Les entretiens de Mazu

Les entretiens de Mazu, maître Chan du VIII 18ème siècle, introduction, traduction et notes par Catherine Despeux, Editions Les Deux Océans.

Mazu (prononcez Matsou) est l’une des grandes figures du bouddhisme chinois. Dans une longue introduction, Catherine Despeux, dont on sait l’excellence, rappelle au lecteur ce qu’est le Chan, ou Tchan, avant et après Mazu. Le mot Chan traduit le sanskrit dhyâna, qui désigne, nous dit-elle « un état de grande absorption de l’esprit ». C’est aussi « l’une des six pâramitâ, c’est-à-dire des six attitudes d’esprit ou six moyens qui permettent de passer de notre rive du samsâra (transmigration) à celle du nirvâna (grande extinction). »

Les découvertes des dernières décennies et particulièrement les milliers de manuscrits des grottes de Dunhuang ont permis de clarifier l’histoire du Chan et de Bodhidarma, interrogeant ainsi les discours traditionnels comme de mieux cerner le Chan de Mazu.

Catherine Despeux se fonde sur les écrits de Zongmi (780 – 841), autre grande figure du Chan :

« Zongmi distingue trois courants du Chan : 1) le courant qui enseigne la cessation des illusions et la culture du cœur ; 2) le courant de l’annihilation absolue, qui serait celui de Senshui, du Tiantai et de Mazu, bien que ces maîtres, ajoute Zongmi, ne considèrent pas cela comme leur doctrine principale ; 3) le courant de la découverte directe de la nature du coeur.

Dans la Préface au recueil sur les différentes origines du Chan, Zongmi énumère cinq sortes de Chan correspondant à cinq catégories de pratiquants : le Chan des hérétiques, le Chan de l’homme du commun, le Chan du Petit Véhicule (des bouddhas pour soi), le Chan du Grand Véhicule (des bodhisattavas) et le Chan du Véhicule Suprême (des bouddhas), c’est-à-dire le « Chan de la pureté de l’Ainsi-venu (rulai qingjing chan). Ainsi alors que Shenhui, dans son sermon retrouvé parmi les manuscrits de Dunhuang, opposait le Chan de la pureté au Chan de l’Ainsi-venu, Zongmi les réunit en un seul Chan : celui de la pureté de l’Ainsi-venu. »

 

Couv Les-Entretiens-de-Mazu

 

La traduction des Entretiens de Mazu proposée par Catherine Despeux est basée sur la version de Sijia yulu (Entretiens des quatre écoles). Catherine Despeux met en évidence toutes les difficultés d’une telle traduction.

Extrait à propos du Cœur :

« Tous les dharma sont le dharma du Cœur. Tous les noms sont les noms du Cœur. Toutes choses naissent du Cœur, le Cœur est la base des dix mille choses. Il est dit dans un soûtra : « Qui connaît le Cœur et parvient à l’origine est dénommé auditeur ». Tous les noms sont égaux, toutes les significations sont égales, toutes les choses sont égales, elles sont l’Unité pure et sans mélange. Si l’on demeure à chaque instant libre au sein de l’enseignement, l’on se tient dans le domaine absolu (dharmadhâtu) et tout est alors le domaine absolu, l’on se tient dans l’ainsité et tout est l’ainsité. Si l’on se tient dans l’Absolu, toutes les choses sont l’Absolu, si l’on se tient dans le phénoménal, toutes les choses sont le phénoménal. Que lorsque les éléments s’élèvent, l’Absolu et le phénoménal ne soient pas distincts. Si l’on parvient à ces merveilles sans quitter l’Absolu, tout n’est alors que le changement du Cœur. »

L’enseignement non-dualiste, direct, de Mazu traverse les formes et cherche à faire jaillir l’évidence de l’éveil. Les représentations dissoutes, la place se libère, toute la place.

Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint Séverin, 75005 Paris.

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Les Littératures Maudites

Les littératures maudites. Hommage à H.P. Lovecraft. Actes du Salon 2016, Editions L’œil du Sphinx.

