Ted Chiang, la question de la langue

La tour de Babylone de Ted Chiang. Editions Gallimard-Folio
5 rue Gaston-Gallimard, 75328 Paris cedex 07.

http://www.gallimard.fr/

Ted Chiang fait parties des auteurs actuels de science-fiction qui se sont emparés de la question de la langue comme l’ont fait auparavant A.E. Van Vogt ou Ian Watson.

Vous avez pu le découvrir en regardant l’excellent film Arrival, réalisé par Denis Villeneuve, sorti en 2016 sur les écrans, avec Luise Banks qui joue le rôle d’une linguiste chargée de communiquer avec des extra-terrestres. L’histoire est tirée de la nouvelle L’histoire de ta vie, l’une des nouvelles rassemblées dans l’ouvrage intitulé La tour de Babylone.

Ted Chiang est un spécialiste en informatique. Il a écrit plusieurs nouvelles de science-fiction qui ont été primées. Ce n’est pas la première fois qu’il aborde la question de la langue dans une nouvelle. Déjà dans le même recueil, le personnage principal de la nouvelle Comprends cherche à construire une langue nouvelle capable de servir ses immenses potentialités, libérées par une drogue.

 

 

 

Dans L’histoire de ta vie, Louise Banks cherche à comprendre la structure de la langue des heptapodes venus de l’espace pour se poser en douze lieux du globe terrestre. Si l’intrigue semble classique, le véritable sujet est bien celui de la langue. Il est traité en s’appuyant sur l’hypothèse de Sapir-Whorf et le principe de Fermat. C’est la langue qui structure notre construction et expérience du monde et nos interactions. Cette approche a été explorée de manière approfondie par des chercheurs comme Alfred Korsybski, Paul Watzlawick, John Grinder, Richard Bandler, Edward T. Hall et leurs équipes.

Nous touchons avec ces questionnements aussi bien aux sciences quantiques qu’aux métaphysiques non-dualistes tant la grammaire est essentielle à l’actualisation de la conscience.

En effet, les heptapodes utilisent pour communiquer une langue non phonologique, formée de sémagrammes qui échappent aux limites des causalités linéaires et temporelles. Ils font usage de deux langues, l’heptapode A et l’heptapode B pour échanger avec les humains :

« En l’examinant, je comprenais que les heptapodes aient créé un système d’écriture sémasiographique ; il convenait mieux à une espèce au mode de conscience simultané pour laquelle le discours tenait lieu de goulet d’étranglement, à exiger que chaque mot suive le précédent, séquentiellement. Avec l’écriture, par contre, tous les signes portés sur une page étaient visibles en même temps. Pourquoi enfermer l’écriture dans une camisole glottographique, requérir d’elle le caractère séquentiel du discours ? Cela ne serait jamais venu à l’esprit de ces extraterrestres. L’heptapode B tirait parti des deux dimensions ; au lieu de filer les morphèmes un par un, il en proposait une pleine page à la fois.

Maintenant que l’heptapode B m’avait offert un mode de conscience simultané, je voyais en quoi la grammaire de l’heptapode A se justifiait : ce que mon esprit séquentiel percevait jusque-là comme inutilement complexe se révélait une tentative d’introduire une certaine flexibilité dans les confins du discours séquentiel. Par voie de conséquence, je pouvais plus facilement utiliser l’heptapode A, mais il me paraissait toujours un méchant substitut de l’heptapode B. »

 

Voici deux autres extraits qui illustrent la puissance de la pensée de l’auteur :

« Avec l’heptapode B, je vivais l’expérience exotique de pensées codées graphiquement. Je passais des moments de transe où mes pensées ne s’exprimaient plus par le biais de ma voix interne ; à la place, je me représentais des sémagrammes qui s’épanouissaient telles des fleurs de givre sur un carreau de fenêtre.

Mieux je maîtrisais la langue et plus je voyais des dessins sémagraphiques complets susceptibles d’exprimer des idées complexes. Mes processus mentaux n’accéléraient pas. Mon esprit campait sur la symétrie inhérente des sémagrammes, lesquels me semblaient plus qu’un langage : des mandalas. Ainsi je méditais sur le caractère interchangeable des prémisses et des conclusions. Il n’y avait pas de direction implicite à l’articulation des propositions, de « cheminement » précis ; tous les éléments d’un raisonnement étaient aussi puissants, tous possédant la même importance. »

 

L’heptapode B permet d’échapper à la prison du temps linéaire, de distinguer les rétro-causalités et d’ouvrir le champ des possibles. En échappant au dialogue interne pour une perception directe et élargie c’est une autre expérience du monde qui se profile, infiniment plus riche de nuances et de créativités grâce à un niveau élevé d’enchâssement.

« L’univers physique pouvait être considéré comme une langue à la grammaire des plus ambiguë, chaque événement physique impliquant un énoncé analysable de deux manières totalement différentes, causale et téléologique, toutes deux valables. Quel que soit le contexte disponible, on ne pouvait en disqualifier aucune.

