L’âne qui a vendu son maître et la question de Heidegger

L’âne qui a vendu son maître de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Dans cet ouvrage original, Jean-Charles Pichon traite de la célèbre question de Heidegger « Pourquoi cela est-il là, plutôt qu’une autre chose ? », question qui intéresse tant les scientifiques que les artistes, les philosophes et les métaphysiciens. Jean-Charles Pichon fut hanté par cette question et c’est Artaud qui lui permit d’avancer, Artaud qui voit dans l’objet de l’organique et seulement de l’organique.

La question est difficile, vertigineuse et vouloir y répondre engage sur des chemins pleins de dangers. La paranoïa guette, suggère Jean-Charles Pichon.

« Cela nous prouve, poursuit-il, à quel point il était difficile, hier, de distinguer l’objet de l’idée. Cela est plus facile aujourd’hui : de Bosco à Auster, de Queneau à Pérec, cent textes le prouvent. Mais aucun de ces machinistes n’a répondu à la Question, ni Heidegger, ni Artaud.

Ecrivains, ils ne savaient qu’écrire, peintres que peindre, musiciens que musiquer.

Philosophes, ils ne savaient que philosopher : les pires, qui, de chaque mot, nombre ou figure trouvés, font aussitôt l’idée maîtresse. Quand il s’agit de distinguer l’objet (de l’élire), de l’investir (de le miser ou de le prendre), de le projeter, non pas dans une idée mais en son dépassement original (originel).

Cette « acception » ne doit pas être de conception sans demeurer de perception. Cette « préhension » ne doit pas être de compréhension sans demeurer d’appréhension : ce chemin est terrible. Le dépassement inexprimable – un « jet » ne doit pas être seulement une projection : une exposition, une jection, une imposition, etc. Je l’ai dit, ce dépassement ultime, un « objectif objecté «  (dans le Déménagement zodiacal). Mais je n’y avais trouvé d’autres symbole-image que l’arbre – ou plutôt celui-là, le saule pleureur, qui ne pleure pas, de mon jardin. »

 

Couv Ane pichon

 

Il y a du Alfred Korzybski, le fondateur de la sémantique générale, dans les propos de Jean-Charles Pichon qui choisit de traiter la question dans un dialogue entre un conteur et un professeur. Le livre alterne les chapitres du conte bien connu L’âne qui a vendu son maître et les analyses de Jean-Charles Pichon, conteur et professeur étant tous les deux soumis à l’objet.

Jean-Charles Pichon clarifie la question, oblige au dépassement des oppositions dualistes :

« Ces mots, aux jours que nous vivons : l’animus, l’anima, ont comblé cent théoriciens, mille analystes, mille foules d’auditeurs. Ils ne comblent pourtant que l’hiatus des genres sexuels, ils laissent béants l’espace qui sépare la matière, la masse, de l’effigie. Au point que le prolétaire ne sera pas, jamais, le fonctionnaire qui l’asservit.

J’avancerai cette hypothèse : l’hiatus final entre ana et meta, l’inventaire et la borne, ne joue pas seulement de l’animus et de l’anima (ils sont encore de l’âne), ni de la production et de la consommation. Ils jouent de la tapisserie et de son envers, la trame. Des multiples aspects offerts à ton regard, car le poème, la peinture est innombrable : cependant que ceux-là se défont, ceux-ci se font ailleurs – à la confuse brume des fils pendus dont l’assemblage doit constituer une autre Tapisserie, ici même.

A quel niveau ? En celui-là qui transcende les « séjours » même des dieux, bien au-delà des 42 de l’Apocalypse, jusqu’aux images finales, indestructibles, du mythe, de la légende, dont l’Elu ne sera jamais que le traducteur.

La glorification de l’âne. »

L’opposition fondamentale entre le conteur et le professeur autour des pérégrinations de l’âne, se réduit dans le silence et le lâcher prise. N’est-ce pas ce à quoi conduit sciences, arts, philosophies et métaphysiques dès lors que le jaillissement est permis ?

