Théorie de l’émerveil

Théorie de l’émerveil par Adeline Baldacchino. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Si vous n’achetez qu’un ouvrage de poésie par an, choisissez celui-ci. Si vous ne savez pas quoi offrir à vos amis à l’esprit alerte,  n’hésitez-pas, le livre d’Adeline Baldacchino les aidera à la réconciliation avec eux-mêmes, le monde et les dieux à laquelle l’oracle de Delphes continue de nous inviter malgré les divertissements qui éloignent de soi-même.

 

 

Alors que nombre d’intellectuels tristes, oubliant la leçon de Spinoza, évoquent la nécessité de réenchanter le monde, évoquent seulement, Adeline Baldacchino le fait :

« La théorie de l’émerveil, annonce-t-elle, est une leçon d’émerveillement déverrouillé : elle exige, non pas seulement que l’émerveil rime avec « les merveilles », mais aussi que l’on entende l’invention derrière l’évidence. »

En effet, c’est par l’invention, plutôt que par l’imitation, qu’Adeline Baldacchino introduit une autre rime, émerveil  rime en effet avec éveil. Il s’agit de rester éveiller à ce qui est, par le simple, plutôt que par tout autre chemin :

« Qu’il me suffise de dire que je crois moins désormais aux vertus de l’automatisme hermétique, plus à celles de la simplicité partageuse. »

En 1999, à dix-sept ans, Adeline Baldacchino  a publié un premier livre, Ce premier monde. Suivirent des plaquettes de  poèmes et proses poétiques, entre autres, mais il aura fallu attendre vingt ans pour la redécouvrir avec cet ensemble de textes qui est un parcours à la fois dans le temps et dans l’intime, voire l’interne.

Se référant au Manifeste du surréalisme, elle nous confie :

« Quelque chose de l’ordre d’une spiritualité sans foi se dégage de ces paroles et m’accompagne depuis longtemps, jusqu’au cœur d’un combat que je crois indéfectiblement social et politique, affectif et sensuel, autant que mystique et littéraire.

Théorie de l’émerveil rassemble des textes de formes très diverses, micro-essais, commentaires, proses poétiques, poèmes, haïkus… L’ensemble est bien une théorie, mais une théorie arrachée à l’expérience, à la vie, une théorie qui est aussi un art de vivre, parfois de survivre, par l’amour, la lumière, la beauté, la joie… afin de flotter dans une axialité à réinventer d’instant en instant, quelque part entre l’horreur et le sublime,

Adeline Baldacchino déchire les voiles opaques, tantôt en les arrachant à pleine main, tantôt avec la délicatesse de l’esprit. Il ne s’agit finalement que de liberté mais de toute la liberté.

« J’ouvre au hasard une traduction d’Omar Khayyam, j’attends qu’il me parle de ses cruches de terre qui furent des gorges d’amoureuse, j’attends l’oracle, « Puisque la fin de ce monde est le néant / Suppose que tu n’existes pas, et sois libre ». »

L’ouvrage rappelle les écrits des vieux maîtres constitués de perles enfilées sur le fil fragile de l’être. C’est incertain, c’est serpentin, cela fait irruption dans la conscience, il s’agit d’ouvrir une brèche dans les couches successives des conditionnements toxiques mais, le lecteur attentif, pour peu qu’il soit encore vivant, saura y trouver au moins une méthode pour lui-même , si ce n’est une anti-méthode:

 

« Ne plus reculer. Avancer. Ne plus espérer. Faire. »

 

« jouir d’être

lancé vers le ciel impur

qui recommence

corps liquide

enfoncé dans le temps

vierge

où mûrit l’innocence. »

 

Adeline Baldacchino sait que le temps est le cadre ou le contexte de tous les affrontements, de toutes les déchirures. Elle ne cesse de questionner le temps pour le prendre à défaut et s’en affranchir.

 

« Le temps s’écarte

cuisses défaites

peuplades de nos corps »

 

« je m’esquinte l’âme

contre les esquilles du temps

je résiste à la tentation

de refaire

le monde avec des échardes

le bois coupé

ne survit qu’en braise

 

phénix de cendrars

plus tendu vers l’étrave

plus accordé à la mer

plus encordé au monde

violemment présent

dans l’apparition

de l’instant pur. »

 

Avec cet ensemble de textes dont l’unité naît du caractère disparate de l’apparaître, Adeline Baldacchino souligne l’évidence d’un ordre libertaire de la délivrance, une évidence parfois douloureuse.

