Jean-Charles Pichon : L’anthologie ontologique

L’anthologie ontologique de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Voici une triple histoire relatée par Jean-Charles Pichon, une histoire de l’humanité, une histoire de lui-même et une histoire de la pomme, celle d’Eve, celle de Pâris, celle de Guillaume Tell, celle de Newton, et d’autres, autant de symboles puissants.

« D’autres symboles, nous dit Jean-Charles Pichon, traversent les Ages, plus émouvants ou créateurs ; mais rares sont ceux dont la légende, en son évolution, exprime aussi clairement le chemin ambigu de l’homme vers la mort et la liberté ; car, dans le péché, le rapt, le choix, le don, le péril, la lucidité ou la création, c’est bien toujours une liberté qui est en cause, si menacée qu’elle soit. »

Car cette histoire tridimensionnelle est bien une queste de liberté, d’infini et de beauté, antidote aux monstruosités humaines :

« La négation du diable, dit-il, a ressuscité le diable. Plus certainement que le cercle noir de l’occultisme, la rune du druide ou l’effigie magique du prêtre vaudou, la naïveté, la vanité contemporaine ont su tirer les grands démons de leur sommeil en sollicitant la raison.

Où l’envoûteur n’affaiblissait qu’un homme, le psychanalyste en a réduit deux cents millions ; où le médecin-man a changé la population de vingt-cinq grands Etats en aimables sursitaires, handicapés dès le berceau où ne vivant plus qu’à force de drogues, de vitamines qui ne vitalisent pas et d’un quelconque antibiotique qui dénature de fait la vie. Où le sorcier, pendant une heure ou une journée, contraignait le futur initié à vivre un peu contraint dans une case étroite, un peu épouvanté par les cris de la nuit, nos planificateurs ont jeté deux milliards de citoyens conscients dans le tumulte vain des prisons capitales. Et quand, hier, les peuples – artisans, paysans – vivaient dans l’ignorante intelligence des signes, des saisons et des plantes (cette ignorance s’appelait l’instinct), nos démons les ont liés à l’érudition conne que l’instruction dispense aux races civilisées.

Sous sa triple figure destructrice, menteuse et enlaidissante, le démon est parmi nous. Il règne. Il tue, abêtit, démolit, avec l’aide des Pouvoirs, dont les représentants ont le visage même, cruel ou sardonique, veule, repu, de Satan, le menteur, de Léonard à la double face ou de Belzébuth, le dieu des mouches et des voleurs. Or, très étrangement, ce retour du démon, de moins en moins de gens en doutent ; mais la pensée se fait jour qu’il doit en être ainsi pour que les choses changent, et je n’y disconviens pas.

Ce que je veux dire dans ce livre n’est pas aisé à dire, mais je le crois nécessaire. C’est que ces diables sont aussi des dieux. Je voudrais qu’on apprenne à respecter les dieux – et les démons – pour désapprendre à détruire l’homme. Je voudrais donner de l’homme et des dieux une figure bien plus fraternelle, humaine chez ceux-ci et divine chez celui-là. Pour que celui qui me lira ne soit plus dupe des sorciers qui mènent et nous tuent. »

 

Couv anthologie JC Pichon

 

Il s’agit d’une vaste entreprise de démystification mais aussi de réhabilitation, voire de restauration, d’exploration cyclique des infinis et de l’identification des limites humaines.

Ce volume de six cents pages est une sorte d’encyclopédie d’un nouveau genre en deux volumes : La méthode et l’illusion puis L’erreur et la réalité. La dialectique joue un rôle important dans ce traité qui n’est pas seulement de métaphysique. Nous pourrions aussi évoquer une infraphysique, une physique des abîmes obscurs, d’où extraire les pépites de l’expérience à la recherche, non de révélations, mais d’équilibre. Cela passe par un auto-abolissement de la personne, afin de laisser libre la conscience.

« Et sans doute il est vrai : même s’il répond au Sphinx, s’il pénètre jusqu’au cœur en étoile du dédale, le chercheur est mangé. Mais, pour que ce néant suive toutes les quêtes, il faut qu’à chaque étape du labeur pénétrant, une faille s’ouvre en ce qui est, comme le bois se creuse à chaque tour de vis, la terre à chaque coup de pioche, le flot à chaque brasse, le feu sous le tisonnier. Et, de fait, il n’est pas de forme révélée au cours de la pénétration absurde qui ne soit étincelle, écume, terreau, copeau, il n’est pas de néant qui ne soit une ouverture.