La Société des Ecrivains Ardennais et le réseau des médiathèques de la Communauté d’Agglomération d’Ardenne Métropole se sont associés avec les Editions de l’œil du Sphinx pour créer  en 2016, à Charleville-Mézières, le premier Salon des littératures maudites consacré, explique Thibaut Canuti Conservateur en chef des bibliothèques, dans la préface à ces Actes, « aux phénomènes fortéens, à l’ésotérisme, à l’occulte, à la parapsychologie scientifique, au réalisme fantastique et plus généralement à toutes ces littératures des marges ». Thibaut Canuti constate que si les travaux consacrés à cette littérature se multiplient, il manque un événement marquant pour en rendre compte.

Inaugurer ce nouveau salon avec la figure magistrale de H.P. Lovecraft (1890 – 1937) était une évidence tant l’influence de celui-ci ne cesse de s’étendre.

Couv littératures maudites

La première communication de ce salon fut une remarquable synthèse de l’œuvre de Lovecraft et de ses enjeux, très actuels et toujours aussi paradoxaux, de Philippe Marlin, grand connaisseur du sujet depuis sa rencontre avec H.P.L. au milieu des années 60.

Après un portrait rapide de l’homme, absolument matérialiste, il convient de le rappeler, Philippe Marlin démontre comment le mythe créé par Lovecraft renouvelle la métaphysique :

« On peut dire, sans craindre l’exagération, que, jusqu’à Lovecraft, l’homme était au centre de l’univers ; soit parce qu’il était le fils de Dieu, et à ce titre parcelle de la transcendance divine ; soit parce qu’il était le seul moteur d’un univers matérialiste, chargé de façonner la terre à son image et à son service. Même l’existentialisme ramènera tout à l’individu. Avec Lovecraft, la page de l’anthropocentrisme est tournée. L’homme n’est plus qu’une poussière dans l’univers, une créature insignifiante qui assiste, bien souvent de façon inconsciente, au jeu de forces cosmiques qui le dépassent et ne le concernent guère. »

La cosmogonie lovecraftienne, complexe est basée sur le règne des Grands Anciens et Ceux de la Grande Race, à l’origine des temps, puis sur le conflit entre ces deux types d’entités, qui conduisit les seconds à emprisonner les premiers en divers lieux de l’univers. Les Grands Anciens tentent depuis de retrouver leur hégémonie avec l’aide d’humains faibles qu’ils peuvent influencer par l’intermédiaire des rêves.

« Divinités, monstres, extra-terrestres, les créatures que nous propose l’écrivain de Providence sont assurément de nature trouble, confie Philippe Marlin. Divinités peut-être, puisqu’elles donnent à la cosmogonie une architecture d’inspiration religieuse et suscitent de nombreux cultes. Monstruosités à l’évidence, de par leur aspect repoussant et leur odeur putride. Extra-terrestres vraisemblablement, en raison de leurs origines stellaires. »

Cette métaphysique matérialiste, née dans les fanzines populaires, aurait pu tomber dans l’oubli. Elle connut un développement exceptionnel. Le panthéon de Lovecraft, dont nous connaissons surtout Ctulhu, a influencé nombre d’auteurs, mais aussi le cinéma, la peinture ou d’autres arts, dont la Bande Dessinée, jusque dans les jeux de rôle.

Cette mythologie s’est inscrite dans des grimoires qui mêlent magie, souvent noire, et métaphysique, en une philosophie occulte associant le vrai et le faux de manière particulièrement réussie. Dans cette bibliothèque lovecraftienne, le Necronomicon tient une place essentielle, le ou les, car il existe plusieurs versions qui constituent des sommets dans l’art de la mystification.