Lorsque les ancêtres des humains et des heptapodes avaient acquis la première étincelle de conscience, ils avaient perçu le même monde physique, mais ils avaient effectué des analyses grammaticales différentes de leurs perceptions ; les visions du monde qu’ils avaient fini par adopter résultaient de cette divergence. Les humains avaient acquis un mode de conscience séquentiel, les heptapodes un mode de conscience simultané. Nous faisions l’expérience des événements dans un certain ordre, et nous percevions leur relation comme une relation de cause à effet. Ils faisaient l’expérience de tous les événements à la fois, et ils percevaient un objectif sous-jacent au tout. Un objectif de minimisation et de maximisation. »

La kabbale dénouée de Jean-Charles Pichon, nouvelle édition

La kabbale dénouée de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Voici une nouvelle édition d’un texte fondamental de Jean-Charles Pichon (1920-2006), enrichie et complétée d’extraits et de citations de différents ouvrages de Jean-Charles Pichon, au sujet de la Kabbale et de la métaphysique.

Jean-Charles Pichon est un penseur aussi exceptionnel que méconnu, à la fois inconnu romancier, poète, auteur dramatique, dialoguiste, philosophe, métaphysicien, en quête d’un modèle intégral ouvert.

 

 

Extrait de la préface de Rémi Boyer :

« Jean-Charles Pichon « explore extrêmement » l’évolution humaine à travers les cycles qu’elle manifeste. S’il s’inscrit ainsi dans les pas d’un Mircéa Eliade ou de quelques autres auteurs traditionnels, il va bien au-delà, tout comme un Lucian Blaga, par son questionnement et sa démarche des explorations linéaires et temporelles.

Toujours, il cherche à rendre dynamique ses modèles théoriques. Il conçoit ainsi une machine à penser rigoureuse, nourrie du langage des noms, des nombres et des signes[1]. Une méta-machine plutôt puisqu’elle est destinée à mettre en évidence les mécanismes, les interactions mais aussi les erreurs d’autres machines à penser comme celles de Goethe, Joachim de Flore, Kafka, Duchamp, Artaud… autant de regards posés sur le monde, autant de lucidités diverses.

Il convient de distinguer deux types de machines. Nous avons d’une part les « grandes machines » mythiques et ésotériques, celles-là rigoureuses (Maya, Homère, Hésiode, Platon, la Kabbale, etc.), en regard d’autres machines littéraires plus « flottantes ». Les premières prendraient leurs sources dans l’Imaginal pour venir féconder les esprits tandis que les secondes orienteraient, plus ou moins adroitement, au gré du vent de l’inspiration de l’auteur, vers ce même « Entre-Deux ». Avec Louis-Claude de Saint-Martin, nous pourrions dire que les « grandes machines » sont inventées par les penseurs, et les machines littéraires par des « pensifs ». Jean-Charles Pichon aurait sans doute froissé Quintilien et Tertullien. Ses discours et ses écrits exigent un effort de l’esprit. Pourtant, ces machines sont simplement efficaces et sobres. Elles dissipent la confusion, elles clarifient, elles confèrent de l’ordre, plutôt qu’elles n’organisent. Jean-Charles Pichon sait autrement. Il enseigne autrement. Il éveille autrement au Réel, à la fois toujours le même et toujours autre.

Porteur d’un art de vivre qui allie poésie et rigueur encyclopédique, Jean-Charles Pichon renvoie dos à dos l’Eglise et le scientisme, c’est pour mieux contribuer, tout en s’en gardant farouchement, à une alliance du religieux et de la science, le premier parce qu’il relie, la seconde parce qu’elle dénoue.

La pensée de Jean-Charles Pichon n’est jamais chronique, il investit avec fermeté l’aïon et  ses dynamiques spiralaires. Procès, figures, lois, forme-vide… préparent l’élaboration d’une scolastique machinale mais c’est son utilisation des verdicts zodiacaux qui demeure la plus étonnante et la plus riche en perspectives créatrices. »

[1] Le petit métaphysicien illustré de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx.

L’enchâssement

L’enchâssement de Ian Watson. Editions Le Bélial’, 50 rue du Clos 77670 St-Mammès, France.

https://www.belial.fr/

Rares sont les ouvrages qui mêlent linguistique et science-fiction. Nous pensons bien sûr à la célèbre trilogie d’A.E. Van Vogt, Le Monde des Non-A, Les joueurs du Non-A et La Fin du non-A, non-A pour non-aristotélicien,  basée sur les principaux axiomes de la Sémantique Générale d’Alfred Korsybski, publiée dès 1945. L’ouvrage de Ian Watson, original et fascinant, traite de la question de l’enchâssement, d’un possible au-delà du langage.

