Théâtres et Initiations

Théâtre et Initiations de Christian de Caluwe suivi de Le lieu d’où l’on regarde de Michel Langinieux.

Editions de La Tarente, Mas Irisia, Chemin des Ravau, 13400 Aubagne.

https://latarente.com/

Les deux textes qui sont rassemblés dans ce livre, tout à la fois exigeants et pertinents, renouent avec la fonction primitive du Théâtre, exaltée tant en Inde ancienne qu’en Grèce antique, mais présente en toutes les cultures traditionnelles, quand le Théâtre demeurait le tout premier des arts initiatiques, avec la grammaire. Il rappelle, à celui qui n’est pas encore l’un de ses cadavres ajournés que désigne Fernando Pessoa, la liberté immédiate de la conscience et le devoir de liberté de l’individu, celui qui refuse de se constituer esclave volontaire.

Le théâtre, en libérant les corps, désigne la liberté intrinsèque de l’esprit. L’usage, tant traditionnel qu’avant-gardiste, du masque, peut régler la problématique de la forme à donner aux visages tout en évoquant « l’homme sans tête » de Douglas Harding ou encore l’acéphalité explorée par Georges Bataille. Cependant, le masque suscite aussi l’imagination, le masque de l’acteur, fut-il visage, étant miroir du masque, souriant, neutre ou grimaçant, du monde. Entre les deux, la dimension de l’imaginaire offre l’opportunité de l’instant présent.

 

Couv Théâtre

 

Le théâtre décloisonne les arts. En stupéfiant, il rend « idiot », soit, selon une étymologie grecque ancienne, « éveillé ». Le théâtre, même dit « de boulevard », demeure éminemment subversif par nature. Il éveille. Il peut rassurer jusqu’au vertige et, par renversement, mettre en évidence nos mascarades. Il éclaire la profonde spiritualité (la vie de l’esprit) de la banalité. De la même manière que nous parlerons d’une esthétique du grotesque, nous évoquerons une transcendance du commun, geste, parole et sentiment…

Le théâtre met d’abord en scène la puissance poétique du vivant, celle qui fait et défait la réalité, ouvrant l’intervalle où l’esprit libre peut s’immerger et se déployer.

Au théâtre de l’illusion du monde, des voies se découvrent, accès au Grand Réel. Toutes conduisent sur les rives de l’imaginal, selon Henry Corbin, au bout du bout de l’imaginaire, selon Gilbert Durand, là où l’autonomie est possible afin de se donner à soi-même sa propre loi, selon Cornélius Castoriadis.

Le théâtre est rituel par excellence. Il est aussi l’île des métamorphoses, souvenir d’un âge d’or ou reconnaissance d’une réalité autre, inclusive de toutes les réalités particulières tout en les transcendant.

Le théâtre s’estompe dans sa mise en scène pour laisser vivre l’écrit mais, il est bien le feu qui permet d’inscrire l’écrit, le mot, le sens dans la parole et la mémoire du vivant.

La sacralité du théâtre, portée d’abord par l’acteur, est confiée au spectateur comme révélateur de sa propre sacralité, de l’archaïque au sublime.

Face au monde prométhéen de la rentabilité et de la quantité, le théâtre demeure voix d’Orphée et voie de Psyché, porteur de la fonction imaginale et opérateur de changements créatifs au coeur même de la psyché.

Le théâtre, ce monde éminemment magique, s’adresse à la dimension mystérique de l’être, celle qui se saisit sans besoin d’explicitation ou de commentaire, celle qui traverse la personne et ses codes, émanation de la part indivisible de l’être, celle qui demeure.