Puisque l’entropie seule mène à l’abîme sans fond, j’en préfère croire les retours de la pensée païenne, réinventée, qui, tous les dix ans, tous les deux mille ans, toutes les ères glacières ou tous les kalpa, renvoie l’humanité à de nouvelles espérances, plus folles et plus conscientes que l’espérance passée. Même si, à mi-chemin des montagnes sublimes, l’humanité s’installe, pour cinq cents ans ou dix siècles, dans les vallées de péché où murissent les fruits. »

La démystification ouvre l’espace pour un réenchantement qui ne réduit pas la liberté.

«  Les orbites du temps, conclut Jean-Charles Pichon, où s’inscrivent les symboles et où les dieux éclosent, épousent en cet instant (le premier jour d’hiver) la pierre où je me dore, ronde et plate, empourprée sous le soleil de midi. »

Un livre profond et magnifique par un sublime éveilleur.

Publicités

Patrice Cauda

Patrice Cauda, Je suis un cri qui marche de Christophe Dauphin. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

http://wwwleshommessansepaules.com

 

Christophe Dauphin nous présente longuement la vie et l’œuvre d’un poète méconnu, Patrice Cauda, grand solitaire inaccessible si ce n’est peut-être par ses écrits. Cet ouvrage est le premier témoignage de l’importance de ce poète.

Sa date de naissance est incertaine, 1921, 1922, 1924 ? Même le jour exact de son décès est sujet à caution. Né à Arles, la ville qui a maltraité Van Gogh, explique dans le détail Christophe Dauphin.

 

Couv Cauda 1

 

C’est une poésie de la noirceur, de l’angoisse, de la douleur et de la souffrance (il faut distinguer les deux). Né dans les échos terribles de la première guerre mondiale, Patrice Cauda devra traverser la deuxième et ses atrocités. Cela n’aide pas à s’orienter vers le pôle de joie. Les poètes de cette époque furent marqués par ce contexte devenu texte.

C’est en 1939 que Patrice Cauda fait une rencontre déterminante, celle d’ Henri Rode, romancier en construction déjà en relation avec Paulhan, Mauriac, Green, Malraux et d’autres. Alors que Rode assume son homosexualité, Patrice Cauda reste voilé. C’est Henri Rode qui décèlera la talent poétique de Patrice Cauda et l’encouragera à écrire. Pris dans l’arbitraire nazi, il échappe de peu à la tragédie de Tulle. Comme beaucoup, il sera silencieux sur l’horreur mais celle-ci affleure sous les mots, fleuve rouge-sans sur lequel naviguer tant bien que mal.

 

Gisant

 

Quand au plus loin du cercle noir

j’épie le bruit des veines endormies

tout semble violemment se fermer

on dirait le fil des révoltes coupé

 

sur le secret on frappe en silence

comme sur un désert de dénuement

 

Nu au chevet de sa propre mémoire

le visage défait de larmes cachées

le cœur dirige sa mimique d’espoir

 

Ô ce lieu invisible qui ressemble à la mort

alors que le corps continue la vie

attaché au sol par habitude

tandis que l’esprit cherche un repos encore ignoré

 

Toute sa poésie sera un cri immense contre l’inacceptable mais un cri d’une lucidité implacable qui exige un dénuement total, ni espoirs, ni préjugés, identifications ou croyances. Cet homme, trop familier avec la mort, toutes les morts, est un poète de la désillusion et de la détresse absolue.

 

Ses deux premiers recueils sont publiés en 1951 et 1952, Pour une terre interdite et L’épi de la nuit, chez Debresse grâce à Henri Rode. Christophe Dauphin note que jamais Patrice Cauda n’aura présenté lui-même ses poèmes à un éditeur. C’est un poète reclus, incertain de lui-même et du monde. Henri Rode parle de lui comme d’un « poète panique ». Malgré un sens aigu de l’amour, Patrice Cauda fut englouti par les sables mouvants de la solitude. Il abandonna la poésie avant de mourir en 1996 laissant une œuvre bouleversante.

 

 

Couv Cauda 2

 

La belle et sensible monographie de Christophe Dauphin est suivie d’un choix de poèmes inédits et saisissants.

