La nature de la conscience

La nature de la conscience de Rupert Spira. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 75005 Paris.

http://originel-accarias.com/

Le travail de Rupert Spira, dans les pas de Jean Klein, de Nisargadatta ou de Francis Lucille, intéressera tout individu pratiquant le rappel de soi ou plus généralement investissant les approches non-duelles.

D’emblée Rupert Spira pose la question de la conscience qui constitue l’axe de tout travail véritable, question qui est aussi la réponse.

« Ce livre, précise-t-il, suggère que la conscience est la réalité fondamentale et sous-jacente à la dualité apparente mental-matière et qu’oublier, ignorer ou méconnaître cette réalité constitue la cause profonde de tout le malheur existentiel qui envahit et oriente la vie de grand nombre de gens et les conflits plus larges qui existent entre les communautés et les nations. A l’inverse, il est proposé que la reconnaissance de la réalité fondamentale de la conscience soit une condition préalable, nécessaire et suffisante pour tout individu en quête de bonheur durable et, en même temps, le fondement de toute paix mondiale. »

Le premier pas consiste à accepter l’expérience comme matière du travail, écartant de fait la croyance. Rupert Spira parle de voie de la vérité ou de voie de l’opinion. Dans le paradigme qu’il propose, celui de « la conscience seule », l’opposition dualiste entre expérience extérieure et expérience intérieure n’a plus sens. Toute expérience est mentale. Par « mental », Rupert Spira entend les pensées, images, sentiments, sensations mais aussi toute perception sensorielle des objets présentés comme extérieurs. Il note que « la nature du mental lui- même ne se montre jamais dans une conscience objective (…). La reconnaissance par le mental de sa nature essentielle relève d’un autre genre de connaissance, une connaissance qui fait l’objet de la quête ultime de toutes les grandes traditions religieuses, spirituelles et philosophiques et qui gît au cœur de toute personne aspirant à la paix, à l’épanouissement et à l’amour. »

Laisser émerger la conscience totale, soit sans objet, masquée par « la conscience de » est le sujet de ce livre. Rupert Spira invite tout d’abord à distinguer entre la conscience et les objets. Pour cela, il analyse les processus qui conduisent par identifications et agglomération artificielle à la constitution d’un « ego ». Pour se sortir de cet « enchevêtrement », Rupert Spira évoque une voie directe, intime, simple, évidente. « La connaissance de notre propre être – l’expérience qui luit dans le mental en tant que la connaissance « Je suis » – est la même chez tout le monde. Nul n’y a un accès privilégié et, pour cette raison, c’est la seule connaissance qui ne suscite pas de dissension. Elle est absolument vraie, en tous états, en toutes circonstances et toutes conditions. Si nous nous trouvons en désaccord sur la nature de notre être essentiel, c’est que nous nous prenons pour un objet. Un différend ne peut intervenir qu’au sujet d’une chose qui possède des qualités objectives. »

Rupert Spira développe l’investigation et le rappel de soi en s’appuyant remarquablement sur une expérience d’un acteur jouant le rôle du Roi Lear, pour illustrer le basculement dans le silence et le Réel. Il pose tout au long de l’ouvrage différents regards visant à dissoudre les oppositions futiles au sein de la dualité et à suspendre toute comparaison.

« Lorsque la conscience retire son attention de l’expérience objective, son connaître commence à refluer en elle-même et ce faisant, elle est progressivement libérée des limitations qu’elle a contractées au moment de prendre la forme du mental fini. Lorsque la conscience cesse de s’élever sous la forme du mental ou de l’attention, elle se dévoile, pour ainsi dire, et connaît ou reconnaît simplement son propre être et rien que lui. La conscience survient sous la forme du mental pour connaître le corps et le monde, mais pour se connaître, il lui suffit de demeurer en et en tant qu’elle-même. Il lui suffit d’être elle-même et rien qu’elle-même. »

Rupert Spira balaie les idées communes et fausses sur la méditation, sur les prétendus états de conscience, les vaines recherches du bonheur quand il s’agit simplement de laisser la place vide pour la conscience.

Cet « essai sur l’unité de l’esprit et de la matière » est sans aucun doute l’un des meilleurs ouvrages publiés ces dernières années sur le sujet, à la fois par sa rigueur et son ouverture.

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Les murmures qui font l’évidence de Jacques Basse

Ces murmures qui font l’évidence de Jacques Basse. Edition de l’auteur.

Jacques Basse, poète et dessinateur de grand talent, être de liberté et d’éthique, habitant les hauteurs de l’esprit, poursuit sa galerie de portraits d’auteurs et poètes. Son œuvre restera comme un témoignage inestimable de la vie poétique et littéraire de la période que nous traversons et qu’il contemple dans sa profondeur, avec délice et humour.