 

 

C’est le premier roman de Ian Watson, passionné par l’œuvre de Raymond Roussel, particulièrement Nouvelles impressions d’Afrique (1932). Trois intrigues se mêlent dans ce roman. La première s’organise autour d’expérimentations secrètes sur le langage. Des enfants sont isolés pour vivre dans un langage artificiel qui se veut une approche d’une base infralinguistique humaine par un procédé d’enchâssement. Nous sommes proches des théories de Noam Chomsky sur une grammaire universelle, théorie que nous retrouvons dans les grandes métaphysiques non-dualistes.

La deuxième intrigue conduit le lecteur auprès d’une tribu isolée de la forêt amazonienne qui pratique deux langages, le xemahoa A et B. Le second, lui aussi enchâssé, porteur des mythes et traditions, est accessible grâce à un hallucinogène.

Enfin, la troisième intrigue consiste en une rencontre avec un peuple extra-terrestre qui compile tous les langages de l’univers, autant de cartes de la réalité. Ils imaginent qu’en compilant tous les langages, ils pourraient accéder à leur créateur et au réel.

Les trois intrigues se mêlent habilement dans une quête de l’être fondateur du langage. C’est une forme de recherche de la Parole perdue ou de la Lettre perdue, le pressentiment d’une structure absolue.

 

 

Certains passages, rejoignent les thèmes développés dans les voies d’éveil.

Exemple côté extra-terrestre :

« Ce sont des entités variables. Ils manipulent ce que nous appelons réalité grâce au cours flottant de leurs signes. Leurs signes ne connaissent pas de constante et ne reposent que sur des référents variables. Nous sommes enchâssés dans cet univers, prisonniers de lui. Eux, non. Ils s’en échappent. Ils sont libres. Leur faculté de change leur fait traverser les réalités. Mais lorsque nous aurons réussi à superposer tous les programmes constitutifs de la réalité établis par tous les langages, là-bas dans la lune qui orbite entre nos mondes jumeaux, alors nous serons également libres. »

Exemple côté tribu amazonienne :

« Ce discours enchâssé n’est autre que la châsse où sont serrés l’âme, les mythes, de la tribu. Mais cela permet également aux Xemahoa de faire l’expérience immédiate de leur vie mythique au cours de ces célébrations à la fois chantées et dansées. Le dialecte vernaculaire quotidien, le xemahoa A, est passé au crible d’un re-codage extrêmement élaboré qui brise les séquences linéaires du parler normal et restitue le peuple xemahoa à cette unité spatiotemporelle de laquelle, nous autres, avons été coupés. Car nos langages se comportent comme des barrages entre la Réalité et notre Idée de la Réalité.

« Je suis enclin à penser que le xemahoa B est le langage le plus vrai que j’aie jamais rencontré. Il est évident qu’à d’autres égards – pour tout ce qui concerne la vie quotidienne – il met à mal, paralyse, infirme notre vision strictement euclidienne du monde. C’est un langage extravagant, semblable en cela à celui de Roussel, mais pire. L’esprit ne peut espérer seul, sans adjuvant, l’appréhender. Mais dans leurs hallucinations, ces Indiens ont découvert l’élixir vital de la compréhension ! »

Au passage, Ian Watson, soit par accident, soit par compréhension, livre quelques clefs de l’usage traditionnel des puissances serpentines.

C’est un roman-expérience qu’il ne faut pas négliger. Il porte beaucoup de questionnements, d’intuitions mais aussi de connaissances en mouvement et véhiculent aussi certains fondamentaux de la sémantique générale.

 

La poésie brésilienne dans les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 49. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Le dossier très riche et passionnant de ce n°49, préparé par Philippe Monneveux et Oleg Almeida, est consacré à la poésie brésilienne des modernistes à nos jours.

En introduction, Christophe Dauphin rend compte de sa rencontre avec Dilma Rousseff lors de sa participation à la Fête de l’Humanité en septembre 2019, une occasion pour faire le point sur la situation désastreuse dans laquelle se trouve le Brésil, situation qui s’est encore dégradée depuis, sous les effets accentués et cumulés des errances et des malversations de Bolsonaro.

Christophe Dauphin poursuit en nous parlant du travail remarquable du photographe Sebastião Salgado et de son engagement pour l’Amazonie.

Si la poésie brésilienne, depuis le 16ème siècle, « s’est d’abord construite en partant de l’imitation de l’Europe et en particulier du Portugal, berceau de sa langue d’adoption », disent Philippe Monneveux et Oleg Almeida, avec des influences diverses, religieuses, néo-classiques, romantiques avec Lord Byron ou engagées avec Victor Hugo, elle connaîtra une véritable rupture au début du 20ème siècle pour établir ses identités propres :

« … le modernisme brésilien représente, en revendiquant ses racines nationales et populaires, une coupure brutale d’avec les mouvements poétique santérieurs. Historiquement, il est fondé par les poètes Mário de Andrade, Oswald de Andrade, et Paulo Menotti del Picchia et les peintres Anita Malfatti et Tarsila do Amaral. (…)

Le modernisme brésilien encourage un retour aux structures élémentaires de la sensibilité brésilienne, ambition qui peut se résumer par le concept d’ »anthropophagie ». L’objectif des modernistes brésiliens est en effet de « déglutir » des formes importées pour produire quelque chose de véritablement national. Ils revendiquent par ailleurs une expression des émotions personnelles, qui se traduit dans les thèmes, la syntaxe et le vocabulaire, ainsi que dans un style conversationnel valorisant le ton prosaïque et la bonne humeur. »

 

 

C’est en 1922, à São Paulo, que ce mouvement se fit connaître lors de Semaine d’Art Moderne, festival de littérature, musique et arts plastiques, organisé pour fêter le premier siècle de l’indépendance du Brésil.

