Contre-Allées, Serge Pey

Contre-Allées n°37/38

L’élégante et sobre revue de poésie contemporaine poursuit sa route. L’aventure collective initiée par un groupe d’amis approche de sa vingtième année avec ce numéro largement qui rassemble un grand nombre d’auteurs dont Serge Pey, Christine Bonduelle, Gérard Cartier, Jean-Gabriel Cosculluela, Emmanuel Damon, Bernard Moreau, Isabelle Pinçon…

 

Serge Pey est un grand voyageur des révoltes, des traditions et des poésies des peuples. Son œuvre est traversée par une mystique parfois charnelle. Il spiritualise la matière ou revêt de chair la métaphysique.

 

 

Extrait de A Renato Pira mon ami cuisinier

 

         

Quand mon copain est mort

j’ai pensé que tout le monde

était mort

 

Mourir est une capacité

Semblable à celle de vivre

Tout est affaire de point de vue

 

Mais il faut savoir être vivant

pour penser que tout le monde

est mort

et son contraire aussi

il faut savoir être mort

pour penser

que tout le monde est vivant

 

La résurrection est de cet ordre

dire à ceux qui se croient vivants

autour de nous

de ressusciter

mais pas dans les cimetières

 

Vous trouverez davantage sur Serge Pey ici : http://sergepey.fr

 

Emmanuel Damon est notamment connu pour ses collaborations avec des musiciens mais il est aussi l’auteur d’une dizaine d’ouvrages et collabore à de nombreuses revues.

Extrait :

La nuit est une entaille pour notre soif

Un vœu de distance pour l’orage

Dormir

A semé dans la chambre une friche heureuse

Dont l’orvet goûte la fraîcheur

Dormir exauce une promesse d’ombre

L’herbe au verger s’abîme

Confond les fruits

Le soleil égaré avec le ruisseau file

 

Et pour vous donner envie de parcourir cette belle revue, cette phrase de Franck Cottet qui fait singulièrement écho aux temps confinés que nous traversons :

 

Parce que la violence des mots que nous nous sommes jetés a épuisé l’air de la pièce, crevé le silence, laissé déferler la fatigue, j’ai ouvert la fenêtre.

         

Une revue à découvrir toujours, à soutenir encore.

http://contreallees.blogspot.fr

Publicités

La transcendance de l’humain

La transcendance de l’humain par Claude Saliceti, Editions Entrelacs.

Ce « plaidoyer pour un humanisme spirituel » veut contribuer à la restauration du lien entre spiritualité et humanisme, lien défait tant par « la collusion du religieux et du politique » que par « l’identification et la soumission du spirituel au religieux ». Ce sont les « Lumières » qui ont, par crispation scientiste, séparer le spirituel de l’humanisme.

Pour l’auteur, « la spiritualité humaine a sa source dans cette capacité dont dispose l’humain et dont il n’a pas décidé, d’avoir une conscience claire de lui-même, de sa finitude, de cette relation ambivalente, contradictoire entre ce qui est lui et ce qui n’est pas lui… ». Finalement, la spiritualité a sa source dans l’expérience, souvent douloureuse, de la dualité, dont l’être humain tend à s’affranchir par « un dépassement dans un illimité, une unité, une permanence, une perfection, une complétude individuelle qui serait aussi une communion, une fusion dans un Tout et dans l’Unité de ce Tout ».

Ce fut un long processus qui fit basculer l’humanité de la pensée métaphysique mythique des religions polythéistes de l’Antiquité vers une philosophie rationnelle. Ce processus accompagne une individualisation, une singularisation, une liberté qui fondent aujourd’hui, parfois faussement, les sociétés modernes. L’erreur prométhéenne de « l’homme auto-suffisant » va effacer peu à peu le rêve créatif orphique.

