Le cabaret du Chat Noir

Le cabaret du Chat Noir, histoire artistique, politique, alchimique et secrète de Montmartre de Richard Khaitzine. Editions Le Mercure Dauphinois, 4 rue de Paris, 38000 Grenoble, France.

http://www.lemercuredauphinois.fr/

Le spécialiste de la Langue des Oiseaux qu’est Richard Khaitzine ne pouvait que se passionner pour l’histoire artistique et ésotérique mouvementée de Montmartre. Dans la période incertaine qui suit la Commune, le cabaret du Chat Noir est un lieu magique où se côtoient la plupart des grands noms de l’époque mais aussi des anarchistes et des aventuriers. Le Chat Noir fondé dans le dernier quart du 19ème siècle eut une vie agitée et riche de rencontres inattendues. Artistes, conspirateurs, occultistes, hermétistes s’y donnèrent rendez-vous.

Couv Chat Noir

Au fil des pages, des documents, témoignages, illustrations, Richard Khaitzine laisse se dessiner la silhouette mystérieuse de Fulcanelli, maître d’oeuvre d’une opération tant artistique qu’alchimique.

D’abord taverne, le Chat noir sut se faire cabaret. Ce fut Fulcanelli qui dans Les Demeures philosophales, ouvrage publié en 1930, attira l’attention sur ce cabaret de Montmartre, le désignant comme un centre ésotérique et politique mystérieux. Le Chat Noir, comme cabaret est né d’une rencontre entre Rodolphe Salis, considéré comme tuteur ou créateur de l’établissement, et Emile Goudeau, habitué des cafés littéraires et l’un des fondateurs du Club des Hydropathes en 1870. Salis donna au cabaret sa spécificité. Il accueillait des artistes et des auteurs afin que ceux-ci puissent présenter leurs œuvres ou même écrire et dessiner sur place. Les habitués se frottaient régulièrement aux bandes qui écumaient le quartier. Un drame conduisit le Chat Noir a quitté le boulevard Rochechouart pour la rue de Laval. C’est ce que Richard Khaitzine désigne comme la seconde vie du Chat Noir qui devint un lieu de spectacle.

L’auteur décrit la « vie officielle » du Chat Noir avant de présenter sa vie cachée. Dans cet espace très à part se mêlent artistes, anarchistes et hermétistes. Cette époque est effervescente, c’est celle des Papus, Péladan, Guaita, Saint-Yves d’Alveydre, entre autres. Dans Paris, plusieurs lieux rassemblent ésotéristes, peintres et poètes. Sous la plume de Richard Khaitzine, ces lieux prennent vie et le Chat Noir apparaît comme un creuset d’où sortiront les œuvres les plus diverses, bousculant souvent les conformismes de l’époque. Gaston Leroux mit en scène dans certains ouvrages les mystères, ou les mythes, inscrits dans la demi-obscurité de l’époque.

Le travail de Richard Khaitzine contribue à restaurer l’alliance qui nous est si chère entre artistes et hermétistes. Il ravira tous ceux qui ont la nostalgie d’une période féconde où la création, sous toutes ses formes, pouvait encore investir quelques lieux hors du temps où la chair pouvait s’unir avec l’esprit. Alors, il n’était pas nécessaire de réenchanter le monde.

Le Chat Noir est un véritable prototype de cabaret, un lieu qui laisse vivre l’esprit derrière la superficialité et la légèreté apparentes quand, de nos jours, on tue l’esprit derrière une prétendue rigueur intellectuelle.

Très documenté, cet écrit rend compte, sans le dénaturer, sans chercher à en épuiser les mystères, d’un foyer de création dont l’influence demeure malgré tout. Cette nouvelle édition, revue et corrigée, est bienvenue pour secouer notre époque.

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Absinthe & Cocaïne selon Aleister Crowley

Absinthe & Cocaïne par Aleister Crowley. Editions de Paris – Max Chaleil, 54 rue des Saints-Pères, 75007 Paris.

https://leseditionsdeparis.com/

Aleister Crowley (1875 – 1947) est surtout connu pour ses travaux dans le domaine de l’occultisme. Il a démontré cependant qu’il était aussi un excellent dramaturge et un poète. Ce petit livre rassemble pour la première fois en français des textes variés publiés dans les années 1910 à 1920, dans plusieurs revues dont Vanity Fair ou The international. Ces textes présentent d’autres facettes de la personnalité si complexe d’Aleister Crowley.