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Nikolaï Prorokov dans les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 44. Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France.

http://www.leshommessansepaules.com/

 

En cette période singulière où les violences faites aux femmes apparaissent au grand jour dans toutes leurs insupportables étendues et intensités, le comité de rédaction des HSE ouvre ce numéro 44 par un hommage aux Femmes sans Epaules, rendant hommage à deux femmes, poétesses et plus, récemment disparues : Jocelyn Curtil et Marie-Christine Brière qui, toutes les deux, en leur propre style, luttèrent pour la liberté des femmes et pour la liberté de tous, contre toutes les formes d’oppression.

Couv HsE 44

 

Le dossier est consacré cette fois à Nikolaï Prorokov (1945 – 1972), poète russe totalement inconnu qui sort ainsi de l’ombre avec ce numéro des HSE. Il trouve ainsi sa place aux côtés des grands poètes, régulièrement célébrés, du « Dégel », période de libéralisation de la littérature soviétique qui débute en 1954  –  1956. C’est, après la mort de Staline, toute la vie de l’esprit qui reprend dans la zone d’influence soviétique même si elle reste sous contrôle, la répression contre la Révolution hongroise en fut la démonstration. Le silence s’impose rapidement à ceux qui ne veulent pas collaborer, victimes d’une censure implacable. Mais la créativité souterraine se déploie malgré tout.

Nikolaï Prorokov tient une place à part au milieu de ces silencieux de talent. Il semble toutefois influencé par le symbolisme et par un mouvement poétique opposé, fondé en 1913 par Nikolaï Goumilev, l’acméisme, qui dénonce l’occultisme et la religiosité du mouvement symboliste. C’est Olga Medvedkova, qui connut Nikolaï Prorokov quand elle était enfant, qui dresse le portrait de ce « poète oublié de l’underground moscovite », évoque sa rencontre avec Mikhaï Boulgakov, son « irruption » dans la poésie, une poésie qu’il veut sans la moindre compromission, sans détour, sans recul :

« Ses mots à lui, nous dit Olga Medvedkova, se veulent gestes, aussi vrais et crus que brusques, aussi peu « littéraires », polis. Ils ne simplifient pas, ne flattent aucun ego. Ses mots à lui ne sont ni sentimentaux ni narcissiques. En mélangeant les registres de langage, ses poèmes ne s’offrent qu’au regard attentif, s’enferment dans une opacité, repoussent ceux qui sont habitués à la littérature des mots d’ordre. Parfois semi-abstraits, ces poèmes sont semblables à la première abstraction de Kandinsky : la syntaxe est brisée, on devine la trame narrative mais on reçoit surtout la décharge d’une vision. »

« C’est, dit-elle encore, en tant que poète lyrique – qui métaphysiquement – est du côté de ce qui vit, du non-fini – que Nikolaï se trouve du côté des tristes (alors que le régime exalte l’enthousiasme), des vieilles et des laides, des chers infirmes et tendres gueux », de ceux qui marchent les pieds nus sur la glace et à qui les pères – « vieillards robustes honnis » – ne pardonneront jamais la moindre défaillance. Cet épithète d’« honni » (ottorzhennyj) est l’une des plus grinçantes dans sa poésie ; les pères ne sont pas honnis par les gens mais par la vie elle-même ; ce sont des morts-vivants, des loups garous. »

 

La charogne

 

Remuez les doigts d’un cadavre,

Arrangez les cheveux de ses mains,

Joignez ses paumes en haut-parleur,

Criez à sa place par sa voix.

 

Déambulez avec ses pieds

Comme s’il avançait lui-même.

Battez vos ennemis de ses poings,

Comme il se doit, comme on aime.

 

Si quelqu’un s’est trompé quelque part,

Secouez sa tête en désapprouvant.

Et au bout de trois minutes

On croira le cadavre vivant.

 

En confondant la mort et la vie,

Vous allez y croire vous aussi.

