Aletheia de Denis Petit-Benopoulos

Aletheia par Denis Petit-Benopulos. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Ce recueil de textes, presque des contes poétiques où se mêlent vie quotidienne, complexité dramatique de la Grèce des Colonels et actions des dieux de l’Olympe, conduit le lecteur dans les chaleurs, les saveurs et les expressions colorées de la terre grecque. Il y a parfois du Nikos Kazantzakis dans la manière dont Denis Petit-Benopoulos nous introduit dans l’âme grecque, pas celle des universitaires allemands qui, à partir du XVIIIème siècle, édifièrent une Grèce idéalisée qui n’existait pas, mais celle du peuple grec, dans ses nuances et ses profondeurs parfois étranges.

 

Les villageoises avaient laissé les charrettes à bras dans les villages

On y laissait pourrir l’avoine

On ne reverrait plus

Les chevaux réquisitionnés par l’armée de libération

Elles descendaient avec les aînés

Laissant les filles à la maison s’occuper des plus petits

Un panier sous chaque bras, elles passaient par des chemins de traverse

Pour atteindre les abords de la ville, s’engouffrer dans les ruelles

 

Grand-père qui avait été notaire

Avait rendu service à l’une d’elles

Une question d’héritage

Un galeux de fils qui avait fait juste assez d’études

Pour leur faire signer en douce des papiers, des codicilles

A la mort du père, il voulut déposséder la mère, la chasser

Grand-père l’en empêcha

Et pour le remercier, elle fournissait les légumes, les œufs et le lait

 

Et sa fille aînée servait de nourrice aux jumeaux

 

 

 

Dire la vie quotidienne, la vie réelle, est sans doute ce qu’il y a de plus difficile en littérature. Comment confier au lecteur un regard ? C’est ce que réussit l’auteur. Il sait montrer la vie qui s’organise autour de la mort, toujours omniprésente, la mort banale, ou celle que l’histoire amène dans notre quotidien insensiblement. Un avertissement.

 

Tu vois, le temps s’est arrêté, on boit toujours le café turc accompagné d’un verre d’eau servi sur un miroir.

 

L’eau est si fraîche, le verre embué, qu’on peut y dessiner des lettres.

 

L’après-midi de ce jour-là, la foule presse le pas sur la place jusque sur les marches de l’église, elle se répand comme une nappe pour un bon repas de famille.

 

Du balcon de l’hôtel de ville, un petit homme chauve va pour harranguer la foule, mais il hésite, se retourne, s’avance, se retourne encore, il agite le smains comme s’il avait trop de bagues à ses doigts ou bien les fils d’une marionnette invisible ou bien encore un jeu d’allumettes qui se seraient toutes embrasées en même temps. […]

L’homme se met enfin à parler dans le microphone ; des quatre coins de la place, sa voix rauque, convulsive, se répand comme une traînée de poudre ; l’enfant chavire, on la retient et la voix s’engouffre au-delà, dans les rues jusqu’à l’autre place que barre la moustache du vieux de Morée.

On lui dit, sa tante qui porte des lunettes rondes et roule en Coccinelle rouge, on lui dit, son père qui lui tient la main, on lui dit, son oncle qui achète des cigarettes, on lui dit, son grand-père qui joue au tavli en brandissant sa canne à pommeau d’ivoire, on lui dit, la foule qui reflue à présent, on lui dit, sa mère qui lui sourit sans la voir, on lui dit, sa grand-mère qui ne sourit qu’à la lumière, on lui dit, son frère qui va naître, on lui dit, cet homme, tu vois cet homme, c’est un colonel. 

 

Cette Aletheia, cette vérité, est celle des mythes dans lesquels nous avons la vie, le mouvement et l’être. Les mots frappent par leur justesse, appelant immédiatement l’expérience qui, pourtant, devrait nous rester étrangère. Le langage ne peut dire le réel mais il peut en donner l’intuition, le pressentiment. C’est toujours du voyage d’Ulysse dont nous parle Denis Petit-Benopoulos, le voyage de retour à nous-même, une fois tombés les masques de l’apparaître. Ici, la poésie retrouve sa fonction initiatique.

 

Aux heures les plus chaudes, j’écorchais mes pieds nus à la terre rouge, je comptais les fourmis, je ramassais les brins d’écume, j’avançais vers l’horizon sans me retourner, devant moi marchaient en file indienne Ulysse, Achille, Ajax et Patrocle, le chemin s’enfonçait dans la nuit, je ne voyais ni la mer ni la terre, seulement les tombes ouvertes au-dessus desquelles balbutiaient, têtes recouvertes, de jeunes veuves, je n’entendais que le bruit de l’ombre quand elle plie sous la vague, le murmure des olives quand dans les filets elles se mêlent aux étoiles, je fermais les yeux, biches bondissantes, brebis égarées, taureaux fumants jaillissaient devant moi, la terre tremblait sous la lune, les paysans que j’avais pris d’abord pour des dieux, les soldats que j’avais pris pour des héros, les vieilles femmes descendues des maisons en ruine, chargées d’ailes et de résine, poudrées de chaux vive, tous faisaient dans l’eau de petites entailles avant de disparaître,

 

Tout comme en leur temps les époux, les pères, les amants, les fils et les filles des tombes d’en haut.

 

A lire absolument.

 

 

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