 

La malédiction du poète (extrait)

 

Toutes les vies des vivants vers la mort

qui reste fermée

 

Tout l’amour des cœurs vers l’espoir

insensible

 

Toute la poussière la boue la nuit

vers les lumières du matin

pour recommencer le même meurtre

 

Et vous et moi qui restons séparés

dans le couloir

où nous nous heurtons

sans jamais nous rencontrer

 

 

La table des solitudes (extrait)

 

Pourtant nos douleurs ont le même poids

Sur la balance du néant

Notre espoir une identique couleur

Dans son domaine de nuit

 

Si je regarde mon visage dans le miroir humain

Je ressemble à ta solitude

D’un battement mon cœur épouse le tien

Comme au fond d’une seule chair

 

De notre mort chaque minute nous rapproche

Pour nous confondre dans sa vérité

Nous dont toutes les différences

S’uniront pour former la même absence

 

Patrice Cauda est un poète de la plus sombre des beautés mais, mieux et plus que n’importe quel modèle psychologique, sa poésie explore au plus profond la psyché humaine. Si vous n’achetez qu’un livre de poésie cette année, achetez celui-ci.

Jacques Taurand : Les étoiles saignent bleu

Les étoiles saignent bleu de Jacques Taurand. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

http://wwwleshommessansepaules.com

Jacques Taurand (1936 – 2008) fut poète, nouvelliste et critique. Il collabora longuement aux Hommes sans Epaules mais aussi à la revue Le Cri d’os.

 

Couv Taurant J

 

Christophe Dauphin introduit par une longue préface ce recueil de poèmes choisis et inédits qui couvre la période 1980 – 2008, soit jusqu’à la disparition du poète. Les premiers mots de Christophe Dauphin posent la stature du poète :

«  Dans sa vie comme dans son poème, ce qui revient au même, Jacques Taurand sait dire au-delà des mots, capter à la pointe du verbe ce qui relève précisément de l’indicible, le Grand Œuvre qui soudain se cristallise, respire et scintille, par la magie de l’image, dans le prisme de cette pépite de vie nommée poème. Concis, sensuel, fluide et spontané son vers est taillé dans le vif du vécu, dans les plus secrètes forêts de l’homme. »

 

Avatar

 

La barrière blanche

Les pommes qui roulent dans l’herbe

Les rires renversés

Font places sous le ciel croassant de l’hiver

Aux ailes vernies de l’écriture

 

Nous pouvons dire de Jacques Taurand qu’il est « né poète » même si des rencontres furent déterminantes dans sa vie d’auteur, comme Michel Manoll. Jacques Taurand rencontra Michel Manoll en 1980, figure de l’Ecole de Rochefort fondée en 1941, marquée par la liberté et des valeurs partagées d’amitié et de respect. Ce mouvement aura marqué la poésie de Jacques Taurand qui reconnaît la filiation, cependant la poésie de Jacques Taurand n’est pas écrite avec les mots et les styles des autres.

« L’art poétique de Jacques Taurand, confie Christophe Dauphin, s’est constitué entre ombre et lumière à mi-voix : Prendre dans les mots – quelques reflets épars – les unir – dans le poème ; il repose sur une méditation et un questionnement de la condition humaine, des éléments, de la désagrégation du temps, un monde à déchiffrer, avec lequel le poète entretient un rapport sans concession mais aussi sensuel : Comment toucher à la beauté sans faire l’amour avec la vie ? »

 

Les joyaux de la flamme

 

Au théâtre des cheminées

j’ai vécu des sabots d’étoiles

des chevaux de feu

 

J’ai pris ton corps

lente braise à durcir les mots

de chair pâle et d’oublis verts

 

Que de lèvres froissées

pour vivre libre

et vaquer aux quatre vents

 

Toi ma très ignorante

des passions dételées

dans la soute des rêves

inépuisable

 

Jacques Taurand sculpte les émotions. L’émotion est ici une matière à travailler. Il se nourrit non seulement de la vie mais aussi des écrits d’autres auteurs.  Son travail de critique fait partie du mouvement de création poétique.

