Claire Boitel

Objets de la Demoiselle de Claire Boitel. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Claire Boitel interroge notre rapport à la réalité à travers les objets du quotidien, nos activités, ou nos concepts, eux-mêmes objets.

Elle commence par L’éponge :

« Si on arrive en force, on rebondit dessous. Pour être en relation avec l’éponge, il faut l’imbiber. Elle absorbe tout, elle filtre, alambic marin. »

 

Le parapluie :

« Incarnation du risque : autant que les mitaines, il relève de la maîtrise de la sensualité. »

 

La glace :

« Translucide comme la prunelle d’une fée, opaque comme le désir de la sorcière, elle dresse des monolithes d’exaltation solitaire, elle incite à un spectacle masturbé. Elle empêche la communion sauf dans la mort. »

Ce ne sont pas que jeux de mots plaisants, il s’agit d’une observation forte qui propose une véritable philosophie et un art de vivre.

 

Sexe :

«  De l’intérieur, les os habillent la chair. Le sexe est un secret, au même titre qu’une étoile inconnue. »

 

Elle consacre d’ailleurs un chapitre à L’oeuf dont elle nous dit, très justement, qu’il « peut être considéré comme une matière céleste. ».

 

 

Après les objets de la Demoiselle, nous avons accès aux « Techniques de la Demoiselle », aux « lieux sacrés de la Demoiselle », au « Style de la Demoiselle », au « miroir (magique) de la Demoiselle » et à quelques autres cadeaux intimes, jusqu’à la mort et l’éternité.

La Demoiselle « fouille la lumière » et met au jour des secrets, des réalités, des enseignements, aussi brefs que salutaires :

« L’absence, la perte : même principe, faire sentir puissamment l’être ou la chose pas ou plus là. Avec un surcroît de romantisme pour le « plus jamais ». Le définitif, l’irrémédiable qu’on sacre. »

 

La Demoiselle nous fascine, il ne faut pas se laisser prendre. Elle a plus à donner que de l’apparence séduisante, il s’agit d’une quête intransigeante même si elle n’est pas sans plaisir.

D’ailleurs, elle avertit le lecteur :

« Ces finesses qu’on découvre à la troisième lecture sont d’invisibles caresses. »

Nisargadatta

L’amour de soi. Le rêve originel de Shri Nisargadatta Maharaj. Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

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Shri Nisargadatta Maharaj est un grand sage de Bombay qui manifesta parfaitement la non-dualité au quotidien. Son enseignement, très direct, souvent percutant, vise à réaliser immédiatement la non-séparation. Outre les bhajan quotidiens, Nisargadatta donnait un discours deux fois par semaines. De 1977 à 1981, un disciple de  Nisargadatta, Shri Dinkar Kshirsagar a noté scrupuleusement les paroles de Maharaj. La diffusion de ces notes cumulées fut approuvée par Nisargadatta. D’abord publié en marathi, ce recueil réorganisé, fut traduit en anglais puis, de l’anglais, en français.

Nisargadatta ne traite que de l’essentiel mais à chaque fois sous un angle différent afin de créer un accès direct au Réel. Il ne laisse jamais son auditoire se laisser emporter par les périphéries, ce qui rend précieux et efficace chacune de ses paroles.

« En essence, vous n’êtes pas différent de Brahman ; mais vous imaginez que vous êtes le corps. A cause de cette identification erronée, vous croyez au péché et au mérite. De plus, vous croyez que vous êtes une victime des circonstances. Le point fondamental est l’identification avec le corps, et le fait d’être un homme ou une femme. C’est une erreur même de considérer que vous êtes un être humain. En réalité, vous êtes seulement la conscience pure, qui écoute à présent. »

Le questionnement subtil que propose Nisargadatta ne vise pas à trouver des réponses qui seront encore des agencements de concepts mais à laisser libre la place pour le Soi.

« Comment étiez-vous quand il n’y avait pas d’expérience d’avoir un corps ? En l’absence d’ignorance, il ne peut y avoir de la connaissance. A cause de l’ignorance de l’enfant à la racine, il y a une accumulation de plus en plus d’informations. La connaissance ainsi que l’ignorance ne sont que des illusions primaires, donc fausses. L’ignorance est à la racine de tout. Sans votre corps, vous ne savez pas que vous êtes. Notre conscience même est appelée l’esprit, l’intellect, la conscience individuelle, et l’ego. Quand l’information de notre existence est connue comme insignifiante, il n’y a aucune possibilité pour des modifications mentales quelconques. Qui vient en premier, l’esprit ou moi ? Si je n’existe pas, qu’est-ce qui pourrait exister ? Comment appelle-t-on cet état ? »

Nisargadatta réaffirme inlassablement ce qui est, écartant croyances et identifications.

