Se souvenir du futur

Se souvenir du futur par Romuald Leterrier & Jocelin Morisson. Guy Trédaniel Editeur, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.editions-tredaniel.com/

Philippe Guillemant, qui préface le livre, nous a longuement parlé dans ses ouvrages des rétrocausalités quantiques. En son temps, le padre Vieira expliquait qu’il était plus facile de connaître le futur que le passé et les courants psychologiques dits de « troisième voie », comme l’approche stratégique de Paul Watzlawick, connaissent les causalités futur-présent. Ce qui est nouveau, nous dit Philippe Guillemant, c’est ce qu’avancent des physiciens contemporains comme Matthew Leifer, Huw Price, Yakir Aharonov, Holger Bech Nielsen, dans les pas d’Albert Einstein :

« Si cette nouvelle vision spatiale du temps, explique-t-il, n’atteint toutefois pas encore un véritable consensus en physique, au point de sensibiliser le grand public ou la politique, ce n’est pas tant faute d’arguments en sa faveur – lesquels abondent de toute parts – que parce qu’elle se heurte à l’inertie d’un système enfermé dans des dogmes qui perpétuent l’ancienne croyance, celle d’un temps qui présiderait à la création dans le présent de notre futur immédiat.

Si l’on sait au contraire, relativiser ces dogmes, alors la physique toute seule nous conduit devant l’évidence que notre futur ne nous attend pas pour se structurer en notre absence, et la seule question qui subsiste réellement est de savoir dans quelle mesure il pourrait ne rester que partiellement configuré, et donc encore susceptible de nous laisser une part de libre arbitre. »

Au passage, Philippe Guillemant donne une définition de l’esprit qu’il convient de relever : « une structure d’informations plus ou moins autonome et appartenant à l’invisible (dans un sens élargi au vide lui-même), qui jouerait un rôle aussi important dans la construction du réel à partir du futur que celui des tourbillons, tornades ou cyclones dans notre météorologie quotidienne. J’entends don ici un rôle essentiellement « dynamique » qui serait relatif à une mécanique atemporelle de l’espace-temps, qui pourrait être décrite par une physique du futur ayant appris à modéliser son évolution hors du temps… »

Couv Se souvenir du futur

Romuald Leterrier est chercheur en ethnobotanique, spécialiste du chamanisme amazonien. Jocelin Morrison est journaliste scientifique. Leur association débouche sur une proposition à la fois originale et passionnante qui bouleverse le rapport à la conscience.

Leur travail est essentiellement pragmatique. La compréhension des synchronicités, rétrocausalités, archétypes, mouvements de la conscience visent essentiellement à transformer l’individu et la société. Il ne s’agit pas cependant de développement personnel mais bien de « transpersonnel », évoquant le processus d’individuation de C.G. Jung. Bien entendu, nous croisons à maintes reprises les démarches des philosophies de l’éveil ou des métaphysiques non-duelles notamment dans la nécessité de s’extraire des conditionnements :

« Ainsi, nous disent les auteurs, la conscience du moi exerce une influence intentionnelle qui densifie les potentialités futures. Cette conscience doit simultanément se rendre disponible au fait que le futur puisse ouvrir des voies vers ces potentialités, grâce à la rétrocausalité, ce qui rend possible l’apparition de coïncidences signifiantes que l’on appellera « synchronicités ». Cette disponibilité de la conscience du moi implique un relâchement des liens entre le moi et la conscience automatique et instinctuelle liée au corps. La ligne temporelle de la conscience du moi est ainsi déviée de ses automatismes en se rapprochant de sa raison d’être, qui correspond à la conscience du Soi. Il y a alors ouverture d’une voie non causale par commutation de ligne temporelle vers une ligne « supérieure », et on peut dire que le Soi a fait sortir le moi de son conditionnement. Si ce détachement n’intervient pas, la conscience suit une ligne temporelle inférieure, conditionnée, qui sera celle de l’ego, proche d’une conscience « robotisée » qui croit à tort disposer d’un libre arbitre. »

L’un des objectifs, éminemment pratique, est la maîtrise du hasard par l’intention. « Le hasard est un intermédiaire entre la volonté de la conscience et la densité de la matière. Le hasard n’est pas un déchet, avertissent les auteurs, il est, en fait, le véritable gouvernail du réel. »

Au sein du continuum espace-temps, l’intention est moins un désir qu’une recherche de destination. Cela évoque le « vouloir » de certaines traditions. Pour les auteurs, « par le biais de sa cognition extratemporelle et via un détour hors espace-temps, la conscience rétrocausale peut informer et agir sur un système aléatoire dans le passé, créant ainsi des synchronicités et un ensemble d’informations qui seront cohérentes dans le futur et vérifiables ».