Couv absinthe

Les deux textes les plus intéressants traitent des paradis artificiels et donnent le titre à l’ouvrage, Absinthe – La déesse verte d’une part, Cocaïne d’autre part.

« Certes, j’ai déjà beaucoup écrit pour rendre clairement une vanité pitoyable : se peut-il que l’opalescence de l’absinthe ait un lien occulte avec ce mystère de l’arc-en-ciel ? Car, sans doute, un verre insinue indéfinissablement et subtilement le buveur dans la chambre secrète de la Beauté, attise ses pensées jusqu’à l’extase, ajuste son point de vue à celui de l’artiste, au moins dans la mesure où il est capable de tisser pour sa seule fantaisie une robe de gala à l’étoffe aussi colorée que l’âme d’Aphrodite.

Ô Beauté ! Depuis longtemps je t’aime, longtemps je t’ai poursuivi, toi l’insaisissable, toi intangible ! Et voilà ! Tu m’enveloppes nuit et jour dans les bras d’un gracieux, luxueux et chatoyant silence. »

A propos de la cocaïne :

« A l’un, la drogue peut apporter de la vivacité, à un autre langueur ; à l’un force créatrice, à l’autre énergie inlassable ; à l’un glamour, et à l’autre enfin, convoitise. Mais chacun à sa manière est heureux. Pensez-y ! – C’est si simple et si transcendantal ! L’homme est heureux !

J’ai voyagé dans tous les coins du globe, et j’ai vu de telles merveilles de la nature que mon stylo crie encore quand j’essaye de les écrire. J’ai vu beaucoup de miracles du génie de l’homme, mais je n’ai jamais vu une merveille comme celle-ci. »

Aleister Crowley s’attaque au prohibitionnisme et demande aux autorités de faire confiance à la population, capable, selon lui, de s’autoréguler malgré quelques dérives marginales. Il met en avant tout ce que l’humanité doit aux drogues, notamment la créativité de nombre d’artistes et auteurs. Il le démontre avec un texte opiacé, Aux pieds de Notre-Dame des Ténèbres.

« Maintenant, le bleu du crépuscule vient au milieu du bruissement des feuilles. Les oiseaux, fatigués de voler, envoient leurs plaintes au ciel, avant de mettre leur tête sous leurs ailes, et la mer, la grande sauvage, avec de longs gémissements, écrase contre les roches ses hautes vagues qui se cabrent.

Le soleil s’est caché, tachant l’horizon d’une teinte sanglante. C’est l’heure du mirage !

Mélancolique et lent, enveloppé de mille voiles sombres, je marche sur la rive, et j’écoute l’éternel gémissement des eaux et le léger chant de la brise. L’herbe grasse du petit bois près de là, lavée par la rosée (et si tendrement verte !), me demande de la piétiner avec mes pieds nus.

Vivement, j’enlève mes sandales, et ainsi, debout dans le vert humide, enveloppé dans mes voiles, je pense à moi-même comme un grand lys noir, né d’une baguette magique. »

Nous trouverons aussi dans ce recueil quelques haïkus, un texte humoristique intitulé Sur la gestion des blondes, qui n’épargne ni les blondes ni les brunes, une critique du cinéma de mauvaise qualité et quelques autres surprises.

La pensée d’Aleister Crowley demeure étonnamment pertinente pour notre époque à hauts risques.

Odile Cohen-Abbas : Long feu aux fontaines

Long feu aux fontaines par Odile Cohen-Abbas. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

http://wwwleshommessansepaules.com

 

Cet ouvrage dont le titre fait écho à l’alchimie, rassemble trois livres de poèmes épuisés, Le Ministère des verges (2011), L’émoi du non (2013), Les rires fois d’AlefBêt… (2016) ainsi que trois inédits : Une mystique sexuelle, Sans titres ou points d’O et Les inutiles.