 

                              Poème de Nikolaï Prorokov

 

 

Ce numéro exceptionnel, consacré à cet Est si proche, est riche d’autres rencontres, depuis Evtouchenko jusqu’aux Femen : Editorial : « La Poésie n’est pas au service d’une classe », par Christophe DAUPHIN –  Les Porteurs de feu : Gaston MIRON, par Jean BRETON, Frédéric Jacques TEMPLE, Christophe DAUPHIN, Alexandre VOISARD, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Gaston MIRON, Alexandre VOISARD – Ainsi furent les Wah : Poèmes de Annie SALAGER, Jean-Claude TARDIF, Daniel ABEL, Frédéric TISON, Eric CHASSEFIERE, Nicolas ROUZET, Aurélie DELCROS – Dossier : « Nikolaï PROROKOV & les poètes russes du Dégel », par Olga MEDVEDKOVA, Karel HADEK, Poèmes de Nikolaï PROROKOV, Evgueni EVTOUCHENKO, Andreï VOZNESSENSKI, Anatoli NAÏMAN, Viktor SOSNORA, Bella AKHMADOULINA, Boris PASTERNAK, Iossif BRODSKI – Une voix, une oeuvre: « Evgueni EVTOUCHENKO », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Evgueni EVTOUCHENKO – Le Document des HSE : « MAÏAKOVSKI inconnu », par Iouri ANNENKOV, Poèmes de Vladimir MAIAKOVSKI
– Le Portrait des HSE : « Iouri ANNENKOV, le peintre et ses rencontres », par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Iouri ANNENKOV – La Mémoire, la poésie : « Daniil HARMS, poète obériou à Leningrad », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Daniil HARMS – Le peintre des HSE : « Oksana SHACHKO, la feuille d’or de la révolution », par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Oksana SHACHKO, Taras CHEVTCHENKO, FEMEN – Dans les cheveux d’Aoun : « Les papillons noirs d’Ivo ANDRIC », par Branko ALEKSIC, avec des textes de Ivo ANDRIC –Les Pages des HSE : Poèmes de Elodia TURKI, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN – etc.

Tao et anarchie

Tao et anarchie de Daniel Giraud. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Illustré par François Matton, cet ouvrage témoigne que toute voie d’éveil, ici le taoïsme, est d’essence libertaire et que tout combat pour la liberté, social ou politique, pointe vers notre véritable nature, intrinsèquement libre, le Soi.

Les premiers mots de ce livre, qui s’adresse aux insatisfaits, aux non conformistes, à  tous ceux qui ont le pressentiment de la liberté de l’être, indiquent l’orientation de ce « petit manuel d’anarchie taoïste » :

« Bandits tragiques dans une forêt de bambous, Max Stirner et Tchouang Tseu se rejoignent. En dehors et sans affaires, ils incarnent l’Unique sans sa propriété, sans autorité ni dualité.

« L’impensable jubilation » (Hakim Bey) de Stirner se fonde dans « l’oubli des mots » de Tchouang Tseu. Alors l’anarchisme est sans qualificatifs et ne peut être défini ou circonscrit, l’absence de Pouvoirs étant l’hors-normes. »

 

Couv Tao et A

 

Autre point d’appui introductif, la reconnaissance de la part indivisible dans un monde qui exalte la personne, le masque :

« L’individu est indivisible. Etant indivisible, il est un. Comment pourrait-il être divisible, séparé de lui-même ? Cet entier étant l’incarnation de l’unité, il est unique. »

Dans ces pages, il est question de Nietzche et de Stirner, qui font échos à Tchouang Tseu mais bien d’autres penseurs pourraient se prêter à ce jeu de la liberté, de Spinoza à Debord. Parce que toute recherche, même la plus maladroite, pointe vers la liberté du Soi. Le questionnement des évidences conduit à la traversée des formes qui sont autant de restrictions ou d’attaches.