Ce sera la crise de 1929, le coup d’Etat de 1930 et les pertes de liberté à partir de 1935 sous l’ère totalitaire Vargas, qui donnera naissance à la poésie postmoderniste.

« La poésie post moderniste abandonne la provocation et le narcissisme du modernisme, continuent Philippe Monneveux et Oleg Almeida, et s’inspire fortement du quotidien. Elle accorde une place majeure à l’utilisation du langage conversationnel et du vers libre, et subit l’influence du réalisme et du romantisme. »

La richesse, la complexité et les cultures très différentes qu’offre le très vaste territoire brésilien ont bien entendu permis de multiples expressions poétiques en marge des courants ou à l’intérieur de ces derniers. A partir de 1945, sous la dictature, ou dans une liberté retrouvée, les poètes n’ont eu de cesse de se renouveler et d’interroger leurs temps et leurs espaces. Des avant-gardes vont surgir, notamment avec la chute de la dictature en 1983, mais en réalité tout au long de la période post 1945. La « nouvelle poésie »  de la fin du siècle dernier sera marquée par une pluralité grandissante, la recherche identitaire et la place croissante prise par les femmes ou les homosexuels. Les performances se multiplient pour offrir en ce début de millénaire une poésie très contrastée, allant de l’expérimental au retour à des formes anciennes.

Plus de trente poètes brésiliens, traduits en français par Oleg Almeida, sont présentés au lecteur : Manuel BANDEIRA, Oswald DE ANDRADE, Mario DE ANDRADE, Ronald DE CARVALHO, Murillo MENDES, Cecilia MEIRELES, Carlos DRUMMOND DE ANDRADE, Augusto Frederico SCHMIDT, Vinicius DE MORAES, Dante MILANO, Joao CABRAL DE MELO NETO, Lêdo IVO, Amadeu THIAGO DE MELLO, Decio PIGNATARI, Hilda HILST, Haroldo DE CAMPOS, Ferreira GULLAR, Augusto DE CAMPOS, Francisco ALVIM, Eunice ARRUDA, Paulo LEMINSKI, CHACAL, Ana Cristina CRUZ CESAR, Anderson BRAGA HORTA, Affonso ROMANO DE SANT’ANNA, Claudio WILLER, Ruy ESPINHEIRA FILHO, Antonio CICERO, Tanussi CARDOSO, Antonio CARLOS SECCHIN, Floriano MARTINS, Mirian DE CARVALHO, Antonio LISBOA CARVALHO DE MIRANDA, Periclès LUIZ MEDEIROS PRADE.

 

Poème de Cecília Meireles :

 

Le motif

 

Je chante puisque l’instant existe,

puisque ma vie est complète.

Je ne suis ni joyeux ni triste :

je suis poète.

 

Frère du temps qui s’enfuit,

je vis sans plaisirs ni tourments.

Je traverse les jours et les nuits

au gré du vent.

 

Suis-je voué à partir

ou plutôt à rester ? Suis-je en train

de détruire ou bien de bâtir ?

Je n’en sais rien.

 

Je ne sais qu’une chose : en chantant,

je fais perdurer mon transport…

Et qu’une fois tu mon chant,

Je serai mort

 

Poème de Ferreira Gullar :

 

Mon peuple, mon abîme

 

Mon peuple est mon abîme.

Là, je me perds :

sa détresse me laisse

aveugle et sourd.

 

Mon peuple est mon supplice,

ma tragédie :

s’il vit dans la misère,

c’est de ma faute.

 

Mon peuple est mon destin,

mon avenir :

s’il ne devient en moi

ni poison ni chanson,

je vais mourir.

Satipatthâna. Le chemin direct pour la réalisation

Satipatthâna. Le chemin direct pour la réalisation par Bhikkhu Anâlayo. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Tous ceux qui s’intéressent réellement à la méditation de pleine conscience et qui ne souhaitent pas en rester au phénomène de mode trouveront un grand intérêt à étudier ce livre. Le Satipatthâna sutta est en effet un texte essentiel à la compréhension de la pratique de pleine conscience dans son contexte originel bouddhiste.