 

« La théorie de l’émerveil, nous dit-elle, cherche sans cesse à nous convaincre qu’il vaut la peine de vivre. »

« La théorie de l’émerveil est assise sur une pratique de l’émerveillement dans laquelle rien de ce qu’elle promet ne trouve forme dans le réel qui cavale de l’autre côté de mots. »

 

Reste l’essentiel :

« On écrit des livres entiers pour comprendre ce qu’est une vie réussie, alors qu’il n’y a qu’une seule réponse, juste là sous nos yeux : aimer, être aimé. »

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Contre-Allées n° 39-40

Contre-Allées 39-40. Printemps-Eté 2019.

http://contreallees.blogspot.com/

Cette belle revue de poésie fête ses vingt années de parution. Avec le soutien de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, elle a développé le dialogue et les rencontres entre lecteurs et auteurs. En préambule à ce numéro, l’équipe s’interroge avec intelligence sur le sens de leur travail :

« Le revuiste serait une sorte d’architecte qui permettrait à toutes ces voix de trouver leur place, de donner à entendre leur timbre propre à l’intérieur d’un espace commun. Il – et lui-même n’en a pas toujours conscience, occupé par les contingences – fait ainsi acte de création, fait ainsi œuvre.

Mais quel bénéfice tirer, pour les poètes, d’un passage entre nos pages, au-delà du contentement de leur ego plus ou moins envahissant ? Pour un auteur, la publication dans une revue fournit l’occasion de s’interroger sur ses propres écrits, gagner en clairvoyance et en humilité.

Le revuiste et le poète se rejoignent alors : il s’agit d’exiger pour soi-même ce que nous exigeons des autres, dans une sorte de mise à l’épreuve qui tire vers le haut l’ensemble de la petite collectivité qui se réunit à chaque numéro, rassemble comité de rédaction et auteurs sélectionnés.

C’est cette lecture qui ne cède jamais devant ses propres facilités, vit sous la menace de la propension que chaque écriture a de se contempler elle-même, qu’apprennent ensemble revuistes et liseurs de revue – cette lecture vigilante, attentive, empathique comme pierre de touche de l’écriture à venir. »

En écho, comme pour souligner, le premier poème de cette livraison s’intitule Si l’auteur savait. François de Cornière évoque les relations singulières entre auteur et lecteur. Il cite Carson McCullers dans Le cœur est un chasseur solitaire :

« Il fallait que cela eût une valeur

si les choses avait un sens.

Et ça en avait et ça en avait et ça en avait.

Tout cela avait une valeur.

Très bien.

Parfait.

Une valeur. »

 

Oui, écrire, publier, éditer. Tout cela a une valeur et un sens car, entre autres, « la poésie se souvient de tout », confie encore François de Cornière.

 

Au sommaire de ce numéro, nous trouvons des textes inédits de Joëlle Abed, Olivier Bentajou, Alain Brissiaud, Anne Cayre, Igor Chirat, François de Cornière, Emmanuel Delabranche, Pierre Drogi, Alain Freixe, Jean-Pierre Georges, Joël Georges, Georges Guillain, Elsa Hieramente, Cédric Landri, Jacques Lèbre, Jean-Baptiste Pedini, Clara Regy, Pierre Rosin, Olivier Vossot et quelques autres surprises ou hommages.

 

Parmi ces textes de qualité, voici un extrait de retomber dans le monde de Georges Guillain :

 

« Certes dans le ciel cruel Il a conservé sa peau

peut-être pas sa peau d’enfant mais cette peau quand même

qu’Il examine pour y découvrir comme un fruit

la trace d’anciennes chutes qui purent être lumineuses

puis les grandes fleurs derrière les palissades des maisons

quand l’ombre sous les arbres tombe aussi tranchante

que la ligne ici du ciel au-dessus de la mer du nord.