« Une liberté restreinte n’est pas libre. Il n’y a pas de bonnes entraves. Or, tout est entrave, tout est piège. Toutes les lois et règlements nous empêtrent et nous empêchent. Il s’agit alors de se dépêcher de se dépêtrer… Sans soumission plus de domination. »

Il s’agit aussi de traverser le langage et les croyances, d’abandonner l’identification entre le sujet et l’objet de renoncer à tout attribut du sujet :

« Engagé dans le désengagement et le désengagement on prend conscience qu’il n’y a pas de bonnes croyances, les idéologies précipitant la mort des idées. « Obtiens l’idée et oublie les mots », conseillait Tchouang Tseu. La nature propre est révélée par la présence à soi-même. »

Rappelant que « Exister est un emploi précaire », Ce petit livre précieux, qu’il faudra toutefois jeter après l’avoir lu, invite seulement à l’être, au simple, au non-duel :

Dans le rapport sujet/objet, « l’objet fait de nous des possédés » (Stirner). Qu’il soit concret ou abstrait, l’objet possède les dépossédés de la non-dualité. Assujettis à l’objet ils ne peuvent réaliser l’ultime sujet. »

L’ouvrage ne fait pas que décrire la prison et le piège de son embellissement, il indique aussi comment désapparaître :

« Les « Trois-Un » (Essence, Esprit et Souffle) ont une identité unique : le Souffle contient l’Esprit et celui-ci contient l’Essence. En embrassant les trois dans son « vase », le corps, on embrasse l’Un. Car de l’Essence est issu le Souffle, du Souffle naît l’Esprit, et l’Esprit engendre la Lumière. « La Lumière qui éclaire dans les ténèbres » selon les adeptes de l’Art d’Hermès, c’est le mercure des Sages éclairant la prison corporelle qu’il pénètre. »

 

Samuel Beckett et Jean-Charles Pichon

Si la notion n’est pas maintenue… de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

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La pensée de Jean-Charles Pichon englobe de vastes domaines dont les sciences quantiques et la métaphysique. Cet essai court et particulièrement dense constitue autant un commentaire qu’une exploration du texte de Samuel Beckett intitulé Le dépeupleur.

Couv Pichon

Le point de départ de Jean-Charles Pichon réside dans l’identification de cinquante machines littéraires depuis 1848 :

« Toutes ces machines, précise-t-il, nous sont données comme singulières, uniques, bien que toutes prétendent à recouvrir l’univers entier (astrophysique ou biologique, mathématique ou psychanalytique, mythologique ou poétique) ou, plus exactement la localisation du JE dans l’univers. »

Parmi les auteurs de ces machines littéraires, nous trouvons Edgar Poe (Eureka, 1848), Wronski, Saint Yves d’Alveydre, Villiers de l’Isle-Adam, Mallarmé, Yeats, Jarry, Kafka, Daumal… Souvent, un auteur apparaît comme le traducteur, le redécouvreur ou le schismatique d’un autre. Jean-Charles Pichon y distingue l’action de machines littéraires à l’œuvre à travers ou indépendamment des auteurs. Ce qui n’est pas sans évoquer les machines répliquantes de Gilles Deleuze.

« La machine de Beckett a pour objet, nous dit-il, de définir et de préciser le fonctionnement du « séjour où les corps vont cherchant chacun son dépeupleur. »

Beckett raconte tout de la vie des habitants de ce cylindre, sorte de boîte de conserve, sauf le début et la fin. Cette machine est close, désespéramment close. Jean-Charles Pichon en imagine une sortie, en basculant le cylindre, réinterrogeant la « Forme Vide où viennent mourir les dieux et en naître d’autres ». Beaucoup des questionnements suggérés par Jean-Charles Pichon, à travers les mathématiques, ou le rapport à la langue, relèvent des philosophies de l’éveil :

« « L’affaire du cylindre », chère à Beckett, ne serait-elle autre, encore, que l’affaire du seuil, non plus distingué de l’appareil, son séjour ? Et le possesseur de la boîte de corned-beef, du cornet de glace, du bull-roarer, le Jupiter justicier ou l’Apollon flûtiste, seraient-ils autre que JE ? Non plus seulement le seul hôte de l’imaginaire séjour, mais l’unique auteur de toutes ces merveilles.

