone Veil, en passant par Robert Badinter ou Philippe Soupault, Paul Ricoeur, Serge Torri, personnalités connues ou moins connues, membre de ce que Marc Wetzel désigne comme une « baroque armée de doux extra-lucides ».

 

Voyons maintenant l’un de ces sonnets, hommage de Jacques Basse à Hélène Grimaud :

 

Lorsqu’on vous fit on fit la beauté d’Eve.

Souffrez que je sois celui qui ose savoir

Quel est l’ange qui a posé dans vos rêves

Ces dons qu’il n’est possible de concevoir.

 

Tout est couleur en elle, la musique l’envie.

Elle peint Bach en fa dièse, au bleu piano.

C’est une fleur dont la fragrance orange vit,

Que l’abeille qu’un scarabée butine en duo.

 

Poète, elle parfume de rose tous ses poèmes,

Et transcende le vers par le mot qu’elle aime.

Ecrivain de renommée, sa plume est ivresse.

 

Son charme est grand et sa beauté suprême

Ravissante ô que je suis-je loup moi-même,

Et lorsqu’on vous fit on fit tout ce que j’aime.

 

Le double regard de Jacques Basse, mot et trait, à la fois précis et tendre, célèbre la vie, porte au plus haut les poètes et tranche dans l’incertitude pour révéler la beauté au cœur de l’être humain.

http://www.jacques-basse.net/

Le Grand Œuvre de Michel Philippart

Le Grand Œuvre de Michel Philippart

 

Nombreux sont les artistes et les auteurs dont l’œuvre demeure dans l’ombre ou ne trouve la lumière que trop tardivement. C’est le cas du grand-œuvre de Michel Philippart, né en 1946, souvent précurseur dans le champ de l’art contemporain, largement ignoré, faute d’avoir été au bon endroit au bon moment, d’avoir fait les bonnes rencontres, bref de ne pas avoir sacrifié à la mondanité, souvent parisienne.

C’est pourtant une œuvre considérable que nous offre ce peintre discret et érudit qui a souvent bousculé les codes avant d’autres qui, depuis, font salon.

Michel Philippart distingue trois grandes périodes dans sa peinture, se chevauchant souvent, chaque période présentant des phases parfois imbriquées subtilement[1].

La première période, celle des débuts, commence en 1963 pour se terminer en 1984. C’est la période granuleuse-réaliste, mais aussi la période « Mondes ». Travailleur infatigable, autodidacte, porté par un imaginaire pétillant et créatif, une curiosité quasi vampirique, la peinture de Michel Philippart deviendra pourtant, nous dit-il, dès 1967, « cérébrale, réfléchie avant d’être réalisée, précédée de croquis sur cahier d’écolier et laissant peu de place à l’improvisation, ni au jugement objectif devant le tableau terminé ». Michel Philippart est souvent, comme tout véritable artiste, sévère avec ses œuvres, allant même jusqu’à nier son talent, pourtant évident. Peintre prolixe, plus de cinq cents œuvres, Michel Philippart, insatisfait, aura aussi détruit beaucoup. Sa peinture se nourrit bien sûr de multiples sources, pointillisme, fauvisme, surréalisme… sans que nous puissions toutefois parler d’influences marquées. Michel Philippart reste un inclassable. Le cubisme le laisse distant et Picasso l’invite à une totale liberté. Plus que tout, il rejette la réplication, même celle du talent. L’innovation ne peut être que permanente, l’élégance créatrice est toujours clandestine.

La période granuleuse-réaliste fait référence à la matière utilisée, un mélange de sable et de peinture et au sujet « toujours identifiable, bien que très modifié, stylisé ou symbolisé. Michel Philippart explore le chaos, met en évidence le morcellement du réel, la discontinuité des temps.

 

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Passage à Venise, 1972

La peinture de Michel Philippart explore nos rapports avec le monde, la nature, l’être et interroge la relation souvent aliénée entre le sujet et l’objet, l’observateur et l’observé.

En 1975, il entre dans la période « Mondes ». En 56 œuvres, toutes intitulées « Monde », Michel Philippart développe une unique aventure. La réalité, cet artifice du moi, se déchire, se déforme, se déplie, se liquéfie. Les temps s’interpénètrent, les espaces fusionnent contre nature. Cette période, plutôt visionnaire, fait voler en éclat les certitudes de l’expérience quotidienne. L’approche pourrait être qualifiée de déconstructiviste. Déconstruire la représentation pour traquer le réel.