 

 

L’auteur, Bhikkhu Anâlayo, devenu moine bouddhiste au Sri Lanka en 1995, a consacré sa thèse de doctorat au Satipatthâna sutta. Il allie érudition universitaire, connaissance traditionnelle et pratique approfondie dans des retraites solitaires et silencieuses répétées. Il présente ainsi sa démarche :

« La pleine conscience et la manière correcte de la mettre en pratique sont certainement des sujets d’importance capitale pour toute personne qui souhaite suivre le chemin du Bouddha vers la libération. Et cependant, pour une compréhension et une pratique correctes de la méditation de pleine conscience, il faut prendre en considération les instructions originelles du Bouddha au sujet de satipatthâna. Considérant cela, ma recherche s’intéresse en particulier aux discours rapportés dans les quatre Nikâyas principaux et les parties les plus anciennes du cinquième Nikâya, en tant que matériau de base d’importance capitale. »

Bhikkhu Anâlayo s’est soucié tout au long de son ouvrage de l’efficacité et de la rigueur de la pratique en même temps que du contexte historique et du champ philosophique qui encadre ou soutient cette pratique.

Le texte du Satipatthâna sutta est dense et bref. Il débute et s’achève par ces mots :

 

[LE CHEMIN DIRECT]

« Moines, voici le chemin direct pour la purification des êtres, pour le dépassement de la tristesse et des lamentations, pour la disparition de dukkha et du mécontentement, pour acquérir la vraie méthode, pour la réalisation du Nibbâna, à savoir les quatre satipatthânas.

 

Bhikkhu Anâlayo, après avoir rappelé la définition du chemin direct selon le satipatthâna, décrit précisément la structure du texte avant de présenter et commenter chacun de ses aspects :

 

« Après cette « définition », le discours décrit en détail les quatre satipatthânas du corps, des ressentis, de l’esprit et des dhammas. Le premier satipatthâna, la contemplation du corps, progresse de l’attention à la respiration, aux postures et aux activités, puis les divisions du corps en ses différentes parties anatomiques et éléments, jusqu’à la contemplation d’un cadavre en décomposition. Les deux satipatthânas suivants sont consacrés à la contemplation des ressentis et de l’esprit. Le quatrième satipatthâna énumère cinq types de dhammas objets de contemplation : les obstacles mentaux, les agrégats, les sphères des sens, les facteurs d’éveil, et les quatre nobles vérités. Après les pratiques de méditation en tant que telles, le discours revient à l’affirmation du chemin direct, en passant par une prédiction sur la durée à l’issue de laquelle la réalisation peut être escomptée. »

Chaque pratique est soulignée par un « refrain » qui rappelle l’essentiel.

L’ouvrage suit cette structure en développant chaque point sans toutefois le diluer dans le commentaire.

Satipatthâna est une pratique centrale, et suffisante, non seulement dans le contexte bouddhiste mais dans toute démarche d’éveil, gradualiste ou subitiste, même si elle trouve sa force dans une approche résolument directe. Elle concerne aussi bien le débutant que le pratiquant avancé dans la méditation intensive.

L’ultime question

L’ultime question par Râmana Maharshi. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 75005 Paris.

http://originel-accarias.com/

Par questions et réponses, Râmana Maharshi conduit chacun vers la source non-duelle, là où tous les questionnements vont se dissoudre.

Ces échanges sont extraits des « grandes sources », 1284 versets ou aphorismes recueillis par Muruganar en 1920 et arrangées, organisées par Sâdhu Natânanda, et qui seront mis prochainement à disposition de tous en français.

Quelle que soit la question, quel que soit l’angle de la réponse, Râmana Maharshi oriente toujours vers l’essentiel, vers la source non-duelle, notre propre nature.

 

« Un visiteur : Dois-je abandonner mes occupations et lire des livres sur le Vedânta ?

 

Baghavân : Si les choses ont une existence indépendante – c’est-à-dire si elles existent quelque part séparées de vous, alors vous pouvez avoir la possibilité de vous en éloigner. Mais elles n’ont pas d’existence séparées de vous ; elles doivent leur existence à vous et à votre pensée. Aussi, « où » pouvez-vous aller pour leur échapper ? En ce qui concerne lire des livres sur le Vêdanta, vous pouvez en lire autant que vous voulez. Mais ils ne pourraient vous dire que : «  Réalisez le Soi qui est en vous ». Le Soi ne peut être trouvé dans les livres. Vous avez à le trouver par vous-même, en vous-même. »

 

 

Râmana Maharshi fait parfois le détour par les concepts indiens, ou cible directement la non-dualité, selon  l’interlocuteur qu’il va chercher là où il se trouve dans les périphéries dualistes. Il se sert aussi bien de questions métaphysiques, de thèmes pragmatiques que de sujet comme « les moustiques » :

 

« Jivrajani : Supposons que l’on soit dérangé durant la méditation, comme par les piqûres de moustiques ; devra-t-on poursuivre la méditation et essayer de les supporter, en ignorant ce désagrément, ou chasser les moustiques et continuer la méditation ?