 

Après Il ne reconnaît plus trop bien la campagne

dont les vents de septembre ont secoué l’exubérant feuillage

toujours à macérer dans la féroce humidité de l’air

Il cherche ce qui pourrait l’aider à mettre un terme

à ce désir impitoyable de permanence de voir toute sa vie

repasser sous ses yeux comme une belle faïence opaque

et bleue de Sarreguemines c’est à cela qu’Il pense

… »

 

Elsa Hieramente nous offre une poésie à la fois enveloppante et incisive :

 

« au ciel à l’infini

debout les pieds levés

à l’infini assis je songe

 

tu es sous le nuage

à la forme d’un nuage ainsi

partout tu es où j’appareille rien n’est semblable

tout est pareil

 

tu es le mage de mes nuits blanches

le sage l’errance

laisse toi moi faire le tangage roulis langage mes éboulis

être le radeau toi la mer moi l’envie

toi l’envers

… »

 

Une revue à soutenir, découvrir, faire désirer.

Peindre ce qui n’est pas dans les couleurs

Peindre ce qui n’est pas dans les couleurs par Ananda K. Coomaraswamy. Editions Dervy, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Voici « cinq essais sur les principes et la pratique de l’art en Inde » réunis, traduits et annotés par Marie-Hélène Castier-Béreau et Julian Arloff, suite à un travail considérable de recherche et de vérification.

Roger Lipsey, dans la préface, annonce tout l’intérêt de ces textes :

« … le premier contact avec les écrits tardifs de Coomaraswamy n’est pas simplement intellectuel, un simple assentiment tranquille à des idées intéressantes. C’est une rencontre. Notre regard sur l’art, l’histoire et nous-mêmes en est bouleversé. Il cherche à faire mourir quelque chose en nous pour donner vie, espoir et direction à quelque chose d’autre. »

« Je dirais, poursuit-il, que Coomaraswamy dans les dernières années de sa vie a conféré un caractère de dignité à l’approche instinctive de l’art religieux comme épiphanie, une expérience transformatrice qui enseigne et touche à la fois l’esprit et le cœur. »

Ananda K. Coomaraswamy (1877 – 1947) cherche à mettre en évidence les richesses des cultures traditionnelles en tissant les expressions multiples de l’art au service d’un approfondissement, d’un voyage intérieur. Même si la pensée de Coomaraswamy est complexe, elle évite le piège de l’érudition pour privilégier une liberté d’exploration dans laquelle le symbole est vivant.

Les cinq contributions de Coomaraswamy traitent de Samvega : le choc esthétique – Le rôle reconnu à l’Art dans la Vie indienne – L’Art indien et l’opération intellectuelle – Une référence à la peinture indienne – La nature de l’Art bouddhique. Un glossaire sanscrit et un appareil de notes conséquent accompagnent le lecteur dans la compréhension des textes.

Coomaraswamy cherche à extraire la pensée du lecteur des limites qui sont les siennes dans son rapport à l’art. Il ne cherche pas à former l’esprit mis à le libérer.

« C’est une tâche ingrate mais nécessaire d’analyser des exemples précis qui permettront de rendre plus claire notre pensée, mais nous ne pouvons nous résoudre à l’illustrer avec les reproductions de spécimens de notre prétendu art qui n’en est pas ; ils envahissent nos palais et nos salles à manger et ceux qui voudraient comprendre devront abandonner les opinions toutes faites et s’efforcer de réfléchir par eux-mêmes. Evoquer quelques cas suffira ; en chacun d’eux on reconnaîtra que la nature propre à une œuvre d’art – un travail concret ayant reçu sa forme d’un contenu intellectuel ou d’une signification donnée –, est rabaissée au niveau d’un objet sensible privé de sens qui se limite à renseigner ou être utile. « Rabaisser » est le contraire de « transformer » ; rabaisser un symbole déjà connu au seul niveau d’un objet sensible privé de sens représente une chute ou une décadence dont la direction va à l’opposé de cette ascension qui s’accomplit lorsque, en prenant « la nature » comme point de départ, nous allons de l’apparence à la forme. »

Tout au long de l’ouvrage, Coomaraswamy cherche à rétablir les symboles dans leur fonction opérative, transformatrice. Il existe une potentialité « éveillante » dans l’œuvre qu’il convient de conquérir. Amour, Compassion, Joie, Impartialité font partie du chemin. Rechercher le sens parabolique dans le sens littéral, retrouver la métaphysique à partir de la forme physique, participent à la redécouverte d’une indispensable méthodologie symbolique. Il s’agit de pressentir l’essence au sein même de la forme.

