Ilarie Voronca inédit

Journal inédit suivi de Beauté de ce monde (poèmes 1940/1946) d’Ilarie Voronca. Les Hommes sans Epaules Editions.

www.leshommessansepaules.com

Le tapuscrit de ce journal fut retrouvé très récemment, en 2016, dans les archives de Sașa Pană, directeur de la revue Unu, proche d’Ilarie Voronca (1903 – 1946) et figure centrale de l’avant-garde roumaine. En 1946, Ilarie Voronca s’est donné la mort. Le journal permet de mieux comprendre ce qui l’aura conduit à ce geste puisqu’il rend compte de l’année 1946. Il faut noter que Voronca est l’un des rares roumains exilés à Paris qui reviendra régulièrement en Roumanie, amplifiant sans doute, par ses retours, de terribles déchirures. Nous découvrons dans ces pages la puissance de ses angoisses et de ses tendances suicidaires. L’errance de Voronca, territoriale et spirituelle, malgré le recours permanent à la poésie comme seule axialité, n’a pas été contenue par les amitiés de Brauner, Tzara et autres. Le talent et l’amour ne suffisent pas toujours à compenser l’arrachement.

« C’était la femme d’avant la séparation que je cherchais. La femme de maintenant m’offrait les rides de son visage comme celles de son âme mais moi, je m’obstinais à ne pas les voir. J’aurais voulu l’emporter hors de la pièce, telle qu’elle était et m’enfuir avec elle vers le rivage de la mer d’où un bateau devait me reconduire vers le pays où j’avais organisé ma vie. J’avais décidé d’emprunter la voie maritime parce que les routes terrestres étaient exposées à trop de fatigues et de périls. Mais la femme et les amis et les parents qui l’entouraient ne l’entendaient pas ainsi. Il fallait emporter une partie de ce qui avait constitué sa vie pendant les années de la séparation. Remplir des coffres et des valises avec les choses matérielles de sa vie. (…) Embarqués à Constantza, nous n’avons quitté le bord qu’après trois jours de mouillage. J’étais encore dans l’extase de l’incroyable réunion et la femme réelle avait encore tous les aspects de la femme de ma mémoire ! Ce n’est que le sixième jour, pendant une longue escale dans le port bulgare de Varna que les premiers symptômes d’une vie qui m’était inconnue, se manifestèrent. »

La lecture de ce journal démontrera une fois de plus que la poésie demeure bien supérieure à la psychologie dans la connaissance des méandres de la psyché.

 

Couv Voronca

 

La deuxième partie du livre rassemble divers témoignages de Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Cassou, Jean Follain, Claude Sernet, Eugène Ionesco, Yves Martin, Alain Simon, Guy Chambelland.

Ecoutons Yves Martin :

« Relire Ilarie Voronca, non pas dans le douillet, le silence d’un appartement, mais dans les lieux où il a dû être tellement perdu, les lieux qui l’ont usé, broyé après bien d’autres, Voronca, tu marches, c’est toi dans ce coin de métro, c’est toi qui regardes les draps de la Mort que chaque matin étend derrière l’hôpital Lariboisière. Tu te demandes si parfois il y a des survivants. Tu es de toutes les rues de la capitale, celle qu’un peu de soleil fait bouger comme une ville du Midi, celles qui glissent insidieusement comme Jack L’Eventreur. C’est toi qui es sa victime. Toujours toi. Tu ne vis pas le danger. A force de rêver d’indivisibilité pour être mieux présent dans chaque homme, dans chaque objet, tu te crois réellement invisible… »

La troisième partie rassemble l’intégralité de l’oeuvre poétique d’Ilarie Voronca sous le titre Beauté de ce monde.

 

          Extrait de L’âme et le corps :

 

« Comme un débardeur qui d’un coup d’épaule

Est prêt à se décharger de son fardeau

Ainsi mon âme tu te tiens prête

A rejeter le corps sous lequel tu te courbes.

 

Est-ce pour quelqu’un d’autres

Pour un fossoyeur ou pour un prince

Que tu portes cette chair un instant vivante

Dont tu es étrangère et qui te fait souffrir ?

 

Ah ! Peut-être que celui qui t’a confié mon corps

A oublié de te montrer les routes ensoleillées

Et pour me conduire du néant de ma naissance à celui de ma mort

Tu t’égares entre les marais et les ronces.