Michel Langinieux, éveilleur et lanceur d’alertes, a fait le tour du monde avec un spectacle intitulé Le Fou de Rien, destiné à faire saisir au passant pressé de ce monde qu’il était tout à la fois, l’unique spectateur, l’unique créateur, l’unique réalisateur et l’unique acteur de son propre spectacle. Solipsisme désespéré ? Bien au contraire, félicité de l’Un. Ce spectacle qui n’en était pas un, heureusement décalé, voie d’Eveil en soi, qui non seulement ne pouvait laisser indifférent, mais rendait différent, avait pour fonction de créer, dans l’opaque et terne dualité, une brèche, un intervalle, pour laisser passer la lumière. « Bienheureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière» nous disait Michel Audiard qui, sans le savoir peut-être, invitait ainsi à la folie créatrice et libertaire.

Cette brèche, cet intervalle, cet entracte, cette pause inattendue et spontanée dans la fuite du monde vers l’accident de vitesse, Michel Langinieux n’aura eu de cesse que de l’agrandir, la répéter, l’indiquer, mettant en perspective nos contradictions, nos lâchetés, voire nos aberrations.

C’est bien la même attention au Soi et la même intention originelle qui se sont manifestées dans son combat mano a mano contre l’Etat-tueur, l’Etat-assassin, quand il dénonça le scandale de l’amiante. Imaginez ! Un homme seul, de théâtre, et un homme du Théâtre de l’Eveil sur les scènes grises et poussiéreuses de nos tribunaux, bousculant les règles et montrant du doigt les criminels assis dans leurs fauteuils ministériels. Combat inégal d’un David artiste contre un Goliath qui se serait fait lui-même Golem afin de ne pas penser. Arpenter les tribunaux endormis pour y chercher en vain la justice et n’y trouver pas même la loi !

Eveilleur et lanceur d’alertes. Les deux temps d’un même mouvement salutaire, destiné à nous extraire de la torpeur, nous extirper de nos médiocres rêveries pour choisir le Songe. Michel Langinieux revendique, pour tous ceux qui ont renoncé, le droit de rêver si cher à Gaston Bachelard. Il demande à l’homme ordinaire de croire en ses rêves extraordinaires. Et de les réaliser.

Michel Langinieux invoque, sur la scène du monde tel qu’il est, la liberté et la beauté de l’être en soi.

Christian de Caluwe aborde lui aussi le thème de l’identité entre le spectateur et le spectacle, sous d’autres rapports, celui des mythes, celui de l’imaginaire, celui des neurosciences. Il nous rappelle que « lorsqu’on va voir une pièce de théâtre, on va se « voir ».

Replongeant le lecteur dans les racines du théâtre, de l’Inde à la Catalogne, passant par la Grèce, la Chine, le Japon, parmi d’autres contrées, il identifie les composants dynamiques d’une « culture secrète » qui sous-tend le théâtre rituel et sacré, serpente à travers les cultures communes et officielles tout en les nourrissant.

En interrogeant « le théâtre et son double », il renouvelle la problématique, finalement faustienne, du doppelgänger. Sur la scène de théâtre, ce qui est caché peut sortir de l’ombre, le non encore conscient peut apparaître et se laisser traverser. Symboles, métaphores et autres procès thérapeutiques, c’est-à-dire qui réconcilient avec soi-même, l’autre et le monde, s’ordonnancent opérativement selon les principes de l’alchimie. Il n’est pas anodin de retrouver le personnage du fou, mis en scène si brillamment par Michel Langinieux dans les analyses et les explorations subtiles de Christian de Caluwe. La folie orientée « à plus haut sens » libère des multiples masques de la farce du monde, seul lieu de l’entendement, et permet l’émergence d’une connaissance ésotérique de soi-même.

C’est une chance de découvrir conjointement ces deux arpenteurs, l’un de l’acte à la pensée, l’autre de la pensée à l’acte, sur la double scène du livre et du monde. Si le théâtre est un regard, il veut embrasser toutes les directions et inclure les dimensions cachées. Avec l’un et l’autre, nous métamorphosons la triste farce de ce monde en Théâtre vivant de l’Eveil.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s