Ce livre, qui mérite plusieurs lectures, nous arrache à l’académisme stérilisateur pour ouvrir les portes de l’art par les sentiers buissonniers.

Haïkus, assemblages et autres détournements de Rémi Boyer

 

Haïkus, assemblages et autres détournements de Rémi Boyer et Marc Bernol. Editions Unicité, 3, sente des Vignes, 91530 Saint-Chéron.

http://www.editions-unicite.fr/

Ce troisième recueil d’haïkus de Rémi Boyer bénéficie des œuvres de Marc Bernol.

 

 

Les haïkus sont un équivalent de la calligraphie ou de l’art du sabre, ils visent juste au jaillissement, que cela soit dans la banalité ou l’exceptionnel. Ils ne font que souligner le Réel que nous traversons sans le voir.

Classiques ou métaphysiques, les haïkus rassemblés ici cherchent l’essentiel et le simple.

 

Les nuits trop sombres

Les nuages arrondis

Cachent l’abîme

 

La fin de la nuit

Un corbeau échevelé

Cherche son chemin

 

Le pain du matin

Mille odeurs de bonheur

Mon vieux compagnon

 

 

Dans un pur matin

Des papillons transparents

Célestes Voiliers

 

 

L’ouvrage rassemble aussi quelques eshutis, textes invocatoires rédigés dans une langue purement sonore dans laquelle seuls les sons et non les mots portent les sens.

 

Lupasipa
Desifarabela

Pasilu pasipa

Desirafabela

E scalipina maderuda lubiana

Smalinada kati

Smalinada kata

Origaamana sculianti

Shotericali orashgama

Alitera

 

Mythes, thèmes et variations

Mythes, thèmes et variations de Chaoying Sun Durand et Gilbert Durand. Editions Desclée de Brouwer.

Cet ouvrage étant encore disponible, nous nous permettons d’insister sur son intérêt. A une époque où les traditions de la planète, les corpus et les praxis sont aisément accessibles, de nouveaux outils sont nécessaires pour ne pas se perdre dans ce foisonnement. Les méthodologies de l’anthropologie de l’imaginaire fondée par Gilbert Durand font partie de ces outils.

En rassemblant deux regards, l’un européen, l’autre chinois, pour analyser les mécanismes de l’imaginaire, la construction des mythes et surtout leurs glissements, dérivations et transformations, en distinguant les mythèmes et leurs fonctions, ce sont des structures qui apparaissent à travers les formes, structures stables sur lesquelles nous pouvons prendre appui.

Les dix études rassemblées portent sur des thèmes très variés qui visent non pas à cerner le sujet mais à se doter d’outils exploratoires.

« Dans la première partie de ce livre, annonce les auteurs : « Complexité et Subtilité de la matière mythique », nous avons insisté sur les motivations du changement du mythe : polysémie, donc « incertitude », de bien des objets symboliques, dérivations que précipitent les réceptions diverses des moments historiques, identités culturelles qui colorent de façon nuancée un symbole ou un mythe, fluctuations biographiques qui signent les « images obsédantes », diffusions d’un thème symbolique à travers des réceptions culturelles différentes. »

« La seconde partie : « Résonances universelles et échanges généralisés », revient aux « permanences », aux « résidus » dirait Pareto – de l’Imaginaire sous les deux modalités anthropologiques qu’elles permettent ; la résonance qui accorde sémantiquement un ensemble culturel dans un autre ensemble et l’échange généralisable de la symbolique. »

L’objectif est de repérer les mythèmes et leur orientation archétypale. Quand deux mythes de cultures très différentes comportent deux tiers de mythèmes communs, ils pointent vers le même archétype et en même temps, ils manifestent ce même archétype.

Gilbert et Chaoying Durand proposent des applications de cette anthropologie remarquable sur les thèmes du Graal, le vase et ce qu’il contient, la Fuite en Egypte, les divinités de la foudre, l’Âge d’Or…

Le grand intérêt de cette approche pour des individus engagés dans un parcours initiatique quel qu’il soit, comme l’avait si bien compris Lima de Freitas, ami et collaborateur des auteurs, est de permettre une compréhension de la fonction du mythe, qui modifie le modèle du monde, voire installe un nouveau paradigme, et des mythèmes, qui sont les véhicules des opérativités. Ainsi, nous pourrons reconnaître dans les différentes expressions culturelles du vase et de ce son contenu les fondements des alchimies internes mais pas seulement. L’absence d’un Graal prototype permet de maintenir vivant le mythe et de garantir son opérativité sur de multiples niveaux logiques qui peuvent s’enseigner les uns les autres.