 

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Monde 17, 1976

 

La deuxième période de 1984 à 1995 est dite « géométrique ». Elle comporte deux phases, l’une, pré-géométrique, marquée par la présence absolue de l’un des volumes de Platon, le cube, l’autre, géométrique, aboutissement de la précédente qui constitue une magistrale étude des deux dimensions de la géométrie, celle du tracé et celle de l’intervalle. La phase pré-géométrique comporte une série rouge très intéressante. Si Michel Philippart ne cherche pas à faire de ses peintures « carrés rouges » un discours symbolique, elle n’en porte pas moins une puissance intrinsèque qui suscite émotion et pensée.

 

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Le poids du passé, chute d’un chêne, 1988

 

Les séries, ou suites, géométriques apparaissent comme un continuum en mutation. Elles deviennent vivantes. Des ruptures apparentes se révèlent des liens précieux. Des monotonies cachent des abîmes. Ces peintures exigent un double regard, phanique, sur ce qui se donne à voir, et critique, sur ce qui se voile. La présence de cadres dans le cadre, les mises en abîme, donnent le vertige mais obligent aussi à déployer les ailes de la pensée pour traverser l’apparaître. En janvier 2007, la médiathèque de Nevers présenta les peintures de ces séries géométriques juxtaposées sur le sol, sans cadre, comme un pavage contemporain, pavé mosaïque d’un temple détruit, ou à venir, en tous les cas invisible.

 

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Peinture n° 113, 1992

 

La troisième période, très singulière, de 1995 à 2007, est celle des auto-portraits et tableaux-téléviseurs. Toujours marquée par la géométrie et le cube, cette série laisse les intervalles, ouvrant sur l’infini, devenir fenêtres sur le fini. C’est bien une fin de l’être, repris dans le faire et l’avoir du monde. Les « trous » donnent sur de véritables objets, parfois fétiches, une montre, un tube de peinture, un circuit électronique, un miroir, une photographie et une prolifération de petits soldats. Une vingtaine des quarante-neuf peintures de cette série, comportent un portrait de Michel Philippart, qui regarde, souvent avec insistance, l’observateur attentif ou non, inversant les rôles et mettant en doute la réalité. Ne suis-je pas moi-même un simple objet dans une peinture que je crois vivante ?

 

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Peinture n° 189, 1995

 

En 1998, débute la série des tableaux-téléviseurs. Pour Michel Philippart, cette série constitue « une forme de synthèse des dizaines d’années précédentes, tout en ouvrant d’autres horizons. Les périodes granuleuses-réalistes, « Mondes », cubes, géométriques, et autoportraits ont laissé leurs influences, en intégrant de nouveaux apports, le tout rassemblé dans des cadres provenant du démontage de postes de télévision. » On retrouve dans cette série le thème de la conquête de l’espace qui passionne l’artiste depuis son enfance. Là encore, le renversement fait son office. Le cadre télévisuel sépare et unit deux espaces, un extérieur supposé, un intérieur pressenti, mais seule une convention permet de distinguer l’un de l’autre. Avons-nous conscience d’un monde extérieur ? Le monde, et le corps, ne sont-ils pas plutôt à l’intérieur de la conscience ? Cette série dérange, pas seulement par l’association entre la peinture et cet objet si usuel qu’est la télévision mais par sa double dimension sociologique et philosophique. Il n’y a pas d’objet philosophique et d’objet non philosophique. Nous pouvons établir un rapport philosophique avec n’importe quel objet. Les tableaux-téléviseurs de Michel Philippart nous laissent « intranquilles », nous font sortir de notre torpeur. Ils éveillent quand la télévision endort.

 

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Tableau-téléviseur n° N245TV32, 2005

 

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Tableau-téléviseur n° N242TV29, 2004

 

En 1999, Jacqueline et Michel Philippart font l’acquisition de la Chapelle Saint Sylvain à Nevers à laquelle nul ne s’intéresse. Une nouvelle aventure, exceptionnelle commence.