« Nous devons à Jacques Taurand de nombreuses conférences, écrit Christophe Dauphin, ainsi qu’une somme importante de notes et de chroniques publiées dans différentes revues, la meilleure façon, d’après lui, de « sortir de soi et d’oublier son ego, de découvrir d’autres paysages affectifs, d’autres géographies sentimentales. C’est un enrichissement par la différence. Il faut savoir fuir ce fâcheux et fatal Moi-je-mon œuvre qui, hélas, caractérise tant de poètes incapables d’écrire trois lignes sur leurs confrères ! Des poètes qui se mordent la queue ou autre chose. »

 

Un passant va

 

Sous une robe de

lumière

les jambes écartées

des berges

Fluide toison où

se noient les désirs

Voyage muet de

la pierre

Rêve

couleur d’eau

 

Un passant va

Cherche

un autre ciel

au fronton de

novembre

dans le regard gris

d’une haute fenêtre

 

Quel sexe

le hante

Quelle humide présence

coule

entre ses doigts

 

Perspective de brume

Sous la cambrure

Des ponts

Un mi-jour se froisse

s’effeuille

 

Seule

au souvenir

se glace une main

sur la rambarde du temps

Angèle Vannier

Angèle Vannier (1917 – 1980). La traversée ardente de la nuit par Dominique Bodin et Françoise Coty. Editions Cristel, 9, boulevard de la Tour-d’Auvergne, 35400 Saint Malo, France.

http://editions-cristel.com/

Ce très beau livre, hommage à une femme exceptionnelle, poétesse, celte, aveugle, est la première biographie qui est consacrée à Angèle Vannier.

Voici quelques mots extraits de la préface de Jean-Pierre Siméon qui introduisent à la dimension de cette femme :

« Il se trouve en effet qu’Angèle Vannier, confie-t-il, manifestait dans sa personne, dans son travail de création, comme de témoin oraculaire des profondeurs cachées, le vœu le plus intransigeant de la poésie : affirmer les voies d’une vie intense qui récuse la limitation du sens et la répression du désir. Angèle était l’incandescence même, on aurait cru à la voir et entendre dire ses poèmes, debout dans sa parole fervente, écharpe rouge au cou, « une flamme qui parlait «  (j’emprunte la formule à Dante). Tant par la sensualité chaude de sa voix que par la puissance suggestive des images dont elle armait sa langue, elle subjuguait. »

Questionner le langage, bousculer la langue, la mettre au service d’une recherche métaphysique, traverser une double obscurité, celle du corps, celle du monde, avec une lucidité terrible, n’excluent pas la dimension prophétique de sa poésie.

Angèle Vannier est trop oubliée. Celle qui fut proche de Paul Eluard, Théophile Briant, Edith Piaf, parmi d’autres, aurait pourtant dû attirer davantage l’attention.

 

Couv Angèle Vannier

 

L’ouvrage est très documenté et articulé par périodes inégales : Le temps des sources (1917 – 1944) ; Le temps des envols (1944 – 1953) ; Le temps des maturations (1953 – 1958) ; Le temps des interrogations (1958 – 1963) ; Le temps des métamorphoses (1963 – 1967) ; Le temps des impasses (1968 – 1973) ; Le temps des replis (1973 – 1980). Mais, sa vie créatrice fut plus mouvementée encore que cette division ne le laisse penser en raison des multiples facettes de son être, parfois déroutantes. Intéressée par la psychanalyse comme par le surréalisme, ou encore l’astrologie, elle sait passer d’une recherche à une autre et les mêler de manière originale. Sa vie amoureuse est tout aussi riche et complexe.

En annexe de l’ouvrage, de très nombreux documents viennent illustrer, parfois éclairé, le propos. Un choix de poèmes clôt l’ouvrage dont celui-ci :

 

L’aveugle à son miroir

A hauteur d’ange : La Maison du Poète (1958), Seghers (1961)

 

L’ange exterminateur a retourné mes yeux

Vers la terre promise et la face de Dieu.

Je bénis cette main qui l’a donné le droit

De changer l’eau en vin à la table du roi.

 

Aveugle chaque jour, j’entre dans mon miroir

Comme un pas dans la nuit comme un mort dans la tombe

Comme un vivant sans cœur dans un corps de colombe.

Mais je vois de mes yeux courir sous le manteau

Quelque chose de Dieu qui passe et qui repasse

La couleur d’un amour qu’un regard d’homme efface.

 

Et mon sang dévasté par le tour des orages

Travaille à dégager sa course du chaos

A calculer le poids des armes et bagages

Que la vie vous accroche en douce sur le dos.

 

Le marchand de miracle est passé par ici

Mes yeux sont au tombeau mon âme au paradis.

Seigneur tu m’as promis que je lirai ce soir

Le véritable nom de l’arbre dans e noir.

 

Les prêtres du soleil ont tout vu ont tout dit

L’aveugle à son miroir cherche à violer la nuit.