Philippe Marlin insiste avec raison sur le paradoxe des rapports entre Lovecraft et l’ésotérisme. Lovecraft est un apôtre du « matérialisme mécanique », hostile à l’irrationnel. Il va pourtant développer dans son œuvre un occultisme singulier, crédible au point d’influencer des groupes initiatiques contemporains. Lovecraft, rappelle Philippe Marlin, n’est ni un ésotériste, ni un « grand initié », c’est un auteur rigoureux soucieux de s’informer qui va puiser dans les sources de l’occultisme traditionnel pour composer son ou ses systèmes magiques. Il explore également les travaux scientifiques de son époque marquée par le début des sciences quantiques.

Pour Lovecraft, « les humains n’ont qu’une connaissance limitée de la réalité », précise, Philippe Marlin, « ses visions cosmiques proviennent d’Ailleurs, plus précisément d’un « réservoir subconscient de visions » ». « Les expériences les plus gratifiantes sont celles visant à « recapturer » des fragments de souvenirs flottant dans le subconscient. »

Cette approche ouvre sur des perspectives vertigineuses et pose la question de la nature de la réalité, ou des réalités, comme de l’expérience.

Les Grands Anciens de Lovecraft représentent des archétypes classiques, malgré leurs aspects horrifiques, des grandes traditions. Il n’est pas si étonnant que des groupes initiatiques, ou prétendus tels, se soient intéressés à son œuvre en s’appropriant les systèmes proposés par le Maître de Providence, faciles à mettre en œuvre comme célébrations.

La postérité de H.P. Lovecraft est telle, par son étendue et par sa variété qu’elle suscite de plus en plus d’études universitaires. Lovecraft est, conclut Philippe Marlin, « le géniteur d’une formidable machine à rêver ».

 

Egalement au sommaire des Actes de ce premier  Salon des littératures maudites auquel nous souhaitons longue vie : Geneviève Béduneau : Mythes d’autrefois, légendaire d’aujourd’hui – Jocelin Morrison : Les expériences de mort imminente – Joslan. F. Keller : L’indéchiffrable manuscrit Voynich – Richard D. Nolane : Le vampirisme criminel moderne – Fabienne Leloup : Maria Deraismes, fondatrice de la première Loge maçonnique mixte – Lauric Guillaud : Le thriller ésotérique – Claude Arz : Grigori Efimovitch Raspoutine, le pèlerin maudit de Russie – C. de Mortière et R. Dalla Rosa : Démonologie et sorcellerie dans les contes et légendes ardennais – Yves Lignon : La Parapsychologie à l’Université.

Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

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Kataphract !

Rencontres de Berder-sur-Seine 2016 autour de Jean-Charles Pichon, Editions L’œil du Sphinx.

Ces rencontres autour de l’un des penseurs les plus intéressants des dernières décennies ont offert une large place à la question des vers cataphractaires à travers une longue communication de Jean Hautepierre.

De quoi parlons-nous ?

Le mot « cataphractaire » désigne les cavaleries lourdes des guerres antiques, des troupes de choc en quelque sorte. Le « cataphracte » est la protection, l’armure. Mais en poésie ?

« Que recouvre ce nouveau nom ? demande en introduction Jean Hautepierre. L’ensemble des vers comportant de treize à seize syllabes, ou encore les vers d’une longueur supérieure à celle de l’alexandrin, mais ne dépassant pas une dimension au-delà de laquelle les principales caractéristiques du vers – soit sa rime et, surtout, son découpage rythmique – risquent fort de devenir floues, voire indistinctes. Cela n’interdit pas d’utiliser de tels vers de manière ponctuelle. (…)

Si je ne rejette donc pas l’emploi ponctuel de vers allant au-delà de l’hexadécasyllabe, je ne crois guère à la possibilité de composer des strophes et des tirades entières à partir de tels modules. Il en va tout autrement des vers cataphractaires, qui se prêtent à un usage suivi. Encore faut-il que le découpage rythmique de chaque vers soit bien marqué afin que son existence même en tant que vers soit immédiatement perceptible à l’oreille, comme il en va pour l’alexandrin classique (…)

Ces vers sont conçus pour envahir le champ du langage, pour marteler et submerger de leur mélodie lourde et lancinante l’ouïe et l’esprit de l’auditeur, du lecteur, du spectateur. Les cataphractaires ne furent-ils pas la cavalerie lourde de Byzance ? »

