Odile Cohen-Abbas : Long feu aux fontaines

Long feu aux fontaines par Odile Cohen-Abbas. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

http://wwwleshommessansepaules.com

 

Cet ouvrage dont le titre fait écho à l’alchimie, rassemble trois livres de poèmes épuisés, Le Ministère des verges (2011), L’émoi du non (2013), Les rires fois d’AlefBêt… (2016) ainsi que trois inédits : Une mystique sexuelle, Sans titres ou points d’O et Les inutiles.

L’œuvre est aussi forte que déconcertante, aussi lumineuse que sombre, d’une lumière qui se cache derrière les drapés les plus obscurs. L’érotisme très présent ne doit pas masquer la dimension ontologique profonde de la poésie d’Odile Cohen-Abbas, souvent intransigeante, ne laissant au lecteur aucune échappatoire.

 

Nous chevauchons le même corset de sexe, la touffe astrale,

et l’ecchymose sans fixation,

nous chevauchons l’aune à deux branches,

le même fermoir humide, licite,

petit segment sécant de gauche et de droite

entre nos cuisses.

Et ton genre masculin, lissant sa nudité en moi

aux racines d’une rose et très tendre épilepsie,

de moitié, se féminise.

L’article lent à deux becs,

flèches à boire, oscille

d’un marais à l’autre de nos chairs,

grapille des unités de mémoire.

La profondeur le happe et l’enveloppe

d’un bandage de bonheur.

 

Extrait de Trait d’union

 

S’agit-il d’un songe qui révèle ou du kaléidoscope pathologique des rêves ? Le lecteur pris dans la multiplicité des images risque la folie s’il ne cherche avec la même volonté que l’auteur à traverser ce qui est donné, tenir bon, quoi qu’il arrive, sans même savoir pourquoi.

 

Couv Odile

 

Il regarde les joints desserrés de la terre :

ce mal blondasse et bancal de la mer.

Deux et trois de ses balancements visibles font un tamis à l’eau.

Il a conçu une petite phrase en prévention d’un scintillement qui l’enserre de trop près,

un barrage aux soubresauts de sa pensée sous la forme d’une question :

peut-on rêver cette cornue translucide sous l’aspect d’un triangle ?

– n’importe quoi pourvu que la cervelle marine ne songe pas à s’assoupir

avec ses droites de part en part mutilées.

Peut-on… il ne sait pas ! il rit très fort

quand les chemins de l’eau se parfument.

Peut-on… sceller un don de cercle, ou de losange ?

Il s’est trompé, et son erreur est si vive

qu’elle l’a fait saigner du nez.

Mais le saignement se répare

 

Extrait de L’autiste et l’eau

 

 

Désespérante peut sembler la poésie d’Odile Cohen-Abbas. Certes, elle ouvre la boîte de Pandore, mais elle n’en conserve pas même l’espoir, un mal parmi les autres après tout. Ni espoir ni désespoir mais une implacable exploration de ce qui reste quand on a tout réduit en poussière.

 

« Si ce hideux te rencontre… »

Au mieux, s’il me rencontre ?

S’il entre dans le pendule de mes yeux

acquittant ou annulant sa place,

cuisant ses vieux bubons de mon feu,

faisant aboyer mes biens de l’âme ?

S’il est fait comme un homme du drame,

commis aux bancroches, aux hybrides,

s’il est fou, s’il est double,

s’il est femme

qu’il ose !

Qu’il joue, qu’il perde ou y gagne,

accroisse les tam-tam, les roulements

des visions

C’est là, dans le tambour, qu’il se cache,

elle si c’est une femme.

« Si ce hideux te rencontre… »

Cela a dû arriver

 

Extrait de Jérémie. 23 : 29

 

 

Dérive, errance, auto-exil, hors-soi… qu’importe la qualification du mouvement, le plus souvent immobile, il se suffit à lui-même. Nul besoin d’un but, d’une finalité, d’un sens. Toute analyse est vouée à l’échec. L’expérience est plus profonde, relève du « Sens-plastique » d’un Malcolm de Chazal, parfois chamanique, parfois prophétique, essentielle surtout.