Râmana Mahârshi

Libre de toutes pensées de Râmana Mahârshi. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 57005 Paris.

http://originel-accarias.com/

Râmana Mahârshi incarne la non-dualité au sein de la dualité du monde. Sa présence adamantine est une opportunité pour tout chercheur.

Patrick Mandala présente et traduit ces propos inédits de Râmama Mahârshi en trois parties. La première traite des satsangs, instructions spirituelles, la deuxième consiste en un « bouquet d’instructions spirituelles, instructions, pratique, expérience, réalisation, la troisième est un journal, établi par Swâmi Annamalai, lors d’un satsang avec Râmama Mahârshi.

 

Couv Ramana Maharshi

 

Les paroles de Mahârshi sont succinctes, directes. Il évite les longs développements, utilise des métaphores et des images pour favoriser l’expérience plutôt que le concept. Ces paroles sont inséparables de sa présence, de ses silences, de ses regards qui fondent, plus que les mots, la transmission, qui est présence du Soi. Cependant, les mots ont ici leur propre force de libération. Les sujets abordés sont nombreux : lâcher-prise, illusion, méditation, le cœur, le libéré, la mort, la non-dualité… Mais quel que soit la question, le propos ne relève que du Soi et ne vise que le Soi.

Exemples :

« Nombreux sont ceux qui méditent sur certains centres dans le corps jusqu’à ce qu’ils se fondent en eux, mais, tôt ou tard, ils devront investiguer quant à leur véritable nature – c’est inévitable. Aussi, pourquoi ne pas vous concentrer directement sur vous-même jusqu’à ce que vous soyez établi dans votre propre Source ? »

 

« La véritable renaissance est la mort de l’ego pour renaître dans l’Esprit. C’est la signification de la crucifixion de Jésus. Quand l’identification avec le corps existe – un corps est toujours disponible – que cela soit dans celui-ci ou dans tout autre, il existe jusqu’à ce que disparaisse ce sens de l’identification au corps en se fondant avec sa Source – l’Esprit, ou le Soi. […]

Bien qu’elle soit indestructible par nature, par une fausse identification avec son instrument impermanent – le corps – la conscience s’imprègne d’une fausse appréhension de sa disparition. C’est la raison pour laquelle l’être essaie de perpétuer cet instrument, d’où résulte une suite de renaissances sans fin. Mais quelle que soit leur durée de vie, ces corps arrivent à leur fin, et rejoignent le Soi, qui seul demeure pour toujours. »

 

Si, Râmana Mahârshi insiste sur la pratique, une pratique totalement dépouillée, il rappelle la permanence de la Grâce, nature même du Soi, souvent actualisée par le guru. La pratique est la prise de conscience permanente de la non-séparation. Différentes méthodes peuvent être nécessaires pour favoriser la pratique jusqu’à l’établissement dans sa propre nature.

Ramana Mahârshi fait usage d’une discrimination totale et bienveillante. Il clarifie et ouvre les voies vers le simple.

« Il est vrai, confie Patrick Mandala dans un avant-propos, que Râmana Mahârshi s’inscrit dans le cadre d’une pureté et d’une simplicité d’être confondantes. S’il évolue dans le cadre traditionnel de l’Advaïta et de l’Ajata-vâda, de la non-dualité absolue, il donne voie à cette doctrine millénaire en incarnant l’unicité de jnâna et bhakti, connaissance du Soi et dévotion au divin, au sadguru, et à toutes les créatures, tout en restant libre de toute « mission », de toute dépendance et de tout attachement. Il a toujours affirmé ne pas être un « guru », ni avoir de « disciple », ni même « enseigner » quoi que ce soit à qui que ce soit – comme Mâ Anandamayï, d’ailleurs.

Le Sage affirme sans cesse la vérité de l’Être, sous une forme ou sans une autre : connaissance et amour sont indissociables, comme le feu et sa chaleur. D’ailleurs ses deux mots-mantras ne sont-ils pas « Silence » et « Cœur » ? Tous deux résument l’homme et sa transmission – ou, pour être plus juste : ce dont il témoigne. »

Un livre précieux.

Dans les bois de la réalisation de Dieu

Dans les bois de la réalisation de Dieu. La voie de la réalisation du Soi par Swami Rama Tirtha. Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Swami Rama Tirtha (1873 – 1906), contemporain de Vivekananda, laissa une empreinte extraordinaire en Inde, notamment en Inde du Nord. Il est une figure éminente du courant védantiste et le rayonnement de son enseignement est international. Il était temps que ses enseignements de Védanta pratique soient enfin disponibles en langue française.