Sans doute, en ce point, Dieu est mort. Et la Mère elle-même, la première vaincue, n’est plus que la mariée pendue, la demoiselle, la hie, de toute machine célibataire, Jésus est crucifié, Iahvé enrage, le Créateur n’a plus que faire, le Double est un reflet ou un écho, la science se love en vain – le vieux serpent, le Directeur ne dirige plus rien. Tout se passe en dehors des dieux, inutiles. Mais quel ressort secret anime le culbutant ? »

Le texte de Jean-Charles Pichon est accompagné d’un commentaire et de dix études graphiques de Silvanie Maghe.

En 1990, Sylvanie Maghe illustre Le Dépeupleur de Beckett et envoie le texte avec ses illustrations à Jean-Charles Pichon qui écrit alors Si la notion n’est pas maintenue…

L’une et l’autre sont préoccupés par la même question : Comment échapper à la « Forme Vide », au cylindre de Beckett ? A la perte de sens ? A la stérilité de la machine ?

De même que Jean-Charles Pichon prolonge et d’une certaine manière libère Le Dépeupleur, Sylvanie Maghe prolonge le travail de Jean-Charles Pichon par ses gravures talentueuses, qui illustrent ce qui se passe, ce qui apparaît, quand la notion que Beckett voulait à tout prix maintenir s’échappe…

Les entretiens de Mazu

Les entretiens de Mazu, maître Chan du VIII 18ème siècle, introduction, traduction et notes par Catherine Despeux, Editions Les Deux Océans.

Mazu (prononcez Matsou) est l’une des grandes figures du bouddhisme chinois. Dans une longue introduction, Catherine Despeux, dont on sait l’excellence, rappelle au lecteur ce qu’est le Chan, ou Tchan, avant et après Mazu. Le mot Chan traduit le sanskrit dhyâna, qui désigne, nous dit-elle « un état de grande absorption de l’esprit ». C’est aussi « l’une des six pâramitâ, c’est-à-dire des six attitudes d’esprit ou six moyens qui permettent de passer de notre rive du samsâra (transmigration) à celle du nirvâna (grande extinction). »

Les découvertes des dernières décennies et particulièrement les milliers de manuscrits des grottes de Dunhuang ont permis de clarifier l’histoire du Chan et de Bodhidarma, interrogeant ainsi les discours traditionnels comme de mieux cerner le Chan de Mazu.

Catherine Despeux se fonde sur les écrits de Zongmi (780 – 841), autre grande figure du Chan :

« Zongmi distingue trois courants du Chan : 1) le courant qui enseigne la cessation des illusions et la culture du cœur ; 2) le courant de l’annihilation absolue, qui serait celui de Senshui, du Tiantai et de Mazu, bien que ces maîtres, ajoute Zongmi, ne considèrent pas cela comme leur doctrine principale ; 3) le courant de la découverte directe de la nature du coeur.

Dans la Préface au recueil sur les différentes origines du Chan, Zongmi énumère cinq sortes de Chan correspondant à cinq catégories de pratiquants : le Chan des hérétiques, le Chan de l’homme du commun, le Chan du Petit Véhicule (des bouddhas pour soi), le Chan du Grand Véhicule (des bodhisattavas) et le Chan du Véhicule Suprême (des bouddhas), c’est-à-dire le « Chan de la pureté de l’Ainsi-venu (rulai qingjing chan). Ainsi alors que Shenhui, dans son sermon retrouvé parmi les manuscrits de Dunhuang, opposait le Chan de la pureté au Chan de l’Ainsi-venu, Zongmi les réunit en un seul Chan : celui de la pureté de l’Ainsi-venu. »

 

Couv Les-Entretiens-de-Mazu

 

La traduction des Entretiens de Mazu proposée par Catherine Despeux est basée sur la version de Sijia yulu (Entretiens des quatre écoles). Catherine Despeux met en évidence toutes les difficultés d’une telle traduction.

