L’enchâssement

L’enchâssement de Ian Watson. Editions Le Bélial’, 50 rue du Clos 77670 St-Mammès, France.

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Rares sont les ouvrages qui mêlent linguistique et science-fiction. Nous pensons bien sûr à la célèbre trilogie d’A.E. Van Vogt, Le Monde des Non-A, Les joueurs du Non-A et La Fin du non-A, non-A pour non-aristotélicien,  basée sur les principaux axiomes de la Sémantique Générale d’Alfred Korsybski, publiée dès 1945. L’ouvrage de Ian Watson, original et fascinant, traite de la question de l’enchâssement, d’un possible au-delà du langage.

 

 

C’est le premier roman de Ian Watson, passionné par l’œuvre de Raymond Roussel, particulièrement Nouvelles impressions d’Afrique (1932). Trois intrigues se mêlent dans ce roman. La première s’organise autour d’expérimentations secrètes sur le langage. Des enfants sont isolés pour vivre dans un langage artificiel qui se veut une approche d’une base infralinguistique humaine par un procédé d’enchâssement. Nous sommes proches des théories de Noam Chomsky sur une grammaire universelle, théorie que nous retrouvons dans les grandes métaphysiques non-dualistes.

La deuxième intrigue conduit le lecteur auprès d’une tribu isolée de la forêt amazonienne qui pratique deux langages, le xemahoa A et B. Le second, lui aussi enchâssé, porteur des mythes et traditions, est accessible grâce à un hallucinogène.

Enfin, la troisième intrigue consiste en une rencontre avec un peuple extra-terrestre qui compile tous les langages de l’univers, autant de cartes de la réalité. Ils imaginent qu’en compilant tous les langages, ils pourraient accéder à leur créateur et au réel.

Les trois intrigues se mêlent habilement dans une quête de l’être fondateur du langage. C’est une forme de recherche de la Parole perdue ou de la Lettre perdue, le pressentiment d’une structure absolue.

 

 

Certains passages, rejoignent les thèmes développés dans les voies d’éveil.

Exemple côté extra-terrestre :

« Ce sont des entités variables. Ils manipulent ce que nous appelons réalité grâce au cours flottant de leurs signes. Leurs signes ne connaissent pas de constante et ne reposent que sur des référents variables. Nous sommes enchâssés dans cet univers, prisonniers de lui. Eux, non. Ils s’en échappent. Ils sont libres. Leur faculté de change leur fait traverser les réalités. Mais lorsque nous aurons réussi à superposer tous les programmes constitutifs de la réalité établis par tous les langages, là-bas dans la lune qui orbite entre nos mondes jumeaux, alors nous serons également libres. »

Exemple côté tribu amazonienne :

« Ce discours enchâssé n’est autre que la châsse où sont serrés l’âme, les mythes, de la tribu. Mais cela permet également aux Xemahoa de faire l’expérience immédiate de leur vie mythique au cours de ces célébrations à la fois chantées et dansées. Le dialecte vernaculaire quotidien, le xemahoa A, est passé au crible d’un re-codage extrêmement élaboré qui brise les séquences linéaires du parler normal et restitue le peuple xemahoa à cette unité spatiotemporelle de laquelle, nous autres, avons été coupés. Car nos langages se comportent comme des barrages entre la Réalité et notre Idée de la Réalité.

« Je suis enclin à penser que le xemahoa B est le langage le plus vrai que j’aie jamais rencontré. Il est évident qu’à d’autres égards – pour tout ce qui concerne la vie quotidienne – il met à mal, paralyse, infirme notre vision strictement euclidienne du monde. C’est un langage extravagant, semblable en cela à celui de Roussel, mais pire. L’esprit ne peut espérer seul, sans adjuvant, l’appréhender. Mais dans leurs hallucinations, ces Indiens ont découvert l’élixir vital de la compréhension ! »

Au passage, Ian Watson, soit par accident, soit par compréhension, livre quelques clefs de l’usage traditionnel des puissances serpentines.

C’est un roman-expérience qu’il ne faut pas négliger. Il porte beaucoup de questionnements, d’intuitions mais aussi de connaissances en mouvement et véhiculent aussi certains fondamentaux de la sémantique générale.