Suit une première démonstration :

 

Et si j’ai quelquefois au nom de Hautepierre

Joint le martèlement des vers cataphractaires,

De treize, de quatorze ou de seize marteaux

Ecrasant le silence et ponctuant les mots,

 

C’est pour que solennellement au lointain la rime se fonde

Et laisse attendre son écho semblant se perdre dans les cieux

Et, déjà presque ensevelie sous le seuil de la nuit profonde,

Qu’elle surgisse, auréolée d’un éclat plus mystérieux…

Couv Hautepierre

Jean Hautepierre défend avec érudition et conviction les vers cataphractaires. Il note que l’absence de rime interne entraîne une attente de la rime finale et donne une unité au vers tout en accentuant son caractère lancinant. Nous sommes dans le vers incantatoire dont, nous dit-il « Edgar Poe fut le Génie précurseur, Stéphane Mallarmé le Mage suprême ». Jean Hautepierre parle d’envoûtement de l’auditeur ou du lecteur. « L’incantation remplace le sens en affirmant un sens suprême. (…) Il y a ici une volonté magique, et un pas vers les Paroles de Puissance. »

Il existe, nous dit-il, une solennité des vers longs capables d’évoquer des événements exceptionnels, de grandes passions, des transcendances.

Autre exemple :

 

Que des vers longs comme des soirs enveloppés de longues traînes,

Vous emportant et vous berçant avec les flots du Grand Malheur,

Fassent trôner par-dessus toute la douleur ample et souveraine

Qui règne, Ô la reine du Monde, aux côtés du Soleil vainqueur ;

 

Jean Hautepierre rappelle qu’il n’est pas l’inventaire du vers cataphractaire. Il cite Saint-Pol roux, Jacques Réda, Pius Servien Coculesco parmi d’autres poètes. Mais, il est sans doute le premier à les théoriser de manière approfondie. Il écarte l’arbitraire en démontrant que les vers longs présentent une homogénéité bien plus manifeste que les vers courts. Toutefois, c’est peut-être parce que Jean Hautepierre considère que la nature même de la Poésie est incantatoire qu’il s’est tourné vers les vers longs et leurs immenses possibilités.

Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

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Alain Brissiaud jusqu’au coeur

Jusqu’au cœur par Alain Brissiaud, collection Les Hommes sans Epaules, Librairie-Galerie Racine.

Alain Brissiaud est éditeur, libraire et poète. Editeur, il a notamment édité des auteurs de la Beat Generation ou de la Pataphysique comme Alfred Jarry.

Après un très beau premier recueil intitulé Au pas des gouffres, Alain Brissiaud nous propose un deuxième opus en cinq parties. Toujours, la poésie constitue un approfondissement de la langue qui révèle alors des étendues insoupçonnées. La langue est à la fois un véhicule pour naviguer sur l’océan de la conscience et un outil magique pour traverser les apparences et libérer toujours plus d’Être.

Couv Brissiaud

Si les mots révèlent ici l’extrême fragilité de ce qui se présente, la multiplication  des impossibilités, l’écho d’un « ce qui demeure » s’impose avec une élégance rassurante. Peut-être juste la beauté, mais n’est-ce pas déjà l’infini ?

En cinq parties, Terre d’octobre, Balise de brume, La presqu’île, Les Yeux fermés, Communion solennelle, Alain Brissiaud invite et incite à l’intime, non l’intime personnel, mais l’intime indicible qui ne peut qu’être suggéré, pressenti.

Au bord de l’abîme, la langue se montre la seule solution ailée pour ne pas sombrer.

