Cyrille Guilbert : Le lieu dénudé

Le lieu dénudé par Cyrille Guilbert. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Cyrille Guilbert, auteur de romans et recueils de poésie, touche avec ce recueil à la métaphysique et au réel total.

 

c’est le moment de la présence qui séduit

le moment de la lumière

mystère et clarté par quoi je suis touché

ma main traverse cela

 

je sais qu’on ne vit jamais qu’en elle, la lumière

on marche et se courbe au sein de son désir ébloui

en la voyant j’oublie le volume de mon corps

dont est tracé d’avance le trajet d’épuisement

 

 

 

 

Traque de la lucidité, de la présence au réel, traversée des voiles ou des sacs de toile grossière qui masquent le vivant, arrachement des masques gluants des mensonges communs, Cyrille Guilbert tend jusqu’à ce rompre vers l’axialité lumineuse de l’être.

 

il paraît long le chemin vers plus de nudité

il paraît ardu vers le gain de lumière

la bouche ouverte sur un cri blanc

voici la faille où s’épuise ma parole

 

Cyrille Guilbert défait patiemment les mailles de la trame du monde pour se glisser dans l’intervalle et se plonger dans l’océan lumineux. Les mots défont le tissage mais en même temps le reconstitue, autrement. C’est une quête de la parole, une réappropriation du langage qu’il faut extraire des banalités et des menteries.

 

la parole que je veux maintenir en son âpreté

dès qu’elle me quitte ce durcit et se fige

mes mots forment des pierres lapidant la toile du jour

 

C’est un voyage initiatique sans concession qui est voué à l’échec jusqu’à l’ultime retournement.

 

avec des mots accrochés à ce destin de parole erratique

matière informe de mes mots issus d’un fonds d’angoisse

glaise sculptée, lentement modulée, fruit secret de ma patience

je m’attelle encore à la même illusion

de la pierre tenue en main

on n’apprend rien, mais tout finalement s’y révèle

enfoui dans l’opaque

 

C’est le chemin lui-même qui est la libération et non la destination.

Jeanne Baudot et Renoir

A la lumière de Renoir par Michèle Dassas. Editions Ramsay, 222 boulevard Pereire, 57017 Paris.

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Dans ce roman Michèle Dassas explore la relation privilégiée qui unit Jeanne Baudot (1877-1957), artiste-peintre, et Auguste-Pierre Renoir (1841-1919), figure majeure de l’impressionnisme, à ce que l’on désigna plus tard comme la Belle Epoque. Jeanne Baudot, personnalité aussi attachante qu’anticonformiste évolua dans les milieux artistiques et intellectuels parisiens. Elle côtoya Manet, Degas, Mallarmé, Maillol, Valéry entre autres et fut l’amie, la muse, la complice de Renoir qui hanta et éclaira sa vie longtemps après le décès de ce dernier.

En 1949, parut un ouvrage de Jeanne Baudot intitulé Renoir, ses amis, ses modèles dans lequel elle témoigne de ces moments d’intimité. Pour rédiger avec talent cette biographie romancée, Michèle Dassas a bien sûr puisé dans ce témoignage mais aussi sur d’autres sources dont le livre de Jean Renoir dont Jeanne Baudot fut la marraine, consacré à son père et la lecture du journal de Julie Manet, amie de Jeanne Baudot.

 

 

La pensée  et l’art de Renoir, l’atmosphère qu’il créait autour de lui par la célébration de la beauté avant tout, son humanisme, sa complexité, servent de fond au roman et entraînent le lecteur dans un monde fait d’une palette d’intensités subtiles. C’est aussi une peinture d’une époque fascinante qui interroge sur le sens de l’art comme sur le sens de la vie dans une tension créatrice entre frivolité et profondeur.

Un passage du roman démontre tout l’intérêt du choix de la biographie romancée. Renoir vient de mourir et c’est son curé qui s’exprime :

« On dira de quelle lignée magnifique de virtuoses du pinceau appartenait Renoir, de quels héritages fameux il a su porter le poids avec aisance, à quelle école il est préférable de le rattacher ; et l’on dira de même comment, disciple d’un Watteau ou d’un Fragonard, devenu maître à son tour, il est entré vivant dans l’immortalité, par sa science sans limites de la lumière et de la couleur.

On contera ou l’on rééditera sans doute mainte anecdote qui fut révélatrice de son esprit remarquable, de sa nature droite et de son cœur excellent, d’une manière sans mesure.