 

Baghavân : Vous devrez faire comme cela vous convient le mieux. Vous n’atteindrez pas la libération simplement parce que vous n’avez pas chassé les moustiques, ni ne nierez celle-ci parce que vous les avez chassés. Il s’agit d’atteindre la concentration sur un seul point [le Soi] et ensuite de réaliser manonâsha [la dissolution du mental]. Que vous l’accomplissiez en vous accommodant des piqûres ou que vous chassiez les moustiques dépend de vous. Si vous êtes complètement absorbé dans votre méditation, vous ne sentirez pas que les moustiques vous piquent. Tant que vous n’aurez pas atteint cet état, pourquoi ne les chasseriez-vous pas ? »

 

Râmana Maharshi distingue les niveaux logiques, invite l’interlocuteur à la discrimination, l’inscrit si nécessaire dans un procès gradualiste tout en préservant toujours l’accès direct au Soi.

« Je n’ai jamais suivi aucune sâdhanâ. Je ne savais même pas ce que c’était. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris ce qu’elle était et sa diversité. C’était comme s’il n’y avait eu aucune chose séparée de moi à laquelle j’aurais pu penser. S’il y avait eu un but à atteindre, j’aurais alors dû m’engager dans une pratique afin d’atteindre ce but. Mais il n’y avait rien à désirer. Maintenant, je suis là assis, les yeux ouverts. Avant, j’étais assis les yeux fermés. C’est la seule différence. »

 

Et encore :

 

« En atteignant l’intérieur du Cœur à travers la quête,

L’ego courbe la tête et tombe ;

Alors resplendit le vrai « Je » -le Soi suprême,

Qui n’est pas l’ego,

Mais l’Être parfait et transcendant. »

 

Cyrille Guilbert : Le lieu dénudé

Le lieu dénudé par Cyrille Guilbert. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Cyrille Guilbert, auteur de romans et recueils de poésie, touche avec ce recueil à la métaphysique et au réel total.

 

c’est le moment de la présence qui séduit

le moment de la lumière

mystère et clarté par quoi je suis touché

ma main traverse cela

 

je sais qu’on ne vit jamais qu’en elle, la lumière

on marche et se courbe au sein de son désir ébloui

en la voyant j’oublie le volume de mon corps

dont est tracé d’avance le trajet d’épuisement

 

 

 

 

Traque de la lucidité, de la présence au réel, traversée des voiles ou des sacs de toile grossière qui masquent le vivant, arrachement des masques gluants des mensonges communs, Cyrille Guilbert tend jusqu’à ce rompre vers l’axialité lumineuse de l’être.

 

il paraît long le chemin vers plus de nudité

il paraît ardu vers le gain de lumière

la bouche ouverte sur un cri blanc

voici la faille où s’épuise ma parole

 

Cyrille Guilbert défait patiemment les mailles de la trame du monde pour se glisser dans l’intervalle et se plonger dans l’océan lumineux. Les mots défont le tissage mais en même temps le reconstitue, autrement. C’est une quête de la parole, une réappropriation du langage qu’il faut extraire des banalités et des menteries.

 

la parole que je veux maintenir en son âpreté

dès qu’elle me quitte ce durcit et se fige

mes mots forment des pierres lapidant la toile du jour

 

C’est un voyage initiatique sans concession qui est voué à l’échec jusqu’à l’ultime retournement.

 

avec des mots accrochés à ce destin de parole erratique

matière informe de mes mots issus d’un fonds d’angoisse

glaise sculptée, lentement modulée, fruit secret de ma patience

je m’attelle encore à la même illusion

de la pierre tenue en main

on n’apprend rien, mais tout finalement s’y révèle

enfoui dans l’opaque

 

C’est le chemin lui-même qui est la libération et non la destination.

Jeanne Baudot et Renoir

A la lumière de Renoir par Michèle Dassas. Editions Ramsay, 222 boulevard Pereire, 57017 Paris.

https://ramsay.fr/

Dans ce roman Michèle Dassas explore la relation privilégiée qui unit Jeanne Baudot (1877-1957), artiste-peintre, et Auguste-Pierre Renoir (1841-1919), figure majeure de l’impressionnisme, à ce que l’on désigna plus tard comme la Belle Epoque. Jeanne Baudot, personnalité aussi attachante qu’anticonformiste évolua dans les milieux artistiques et intellectuels parisiens. Elle côtoya Manet, Degas, Mallarmé, Maillol, Valéry entre autres et fut l’amie, la muse, la complice de Renoir qui hanta et éclaira sa vie longtemps après le décès de ce dernier.

En 1949, parut un ouvrage de Jeanne Baudot intitulé Renoir, ses amis, ses modèles dans lequel elle témoigne de ces moments d’intimité. Pour rédiger avec talent cette biographie romancée, Michèle Dassas a bien sûr puisé dans ce témoignage mais aussi sur d’autres sources dont le livre de Jean Renoir dont Jeanne Baudot fut la marraine, consacré à son père et la lecture du journal de Julie Manet, amie de Jeanne Baudot.