Romuald Leterrier et Jocelin Morrison prennent le temps d’expliciter avec clarté la conscience rétrocausale, c’est l’un des grands intérêts de l’ouvrage, avant de nous inviter à « naviguer avec notre conscience dans l’espace-temps flexible » et à créer volontairement des synchronicités.

Le paradigme n’est plus causal. Il s’agit d’un paradigme de sens qui déploie la liberté créatrice. Les auteurs font le lien avec des systèmes comme le yi-king et les guérisons qui font sens quand on prend en compte la rétrocausalité.

« La rétrocausalité, nous disent-ils, nous libère du temps linéaire, mais aussi d’une soumission au hasard aveugle. En ce sens, elle s’inscrit dans la lignée de grandes traditions libératrices. »

En appelant à la mise en œuvre de « collectifs de rétrocognition », les auteurs veulent contribuer à une conscience collective globale et à l’actualisation de futurs plus harmonieux et créateurs.

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Le jardin des vertus de Jacqueline Kelen

Le Jardin des Vertus de Jacqueline Kelen. Editions Salvator, 103 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris.

www.editions-salvator.com

Chaque ouvrage de Jacqueline Kelen conduit le lecteur plus loin et autrement sur le chemin de l’Esprit. Avec ce livre, elle nous rappelle la place fondamentale des quatre vertus cardinales dans l’édification spirituelle de l’être.

Couv Kelen Vertus

Jacqueline Kelen nous met d’abord en garde contre le rapport souvent illusoire que nous entretenons avec le développement personnel, la méditation ou le lâcher-prise qui ne font que nous aider à supporter la prison du « moi » et nous éloigne du véritable engagement spirituel. Elle en appelle à la morale, ou plutôt à la Morale.

« C’est une grande erreur, dit-elle de croire que la morale dépend d’une religion ou de penser qu’elle n’assure qu’une cohésion sociale. Les plus anciennes civilisations (Sumer, l’Egypte), la philosophie antique (qui en Occident éclot avec les présocratiques, au VIème siècle avant l’ère chrétienne), ainsi que les mythes fondateurs se réfèrent à un code moral qui permet au mortel de devenir humain, de s’amender, de s’élever, de devenir libre, voire de rejoindre le monde des dieux. La conduite qui en découle requiert une ascèse, la pratique des vertus, la lutte contre les faiblesses et les défauts, et une attention à tout ce qui n’est pas soi. »

Il s’agit bien d’une morale opérative, non d’un filet de valeurs et de comportements exigés ou attendus des autres. Jacqueline Kelen évoque bien une ascèse et cherche à restituer leur dimension initiatique aux vertus. Elle en appelle aux philosophes  grecs dont l’enseignement des vertus pénétra le christianisme, Epicure, Socrate, Platon, Epictète, Sénèque… « Mesure de toute chose » pour Protagoras, ou « plante céleste » pour Platon, l’être humain « est libre de s’élever ou de régresser » nous rappelle Jacqueline Kelen, nous laissant seuls responsables de nous-mêmes. A nous de tendre vers cette « seconde naissance » qui libère des conditionnements.

Jacqueline Kelen développe longuement la nature, la dynamique, le rayonnement de chacune des quatre vertus cardinales : la force, la prudence, la tempérance et la justice, ces « verdoyantes vertus ».

Elle illustre la force par de nombreuses références afin de nous faire saisir cet « état intérieur ».