L’auteur consacre un chapitre à la question de l’immanentisme dont il distingue deux faces : « La face matérialiste et scientiste et la face subjectiviste et libertaire toutes deux reliées par un démiurgisme commun, et entre lesquelles l’humanisme autosuffisant, dans son refus de tout lien avec une réalité transcendante fondatrice, ne cesse d’osciller et de basculer ». Cette dualité immanentiste, ce binaire réducteur, aux effets toxiques, est bousculée par un troisième terme qui dépasse les oppositions, « transcende le connu et le connaissant », troisième terme « d’où seulement peuvent provenir aussi les idées d’un « souverain bien » et de cet accomplissement-communion auxquels nous aspirons et qui nous donnent les raisons et le courage, la vertu de maîtriser notre ego possessif et dominateur pour s’en approcher. »

C’est la science elle-même, nous dit l’auteur, qui remet en cause l’immanentisme et permet l’émergence d’un humanisme « renouant avec ses sources spirituelles, historiques, religieuses et philosophiques, en repensant celles-ci au feu de l’expérience et de nos savoirs nouveaux ».

« Seule, poursuit-il, une telle respiritualisation de l’humanisme et des Etats de droit démocratiques et laïques les rendant capable de justifier, de réaffirmer à nouveau avec force la sacralité de la personne humaine et la possibilité et la nécessité d’un universalisme éthique me paraît donc à même de combattre, à la fois, une mondialisation de la société humaine guidée seulement, comme aujourd’hui, par l’économie, la technique, la finance et la volonté de puissance, le désastre écologique, et le relativisme et le nihilisme culturels et éthiques que cette mondialisation engendre, ainsi que les résurgences des fanatismes idéologiques, identitaires, religieux et nationalistes qu’en réaction elle suscite également.

La réalisation d’un tel humanisme spirituel partagé me paraît être la première condition de l’avènement d’une citoyenneté planétaire seule à même de rapprocher tous les humains. Avènement dont les Etats de droit démocratiques se doivent d’être les creusets. »

En réaffirmant la responsabilité de l’Etat, et en creux son actuelle faillite, Claude Salicetti nous indique à considérer cet humanisme spirituel, que d’autre pourrait désigner comme spiritualité laïque, comme un nécessaire opérateur de changement sociétal.

Cet essai, dense et rigoureux, nous rappelle l’urgence de la tâche en restaurant les fondamentaux de l’humanisme issu de la Renaissance.

Editions Entrelacs, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Miyamoto et la Geisha

Myamoto et la Geisha de Thierry Emmanuel Garnier, Editions Arqa.

Miyamoto Musashi fut et demeure le plus grand samouraï de l’histoire du Japon, fondateur de l’école des deux sabres qui perdure à travers le Katori Shintô Ryû de Maître Otake, école qui a le statut de trésor national au Japon. Mais l’auteur du célèbre Traité des cinq roues fut aussi un philosophe de l’éveil remarquable que le mythe associe au maître zen Takuan, tout aussi célèbre.

On sait le lien entre la voie du sabre et la calligraphie. Thierry Emmanuel Garnier nous offre un livre magnifique unissant les deux arts que Miyamoto a pu incarner.

 

couv-miyamoto

 

L’histoire relatée dans ces pages intervient à la fin de la vie de Miyamoto. Il s’agit de la rencontre entre le vieux samouraï devenu un sage et d’une femme, Kina, prêtresse guérisseuse à l’apparence de geisha. Thierry Emmanuel Garnier restitue à travers le texte et l’illustration toute la subtilité des rapports dans le Japon ancien quand les dieux et les kamis participent pleinement au tissage des mondes des humains.

« Contre toute attente, l’émissaire qui fut annoncé, puis présenté par la servante de Miyamoto, était une femme encore jeune, au visage de tenshi, joliment paré d’un kimono aux motifs fleuris évoquant des camélias, la fleur symbole des maîtres samouraïs. Manifestement l’émissaire n’ignorait rien de la tradition ancestrale et connaissait parfaitement l’Iroha-uta ou le « Chant des Fleurs », ce poème japonais composé avec la totalité des quarante-sept hiraganas, qui fut attribué au moine Kobo Daishi. Outre d’enseigner la calligraphie, ce poème commençait par trois syllabes essentielles I-ro-ha qui parlaient de la couleur du cœur, le rouge sensuel et éclatant du désir passionné, mais enseignait surtout la vacuité et le néant du Monde. Fallait-il y voir là un signe du destin, pensa songeur Miyamoto tout en récitant ostensiblement une partie du poème à voix haute devant la femme apprêtée : «  Iro ha Nihote to – Chiri nuru wo – Waka yo tare so – Tsune naramu – Uwi no okuyama – Kefu koete – Asaki ume mishi – Wehi mo sesu. (Le plaisir est enivrant / Mais s’évanouit / Ici-bas, personne / Ne demeure. / Aujourd’hui franchissant / Les cimes de l’illusion / Il n’est plus ni de rêve creux / Ni d’ivresse).