Cette chapelle du XIIIe siècle, alors dans un triste état, va progressivement révéler ses trésors. Au XVIe et XVIIe siècles, sous la férule des Contes puis Ducs de Nevers, alors puissants et proches du Roi, elle bénéficia de l’apport d’artistes italiens. Des années d’un travail acharné permirent de rendre à la chapelle son faste et de son rayonnement passé, non plus dans le domaine religieux mais cette fois dans le domaine de l’art. Jacqueline et Michel Philippart mirent au jour les décors médiévaux et deux fresques religieuses dont la restauration minutieuse prit des années, après six siècles de dissimulation[2].

Les décors géométriques de la chapelle et les personnages des fresques furent classés Monument historique en 2001. Jacqueline et Michel Philippart eurent alors une idée géniale, au sens ancien du terme, même si elle leur paraît encore aujourd’hui évidente, celle de faire appel à des artistes contemporains connus pour poursuivre l’aventure picturale de la chapelle, commencée au XIIIe siècle.

François Morellet fut le premier à répondre à l’invitation en reprenant le thème des décors géométriques médiévaux. Sa réputation mondiale, sa spécificité, ouvrirent la voie et d’autres artistes rejoignirent le mouvement. Chacun de ces artistes créa une œuvre spécialement pour la chapelle et en fit don. « Tous les artistes présents ont été choisis par nous, précise Michel Philippart, ils sont tous sincères et authentiques, même si beaucoup d’entre eux ne se fréquentent pas et évitent d’exposer ensemble ailleurs tant leurs voies et voix artistiques divergent et s’opposent. » C’est dire l’importance qu’a pris ce site absolument unique au fil des années.

Aujourd’hui, outre François Morellet, la chapelle accueille des œuvres de François Boisron, Dominique Gauthier, Ernest T., Taroop & Glabel , Jean Le Gac, Bernard Rancillac, Claude Parent, Claude Viallat, l’un des artistes qui participa à la restauration des vitraux de la Cathédrale de Nevers, dotant celle-ci de vitraux contemporains relevant pourtant pleinement d’une théologie traditionnelle de la lumière. Ils furent rejoints de 2011à 2015 par Lem, Carole Georges et Jean-François Dumont, Gisèle Didi, Thierry Vasseur, Catherine Chion, Richard di Rosa, Laurent Bonté, PLMC, Rosario La Malfra, Claude Lévêque, Patrice Warnant, Serge Dessault, Marc Vérat, Ivan Messac, Michel Philippart, qui enfin, accepta d’investir l’espace sacré, Jacqueline Sirjean, Lucien Verdenet, Colette Deble, Gérard Guyomard, Erro, Nicolas Boon[3].

L’ensemble, improbable, hétéroclite, qui en tout autre lieu ne serait qu’une juxtaposition d’œuvres de valeur certes mais ne communiquant pas nécessairement entre elles, offre, dans l’écrin de la chapelle Saint Sylvain, une unité remarquable. A cette diversité des artistes répond une autre diversité, celle des visiteurs, étonnés, bousculés, fascinés, choqués, jamais indifférents, introduits à d’autres modalités de la pensée et comme rendus à eux-mêmes, libres de ce partage et libres par ce partage. « Cabinet de curiosité », « collection très particulière », aucune étiquette ne saurait qualifier ce « lieu de l’art », un Philippart peut-être, pour dire l’exclusivité et la singularité totales de ce lieu-aventure d’art. L’aventure, si riche d’émotions et de beautés révélées ou cachées, qui ne manque pas non plus d’étrangetés, a bouleversé aussi la vie du peintre Michel Philippart jusqu’à se demander si elle n’aurait pas parfois pris le pas sur sa recherche picturale personnelle. « Je peins moins, confie-t-il, mais autrement. »

L’espace de la chapelle, qui voit s’estomper l’opposition dualiste entre sacré et profane pour une unique célébration de l’art et de la vie, est propice aux synchronicités jungiennes. Ce dernier acte du parcours d’un artiste hors norme, Michel Philippart, confère à l’ensemble de ses œuvres, chapelle comprise bien sûr, un statut d’exception. Ce parcours, très initiatique, à la fois intime, interne et ouvert sur le monde ou les mondes, permet de parler de Grand-œuvre. Il y a une dimension quasi alchimique à ce long, très long travail, conduisant à une restauration rare de l’alliance entre traditions et avant-gardes.