« En résumé, confient les auteurs, et selon une vision des choses que redécouvre la physique la plus moderne (David Bohm) il ne faut surtout pas chercher à expliquer le Graal, mais se demander ce qu’implique le Graal dans la constellation toujours ouverte de ses apparitions. »

Le mythème prend sens différemment, non seulement selon le niveau logique mais selon le bassin sémantique. Nous sommes toujours immergés dans un bain de langue, le plus souvent inconsciemment. Pour naviguer sur l’océan de la langue et atteindre « l’île des bienheureux ou des immortels », c’est-à-dire un métasens, une axialité, nous devons établir un rapport conscient à la langue et à ses structures, miroirs des structures de l’imaginaire. Pour se faire des chercheurs aussi différents qu’Alfred Korzybscki, Georges Steiner ou Louis Boutard nous serons utiles.

Gilbert Durand fut un remarquable précurseur quand il établit son anthropologie de l’imaginaire et les règles de la mythanalyse. Il fut aussi un visionnaire car en ce nouveau millénaire, les mythes se déploient comme jamais, se renouvèlent et se mêlent, appelant une cartographie rigoureuse.

Louis Boutard

La science du vivant par Yves Le Guélaff. Diffusion FNAC.

Ce livre indispensable fut publié par l’auteur à Concarneau en 2012. Il est consacré à l’œuvre exceptionnelle d’un chercheur remarquable tombé dans l’oubli, Louis Boutard.

Louis Boutard (1880 – 1958) philosophe, philologue, scientifique sut, mieux que quiconque, allier sciences et métaphysiques pour laisser un enseignement aux applications pratiques considérables. De nos jours, il reste quelques individus qui peuvent attester de l’efficacité de ces applications concrètes qui induisent des ruptures telles dans l’évolution technologique qu’elles furent occultées. Les appareils qu’il construisit à partir de l’étude renouvelée de la langue grecque ancienne et de l’antique langue égyptienne concernent l’étude de l’électro-dynamique jusqu’à la procréation vivante.

Armand Hatinguais, ingénieur et ami de Louis Boutard, fut un témoin direct de ses travaux. Il rédigea une série de textes à partir des notes et écrits de Louis Boutard afin de sauvegarder son enseignement. Il rassembla ce travail sous le titre Avec Louis Boutard, Retour aux Sources Méconnues et le déposa à la Bibliothèque Nationale en 1966. Il existe aussi une suite disponible en photocopies consacrée à des exposés sur l’Ether (A-Ether), et sur quelques applications comme les étonnants appareils rituels, autogénérateurs, amplificateurs et autres.

Un texte d’Armand Hatinguais, relatant sa relation avec Louis Boutard, est disponible à cette adresse :

http://quanthomme.free.fr/qhsuite/2005News/imagnews05/030105boutard.pdf

Le grand intérêt des écrits de Louis Boutard, notamment sa « gnose dorienne » est la double interprétation qu’ils permettent, à la fois interne et externe. Les mêmes textes peuvent en effet servir à une alchimie interne et à la construction d’appareils relevant de technicités avancées. C’est sa compréhension singulière de l’alphabet hellénique kadméen primitif et de ses dérivés qui permit à Louis Boutard de réinterpréter textes, architectures, objets sacrés pour accéder à un savoir d’exception.

Le livre d’Yves Le Guélaff mêle considérations métaphysiques et scientifiques, il fait dialoguer Louis Boutard avec Leibniz et Maître Eckhart. Il est certes difficile à lire mais sa lecture est une expérience rare qui fait osciller le lecteur entre intuitions et réalisations scientifiques, poésies et  métaphysiques non-dualistes. Il en sort transformé. Libre à lui de pousser les nombreuses portes cachées entrouvertes par Yves Le Guélaff.