 

 

Ce livre s’inscrit dans la continuité des six volumes des Visages de Poésie, cette belle anthologie des poètes et penseurs contemporains. Nous retrouvons ainsi les portraits au crayon, célèbres désormais, de Jacques Basse, soutenus par des sonnets présentant quelques facettes du personnage.

Dans une préface très intéressante, Jean-Paul Gavard-Perret précise la force de ces portraits :

« Chaque écrivain est plus dans qu’à l’image. S’intéressant au visage comme miroir de l’identité caché, l’artiste en donne la « visagéité ». Partant pourtant de photographies en tant que base le créateur fait éclater les masques. A l’écrivain toujours peu ou prou en quête d’identité il arrache la fixité du visage pour en souligner et faire émerger l’opacité révélée d’un règne énigmatique. Les traits de Jacques Basse accentuent le dedans d’une existence prisonnière. Chaque portrait s’appuie sur le jeu des dégradés de gris où balbutient des ombres d’un « qui je suis » qui viendrait enfin tordre le cou au « si je suis ».

Jacques Basse (…) prouve comment le visage à la fois « s’envisage » et de « dévisage ». Il prouve aussi que l’art apporte un supplément de réalité. (…)

Jacques Basse franchit un seuil en nous faisant passer de l’endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. Il y a là cristallisation, scintillation étrange. C’est pourquoi il faut savoir contempler de telles œuvres comme un appel à une traversée afin de dégager non seulement un profil particulier aux visages mais au temps et plus particulièrement à celui que Proust nomma « un peu de temps à l’état pur ». »

Connues ou moins connues, les personnalités qui habitent ce livre, invités par Jacques Basse, apparaissent sous son crayon et sa plume, avec une force inhabituelle, concentrée sur l’essentiel.

Margaux Lefebvre

Les Oiseaux lacunaires de Margaux Lefebvre. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Chanteuse, comédienne, poétesse, Margaux Lefebvre coache également de nombreux artistes et enseigne la prise de parole en public. Après avoir longuement exploré le rapport entre le corps et la voix, en recherchant accords et harmonies qui libèrent, c’est naturellement qu’elle est arrivée à la trace écrite avec ce premier recueil poétique dans lequel nous retrouvons la recherche d’un alignement créatif entre l’esprit et le corps (ici la main).

Ici, point de rhétorique mais la tension libre vers le don d’une émotion affranchie des conditionnements afin de laisser aller et venir l’énergie émotionnelle sans l’altérer. L’absence devenue intense présence. L’obscurité réalisée comme lumière. La solitude révélatrice de la plénitude…

Les trois actes de la pièce poétique offerte par Margaux Lefebvre, qui invite le lecteur à voir l’intime comme il regarde la scène de théâtre avant de se rendre compte qu’il est lui-même sur la scène, sont intitulés La lézarde – Chaînon manquant – Les crachats par pitié. Les oiseaux lacunaires seraient-ils de mauvais augures ? Tout autrement, la poésie de Margaux Lefebvre est pleine d’amour, un amour qui hésite à se réaliser au milieu d’un tas de ruines et de cendres, que les ruines soient personnelles ou sociétales.

Je me réveille

Avec le vent sur l’oreiller

Courants d’air

Qui sonnent le glas de la présence

 

N’as-tu été qu’une ombre

Une pensée de crépuscule dans la lézarde

Des attentes

 

Mon coeur trop cuit

N’a jamais su aimer

 

Je bute

Sur l’ivresse tarie des affinités feintes

L’amour en deuxième place

Derrière l’absence

 

Sur les graviers

Les mouettes s’effondrent avec fracas

Couv oiseaux lacunaires

La poésie de Margaux Lefebvre est évocation subtile, ce qui lui permet de franchir légèrement les murs sombres des crispations et des spasmes égotiques. La liberté est toujours en danger dans ses poèmes, lucidité, l’ennemi clairement désigné. Parfois cri pour ne pas devenir fantôme, s’assurer du vivant, le mot cherche la lumière à travers les fissures du temps linéaire. C’est un appel obsédant.

Pied sûr et rein creusé

Nos sirops s’enchevêtrent

Dans la fureur de notre intimité

 

Nos désirs s’entrechoquent

Labyrinthiques

Multicolores

Sur nos trois corps superposés

 

Ils disent notre amour anomique

Et viennent avec leur sabre

Découper nos étreintes

 

Fuyez plaisirs, fuyez tendresses

La rumeur vous voit criminels

Et la rumeur vous caresse

 

La poésie comme antidote à la perte et à l’horreur, la poésie comme révélation de l’être.