Tao et anarchie

Tao et anarchie de Daniel Giraud. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Illustré par François Matton, cet ouvrage témoigne que toute voie d’éveil, ici le taoïsme, est d’essence libertaire et que tout combat pour la liberté, social ou politique, pointe vers notre véritable nature, intrinsèquement libre, le Soi.

Les premiers mots de ce livre, qui s’adresse aux insatisfaits, aux non conformistes, à  tous ceux qui ont le pressentiment de la liberté de l’être, indiquent l’orientation de ce « petit manuel d’anarchie taoïste » :

« Bandits tragiques dans une forêt de bambous, Max Stirner et Tchouang Tseu se rejoignent. En dehors et sans affaires, ils incarnent l’Unique sans sa propriété, sans autorité ni dualité.

« L’impensable jubilation » (Hakim Bey) de Stirner se fonde dans « l’oubli des mots » de Tchouang Tseu. Alors l’anarchisme est sans qualificatifs et ne peut être défini ou circonscrit, l’absence de Pouvoirs étant l’hors-normes. »

 

Couv Tao et A

 

Autre point d’appui introductif, la reconnaissance de la part indivisible dans un monde qui exalte la personne, le masque :

« L’individu est indivisible. Etant indivisible, il est un. Comment pourrait-il être divisible, séparé de lui-même ? Cet entier étant l’incarnation de l’unité, il est unique. »

Dans ces pages, il est question de Nietzche et de Stirner, qui font échos à Tchouang Tseu mais bien d’autres penseurs pourraient se prêter à ce jeu de la liberté, de Spinoza à Debord. Parce que toute recherche, même la plus maladroite, pointe vers la liberté du Soi. Le questionnement des évidences conduit à la traversée des formes qui sont autant de restrictions ou d’attaches.

« Une liberté restreinte n’est pas libre. Il n’y a pas de bonnes entraves. Or, tout est entrave, tout est piège. Toutes les lois et règlements nous empêtrent et nous empêchent. Il s’agit alors de se dépêcher de se dépêtrer… Sans soumission plus de domination. »

Il s’agit aussi de traverser le langage et les croyances, d’abandonner l’identification entre le sujet et l’objet de renoncer à tout attribut du sujet :

« Engagé dans le désengagement et le désengagement on prend conscience qu’il n’y a pas de bonnes croyances, les idéologies précipitant la mort des idées. « Obtiens l’idée et oublie les mots », conseillait Tchouang Tseu. La nature propre est révélée par la présence à soi-même. »

Rappelant que « Exister est un emploi précaire », Ce petit livre précieux, qu’il faudra toutefois jeter après l’avoir lu, invite seulement à l’être, au simple, au non-duel :

Dans le rapport sujet/objet, « l’objet fait de nous des possédés » (Stirner). Qu’il soit concret ou abstrait, l’objet possède les dépossédés de la non-dualité. Assujettis à l’objet ils ne peuvent réaliser l’ultime sujet. »

L’ouvrage ne fait pas que décrire la prison et le piège de son embellissement, il indique aussi comment désapparaître :

« Les « Trois-Un » (Essence, Esprit et Souffle) ont une identité unique : le Souffle contient l’Esprit et celui-ci contient l’Essence. En embrassant les trois dans son « vase », le corps, on embrasse l’Un. Car de l’Essence est issu le Souffle, du Souffle naît l’Esprit, et l’Esprit engendre la Lumière. « La Lumière qui éclaire dans les ténèbres » selon les adeptes de l’Art d’Hermès, c’est le mercure des Sages éclairant la prison corporelle qu’il pénètre. »

 

Publicités

Samuel Beckett et Jean-Charles Pichon

Si la notion n’est pas maintenue… de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

La pensée de Jean-Charles Pichon englobe de vastes domaines dont les sciences quantiques et la métaphysique. Cet essai court et particulièrement dense constitue autant un commentaire qu’une exploration du texte de Samuel Beckett intitulé Le dépeupleur.

Couv Pichon

Le point de départ de Jean-Charles Pichon réside dans l’identification de cinquante machines littéraires depuis 1848 :

« Toutes ces machines, précise-t-il, nous sont données comme singulières, uniques, bien que toutes prétendent à recouvrir l’univers entier (astrophysique ou biologique, mathématique ou psychanalytique, mythologique ou poétique) ou, plus exactement la localisation du JE dans l’univers. »

Parmi les auteurs de ces machines littéraires, nous trouvons Edgar Poe (Eureka, 1848), Wronski, Saint Yves d’Alveydre, Villiers de l’Isle-Adam, Mallarmé, Yeats, Jarry, Kafka, Daumal… Souvent, un auteur apparaît comme le traducteur, le redécouvreur ou le schismatique d’un autre. Jean-Charles Pichon y distingue l’action de machines littéraires à l’œuvre à travers ou indépendamment des auteurs. Ce qui n’est pas sans évoquer les machines répliquantes de Gilles Deleuze.

« La machine de Beckett a pour objet, nous dit-il, de définir et de préciser le fonctionnement du « séjour où les corps vont cherchant chacun son dépeupleur. »

Beckett raconte tout de la vie des habitants de ce cylindre, sorte de boîte de conserve, sauf le début et la fin. Cette machine est close, désespéramment close. Jean-Charles Pichon en imagine une sortie, en basculant le cylindre, réinterrogeant la « Forme Vide où viennent mourir les dieux et en naître d’autres ». Beaucoup des questionnements suggérés par Jean-Charles Pichon, à travers les mathématiques, ou le rapport à la langue, relèvent des philosophies de l’éveil :

« « L’affaire du cylindre », chère à Beckett, ne serait-elle autre, encore, que l’affaire du seuil, non plus distingué de l’appareil, son séjour ? Et le possesseur de la boîte de corned-beef, du cornet de glace, du bull-roarer, le Jupiter justicier ou l’Apollon flûtiste, seraient-ils autre que JE ? Non plus seulement le seul hôte de l’imaginaire séjour, mais l’unique auteur de toutes ces merveilles.

Sans doute, en ce point, Dieu est mort. Et la Mère elle-même, la première vaincue, n’est plus que la mariée pendue, la demoiselle, la hie, de toute machine célibataire, Jésus est crucifié, Iahvé enrage, le Créateur n’a plus que faire, le Double est un reflet ou un écho, la science se love en vain – le vieux serpent, le Directeur ne dirige plus rien. Tout se passe en dehors des dieux, inutiles. Mais quel ressort secret anime le culbutant ? »

Le texte de Jean-Charles Pichon est accompagné d’un commentaire et de dix études graphiques de Silvanie Maghe.

En 1990, Sylvanie Maghe illustre Le Dépeupleur de Beckett et envoie le texte avec ses illustrations à Jean-Charles Pichon qui écrit alors Si la notion n’est pas maintenue…

L’une et l’autre sont préoccupés par la même question : Comment échapper à la « Forme Vide », au cylindre de Beckett ? A la perte de sens ? A la stérilité de la machine ?

De même que Jean-Charles Pichon prolonge et d’une certaine manière libère Le Dépeupleur, Sylvanie Maghe prolonge le travail de Jean-Charles Pichon par ses gravures talentueuses, qui illustrent ce qui se passe, ce qui apparaît, quand la notion que Beckett voulait à tout prix maintenir s’échappe…