 

D’avoir trop loué l’invisible

bloqué

sous les paupières de l’esprit

je n’ai pas entendu la promesse

 

la voie

précieuse sous ma main

pourtant

je n’ai pas su

à nager sur la nuit

dans la pierre des hauts-fonds

me suis abandonné

 

les sept prières envolées

parmi

les branches

renaissantes

 

à jamais

 

 

ou

 

 

Couple

corps et toi ensemble

couvrant

le bégaiement de la parole

et l’anarchie des mots

dans une vague de lumière

 

quand planent gestes et souffle affranchis

du choix des lèvres

 

viennent et se posent

dans le silence

pour me vêtir

 

 

et encore

 

Laisse l’écume de côté

écoute

des voix se font plus fortes

entends bien

la cloche sonne l’incendie

l’essentiel doit être bruyant

quand scintille l’émeute

 

arrête la souffrance

lave le gris des soleils en deuil

écris le poème

nu

vite

 

que l’instant

vienne

 

Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr/

 

Davantage sur Alain Brissiaud :

http://www.leshommessansepaules.com/auteur-Alain_BRISSIAUD-577-1-1-0-1.html

Elodia Turki. L’Infini Désir de l’ombre

L’Infini Désir de l’ombre par Elodia Turki, Editions Librairie-Galerie Racine.

Voici quelques éléments de biographie d’Elodia Turki, tels que nous pouvons les trouver dans un bel article de Pierrick de Chermont intitulé L’appel de la muse chez Elodia Turki que nous vous invitons à lire dans son intégralité :

http://ecrits-vains.com/points_de_vue/chermont3.htm

« Elodia Turki est née dans une prison espagnole à la fin de la guerre d’Espagne, où sa mère antifranquiste militante était enfermée et condamnée à mort. Au bout de dix mois, elles rejoignirent la Tunisie où son père se trouvait déjà. Il reste, de cette période, une volonté de se multiplier pour éprouver fortement le maintien du libre dans les hautes eaux. Ce n’est pas peut-être pas un hasard, si elle épousa un diplomate et vécut sans se fixer dans les grandes villes d’Europe ; qu’elle possède encore trois passeport ; ou qu’elle mena autant d’activités que de vies : championne d’athlétisme qui la fit participer aux jeux olympiques de Rome, professeur de yoga, psychanalyste, éditeur… comme si lieux et activités offraient un même mélange d’exil et de villégiature, de péril et de liberté reconquise. Jeu d’apparente légèreté ou de détachement, où la poésie joua peut-être le rôle de la mère patrie. C’est en 1990, qu’elle officialisa son travail poétique avec un premier recueil de De Pierre et d’eau paru aux Éditions du Club des Poètes, et primé par le grand prix de la Baule. En 1993, elle rencontre Chambelland, avec qui elle publia un deuxième recueil, Possibilité antérieure, paru en 1994. À la mort de ce dernier, elle reprit la Librairie-Galerie Racine avec Alain Breton, relançant le lieu et le travail éditorial de la maison. Chaque année, durant dix ans, près d’une trentaine de recueils enrichirent le catalogue de la collection LGR. La revue les « Hommes sans épaule » fut relancée, et le lieu, la Librairie – Galerie Racine proposa des rencontres, des échanges, qui bien souvent se poursuivirent jusqu’à tard dans la soirée à la Brasserie Les Racines – ce qui n’est pas sans piquant pour une poète qui se garde d’en avoir… Durant cette période, elle publia plusieurs recueils : El Ghazal en 1997, L’Elle du doute en 2001, et Ily Olum en 2003. Outre des ouvrages de poésie, Elodia Turki a également publié des nouvelles, comme le Charme d’Elie en 1993… »

 

Couv Elodia-Turki-Linfini-Désir-de-lombre

 

Voici pour l’histoire qui évoque plusieurs destins entrecroisés et laisse deviner bien des secrets, des douleurs et des joies. Mais c’est l’être même d’Elodia Turki qui s’offre dans sa poésie avec une délicatesse plus qu’humaine qui dénude les temps et les espaces, observe depuis l’ombre les reflets lumineux d’une vie incertaine d’elle-même.

La langue redevient sous son regard ce continent créateur, ce réel unique que masquent les mondes. Tous les donnés désapparaissent pour laisser la place à l’être. Les mots peignent et dépeignent, par touches légères, qui, au lieu de couvrir, libèrent. Il s’agit simplement de beauté.