Extrait à propos du Cœur :

« Tous les dharma sont le dharma du Cœur. Tous les noms sont les noms du Cœur. Toutes choses naissent du Cœur, le Cœur est la base des dix mille choses. Il est dit dans un soûtra : « Qui connaît le Cœur et parvient à l’origine est dénommé auditeur ». Tous les noms sont égaux, toutes les significations sont égales, toutes les choses sont égales, elles sont l’Unité pure et sans mélange. Si l’on demeure à chaque instant libre au sein de l’enseignement, l’on se tient dans le domaine absolu (dharmadhâtu) et tout est alors le domaine absolu, l’on se tient dans l’ainsité et tout est l’ainsité. Si l’on se tient dans l’Absolu, toutes les choses sont l’Absolu, si l’on se tient dans le phénoménal, toutes les choses sont le phénoménal. Que lorsque les éléments s’élèvent, l’Absolu et le phénoménal ne soient pas distincts. Si l’on parvient à ces merveilles sans quitter l’Absolu, tout n’est alors que le changement du Cœur. »

L’enseignement non-dualiste, direct, de Mazu traverse les formes et cherche à faire jaillir l’évidence de l’éveil. Les représentations dissoutes, la place se libère, toute la place.

Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint Séverin, 75005 Paris.

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Les Littératures Maudites

Les littératures maudites. Hommage à H.P. Lovecraft. Actes du Salon 2016, Editions L’œil du Sphinx.

La Société des Ecrivains Ardennais et le réseau des médiathèques de la Communauté d’Agglomération d’Ardenne Métropole se sont associés avec les Editions de l’œil du Sphinx pour créer  en 2016, à Charleville-Mézières, le premier Salon des littératures maudites consacré, explique Thibaut Canuti Conservateur en chef des bibliothèques, dans la préface à ces Actes, « aux phénomènes fortéens, à l’ésotérisme, à l’occulte, à la parapsychologie scientifique, au réalisme fantastique et plus généralement à toutes ces littératures des marges ». Thibaut Canuti constate que si les travaux consacrés à cette littérature se multiplient, il manque un événement marquant pour en rendre compte.

Inaugurer ce nouveau salon avec la figure magistrale de H.P. Lovecraft (1890 – 1937) était une évidence tant l’influence de celui-ci ne cesse de s’étendre.

Couv littératures maudites

La première communication de ce salon fut une remarquable synthèse de l’œuvre de Lovecraft et de ses enjeux, très actuels et toujours aussi paradoxaux, de Philippe Marlin, grand connaisseur du sujet depuis sa rencontre avec H.P.L. au milieu des années 60.

Après un portrait rapide de l’homme, absolument matérialiste, il convient de le rappeler, Philippe Marlin démontre comment le mythe créé par Lovecraft renouvelle la métaphysique :

« On peut dire, sans craindre l’exagération, que, jusqu’à Lovecraft, l’homme était au centre de l’univers ; soit parce qu’il était le fils de Dieu, et à ce titre parcelle de la transcendance divine ; soit parce qu’il était le seul moteur d’un univers matérialiste, chargé de façonner la terre à son image et à son service. Même l’existentialisme ramènera tout à l’individu. Avec Lovecraft, la page de l’anthropocentrisme est tournée. L’homme n’est plus qu’une poussière dans l’univers, une créature insignifiante qui assiste, bien souvent de façon inconsciente, au jeu de forces cosmiques qui le dépassent et ne le concernent guère. »

La cosmogonie lovecraftienne, complexe est basée sur le règne des Grands Anciens et Ceux de la Grande Race, à l’origine des temps, puis sur le conflit entre ces deux types d’entités, qui conduisit les seconds à emprisonner les premiers en divers lieux de l’univers. Les Grands Anciens tentent depuis de retrouver leur hégémonie avec l’aide d’humains faibles qu’ils peuvent influencer par l’intermédiaire des rêves.