Cet hymne à l’amour et à l’immortalité sous l’ombre lumineuse du Fuji-yama est un très bel hommage à Miyamoto Musashi et, à travers lui, à l’essence du Japon traditionnel.

http://www.editions-arqa.com

La Kabbale dénouée de et par Jean-Charles Pichon

La Kabbale dénouée de Jean-Charles Pichon, Editions L’œil du Sphinx.

La rencontre de Jean-Charles Pichon, penseur de haut vol, avec la kabbale ne fut pas une évidence comme il le signale dès les premiers mots du livre :

« C’est bien souvent qu’au cours d’un séminaire ou d’une rencontre, l’un de mes auditeurs m’a demandé de lui expliquer la kabbale. Il ne pouvait comprendre que, m’étant attaqué aux Machines les plus hermétiques et les moins connues, de l’Odyssée à Jarry, je pusse négliger le splendide appareil de l’ésotérisme juif. »

couv-la-kabbale-denouee

Jean-Charles Pichon avance le manque d’inspiration  ou la peur de l’échec pour reculer cette rencontre qui advint pourtant grâce à la métaphysique de Heidegger qui ne traite pourtant jamais de kabbale. « Le philosophe allemand m’a dénoué la Kabbale » confie-t-il.

Le « dénouement » est une science et un art. Jean-Charles Pichon distingue les solutions apportées à un problème dans un cycle donné, ce qu’il nomme les solutions in, des solutions apportées pour tous les cycles, des méta-solutions, qu’il nomme les solutions ex. Cette distinction, dans le dénouement, est pour lui la clef de l’ésotérisme universel.

Le « dénouement » avec ses deux sens principaux, celui du détachement (défaire le nœud) et celui de l’achèvement induit un dénouement intellectuel (le détachement) et un dénouement spirituel (le terme). Cependant, Jean-Charles Pichon met en garde : « Le double dénouement s’oppose à la fois à la perte et au retour. ».

Pour « ne pas perdre le fil » au cours du dénouement, en étudiant les perles qu’il porte, Jean-Charles Pichon ne perd jamais cette veille, intellectuelle et spirituelle, contre le risque de rupture ou de retour. En analysant les différentes « Machines pensantes » historiques de la Kabbale, depuis le Sepher Yetsira, Jean-Charles Pichon se concentre sur ce qui demeure, laissant de côté l’éphémère, le contextué. C’est là que Heidegger vient en appui avec « les quatre scissions par lesquelles Heidegger formule cela : le rapport du Temps à l’apparence, à la durée, au devoir, et à l’éternel devenir ». Il est remarquable que Jean-Charles Pichon, par Heidegger, rejoigne les grandes métaphysiques traditionnelles non-dualistes comme les travaux très actuels de certains scientifiques comme  Philippe Guillemant.

Pour lui, la Machine de Heidegger et celle du Sepher Yetsira sont une seule machine. C’est dans la traversée sans fin des « apparaître » que « cela qui demeure » se laisse saisir :

« Il a été noté, nous dit Jean-Charles Pichon, que le dénouement-déliement n’est pas une rupture, car le fil demeure, et que le dénouement-terme n’est pas un retour, car une couleur différente succède à celle qui précéda, le Nouveau toujours à l’Ancien. Il faut aller plus loin : contrairement à ce que croit le mauvais cabaliste, le dénouement-terme fait rupture : lorsque l’objet physique finit, il n’est plus là, qu’il s’agisse d’une fleur ou d’un cycle ou du peuple. Mais le dénouement-déliement fait retour, car il n’est qu’une manière de dénouer la faveur qui liait le bouquet. »

Editions de L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com