«  Les conférences traduites ici, nous dit Gaura Krishna, à l’origine du projet de traduction, ont principalement été données aux Etats-Unis au début des années 1900. Elles n’ont pas été spécialement choisies puisque le traducteur s’est donné pour tâche de les faire paraître en français dans leur intégralité. Il n’est nul besoin d’être érudit ou grand intellectuel pour suivre Rama, car il fait tout paraître avec clarté, avec évidence, et d’une manière souvent pleine d’humour. Mais Rama ne mâche pas ses mots. Son discours est direct, franc, sans compromis. Il ne saurait y avoir de compromis sur le chemin de la Vérité. Nous atteignons ici les cimes de la sagesse, les cimes du Védanta, et ce dans un langage on ne peut plus simple. »

 

Couv Rama

 

Rama mêle la poésie et le commentaire en un unique message. Cependant, son approche est radicale. :

« Rama, dit-il, ne revendique aucune mission. Le travail est entièrement celui de Dieu. Qu’avons-nous à faire des exemples et des précédents de Bouddha et des autres ? Que nos esprits répondent aux ordres directs de la Loi. Mais même Bouddha et Jésus ont été abandonnés de tous leurs amis et de tous leurs fidèles. C’est ainsi, qu’en dehors de ses sept années de vie dans la forêt, Bouddha a passé les deux dernières entièrement seul, et c’est alors qu’est venue la lumière éclatante : après quoi les disciples ont commencé à s’assembler autour de lui et ont été les bienvenus. Ne soyez pas influencés par les pensées et les opinions de respectables conseillers bien intelligents. Si leurs pensées avaient été en accord avec la Loi, ils auraient pu créer jusqu’à ce jour des cargaisons de Bouddhas.

Doucement, résolument, comme une mouche nettoie ses pattes du miel dans lequel elle s’est prise, nous devons enlever toute particule d’attachement aux formes et aux personnalités. Les relations doivent être coupées l’une après l’autre, les liens doivent se rompre jusqu’à la concession finale sous forme de couronnes mortuaires et de renoncements à contrecœur. »

« L’homme doit apprendre à mourir tout aussi naturellement et simplement que l’enfant doit apprendre à marcher. Cette Mort signifie l’état où le serviteur n’est pas un serviteur individuel, le disciple pas un disciple, le Raja pas un Raja, l’ami pas un ami et l’ennemi pas un ennemi, les promesses des gens pas des promesses, les menaces pas des menaces, les dispositions pas des dispositions, les droits pas des droits, où tout est Dieu. Il n’y a qu’Une Réalité. Quand le cœur bat en accord avec elle, le monde entier bat en accord avec le cœur. Quand le mental devient en désaccord avec elle (c.à.d. s’appuie sur des apparences), le monde entier vibre différemment du mental. Aussi longtemps que nous ressentons une impulsion pour défendre le corps et riposter au nom de la personnalité en rendant coup pour coup, nous sommes morts. Il n’y a pas de test de grandeur plus sûr que la faculté de ne pas tenir compte des expressions mortifiantes et insultantes. »

Avec Rama, la personne ne tient pas longtemps, elle est renvoyée au néant. Aussi sec que paraisse son enseignement, il n’est pas sans émotion mais c’est une émotion sans objet, libre, née de la non séparation, de la réalisation de Soi.

« Dans la conception védantique du mental, le point essentiel est que nous devons réaliser que notre Soi véritable est le Soleil des soleils, la Lumière des lumières. Jetez-vous simplement dans cet état, au-dessus du mental et déshypnotisez-vous dans la Lumière des lumières, dans le Soleil des soleils, et vous verrez le monde entier se déployer en un panorama, ou fondu comme un nuage. Tout se produira d’une manière docile. »

Rama est éminemment pratique. Il demande que chacune de ses propositions soient expérimentées avant d’être acceptées. Son enseignement, malgré sa sécheresse, est empli d’amour qu’il distingue, pour des raisons pédagogiques, et non comme réalités en trois degrés, correspondant aussi à trois niveaux de religion : «  Je suis à Lui » ; « Je suis à Toi » ;  « Je suis Lui ».

Quel que soit le sujet abordé dans les conférences ou entretiens, Rama vise toujours la libération immédiate. Il est sans compromis, capable d’être gradualiste mais toujours dans une perspective subitiste.