« La fermeté d’âme, ajoute-t-elle permet le courage et la bravoure autant que la patience et la résistance. L’endurance dans les épreuves, la constance de la foi, les gestes héroïques, le face-à-face avec la mort, la victoire de l’amour, rien ne serait possible sans cette vertu première, fondatrice. »

La prudence, vertu qui nous manque ô combien dans un monde qui dérape d’instant en instant, est bien un chemin vers la sagesse.

« La vertu de prudence se manifeste avant tout par le discernement. En tout domaine, il est indispensable de savoir démêler le vrai du faux, de distinguer le bien et le mal, l’absolu et le contingent, le réel et l’illusoire, le temporel et l’éternel, l’essentiel et l’accessoire, le psychisme et le spirituel, la louange et la flatterie, les alliés et les faux amis, l’inspiration supérieure et les voix démoniaques, la lumière et les ténèbres… Au fond, le discernement, propose Jacqueline Kelen, c’est l’amour de la clarté. »

Contre l’hybris, toute régnante sur notre temps, Jacqueline Kelen invoque la tempérance.

« De fait, la vertu de tempérance s’attaque au bastion du moi arrogant, tout-puissant. Elle exige que l’on fasse taire son ego, ses prétentions et ses revendications, que l’on contrôle ses impulsions (colère, violence), que l’on jugule l’avidité inhérente au moi primaire, grossier. On constate que cette vertu n’est guère pratiquée de nos jours où tout citoyen est encouragé à consommer, faire du bruit, à « profiter » et « se faire plaisir ». Ce qu’on appelle maintenant addiction (et non plus intempérance) se répand : addiction aux jeux, à l’alcool et à la drogue, au sexe et à la pornographie, à Internet, au téléphone et aux écrans… On remarquera en passant que c’est toujours l’individu qui crée ses propres chaînes et alimente ce qui va le perdre. »

« La justice, dit Jacqueline Kelen, représente à la fois la somme et le sommet des trois vertus précédentes. Et elle les conditionne : comment exercer la force, la prudence et la tempérance sans se référer à la notion supérieure de justice, de vérité ? »

« C’est l’amour de la vérité, insiste-t-elle, – non celui de l’égalité – qui inspire le sens de la justice. Cette vertu est la verticalité même, elle n’a souci que d’élever l’être humain, de le rendre irréprochable. Elle n’induit pas la comparaison, elle vise la perfection. »

Chaque livre de Jacqueline Kelen est un rappel à l’Esprit. Peu de systèmes traditionnels ou initiatiques font encore aujourd’hui état des vertus cardinales, considérées à tort comme désuètes. En déployant l’opérativité des vertus, Jacqueline Kelen nous offre l’opportunité de les actualiser au quotidien et de les laisser tisser un jardin de beauté et de liberté.

Marie Murski

Ailleurs jusqu’à l’aube de Marie Murski. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Marie Murski connût une première vie d’auteur sous le nom de Marie-José Hamy. Elle publie un premier recueil de poèmes en 1977 sous le titre Pour changer de Clarté. Deux autres recueils suivirent qui permirent à Marie-José Hamy d’être reconnue comme une poétesse capable de voyager entre réel et surréel. Elle se dit déjà survivante, ce réel ne l’ayant pas épargné. Au début des années 90, elle publiera quatre nouvelles avant de tomber dans le cycle infernal des violences faites aux femmes. Totalement isolée par un conjoint pervers narcissique, elle disparaît du monde de l’écriture. Elle s’extraira in extremis de quatorze années de violence, grâce à des rencontres salutaires et à l’écriture qui lui donne une nouvelle vie. C’est sous son nom de jeune fille, Marie Murski qu’elle écrit désormais.

 

Couv Marie Murski

 

Ce recueil rassemble l’ensemble de son œuvre à ce jour, de son premier recueil de 1977 à ses derniers poèmes écrit l’an passé. Sa poésie puissante, blessée, n’en est pas moins cathartique. C’est un hymne, non à la survie mais bien à la vie.

 

Extrait de Si tu rencontres un précipice :

 

Le matin jupe claire

dans la rondeur des chances

un raccourci pour prendre l’heure

la relève des guetteurs.

 

M’aime-t-on dans les sous-bois

dans les rivières

au creux des bras perdus

dérivant vers le lieu du berceau

accroché à l’étoile morte ?