 

 

La pensée  et l’art de Renoir, l’atmosphère qu’il créait autour de lui par la célébration de la beauté avant tout, son humanisme, sa complexité, servent de fond au roman et entraînent le lecteur dans un monde fait d’une palette d’intensités subtiles. C’est aussi une peinture d’une époque fascinante qui interroge sur le sens de l’art comme sur le sens de la vie dans une tension créatrice entre frivolité et profondeur.

Un passage du roman démontre tout l’intérêt du choix de la biographie romancée. Renoir vient de mourir et c’est son curé qui s’exprime :

« On dira de quelle lignée magnifique de virtuoses du pinceau appartenait Renoir, de quels héritages fameux il a su porter le poids avec aisance, à quelle école il est préférable de le rattacher ; et l’on dira de même comment, disciple d’un Watteau ou d’un Fragonard, devenu maître à son tour, il est entré vivant dans l’immortalité, par sa science sans limites de la lumière et de la couleur.

On contera ou l’on rééditera sans doute mainte anecdote qui fut révélatrice de son esprit remarquable, de sa nature droite et de son cœur excellent, d’une manière sans mesure.

Toujours égal à lui-même, à toutes les heures de sa vie, dans l’adversité comme dans le succès, aux années de sa jeunesse et de sa force comme au milieu de ses infirmités qui avaient fait de sa vie un martyr constant, on saluera en lui le parfait ouvrier du Beau, le mystique que sa foi ardente en son art soutint sans cesse au-dessus des luttes épiques que se livrent les écoles, et aussi le vieux maître dont les souffrances n’eurent pas plus raison de la fraîcheur de son pinceau que de l’indulgence de son naturel si accueillant.

Oui, on dira tout cela et bien d’autres choses encore que savent dire les écrivains amis des Arts et les connaisseurs capables de livrer leur jugement au public sous une forme attrayante. (…)

Pour moi, son curé et un peu son ami et celui des siens, ma tâche est plus simple. Plus simple, dis-je, mais non moins belle – plus belle peut-être que celle des autres – puisque j’ai le devoir de saluer ici le spiritualiste fervent et l’idéaliste chrétien que fut Auguste-Pierre Renoir. »

Dans ce roman, le lecteur apprend beaucoup sur Renoir, sur l’époque, sur les milieux artistiques que fréquentait Jeanne Baudot mais c’est surtout l’amour, la liberté, l’inconditionnalité, qui sont au centre de l’écriture de Michèle Dassas. Que ce soit à travers la convivialité, la solitude des uns ou des autres, la souffrance, le plaisir, les trahisons, les ignorances, les lieux, la lumière des saisons, le jeu des modèles, c’est de la vie qu’il est question, de la vie artistique certes, mais aussi de la vie la plus banale comme art.

Renoir meurt plus de trente années avant cette amie si singulière que fut Jeanne. Il demeura présent dans la vie de Jeanne jusqu’à la mort de celle-ci, elle continua de lui apprendre par cette présence. Michèle Dassas nous fait pressentir, avec beaucoup de respect, ce que fut cette relation, finalement atemporelle. Comment Jeanne fut portée à la fois dans son art et dans sa vie quotidienne par la rencontre avec l’être de Renoir.

 

Site de l’auteur :

http://michele.dassas.com/

La Table d’attente de Frédéric Tison

La Table d’attente de Frédéric Tison. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Le titre est explicité par une définition extraite du Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition (1932-1935) :

« Table d’attente. Plaque, pierre, planche, panneau sur lequel il n’y a rien encore de gravé, de sculpté, de peint. Fig. : C’est une table d’attente, ce n’est encore qu’une table d’attente, se dit d’un jeune homme dont l’esprit n’est pas encore entièrement formé, mais qui est propre à recevoir toutes les impressions qu’on voudra lui donner. »

 

 

Frédéric Tison dresse ainsi sa Table d’attente autour, nous dit-il, d’un visage absent. Comme peindre un tableau dont il manquerait le personnage principal, absent mais pourtant présent par tous les éléments du tableau, impressionniste. On pense parfois à un doppelgänger, tant le témoin invisible, à la fois veilleur et lanceur d’alerte, est aussi le tourneur de pages de ce livre.

 

« Dans ce pays, mes vêtements sont blancs (ma chemise est d’argent, mon pantalon de neige).

Dans ce pays, je fais le ciel mien.

Dans ce pays, je donne des fêtes douces et secrètes. Ici, je sème mes nuages et mes lois. Dans ce pays, j’ai mes rois et mes reines.

C’est dans ce pays que s’élève mon palais d’eau murmurante. »

 

« L’amour n’est pas là. Il ouvre des portes au loin. Il se trouble dans les miroirs.

Il se dresse dans une chambre vide. Il accueille des souffles et des regards soudains.