Dans la lignée d’un Georges Bataille et de son mouvement Acéphale, des surréalistes d’André Breton, du Grand Jeu de René Daumal, ou d’un Lima de Freitas, Jacqueline et Michel Philippart ont fait de cette chapelle un haut lieu, peut-être le seul à ce jour, de l’alliance, ancienne et sans cesse à renouveler, entre traditions et avant-gardes. L’œuvre d’Oxana Shachko accueillie dernièrement dans l’espace de la chapelle témoigne magnifiquement de cette alliance.

 

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Oxana devant une œuvre de François Morellet

Chapelle Saint Sylvain 17/09/2016

 

Oxana Shachko, née en 1987 en Ukraine, est l’une des fondatrices du mouvement Femen. Garante de l’esprit originel libertaire du mouvement, elle s’est depuis éloignée. Elle est aussi une artiste douée, spécialisée dans les peintures d’icônes orthodoxes, diplômée de l’école de Nikosch dès l’âge de 13 ans. Aujourd’hui, elle poursuit son action militante à travers son art, avec la même intransigeance, en réalisant des icônes respectueuses de la technique traditionnelle mais dénonçant les dogmatismes religieux et toutes les formes d’enfermement. Ce serait une erreur de parler de détournement d’un art sacré, l’esprit est toujours libre et s’exprime uniquement dans une modalité libertaire, fut-elle transgressive. Tout au contraire, Oxana démontre que l’art de l’icône est profondément vivant. Du mouvement Femen à l’art de l’icône, elle interroge, que peut le corps en liberté ? Et de répondre : tout !

 

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Pour la chapelle Saint Sylvain, elle a réalisé une double icône d’apparence traditionnelle, conforme aux codes du genre, un face à face évoquant les portraits des fresques murales. L’une des deux icônes cependant met en scène deux personnages à l’homophilie possible. Une transgression d’une grande élégance, à la fois discrète et prégnante, par une artiste étonnante, profonde, courageuse et attachante.

 

La Chapelle Saint Sylvain, tout comme ceux qui l’ont révélée, Jacqueline et Michel Philippart, se fait modeste et discrète. Elle apparaît toutefois comme un fleuron de l’art contemporain et mérite la lumière. Lieu de tradition, et temple des avant-gardes, elle incarne ce début de millénaire, incertain, dangereux et néanmoins plein de promesses.

 

 

 

[1] Trois fascicules rendent compte dans le détail des trois grandes périodes de cet artiste : Michel Philippart. Les débuts. Peintures 1963 à 1984 – Période géométrique. Peintures 1984 à 1995 e- Périodes auto-portraits et tableaux-téléviseurs. Peintures 1995 à 2007. Editions Les Amis de la Chapelle Saint-Sylvain, 52 rue Mlle Bourgeois, 58000 Nevers, France. ISBN 978-2-9530372-3-4, ISBN 978-2-9530372-0-3 et ISBN 978-2-9530372-1-0.

[2] Jacqueline et Michel Philippart racontent l’aventure des découvertes au sein de la chapelle et de la restauration dans un ouvrage intitulé La chapelle Saint-Sylvain à Nevers, Editions Les Amis de la Chapelle Saint-Sylvain, 52 rue Mlle Bourgeois, 58000 Nevers, France. ISBN 978-2-9530372-9-6.

[3] Œuvres contemporaines dans la Chapelle Saint-Sylvain à Neveres de Jacqueline et Michel Philippart, tome 1 et 2,  Editions Les Amis de la Chapelle Saint-Sylvain. ISBN 978-2-9530372-8-9 et ISBN 978-2-9530372-2-7.

Marc Thivolet

Marc Thivolet

 

(7 avril 1931 Fontenay aux Roses – 30 août 2016 Paris)

 

Être éternel par refus de vouloir durer. (René Daumal)

 

 

Marc Thivolet nous a quittés le 30 août à l’hôpital Pitié-Salpêtrière Paris 13.

Il s’en est allé avec l’élégance et la discrétion qui l’ont tant caractérisé. Tous ceux qui ont connu Marc Thivolet ont été frappés par sa simplicité et par la force de sa pensée et son exigence à pousser la réflexion à des hauteurs toujours plus élevées.