« Divinités, monstres, extra-terrestres, les créatures que nous propose l’écrivain de Providence sont assurément de nature trouble, confie Philippe Marlin. Divinités peut-être, puisqu’elles donnent à la cosmogonie une architecture d’inspiration religieuse et suscitent de nombreux cultes. Monstruosités à l’évidence, de par leur aspect repoussant et leur odeur putride. Extra-terrestres vraisemblablement, en raison de leurs origines stellaires. »

Cette métaphysique matérialiste, née dans les fanzines populaires, aurait pu tomber dans l’oubli. Elle connut un développement exceptionnel. Le panthéon de Lovecraft, dont nous connaissons surtout Ctulhu, a influencé nombre d’auteurs, mais aussi le cinéma, la peinture ou d’autres arts, dont la Bande Dessinée, jusque dans les jeux de rôle.

Cette mythologie s’est inscrite dans des grimoires qui mêlent magie, souvent noire, et métaphysique, en une philosophie occulte associant le vrai et le faux de manière particulièrement réussie. Dans cette bibliothèque lovecraftienne, le Necronomicon tient une place essentielle, le ou les, car il existe plusieurs versions qui constituent des sommets dans l’art de la mystification.

Philippe Marlin insiste avec raison sur le paradoxe des rapports entre Lovecraft et l’ésotérisme. Lovecraft est un apôtre du « matérialisme mécanique », hostile à l’irrationnel. Il va pourtant développer dans son œuvre un occultisme singulier, crédible au point d’influencer des groupes initiatiques contemporains. Lovecraft, rappelle Philippe Marlin, n’est ni un ésotériste, ni un « grand initié », c’est un auteur rigoureux soucieux de s’informer qui va puiser dans les sources de l’occultisme traditionnel pour composer son ou ses systèmes magiques. Il explore également les travaux scientifiques de son époque marquée par le début des sciences quantiques.

Pour Lovecraft, « les humains n’ont qu’une connaissance limitée de la réalité », précise, Philippe Marlin, « ses visions cosmiques proviennent d’Ailleurs, plus précisément d’un « réservoir subconscient de visions » ». « Les expériences les plus gratifiantes sont celles visant à « recapturer » des fragments de souvenirs flottant dans le subconscient. »

Cette approche ouvre sur des perspectives vertigineuses et pose la question de la nature de la réalité, ou des réalités, comme de l’expérience.

Les Grands Anciens de Lovecraft représentent des archétypes classiques, malgré leurs aspects horrifiques, des grandes traditions. Il n’est pas si étonnant que des groupes initiatiques, ou prétendus tels, se soient intéressés à son œuvre en s’appropriant les systèmes proposés par le Maître de Providence, faciles à mettre en œuvre comme célébrations.

La postérité de H.P. Lovecraft est telle, par son étendue et par sa variété qu’elle suscite de plus en plus d’études universitaires. Lovecraft est, conclut Philippe Marlin, « le géniteur d’une formidable machine à rêver ».

 

Egalement au sommaire des Actes de ce premier  Salon des littératures maudites auquel nous souhaitons longue vie : Geneviève Béduneau : Mythes d’autrefois, légendaire d’aujourd’hui – Jocelin Morrison : Les expériences de mort imminente – Joslan. F. Keller : L’indéchiffrable manuscrit Voynich – Richard D. Nolane : Le vampirisme criminel moderne – Fabienne Leloup : Maria Deraismes, fondatrice de la première Loge maçonnique mixte – Lauric Guillaud : Le thriller ésotérique – Claude Arz : Grigori Efimovitch Raspoutine, le pèlerin maudit de Russie – C. de Mortière et R. Dalla Rosa : Démonologie et sorcellerie dans les contes et légendes ardennais – Yves Lignon : La Parapsychologie à l’Université.

Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

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Kataphract !