 

Obstacle

roulis des murs sans joie

le soir passe

un couteau sur la hanche.

 

Qui donc s’envole ainsi

Emporte le bleu et le blanc

Et désole mon désert ?

 

Extrait de La baigneuse :

 

Dans le décolleté des vagues

le bleu poussé au large.

 

Le dernier appel

sans doute.

 

A sauver toujours la même baigneuse

qui ne se lasse ?

 

Et encore Attentat :

 

Une menace est tombée sur tes yeux

une menace et soudain

tu laisses là tes outils de jardin

l’ombre à racines nues

l’écaille des lys à la nuit des rongeurs

l’idée dans le cercle, inconsolable.

Raymond Roussel et Richard Khaitzine

La langue des oiseaux (T. III) Raymond Roussel… La plus grande énigme littéraire du XXème siècle par Richard Khaitzine. Editions Dervy, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Richard Khaitzine nous a quittés prématurément après avoir remis ce manuscrit à l’éditeur en l’avertissant de son état de santé et de sa volonté de compléter quelques points de l’ouvrage, s’il en avait le temps.

Ce dernier travail n’est pas seulement important parce qu’il est le dernier que nous laisse Richard, il l’est, essentiellement, parce qu’en mettant à nu la méthode d’écriture de Raymond Roussel, il éclaire aussi ses propres méthodes de travail et d’exploration de la langue. Si Roussel éleva la culture du secret au niveau du grand art, nous dit Richard Khaitzine, lui-même s’affirme une fois de plus comme un maître de la langue des oiseaux, langue sans laquelle l’alchimie demeure inaccessible et la poésie hermétiste stérile.

 

Couv Roussel

 

La belle rencontre avec Raymond Roussel est forte. Renversante très exactement puisque Richard, par la lecture audacieuse qu’il fait de l’œuvre de Raymond Roussel que d’aucuns considèrent comme un « raté » littéraire, lecture guidée par Roussel lui-même qu’il aura ainsi « entendu », nous amène à revisiter l’œuvre sous l’angle de l’alchimie.

Ce livre, de près de cinq cents pages, n’est pas seulement consacré à Raymond Roussel. Il fourmille d’informations, d’anecdotes, de comptes rendus sur les milieux littéraires, artistiques ou initiatiques de l’époque, des époques, traversées par Roussel. Nous voyons vivre sous sa plume les cercles ou les lieux dont l’influence fut certaine pour quelques-uns, fugace pour d’autres. D’André Breton à Eugène Canseliet, de Dominique Aury à Robert Amadou, nous croisons tous ces personnages qui nous ont intéressés, troublés, enseignés au cours du siècle dernier. Le spectre des microcosmes explorés par Richard Khaitzine va ainsi des protagonistes de l’affaire Fulcanelli à ceux d’Histoire d’O en passant par les amis d’Arsène Lupin ou nos amis ‘pataphysiciens et il n’y a là rien d’incongru, démontre-t-il.

Les écrits de Raymond Roussel font souvent référence de manière voilée aux ouvrages de Fulcanelli, qu’il n’était pas censé connaître, ou aux contenus alchimiques de ces ouvrages. Il semble orienter à plusieurs reprises ses lecteurs suffisamment sagaces vers ces travaux. Toute l’œuvre de Raymond Roussel, sa vie elle-même, jusqu’à « mourir à Palerme », semble un chaînage multiple de métaphores et de mythes, de jeux de mots et d’images révélatrices destiné à éveiller.

Le procédé de Raymond Roussel, comme le procédé de Richard Khaitzine, ne relèvent pas d’une logique aristotélicienne. Il serait vain d’en discuter avec quiconque est incapable de s’extraire de chronos et des causes-effets linéaires. Nous pénétrons dans le monde du songe qui fait se fondre « sacré et « secret », où l’agencement des mots et des images conduit à l’Imaginal.

Il nous reste à remercier Richard d’avoir déposé ce trésor sous notre regard, la langue. Nous croyons vivre dans le monde alors que nous vivons dans la langue. En renouvelant totalement notre rapport à la langue c’est notre rapport au monde qui se rétablit en sa liberté première.