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Son nom est associé au Grand Jeu, mouvement auquel il a consacré sa vie et un grand nombre d’écrits. Ami du peintre Sima (1891 – 1971), de Monny de Boully (1904 – 1968), d’Arthur Adamov (1908 – 1970)… son intérêt pour Le Grand Jeu ne fut pas celui d’un spécialiste, voire d’un exégète. La quête entreprise par Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, Marc l’avait poursuivie avec la singularité qui lui était propre et toutes les implications à la fois psychiques et physiques que cela sous-tend. Il incarnait — dans l’acception de faire corps et esprit — la continuité de l’expérience fondamentale. Les passionnés du Grand Jeu gardent en mémoire sa lumineuse préface Le sang, le sens et l’absence du tome I des œuvres complètes de Roger Gilbert-Lecomte pour les éditions Gallimard (1974), sans oublier le numéro spécial de L’Herne intitulé Le Grand Jeu (1968) dont il assuma la direction. En 1996, les éditions Arma Artis publièrent son dernier écrit La crise du Grand Jeu – Entre présence et expérience.

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Dans les années 50, Marc fait la connaissance de Carlo Suarès (1892 – 1976), ami et traducteur français de Krishnamurti et proche des membres du Grand Jeu. Une longue amitié allait lier ces deux hommes remarquables et Marc s’initia à la Cabale selon l’enseignement de Carlo Suarès. Avec sa compagne, Danielle, ils mirent en scène Le Cantique des Cantiques selon la Cabale. Désigné exécuteur testamentaire de l’œuvre écrite de C. Suarès, Marc en assura la réédition pour les éditions Arma Artis dans la collection « Traités Adamantins ».

Il fut l’un des premiers en France à s’intéresser aux communications médiumniques de l’Américaine Jane Roberts (1929 – 1984). Celle-ci en état de transe entrait en relation avec des plans supérieurs et une entité nommée Seth. Il entreprit la traduction des deux principaux livres de J. Roberts co-écrit avec son époux, Robert Butts  : L’enseignement de Seth – permanence de l’âme. Éd. J’ai Lu (1993) et Le livre de Seth. Éd. J’ai Lu (1999). En parallèle à son activité professionnelle au sein des Éditions Armand Colin, il mena celle d’auteur pour Encyclopædia Universalis et pour Planète, revue créée et dirigée par Jacques Bergier et Louis Pauwels.

Membre du groupe surréaliste de Paris qu’il quitta au début des années 90, Marc était animé par la nécessité impérieuse de voir, comprendre pour mieux percevoir. Il laisse en nous l’empreinte de son énergie à la fois subtile et puissante. Converser avec lui appartenait à ces moments privilégiés dont on mesurait la valeur, la portée et le retentissement intérieur dans l’immédiateté de l’échange.

« Franchir le seuil de soi-même/se dira désormais “passer l’arche” ». Ce sont ses paroles extraites de son recueil de poèmes L’ample vêtement sorti du sel qu’on appelle présent chez les barbares. Éd. La maison de verre (1996). Ce titre s’est imposé à lui dans une phase/phrase de demi-sommeil, autrement dit entre rêve et réalité.

Il a désormais passé l’arche. Nous, nous restons sur le seuil sans perdre de vue le fil de sa trajectoire.

 

(…)

Il fallait ce péril extrême

posé sur la tête de la femme aimée pour te faire lever

et pour t’entraîner à lutter sans intermédiaire

pour réduit ainsi à ton seul désespoir

confronter l’énergie à l’énergie

 

Je cherche éperdument à être vaincu

mais pas au prix de ma faiblesse

Je ne connais ni pitié ni regret

Je ne te comprends que si tu me vaincs

car je sais que si tu me vaincs

c’est que tu n’as rien omis de toi-même

que tu es présent tout entier

 

Tout ce qui prend corps constitue l’ultime résistance

de l’énergie à elle-même

Tout ce qui prend corps visible ou invisible

a vocation à la restitution

Rien n’est irréversible

mais tout se renverse

                                     Marc Thivolet

 

 

                                                                                                                      Fabrice Pascaud

 

Entretien avec Marc Thivolet et Fabrice Pascaud sur Baglis TV : Introduction au Grand Jeu.

https://www.youtube.com/watch?v=CbIlPi6P3Fs