Devant cette poésie, le lecteur a juste envie de silence afin de laisser la profondeur l’engloutir avec bonheur :

 

Tu viens vers moi des lucioles plein les yeux

Tu déclenches le jour

Le ciel recueille tes étoiles

Tu dis des choses mystérieuses

des mots oubliés

Tu séjournes entre l’enfer et le rêve

Tu me dis Je ne peux plus

Tu pleures

Je te dis qu’il est trop tôt

que le jour se lève loin

que nous sommes ici pour nous perdre

 

Et j’invente pour nous une très lente nuit

tissée de peurs et d’innocence

qui nous dépose sur les grèves du temps

ensoleillés de lunes

 

Un autre extrait de ce texte admirable, né d’un jeu, d’où la lettre A est absente, mais pas le son A, parfois glissé du bout des doigts, absente mais présente puisque la mère de toutes les lettres :

 

Je poursuis l’onde lente

le contre-songe de notre histoire

C’est de tous les souvenirs le plus doucement triste

Quelque chose rouge  quelque chose fort en mes doigts dénoués

Tu cherches un contour – un dieu pour l’implorer

Qu’espères-tu qui ne soit en toi depuis le premier souffle ?

Seul interdit – ce moment suspendu perplexe –

un peu –

qu’un liquide brûlé enfin délivre

 

Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris, France.

https://editions-lgr.fr/galerie/

Le Parlement des Cigognes de Valère Staraselski

Le Parlement des Cigognes de Valère Staraselski, Editions du Cherche Midi.

Ce livre est terrible et beau.

Un groupe de jeunes français, dans le cadre d’un voyage extra-professionnel, découvre Cracovie. Valère Staraseslki nous offre, comme à l’accoutumée, de superbes portraits de femmes et d’hommes, dans leur complexité, leurs nuances, leurs singularités. Leurs regards, tantôt emprunts de certitudes, tantôt voguant sur l’océan du doute, vont être arrachés à l’illusion par la découverte, à travers un vieil homme à l’élégance étrange, des monstruosités orchestrées par l’occupant nazi avec la complicité, souvent active, d’une partie de la population polonaise.

Trois questions essentielles sont posées à travers cet écrit bouleversant, celui de l’horreur, celui de la transmission, celui de la nature réelle de l’humanité. Aux récits sobres, toujours basés sur des faits réels, rendant compte de l’inimaginable, de l’incroyable, Valère Staraseslki ne cherche pas à opposer une quelconque morale, un quelconque droit, un quelconque espoir. Tout au contraire, il restitue l’humanité dans ce qu’elle a de pire pour que chacun prenne conscience à la fois de son impuissance et de sa responsabilité.

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C’est devant un tableau représentant des cigognes que le vieil homme commence son témoignage. Une plongée dans l’enfer nazi et ses prolongements jusqu’après la fin de la guerre alors que les pogroms contre les juifs se poursuivaient en Pologne. Il transmet. Ce n’est pourtant pas sa volonté, cela semble plus fort que lui. Envahi par l’indicible, il ne peut retenir les mots qui jaillissent, insupportables, des paroles simples jusqu’à la nausée. Quel est en effet l’intérêt de survivre comme membre d’une humanité capable d’actes aussi ignobles ?

Le vieil homme inverse radicalement le rapport entre l’homme et l’animal. Là se trouve une sagesse, celle des cigognes, qu’il convient de méditer.