 

Réjouissons-nous, mon âme, il y a par ici une ville

Où les femmes sont comme des fenêtres.

On reconnaît leurs sourires dans les vitraux des cathédrales

Leurs voix sont les parcs, les fils de la Vierge.

… »

 

Lisons et relisons Ilarie Voronca plutôt que le prix Apollinaire 2018, accordé lamentablement au médiocre Ronces de Cécile Coulon.

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Théâtres et Initiations

Théâtre et Initiations de Christian de Caluwe suivi de Le lieu d’où l’on regarde de Michel Langinieux.

Editions de La Tarente, Mas Irisia, Chemin des Ravau, 13400 Aubagne.

https://latarente.com/

Les deux textes qui sont rassemblés dans ce livre, tout à la fois exigeants et pertinents, renouent avec la fonction primitive du Théâtre, exaltée tant en Inde ancienne qu’en Grèce antique, mais présente en toutes les cultures traditionnelles, quand le Théâtre demeurait le tout premier des arts initiatiques, avec la grammaire. Il rappelle, à celui qui n’est pas encore l’un de ses cadavres ajournés que désigne Fernando Pessoa, la liberté immédiate de la conscience et le devoir de liberté de l’individu, celui qui refuse de se constituer esclave volontaire.

Le théâtre, en libérant les corps, désigne la liberté intrinsèque de l’esprit. L’usage, tant traditionnel qu’avant-gardiste, du masque, peut régler la problématique de la forme à donner aux visages tout en évoquant « l’homme sans tête » de Douglas Harding ou encore l’acéphalité explorée par Georges Bataille. Cependant, le masque suscite aussi l’imagination, le masque de l’acteur, fut-il visage, étant miroir du masque, souriant, neutre ou grimaçant, du monde. Entre les deux, la dimension de l’imaginaire offre l’opportunité de l’instant présent.

 

Couv Théâtre

 

Le théâtre décloisonne les arts. En stupéfiant, il rend « idiot », soit, selon une étymologie grecque ancienne, « éveillé ». Le théâtre, même dit « de boulevard », demeure éminemment subversif par nature. Il éveille. Il peut rassurer jusqu’au vertige et, par renversement, mettre en évidence nos mascarades. Il éclaire la profonde spiritualité (la vie de l’esprit) de la banalité. De la même manière que nous parlerons d’une esthétique du grotesque, nous évoquerons une transcendance du commun, geste, parole et sentiment…

Le théâtre met d’abord en scène la puissance poétique du vivant, celle qui fait et défait la réalité, ouvrant l’intervalle où l’esprit libre peut s’immerger et se déployer.

Au théâtre de l’illusion du monde, des voies se découvrent, accès au Grand Réel. Toutes conduisent sur les rives de l’imaginal, selon Henry Corbin, au bout du bout de l’imaginaire, selon Gilbert Durand, là où l’autonomie est possible afin de se donner à soi-même sa propre loi, selon Cornélius Castoriadis.

Le théâtre est rituel par excellence. Il est aussi l’île des métamorphoses, souvenir d’un âge d’or ou reconnaissance d’une réalité autre, inclusive de toutes les réalités particulières tout en les transcendant.

Le théâtre s’estompe dans sa mise en scène pour laisser vivre l’écrit mais, il est bien le feu qui permet d’inscrire l’écrit, le mot, le sens dans la parole et la mémoire du vivant.

La sacralité du théâtre, portée d’abord par l’acteur, est confiée au spectateur comme révélateur de sa propre sacralité, de l’archaïque au sublime.

Face au monde prométhéen de la rentabilité et de la quantité, le théâtre demeure voix d’Orphée et voie de Psyché, porteur de la fonction imaginale et opérateur de changements créatifs au coeur même de la psyché.

Le théâtre, ce monde éminemment magique, s’adresse à la dimension mystérique de l’être, celle qui se saisit sans besoin d’explicitation ou de commentaire, celle qui traverse la personne et ses codes, émanation de la part indivisible de l’être, celle qui demeure.