« Tant qu’il y a prana dans le corps, Atman est le témoin de tout événement. Pour Lui, il n’y a ni aller ni venir. Vous êtes Atman, mais vous ne l’avez pas encore réalisé. Vous devez vivre en tant qu’Atman et pratiquer l’ascèse. Atman est le même en tous. Ceci est un fait qui doit être compris.

On doit avoir la conviction d’être la conscience elle-même. Alors on sait que tous les noms sont les siens. Être sûr de ne pas être le corps signifie être un vrai dévot. Même conquérir le monde ne procurera pas une pleine satisfaction. Ceci est possible seulement après la réalisation du Soi, qui signifie être le Soi. »

« La disparition du corps, qui fait si peur aux autres, sera si agréable pour vous. Soyez prêt pour ce plaisir. » dit-il encore.

« Tout ce que vous entendez et acceptez comme étant vrai vous affecte, selon votre croyance. La meilleure chose à faire, c’est de tout rejeter comme étant faux. Un jnani est un nirguna, même s’il est dans un corps, qui fait partie de saguna. Nirguna est le non-manifesté, et saguna est le manifesté. C’est le connaisseur de tout. Le monde entier est contenu dans un atome de conscience. Notre souffrance commence avec notre imagination de vivre dans le monde. Mais c’est comme un état de rêve ; s’en réveiller donne la libération. »

Chaque discours oriente vers l’évidence de la non-dualité.

« Continuez vos activités normales comme vous voulez, mais ne vivez pas comme le corps. Vous devez vivre comme Atman. »

Les titres donnés aux chapitres, souvent brefs, correspondants à chaque discours, donnent le ton de ces cinq cents pages : « La libération, c’est être libre de concepts » ; « Pas de temps, pas de monde » ; « Le toucher de « je suis » est dans le moment présent » ; « Changez votre compréhension, pas vos actions » ; Vous êtes Paramatman, ni attaché, ni libre » ; « La mort est terrible mais personne n’en a fait l’expérience » ; « Le mot « immaculé » ne signifie pas « blanc » » ; « Mendier à moitié nu ne signifie pas le détachement » ; « Réaliser le Soi, c’est être complet » ; etc.

Nisargadatta ne laisse pas de place pour l’obtention, seulement pour la célébration de ce qui est.

Il ne cherche ni à gagner du temps, ni à en perdre, il dissout l’identification au temps comme l’identification au corps. Il sait que la libération est juste à un mot de nous-même et, à chaque lecteur, il offre ce mot.

Jusqu’à la cendre par Claude Luezior. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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C’est une poésie violente pour un monde violent. C’est une poésie lumineuse pour un monde lumineux. Les opposés, qui ne viennent pas nécessairement en coïncidence, et les paradoxes de la vie, qui à la fois se multiplie et s’auto-détruit, sont comme le sang des poèmes de Claude Luezior.

Aucune facilité, aucune dérobade, aucun contournement, le choc du vivant qui ne cesse, de réplique en réplique, de s’étendre. Une dualité corrosive mais aussi créatrice. Art de mort et art de vie. Mais toujours la beauté, parfois ensanglantée.

 

Sans fin

 

interstices

rugueux

des catacombes

 

ici s’étreignent

les ossuaires

d’atroces attentes

 

et s’érigent

en monolithes

les prières

de craie

 

ici-même

le refuge

avant l’arène

finale

avant l’ultime

solution

 

des couloirs

à perte de vie

et dans les niches

alcôves

et dédales

 

une danse

pour tibias disloqués


 

 

Il y a un ordo ab chaos chez Claude Luezior, sauf que ce n’est pas l’ordre qui émerge, plutôt la liberté, l’amour ou encore une horreur sacrée, qui se nourrissent du chaos pour s’élever vers la lumière, un instant, juste un instant, parfois davantage, à peine.

 

Chairs vives

 

goutte à goutte

leur sang

ne cesse

de ruisseler

jusqu’à nous

 

encre indélébile

encre

toujours

vive

 

encre à jamais

rouge

malgré les fours

crématoires

 

chairs

décharnées

regards

 

à travers

les pages d’Histoire

ces visages

me dévisagent

 

concentré

inhumain

tellement humaines

de désespoir

 

 

Dans ce monde en cendre, quelques joyaux scintillent avec élégance pour restaurer l’être, malgré tout.