« Et puis, lorsque j’entendais le raffut qu’elles faisaient la nuit avec leurs becs… et que je savais que ça réveillait les autres dans leurs lits ! Et que ça les empêchait de dormir ! Tant mieux, que je me disais ! Parce que moi, au contraire, ça me rassurait, oui, ça avait même des vertus soporifiques…

Par la volonté des nazis, j’étais ravalé au rang de bête mais, loin de présenter pour moi une déchéance, cela est peu à peu devenu dans mon esprit un progrès, un accroissement de mon humanité. Luxe suprême, je pouvais avoir confiance dans d’autres êtres ! Alors je m’endormais…

(…)

C’est que j’étais devenu pareil à eux. A force de vivre dans la forêt, je réagissais comme eux. Je partageais la même peur du moindre bruit, je me faisais aussi silencieux qu’eux. Je guettais le moindre mouvement, le moindre bruit suspect. Il ne fallait pas, jamais, rien faire craquer sous ses pieds. Surtout que dans la feuillée de l’année précédente se cachaient toujours des branches mortes… Comme eux, mon odorat me servait à me protéger, j’avais acquis une perception de plus en plus aiguë des odeurs, de leurs odeurs à eux, mes semblables, celle des chevaux aussi, avant même qu’ils ne hennissent…

Par la suite, enfin depuis, j’ai souvent été pris d’une flambée de haine à l’encontre des humains, j’ai souvent ressenti une fureur glacée pour un congénère, jamais à l’égard d’un animal. Jamais de jamais pour une bête !

(…)

Au milieu, en même temps que l’interminable, l’insupportable horreur. Pendant le carnage, oui, en même temps que les atrocités sans nom commises dans les camps, et tout autour… Cette simplicité et cette délicatesse animale qui ont réussi le miracle de me refaire croire, ne serait-ce que quelques instants, à un possible été. A l’idée de l’été, à l’idée d’accomplissement…  Je peux dire que j’y ai suffisamment cru pour ne pas devenir un enragé, un animal fou, une bête sauvage acculée par les chasseurs ! Parce que si vous saviez ! L’horreur de ce monde, la cruauté de l’existence, ça engendre la folie ! Mais heureusement, la beauté est une force, oui la beauté du vivant… »

C’est donc l’animalité qui sauve de la plongée dans l’obscène dont est capable l’homme, non de manière exceptionnelle, mais de manière banale car parfois rien n’oblige à l’exaction, c’est un choix, certes toujours relatif, mais un choix tout de même. « On peut toujours s’empêcher. » insistait Albert Camus.

Face à ce réel là, mis à part le déni, toujours tentant, nul ne sort indemne et c’est heureux. S’il y a une possibilité, quelque part, de ne pas retomber dans ce qu’il y a de plus vil en l’être humain, c’est en ne quittant pas des yeux l’horreur, en s’imprégnant de cette possibilité toujours tapie, non plus dans l’ombre mais bien en pleine lumière.

Leçon d’histoire, certes, leçon de mort et de vie surtout. De renaissance peut-être. Encore faudrait-il nous poser la question, avec Valère Staraseslki, ne sommes-nous pas déjà morts, nous qui refusons de voir et de croire l’horreur ?

Editions Le Cherche Midi, 23 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris.

http://www.cherche-midi.com

 

Le site de l’auteur :

http://www.valerestaraselski.net

 

 

Epicure

Epicure. La voix de la nature de Renée Koch Piettre, collection Sagesses éternelles, Editions Entrelacs.

L’entreprise de réhabilitation d’Epicure est en cours. Michel Onfray lors des cours de l’Université Populaire de Caen est revenu à maintes reprises sur l’importance d’Epicure et de ses disciples. Renée Koch Piettre, helléniste, directrice d’études émérite à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, après avoir publié en 2005 Comment peut-on être dieu ? La secte d’Epicure, chez Belin, revient sur le sujet et insiste sur la « grande actualité scientifique, depuis qu’au milieu du Siècle des lumières fut exhumée des cendres du Vésuve à Herculanum (…) une bibliothèque antique dont le fonds principal semble avoir appartenu à un épicurien syrien » de ce courant majeur de la philosophie. Ce fond précieux demeure toujours en cours d’étude et livrera encore bien des trésors. A ceci, il convient d’ajouter « une autre bibliothèque qui fascine, une bibliothèque sur pierre datée du second siècle de notre ère, la plus grande inscription de toute l’Antiquité, due à un vieillard épicurien, un certain Diogène, d’Œnanda en Lycie dans l’actuelle Turquie, soucieux de transmettre à ses concitoyens et aux voyageurs de passage une doctrine de salut. ».