Michel Langinieux, éveilleur et lanceur d’alertes, a fait le tour du monde avec un spectacle intitulé Le Fou de Rien, destiné à faire saisir au passant pressé de ce monde qu’il était tout à la fois, l’unique spectateur, l’unique créateur, l’unique réalisateur et l’unique acteur de son propre spectacle. Solipsisme désespéré ? Bien au contraire, félicité de l’Un. Ce spectacle qui n’en était pas un, heureusement décalé, voie d’Eveil en soi, qui non seulement ne pouvait laisser indifférent, mais rendait différent, avait pour fonction de créer, dans l’opaque et terne dualité, une brèche, un intervalle, pour laisser passer la lumière. « Bienheureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière» nous disait Michel Audiard qui, sans le savoir peut-être, invitait ainsi à la folie créatrice et libertaire.

Cette brèche, cet intervalle, cet entracte, cette pause inattendue et spontanée dans la fuite du monde vers l’accident de vitesse, Michel Langinieux n’aura eu de cesse que de l’agrandir, la répéter, l’indiquer, mettant en perspective nos contradictions, nos lâchetés, voire nos aberrations.

C’est bien la même attention au Soi et la même intention originelle qui se sont manifestées dans son combat mano a mano contre l’Etat-tueur, l’Etat-assassin, quand il dénonça le scandale de l’amiante. Imaginez ! Un homme seul, de théâtre, et un homme du Théâtre de l’Eveil sur les scènes grises et poussiéreuses de nos tribunaux, bousculant les règles et montrant du doigt les criminels assis dans leurs fauteuils ministériels. Combat inégal d’un David artiste contre un Goliath qui se serait fait lui-même Golem afin de ne pas penser. Arpenter les tribunaux endormis pour y chercher en vain la justice et n’y trouver pas même la loi !

Eveilleur et lanceur d’alertes. Les deux temps d’un même mouvement salutaire, destiné à nous extraire de la torpeur, nous extirper de nos médiocres rêveries pour choisir le Songe. Michel Langinieux revendique, pour tous ceux qui ont renoncé, le droit de rêver si cher à Gaston Bachelard. Il demande à l’homme ordinaire de croire en ses rêves extraordinaires. Et de les réaliser.

Michel Langinieux invoque, sur la scène du monde tel qu’il est, la liberté et la beauté de l’être en soi.

Christian de Caluwe aborde lui aussi le thème de l’identité entre le spectateur et le spectacle, sous d’autres rapports, celui des mythes, celui de l’imaginaire, celui des neurosciences. Il nous rappelle que « lorsqu’on va voir une pièce de théâtre, on va se « voir ».

Replongeant le lecteur dans les racines du théâtre, de l’Inde à la Catalogne, passant par la Grèce, la Chine, le Japon, parmi d’autres contrées, il identifie les composants dynamiques d’une « culture secrète » qui sous-tend le théâtre rituel et sacré, serpente à travers les cultures communes et officielles tout en les nourrissant.

En interrogeant « le théâtre et son double », il renouvelle la problématique, finalement faustienne, du doppelgänger. Sur la scène de théâtre, ce qui est caché peut sortir de l’ombre, le non encore conscient peut apparaître et se laisser traverser. Symboles, métaphores et autres procès thérapeutiques, c’est-à-dire qui réconcilient avec soi-même, l’autre et le monde, s’ordonnancent opérativement selon les principes de l’alchimie. Il n’est pas anodin de retrouver le personnage du fou, mis en scène si brillamment par Michel Langinieux dans les analyses et les explorations subtiles de Christian de Caluwe. La folie orientée « à plus haut sens » libère des multiples masques de la farce du monde, seul lieu de l’entendement, et permet l’émergence d’une connaissance ésotérique de soi-même.

C’est une chance de découvrir conjointement ces deux arpenteurs, l’un de l’acte à la pensée, l’autre de la pensée à l’acte, sur la double scène du livre et du monde. Si le théâtre est un regard, il veut embrasser toutes les directions et inclure les dimensions cachées. Avec l’un et l’autre, nous métamorphosons la triste farce de ce monde en Théâtre vivant de l’Eveil.

Fils de Rabelais

Fils de Rabelais de Valérie de Changy, collection Vents d’Histoire. Editions De Borée, 45, rue du Clos-Four, 63056 Clermont-Ferrand Cedex 2.

https://fr-fr.facebook.com/editionsDeBoree/

Alors que les inépuisables études rabelaisiennes sont légion, Valéry de Changy a fait le choix judicieux du roman pour mieux révéler les multiples facettes de ce François Rabelais auquel nous nous référons à de nombreux titres sans toujours bien saisir la portée de l’héritage profond qu’il nous a laissé.