Il ne siège pas – il s’efface des trônes et de chaque jardin. Ses larmes sont avides de la mer, ses rires se brisent en silence.

L’amour n’est pas là – C’est un ange noir qui le retient prisonnier. »

 

« Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je te place entre deux colonnes au sein d’une nuit.

Je te répands dans les rues et les herbes, je te dissous dans toutes les faces humaines et les années. Je trouble tes ombres dans la fontaine sculptée, j’y plonge des clefs lourdes.

Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je t’ai contemplé. »

 

Cette saudade en langue française porte, à travers les fragilités extrêmes, vers la beauté.

 

« Fais tien le ciel, chante une heure et ce visage clair qui serait tien – dans tes yeux, dans tes miroirs incertains.

Fais tien cet appel et l’oiseau, le jeune carillon qui passe et tinte si vite ! Tandis qu’il cesse de seulement t’appartenir. »

 

Frédéric Tison engage un combat contre le temps, s’élève au-dessus des conditionnements pour marcher sur les morceaux de temps brisés comme autant de marches vers la clarté.

Jean Klein, la liberté d’être

La Liberté d’être par Jean Klein. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Jean Klein fut l’un des premiers penseurs français introduits au non-dualisme du Cachemire. S’il a étudié et pratiqué d’autres courants de l’Inde traditionnelle, son enseignement direct est imprégné de la fulgurance des maîtres cachemiriens.

 

 

Cet ensemble d’entretiens, accordés dans la première partie des années 80, ne perd jamais de vue la non-séparation. Jean Klein cherche toujours à conduire son interlocuteur, ou le lecteur, à sa véritable nature, absolument libre. Les propositions de Jean Klein sont à la fois techniques et affranchies de toute technicité.

 

Voici quelques paroles de Jean Klein qui mettent en évidence la pertinence de ce qu’il offre :

« Dans une situation d’ouverture, vous êtes amour inconditionné. Et inhérente à cet amour, il y a une intelligence qui vous indique exactement comment vous comporter à l’égard de votre frère. Mais vous devriez aussi comprendre qu’effacer la souffrance de votre frère n’est pas un réel bienfait pour lui. La souffrance indique quelque chose. Tout comme une alarme, elle vous alerte. Mais ne tentez pas de vous dérober en posant une quelconque interprétation psychologique. On doit réellement voir ce vers quoi pointe la souffrance.

Vous pouvez aider votre frère à découvrir qui est celui qui provoque la souffrance. Comme tout objet, comme toute perception, la souffrance nous rapatrie vers la conscience, vers l’Ultime, car c’est l’Ultime qui éclaire l’objet. »

« Une expérience survient. Elle ne peut être pensée. Penser n’est pas une expérience directe, c’est traquer une sensation qu’on s’efforce de réitérer. Dans une expérience réelle, la personne qui expérimente est totalement incorporée à ce qui est expérimenté – les deux ne font qu’un, sans qu’interviennent mémoire et problème d’identité. En fait il s’agit d’une non-expérience car il n’y a personne pour expérimenter quoi que ce soit.

Dans le domaine de la technologie, multiplier les expériences est nécessaire, et ne conduit pas à un conflit. Mais sur le plan psychologique, qui est gouverné par la dualité plaisirs-déplaisirs, accumuler des expériences ne fait que renforcer l’ego et rend impossible la véritable expérience, c’est-à-dire la non-expérience. »

 

Au cours de ces entretiens, tous les aspects de la vie spirituelle ou psychologique sont abordés, peurs, désirs, stratégies, adhérences, conditionnements… Mais Jean Klein ne répond pas aux questions sur le même niveau logique, qui maintiendrait dans la dualité, il traverse le questionnement et entraîne le lecteur dans cette traversée avec bienveillance.

« Mais vous touchez quelque chose de plus profond au moment où vous vous demandez « quelle est la raison qui me pousse à poser cette question ? ». Derrière la question il y a une image, celle que vous avez de vous-même, une image marquée par l’insécurité et la peur. L’observation de cette peur vous place à l’extérieur de cette peur. Ainsi la question est-elle une distraction, une façon de vous fuir.

Mais qui essaie de fuir ?

C’est la personne, c’est « l’ego », toujours en quête de distraction, qui pose la question. Aussi faites de cette image du « Je » un objet d’observation. La personne est simplement une image projetée dans l’espace-temps. Elle est discontinue. L’observation, elle, en se tenant en dehors de l’espace-temps, est continue. C’est dans votre conscience que vous voyez apparaître l’objet, la personne, et c’est alors que cesse l’envie de vous identifier à cette image projetée. »

 

Jean Klein, au fil des questions, décrypte le fonctionnement de la mémoire et sa participation à la constitution de cet assemblage que nous appelons « moi » ou « personne ». Ce sont les mécanismes de la relation entre le sujet et l’objet qui sont mis à nu, soit les mécanismes de la séparation. Leur simple observation permet de s’orienter vers la non-séparation, vers l’unité.