L’homme et les dieux

L’homme et les dieux de Jean-Charles Pichon. Association des Portes de Thélème & Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

La rédaction de « L’histoire thématique de l’humanité » entreprise par Jean-Charles Pichon fut sans doute son œuvre maîtresse, une œuvre sans cesse à augmenter comme il le dit lui-même, nécessairement incomplète mais ô combien importante par la vision qu’elle confère au lecteur de sa place dans le temps et dans l’espace.

Beaucoup empruntèrent à ce livre sans le citer depuis sa première édition en 1965, de Louis Pauwels à Mircea Eliade (ce dernier puisa aussi beaucoup chez Lucian Blaga sans davantage le citer). Jean-Charles Pichon, en relevant le défi d’un travail réputé impossible, rendre compte de l’histoire globale de l’humanité et sa conception du religieux et du divin, a démontré tout l’intérêt de tenter l’impossible.

L’ouvrage commence et ce n’est pas anodin, par un développement sur « les deux flèches du temps », anticipant les conséquences de ce qui devient commun aujourd’hui à travers la notion de rétro-causalité pour s’affranchir d’un passé causal et d’une vision temporelle linéaire, ouvrant ainsi l’espace à la dynamique singulière des mythes.

Ce travail se présente de manière chronologique mais le discours relève de l’aïon, des manifestations spiralaires d’une extra-temporalité. Il pose les bases d’une théorie des cycles qui est l’une des constantes des approches traditionnelles, depuis « la nuit des temps ».

Jean-Charles Pichon traite ainsi des dieux paléolithiques, divinités mortes, dieux du Soleil, dieux du savoir, des âges légendaires avant d’aborder les temps historiques, l’âge de Ptolémée, les temps modernes et les temps nouveaux. Dans cette démarche et avant Gilbert Durand, il traque les fonctions de certains mythèmes à travers les temps comme la gémellité (qu’il désigne sous le vocable « gémité »), le paradis, la puissance serpentine, l’ordre, l’oeuf… ce qui permet de dessiner une configuration culturelle des croyances en fonction de la mesure d’intensité de l’adhésion au mythème ou au contraire du rejet du mythème. Apparaissent ainsi des ruptures et des sauts qualitatifs, dans le cheminement et le développement de ce que nous désignons aujourd’hui comme « mème » ou « réplicateurs ». Plus encore, cela permet d’interroger le sens de l’action d’un même qui pourrait prendre sa source non dans son origine mais dans sa finalité.

Nous sommes en présence de grandes forces coagulées par des constellations de mythèmes plus ou moins orientés ce qui conduit Jean-Charles Pichon à des analyses et des propositions d’une grande pertinence mais aussi étonnamment actuelles :

« Les mythes gémiques s’abolissent dans le monde entier au XVème siècle (fin de l’Empire Germanique, fin de Byzance, fin des Mayas) et la notion de Liberté est bientôt après combattue. Ces mythes renaissent trois siècles plus tard, dans les trois syncrétismes républicains, et la Liberté est l’un d’eux.

Des trois, il est probable que le mythe de Liberté sera le plus durable et le plus fort. L’Egalité ne survivra pas au dieu de Justice, dont le crépuscule est maintenant proche ; la Fraternité perdra sa puissance en même temps que les dieux d’Amour perdront la leur. Au contraire, le Génie de la Liberté accompagnera toujours le mythe de la Création – l’un des constituants du dieu futur. L’argument qu’on nous oppose ne peut donc être négligé : il a l’avenir pour lui. »

L’œuvre de Jean-Charles Pichon est visionnaire. En interrogeant à la fois notre expérience et notre action prises dans notre regard qui détermine notre conditionnement sur telle ou telle flèche du temps, c’est la question de la dualité et de l’affranchissement de celle-ci qu’il introduit. Que faire en effet de trois millions de dieux ?

« L’homme ferait-il la vie des dieux, nous dit-il, comme, en nous détruisant et en nous renouvelant, nos cellules font la nôtre ? Ou n’est-ce pas là qu’une illusion, une suprême ruse, pour me donner à croire que j’édicte à mon gré les règles qui me lient ? N’en serait-ce pas une, je suis encore perdant, car mon présent contient une possible Durée (par quoi je suis, peut-être, utile aux dieux), mais, à l’instant que je vis, le Possible est déjà le passé (par où, certainement, Ils me tiennent).

A cela, le Sage sourit. Et le Héros, le Mage, le Génie, le Juste et le Saint sourient de même. »