Rencontres de Berder-sur-Seine 2016 autour de Jean-Charles Pichon, Editions L’œil du Sphinx.

Ces rencontres autour de l’un des penseurs les plus intéressants des dernières décennies ont offert une large place à la question des vers cataphractaires à travers une longue communication de Jean Hautepierre.

De quoi parlons-nous ?

Le mot « cataphractaire » désigne les cavaleries lourdes des guerres antiques, des troupes de choc en quelque sorte. Le « cataphracte » est la protection, l’armure. Mais en poésie ?

« Que recouvre ce nouveau nom ? demande en introduction Jean Hautepierre. L’ensemble des vers comportant de treize à seize syllabes, ou encore les vers d’une longueur supérieure à celle de l’alexandrin, mais ne dépassant pas une dimension au-delà de laquelle les principales caractéristiques du vers – soit sa rime et, surtout, son découpage rythmique – risquent fort de devenir floues, voire indistinctes. Cela n’interdit pas d’utiliser de tels vers de manière ponctuelle. (…)

Si je ne rejette donc pas l’emploi ponctuel de vers allant au-delà de l’hexadécasyllabe, je ne crois guère à la possibilité de composer des strophes et des tirades entières à partir de tels modules. Il en va tout autrement des vers cataphractaires, qui se prêtent à un usage suivi. Encore faut-il que le découpage rythmique de chaque vers soit bien marqué afin que son existence même en tant que vers soit immédiatement perceptible à l’oreille, comme il en va pour l’alexandrin classique (…)

Ces vers sont conçus pour envahir le champ du langage, pour marteler et submerger de leur mélodie lourde et lancinante l’ouïe et l’esprit de l’auditeur, du lecteur, du spectateur. Les cataphractaires ne furent-ils pas la cavalerie lourde de Byzance ? »

Suit une première démonstration :

 

Et si j’ai quelquefois au nom de Hautepierre

Joint le martèlement des vers cataphractaires,

De treize, de quatorze ou de seize marteaux

Ecrasant le silence et ponctuant les mots,

 

C’est pour que solennellement au lointain la rime se fonde

Et laisse attendre son écho semblant se perdre dans les cieux

Et, déjà presque ensevelie sous le seuil de la nuit profonde,

Qu’elle surgisse, auréolée d’un éclat plus mystérieux…

Couv Hautepierre

Jean Hautepierre défend avec érudition et conviction les vers cataphractaires. Il note que l’absence de rime interne entraîne une attente de la rime finale et donne une unité au vers tout en accentuant son caractère lancinant. Nous sommes dans le vers incantatoire dont, nous dit-il « Edgar Poe fut le Génie précurseur, Stéphane Mallarmé le Mage suprême ». Jean Hautepierre parle d’envoûtement de l’auditeur ou du lecteur. « L’incantation remplace le sens en affirmant un sens suprême. (…) Il y a ici une volonté magique, et un pas vers les Paroles de Puissance. »

Il existe, nous dit-il, une solennité des vers longs capables d’évoquer des événements exceptionnels, de grandes passions, des transcendances.

Autre exemple :

 

Que des vers longs comme des soirs enveloppés de longues traînes,

Vous emportant et vous berçant avec les flots du Grand Malheur,

Fassent trôner par-dessus toute la douleur ample et souveraine

Qui règne, Ô la reine du Monde, aux côtés du Soleil vainqueur ;

 

Jean Hautepierre rappelle qu’il n’est pas l’inventaire du vers cataphractaire. Il cite Saint-Pol roux, Jacques Réda, Pius Servien Coculesco parmi d’autres poètes. Mais, il est sans doute le premier à les théoriser de manière approfondie. Il écarte l’arbitraire en démontrant que les vers longs présentent une homogénéité bien plus manifeste que les vers courts. Toutefois, c’est peut-être parce que Jean Hautepierre considère que la nature même de la Poésie est incantatoire qu’il s’est tourné vers les vers longs et leurs immenses possibilités.

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