 

Intime

 

une épaule

peuplée de tendresse

pour trébucher

parfois

 

une épaule sans limite

estuaire

qui répare

quilles et mâts

à la dérive

 

une épaule

gestation

quand se recroquevillent

mes angoisses fœtales

 

une épaule

métamorphose

de mes argiles

 

une épaule

où frémit

sa pudeur

 

une épaule qui respire

au gré d’un sein

tout juste issu

du paradis

 

son épaule

fertile

nourrissant

mes carences

 

Site de l’auteur :

https://claudeluezior.weebly.com/

Georges Henein dans Les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n°48. Les HSE Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Le dossier de ce numéro de la revue dirigée par Christophe Dauphin est consacré à Georges Henein (1914 – 1973). Les HSE fêtent aussi les dix ans, dix ans déjà, de la disparition de Sarane Alexandrian (1927 – 2009), le second grand penseur du surréalisme avec André Breton. Christophe Dauphin a puisé dans les archives de Sarane Alexandrian pour nous proposer en guise d’éditorial un inédit, La poésie en jeu dont vous trouverez ici cet extrait significatif de l’alliance répétée entre  métaphysique et réel par la poésie :

« L’instinct poétique peut ainsi se postuler et se définir comme un produit archétypique de la conscience, universel parce qu’associé à un devenir indéterminé, et phénoménal parce qu’étant de dénouement apodictique d’un recensement inconscient du réel, correspondant à l’interdépendance de l’être et de la réalité extérieure. La poésie s’exerce dans la vie quotidienne. Elle est par excellence l’aliment de la pensée, aussi doit-elle prendre pour thèmes les événements sensibles susceptibles d’émanciper l’homme, de le situer in fieri dans le concret. Ainsi, la poésie est matérialiste ou elle n’est pas. »

Il oppose ainsi la poésie au roman, seul capable de révéler par exemple l’essence de l’acte sexuel, « de créer des mythes érotiques avec le maximum de suggestion ».

Le dossier « Georges Henein » rassemble des contributions de Guy Chambelland, Yves Bonnefoy, Sarane Alexandrian, Henri Michaux, Joyce Mansour et quelques poèmes de Georges Henein. Georges Henein, que Sarane Alexandrian désigne comme « un homme de qualité » fut l’une des figures les plus intéressantes des avant-gardes. Son œuvre, c’est-à-dire sa vie, s’inscrit dans un double exil, intérieur et extérieur, et une volonté farouche de renversement en puisant dans « un imaginaire absolu » tout en maintenant une activité politique très anti-conformisme.

A la question « Quelles sont les choses que vous souhaitez le plus ? », il répond :

« Arriver à ce point d’extrême pureté où la littérature se substitue à la vie. Car c’est alors et alors seulement, qu’il vaudrait la peine de parler et que les mots auraient un pouvoir et l’être une unité. »

 

Extrait du poème « Le signe le plus obscur »

 

« écoutez-moi

la terre est un organe malade

 

un cri depuis toujours

debout

dans une maison de cendre

 

le moment de fuir sur place

et d’achever les absents

 

– il faut scier la vitre

pour rejoindre les loups

 

entre l’esclandre et la vie partagée

et le cristal rebelle

lavé d’une seule larme

 

parmi les débris que l’on pousse devant soi

pour se faire précéder de son passé

 

parmi les êtres fidèles

qui sont la reproduction fidèle

des êtres oubliés… »

 

Egalement au sommaire du numéro 48 : Les Porteurs de Feu : César Moro par André Coyné, Jorge Najar, Roland Busselen par Christophe Dauphin, poèmes de César Moro et Roland Busselen – Ainsi furent les Wah 1 : Poèmes de Marie-Claire Blancquart, Xavier Frandon, Cyrille Guilbert, Jean-Pierre Eloire – Ainsi furent les Wah 2 : « Les poètes surréalistes et l’Amour », par Hervé Delabarre, Poèmes de Paul Eluard, André Breton, Philippe Soupault, Benjamin Péret, Louis Aragon, Pierre de Massot, Joyce Mansour, Ghérasim Luca – Le peintre de coeur : « Madeleine Novarina, la Fée précieuse », par Christophe Dauphin. Poèmes de Madeleine Novarina – Une voix, une Oeuvre : Jasna SAMIC ou les migrations d’Avesta, par Thomas Demoulin. Poèmes de Jasna Samic – Les inédits des HSE : Dans l’embellie du jour, avec des textes de Janine Modlinger – etc.

Un poème de Madeleine Novarina :

 

« Ma couleur intérieure »

 

« Je suis rouge

Les daltoniens me confondent avec la verdure

Plante sans racine marchante

Troène taillé en donzelle

Mur de luzerne découpé en femme

Dressée contre tout et l’ensemble

Je m’oppose verte mas au fond rouge

Très rouge je le répète incroyablement rouge. »