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Lectures croisées d’un imaginaire du temps

Lectures croisées d’un imaginaire du temps. Essai d’anthropologie historique comparée sous la direction de Georges Bertin. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Cet ouvrage collectif  offre un très beau sommaire au lecteur passionné par la recherche sur l’imaginaire : Pour une herméneutique du temps de Georges Bertin – Le calendrier celtique de Paul Verdier – Carnaval ou le Temps à  l’envers de Georges Bertin – Banvou, histoire d’un nom au Pays des Grandes merveilles par Claude Letellier – Le temps des Indo-européens de Bernard Sergent – Imaginaire et histoire cyclique par Lauric Guillaud.

 

Couv Imaginaire

 

Afin d’explorer les mythes en leur multiples dimensions et d’en retirer connaissances et expériences, Georges Bertin propose la mise en œuvre d’une herméneutique du temps. En s’appuyant sur les travaux de personnalités fort diverses comme Henri Laborit, Jean Borela ou Gilbert Durand, c’est une véritable pédagogie du mythe que recherche Georges Bertin :

« Celle-ci est à la fois :

– instituante, en fixant les mythes dans une tradition, un terroir, un topos particulier, ce qui entraîne une limitation de leur sens,

– spéculative dans la mesure où le Mythe doit rester intelligible aux groupes sociaux concernés, puisqu’il permet de poser à son sujet la question de l’être, il est facteur de communication et Marcel Mauss nous enseignait jadis qu’on ne peut communier et communiquer entre hommes que par symboles.

– intégrative, car il ne devient efficace qu’intégré à soi-même et nous amène à édifier notre corps spirituel en même temps que nous l’accomplissons selon sa vérité profonde. L’herméneutique l’actualise comme il nous actualise. »

Carnaval est un thème idéal pour Georges Bertin en raison de sa proximité, de son intimité même, avec l’imaginaire. A la fois intervalle et célébration, Carnaval est indissociable de Pâques et du Carême. Le fou, le charivari, les veillées mascarades et cavalcades, la mise à mort du roi, l’enterrement de Carnaval évoquent la dimension dionysiaque de cette fête dont la fonction sociétale fut de première importance, notamment aux 15e  et 16e siècles :

« La contre-culture qui éclot à cette époque, indique Georges Bertin, y gagne en même temps que, au sens propre, ses lettres de noblesse, une audience et une reconnaissance publique. Le réalisme et la provocation de l’Art Roman, le monstrueux présent dans toutes les églises sont là pour en témoigner, au même titre que l’exaltation du bas corporel, de la laideur et du grotesque dans les images d’une fête populaire laissant issir tout ce qui avait trait au bas ventre.

De fait toutes les tendances régressives, les plaisirs et défenses d’ordinaire contenus pouvaient se donner libre cours dans le Carnaval.

La licence extraordinaire que l’on pouvait constater dans les manifestations de la fête des Fous, du Carnaval était en effet profondément ambiguë : contestation de l’ordre établi, libération du paraître et du discours en même temps que récupération, exutoire, et au bout du compte confortement de l’ordre social. »

Et Georges Bertin d’avertir avec force et raison :

« Que disparaisse Carnaval de nos pays aseptisés, de nos systèmes culturels où déjà règnent en maîtresses absolues téléparticipation mentale, société du spectaculaire et imageries virtuelles, et le souffle froid de la mort sociale se ferait bientôt sentir, présageant sans doute inévitablement le retour de dieux beaucoup plus violents.

Entre le multiple et l’un, entre le temps des origines et celui de la nécessité, tant que vit la fête carnavalesque vit encore sans doute notre liberté. »

Les différentes contributions rassemblées dans ce livre relèvent de cette anthropologie de l’imaginaire que Gilbert Durant a promu, discipline qu’il y a urgence à reconnaître comme des plus essentielles à l’humanité.