Dans un XVIème siècle pénétré lentement mais sûrement par les idées de la Renaissance, Rabelais a déclenché de nombreuses hostilités à son égard dont celles d’une Sorbonne monolithique au service du dogme catholique. En 1543, La Sorbonne condamne Pantagruel et Gargantua. La protection des Du Bellay lui évite des ennuis majeurs. Le Quart Livre lui vaudra une nouvelle condamnation et cette fois, peut-être, des ennuis bien tangibles.

Il a recueilli un orphelin de treize ans, Justus, qu’il considère comme son fils, un fils qui baigne dans l’effervescence rabelaisienne et s’imprègne des idées libertaires de ce père adoptif. Nous pourrions dire de Rabelais qu’il incarne à son époque l’alliance entre tradition et avant-garde, la tradition étant cet incessant rappel à l’essentiel au sein des modernités successives. Cette posture est par nature intenable, suscitant adversités et incompréhensions dans tous les milieux. L’adversaire est ici le chevalier de Puis-Herbault, sorbonnard rigide qui se pense missionner pour protéger la foi. Il compte frapper Justus pour atteindre François l’humaniste et ses pairs.

Couv Rabelais

Le roman est porté par une belle langue qui restitue le rythme rabelaisien de la vie. Le lecteur se plonge avec délectation dans l’intrigue et se confronte avec les idées portées par Rabelais.

Au cœur des valeurs rabelaisiennes, se trouve la liberté, liberté d’être, de penser et d’agir, une liberté qui doit s’inventer et se réinventer au quotidien par un affranchissement à la fois des conditionnements de l’époque et de conditionnements plus personnels. Il est intéressant de noter que Justus étant passionné d’arts culinaires, la saveur tient une place essentielle dans le roman. Or, le goût et l’odorat sont les plus immédiats des sens après le toucher, se prolongeant par l’ouïe et la vue jusqu’à la pensée. Cette approche sensorielle donne à l’expérience une indispensable assise « ici et maintenant » permettant de partir en quête du « déjà et pas encore », quête si singulière chez Rabelais.

Nous retrouvons dans la relation entre François et Justus, le projet éducatif humaniste de Rabelais, soucieux d’embrasser les disciplines afin qu’elles se nourrissent les unes les autres. Nous parlerions aujourd’hui de transversalité. Le roman met également en lumière la place de la femme chez Rabelais. Il voudrait les libérer du fardeau sociétal qui les contraint dans la tenaille des mâles. Pour cela, il ne cherche pas à les idéaliser mais les voudrait chair et esprit quand les uns ne les prennent que chair et les autres pur esprit. Valérie de Changy nous offre deux belles figures de femmes rebelles, Blanche et Eulalie, qui refusent le carcan dans lequel les préjugés communs les maintiennent et choisissent la marginalité d’une communauté.

Le roman reprend les thèmes rabelaisiens intemporels : la lutte contre les institutions qui, toujours, enferment, la vivance ou la survivance des idées nouvelles, la relation avec la nature, la question des affranchissements, celui du fils face au père, celui de la femme devant l’homme, nécessaires pour co-créer dans une véritable relation, celle de l’amour par conséquent. Il s’agit toujours, conclut Valérie de Changy d’élever à la liberté. Sans oublier l’éclat de rire au cœur du tragique sans lequel Rabelais ne serait pas Rabelais.

Comme toujours avec Rabelais, il apparaît furieusement actuel. Il est salutaire de se retourner vers lui pour nous réveiller de l’engourdissement sombre qui envahit aujourd’hui notre monde. Il y a un recours à Rabelais comme il y a un recours à Spinoza ou un recours aux forêts. Ce livre, d’abord publié en Belgique, a déjà reçu le prix Rabelais et le prix Contrepoint. Mais le plus beau prix pour Valérie de Changy, en véritable fille de Rabelais, est sans doute celui du lecteur qui sort de ce roman plus vivant qu’il ne l’était avant d’en ouvrir la première page. Rabelais sera toujours un renouvellement de l’intensité.

A ne pas manquer. Et nous attendons la suite annoncée avec impatience…