Toujours égal à lui-même, à toutes les heures de sa vie, dans l’adversité comme dans le succès, aux années de sa jeunesse et de sa force comme au milieu de ses infirmités qui avaient fait de sa vie un martyr constant, on saluera en lui le parfait ouvrier du Beau, le mystique que sa foi ardente en son art soutint sans cesse au-dessus des luttes épiques que se livrent les écoles, et aussi le vieux maître dont les souffrances n’eurent pas plus raison de la fraîcheur de son pinceau que de l’indulgence de son naturel si accueillant.

Oui, on dira tout cela et bien d’autres choses encore que savent dire les écrivains amis des Arts et les connaisseurs capables de livrer leur jugement au public sous une forme attrayante. (…)

Pour moi, son curé et un peu son ami et celui des siens, ma tâche est plus simple. Plus simple, dis-je, mais non moins belle – plus belle peut-être que celle des autres – puisque j’ai le devoir de saluer ici le spiritualiste fervent et l’idéaliste chrétien que fut Auguste-Pierre Renoir. »

Dans ce roman, le lecteur apprend beaucoup sur Renoir, sur l’époque, sur les milieux artistiques que fréquentait Jeanne Baudot mais c’est surtout l’amour, la liberté, l’inconditionnalité, qui sont au centre de l’écriture de Michèle Dassas. Que ce soit à travers la convivialité, la solitude des uns ou des autres, la souffrance, le plaisir, les trahisons, les ignorances, les lieux, la lumière des saisons, le jeu des modèles, c’est de la vie qu’il est question, de la vie artistique certes, mais aussi de la vie la plus banale comme art.

Renoir meurt plus de trente années avant cette amie si singulière que fut Jeanne. Il demeura présent dans la vie de Jeanne jusqu’à la mort de celle-ci, elle continua de lui apprendre par cette présence. Michèle Dassas nous fait pressentir, avec beaucoup de respect, ce que fut cette relation, finalement atemporelle. Comment Jeanne fut portée à la fois dans son art et dans sa vie quotidienne par la rencontre avec l’être de Renoir.

 

Site de l’auteur :

http://michele.dassas.com/

La Table d’attente de Frédéric Tison

La Table d’attente de Frédéric Tison. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Le titre est explicité par une définition extraite du Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition (1932-1935) :

« Table d’attente. Plaque, pierre, planche, panneau sur lequel il n’y a rien encore de gravé, de sculpté, de peint. Fig. : C’est une table d’attente, ce n’est encore qu’une table d’attente, se dit d’un jeune homme dont l’esprit n’est pas encore entièrement formé, mais qui est propre à recevoir toutes les impressions qu’on voudra lui donner. »

 

 

Frédéric Tison dresse ainsi sa Table d’attente autour, nous dit-il, d’un visage absent. Comme peindre un tableau dont il manquerait le personnage principal, absent mais pourtant présent par tous les éléments du tableau, impressionniste. On pense parfois à un doppelgänger, tant le témoin invisible, à la fois veilleur et lanceur d’alerte, est aussi le tourneur de pages de ce livre.

 

« Dans ce pays, mes vêtements sont blancs (ma chemise est d’argent, mon pantalon de neige).

Dans ce pays, je fais le ciel mien.

Dans ce pays, je donne des fêtes douces et secrètes. Ici, je sème mes nuages et mes lois. Dans ce pays, j’ai mes rois et mes reines.

C’est dans ce pays que s’élève mon palais d’eau murmurante. »

 

« L’amour n’est pas là. Il ouvre des portes au loin. Il se trouble dans les miroirs.

Il se dresse dans une chambre vide. Il accueille des souffles et des regards soudains.

Il ne siège pas – il s’efface des trônes et de chaque jardin. Ses larmes sont avides de la mer, ses rires se brisent en silence.

L’amour n’est pas là – C’est un ange noir qui le retient prisonnier. »

 

« Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je te place entre deux colonnes au sein d’une nuit.

Je te répands dans les rues et les herbes, je te dissous dans toutes les faces humaines et les années. Je trouble tes ombres dans la fontaine sculptée, j’y plonge des clefs lourdes.

Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je t’ai contemplé. »

 

Cette saudade en langue française porte, à travers les fragilités extrêmes, vers la beauté.

 

« Fais tien le ciel, chante une heure et ce visage clair qui serait tien – dans tes yeux, dans tes miroirs incertains.

Fais tien cet appel et l’oiseau, le jeune carillon qui passe et tinte si vite ! Tandis qu’il cesse de seulement t’appartenir. »

 

Frédéric Tison engage un combat contre le temps, s’élève au-dessus des conditionnements pour marcher sur les morceaux de temps brisés comme autant de marches vers la clarté.