Le Parlement des Cigognes de Valère Staraselski

Le Parlement des Cigognes de Valère Staraselski, Editions du Cherche Midi.

Ce livre est terrible et beau.

Un groupe de jeunes français, dans le cadre d’un voyage extra-professionnel, découvre Cracovie. Valère Staraseslki nous offre, comme à l’accoutumée, de superbes portraits de femmes et d’hommes, dans leur complexité, leurs nuances, leurs singularités. Leurs regards, tantôt emprunts de certitudes, tantôt voguant sur l’océan du doute, vont être arrachés à l’illusion par la découverte, à travers un vieil homme à l’élégance étrange, des monstruosités orchestrées par l’occupant nazi avec la complicité, souvent active, d’une partie de la population polonaise.

Trois questions essentielles sont posées à travers cet écrit bouleversant, celui de l’horreur, celui de la transmission, celui de la nature réelle de l’humanité. Aux récits sobres, toujours basés sur des faits réels, rendant compte de l’inimaginable, de l’incroyable, Valère Staraseslki ne cherche pas à opposer une quelconque morale, un quelconque droit, un quelconque espoir. Tout au contraire, il restitue l’humanité dans ce qu’elle a de pire pour que chacun prenne conscience à la fois de son impuissance et de sa responsabilité.

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C’est devant un tableau représentant des cigognes que le vieil homme commence son témoignage. Une plongée dans l’enfer nazi et ses prolongements jusqu’après la fin de la guerre alors que les pogroms contre les juifs se poursuivaient en Pologne. Il transmet. Ce n’est pourtant pas sa volonté, cela semble plus fort que lui. Envahi par l’indicible, il ne peut retenir les mots qui jaillissent, insupportables, des paroles simples jusqu’à la nausée. Quel est en effet l’intérêt de survivre comme membre d’une humanité capable d’actes aussi ignobles ?

Le vieil homme inverse radicalement le rapport entre l’homme et l’animal. Là se trouve une sagesse, celle des cigognes, qu’il convient de méditer.

« Et puis, lorsque j’entendais le raffut qu’elles faisaient la nuit avec leurs becs… et que je savais que ça réveillait les autres dans leurs lits ! Et que ça les empêchait de dormir ! Tant mieux, que je me disais ! Parce que moi, au contraire, ça me rassurait, oui, ça avait même des vertus soporifiques…

Par la volonté des nazis, j’étais ravalé au rang de bête mais, loin de présenter pour moi une déchéance, cela est peu à peu devenu dans mon esprit un progrès, un accroissement de mon humanité. Luxe suprême, je pouvais avoir confiance dans d’autres êtres ! Alors je m’endormais…

(…)

C’est que j’étais devenu pareil à eux. A force de vivre dans la forêt, je réagissais comme eux. Je partageais la même peur du moindre bruit, je me faisais aussi silencieux qu’eux. Je guettais le moindre mouvement, le moindre bruit suspect. Il ne fallait pas, jamais, rien faire craquer sous ses pieds. Surtout que dans la feuillée de l’année précédente se cachaient toujours des branches mortes… Comme eux, mon odorat me servait à me protéger, j’avais acquis une perception de plus en plus aiguë des odeurs, de leurs odeurs à eux, mes semblables, celle des chevaux aussi, avant même qu’ils ne hennissent…

Par la suite, enfin depuis, j’ai souvent été pris d’une flambée de haine à l’encontre des humains, j’ai souvent ressenti une fureur glacée pour un congénère, jamais à l’égard d’un animal. Jamais de jamais pour une bête !

(…)

Au milieu, en même temps que l’interminable, l’insupportable horreur. Pendant le carnage, oui, en même temps que les atrocités sans nom commises dans les camps, et tout autour… Cette simplicité et cette délicatesse animale qui ont réussi le miracle de me refaire croire, ne serait-ce que quelques instants, à un possible été. A l’idée de l’été, à l’idée d’accomplissement…  Je peux dire que j’y ai suffisamment cru pour ne pas devenir un enragé, un animal fou, une bête sauvage acculée par les chasseurs ! Parce que si vous saviez ! L’horreur de ce monde, la cruauté de l’existence, ça engendre la folie ! Mais heureusement, la beauté est une force, oui la beauté du vivant… »

C’est donc l’animalité qui sauve de la plongée dans l’obscène dont est capable l’homme, non de manière exceptionnelle, mais de manière banale car parfois rien n’oblige à l’exaction, c’est un choix, certes toujours relatif, mais un choix tout de même. « On peut toujours s’empêcher. » insistait Albert Camus.

Face à ce réel là, mis à part le déni, toujours tentant, nul ne sort indemne et c’est heureux. S’il y a une possibilité, quelque part, de ne pas retomber dans ce qu’il y a de plus vil en l’être humain, c’est en ne quittant pas des yeux l’horreur, en s’imprégnant de cette possibilité toujours tapie, non plus dans l’ombre mais bien en pleine lumière.

Leçon d’histoire, certes, leçon de mort et de vie surtout. De renaissance peut-être. Encore faudrait-il nous poser la question, avec Valère Staraseslki, ne sommes-nous pas déjà morts, nous qui refusons de voir et de croire l’horreur ?

Editions Le Cherche Midi, 23 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris.

http://www.cherche-midi.com

 

Le site de l’auteur :

http://www.valerestaraselski.net