 

Couv Epicure

 

Si Epicure fut malmené et caricaturé de son vivant, notamment par Timocrate, son école rayonna pendant cinq cents ans. Ce qui frappe chez Epicure et ses disciples c’est l’importance fondamentale de la communauté, du souci de l’autre, du partage et de la mémoire des moments partagés qui font que ses membres se trouvent vivre à l’égal des dieux :

« Car, nous dit l’auteur, le ciment d’une telle communauté ne se limitait pas  au confort matériel et moral. Il bâtissait une forteresse paradoxale, ouverte à tous les courants d’air, aérienne et invisible, au moyen d’une doctrine physique et cosmologique, appelée phusiologia, elle-même appuyée sur de rigoureux principes d’observation et de logique. Les apprentissages, les démonstrations, jusque dans le dialogue amical et les lettres échangées, visaient à supprimer toute crainte métaphysique, celle de la douleur, de la mort et des dieux. L’éradication devenue définitive – et ce, de manière non seulement idéale, mais encore bien concrète –dès lors que, à force de leçons et de discussions pied à pied, l’élève aboutissait au saut d’une forme de conversion où il reconnaissait en son maître l’égal d’un Olympien par la sérénité tirée de sa doctrine et le rejoignait du même coup en son Olympe. »

L’enseignement au Jardin était pluriel. La rhétorique était délaissée pour « une langue seulement limpide et vraie, transparente à ses objets ». La physique se voit subordonnée à l’éthique. Il s’agit de vivre ensemble et de vivre heureux, dégagé des préjugés sociaux, rejetant aussi bien la posture des stoïciens face à la douleur que la culture traditionnelle construite autour des mythes. La doctrine, sensualiste, la physique, visaient à trouver la sérénité.

Epicure étonne par ses découvertes :

« Epicure (…) avait accédé lui aussi à la notion d’atome, de particule d’atome et d’univers multiples. Il s’était même donné la peine de détailler par le menu la manière dont il était possible d’envisager sans le moindre instrument d’optique ou de mesure, une pareille structure de l’univers et de l’infiniment petit. Plus hardi que nos physiciens, il était allé jusqu’à intégrer à ce système, fondé sur l’observation de la nature à notre portée, une physique de la nature des dieux. Mais les conséquences qu’il en tirait étaient diamétralement opposées aux nôtres : il ne croyait pas, bien sûr, devoir étendre le pouvoir de quelque technoscience ni concevoir et fabriquer un vaisseau intergalactique pour visiter les exoplanètes. C’est depuis Colophon, Mytilène, Lampsaque ou Athènes, depuis les rives de la Méditerranée orientale, qu’il estimait suffisant d’envoyer des courriers d’une cité à l’autre pour faire avec ses disciples le tour de l’univers, autant de fois qu’on pouvait le désirer. C’est qu’il n’est pas mû par une absurde volonté de puissance : son but n’était que d’atteindre la sagesse et la sérénité au milieu des tourbillons de la nature et de l’histoire, et de l’atteindre non pas seul, mais dans une philanthropie modeste dans son offre de familiarité et sans limite ni exclusion, au milieu de troupes d’amis qu’il emmenait jouir en sa compagnie de son havre de sécurité et suivi des foules qui, même après lui, allaient encore pouvoir profiter de ses leçons de physique. »

Au fil des pages, Renée Koch Piettre dessine la grande actualité d’Epicure. Les leçons du Jardin sont bien des leçons pour aujourd’hui pour « un bonheur à la portée des hommes », une sagesse du quotidien par la connaissance et le respect de « la loi naturelle du bonheur et du plaisir ». La seconde partie de l’ouvrage, une anthologie, met à la disposition du lecteur les Maximes capitales, des Fragments de lettres à ses proches et familiers, une Lettre à Hérodote et une Lettre à Ménécée, autant de sources précieuses.

Editions Entrelacs, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

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