L’œuvre est aussi forte que déconcertante, aussi lumineuse que sombre, d’une lumière qui se cache derrière les drapés les plus obscurs. L’érotisme très présent ne doit pas masquer la dimension ontologique profonde de la poésie d’Odile Cohen-Abbas, souvent intransigeante, ne laissant au lecteur aucune échappatoire.

 

Nous chevauchons le même corset de sexe, la touffe astrale,

et l’ecchymose sans fixation,

nous chevauchons l’aune à deux branches,

le même fermoir humide, licite,

petit segment sécant de gauche et de droite

entre nos cuisses.

Et ton genre masculin, lissant sa nudité en moi

aux racines d’une rose et très tendre épilepsie,

de moitié, se féminise.

L’article lent à deux becs,

flèches à boire, oscille

d’un marais à l’autre de nos chairs,

grapille des unités de mémoire.

La profondeur le happe et l’enveloppe

d’un bandage de bonheur.

 

Extrait de Trait d’union

 

S’agit-il d’un songe qui révèle ou du kaléidoscope pathologique des rêves ? Le lecteur pris dans la multiplicité des images risque la folie s’il ne cherche avec la même volonté que l’auteur à traverser ce qui est donné, tenir bon, quoi qu’il arrive, sans même savoir pourquoi.

 

Couv Odile

 

Il regarde les joints desserrés de la terre :

ce mal blondasse et bancal de la mer.

Deux et trois de ses balancements visibles font un tamis à l’eau.

Il a conçu une petite phrase en prévention d’un scintillement qui l’enserre de trop près,

un barrage aux soubresauts de sa pensée sous la forme d’une question :

peut-on rêver cette cornue translucide sous l’aspect d’un triangle ?

– n’importe quoi pourvu que la cervelle marine ne songe pas à s’assoupir

avec ses droites de part en part mutilées.

Peut-on… il ne sait pas ! il rit très fort

quand les chemins de l’eau se parfument.

Peut-on… sceller un don de cercle, ou de losange ?

Il s’est trompé, et son erreur est si vive

qu’elle l’a fait saigner du nez.

Mais le saignement se répare

 

Extrait de L’autiste et l’eau

 

 

Désespérante peut sembler la poésie d’Odile Cohen-Abbas. Certes, elle ouvre la boîte de Pandore, mais elle n’en conserve pas même l’espoir, un mal parmi les autres après tout. Ni espoir ni désespoir mais une implacable exploration de ce qui reste quand on a tout réduit en poussière.

 

« Si ce hideux te rencontre… »

Au mieux, s’il me rencontre ?

S’il entre dans le pendule de mes yeux

acquittant ou annulant sa place,

cuisant ses vieux bubons de mon feu,

faisant aboyer mes biens de l’âme ?

S’il est fait comme un homme du drame,

commis aux bancroches, aux hybrides,

s’il est fou, s’il est double,

s’il est femme

qu’il ose !

Qu’il joue, qu’il perde ou y gagne,

accroisse les tam-tam, les roulements

des visions

C’est là, dans le tambour, qu’il se cache,

elle si c’est une femme.

« Si ce hideux te rencontre… »

Cela a dû arriver

 

Extrait de Jérémie. 23 : 29

 

 

Dérive, errance, auto-exil, hors-soi… qu’importe la qualification du mouvement, le plus souvent immobile, il se suffit à lui-même. Nul besoin d’un but, d’une finalité, d’un sens. Toute analyse est vouée à l’échec. L’expérience est plus profonde, relève du « Sens-plastique » d’un Malcolm de Chazal, parfois chamanique, parfois prophétique, essentielle surtout.

Infimes prodiges d’Alain Breton

Infimes Prodiges par Alain Breton. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

http://wwwleshommessansepaules.com

 

Alain Breton est l’un des poètes les plus marquants de la fin du siècle précédent et de ce début de siècle, à l’articulation difficile de deux millénaires. En ces périodes, nous n’entendons jamais assez les poètes.

 

Couv Alain Breton

 

Dans la préface à ce recueil qui couvre près de quarante années de poésie, Paul Farellier remarque la profonde et audacieuse originalité d’Alain Breton qui, nous dit-il, « s’est jeté dans la marge inhabitée de la poésie française, loin des « lieux poétiques » à haute densité de fréquentation ». Parfois, les marges se constituent en centres où le témoignage de l’être devient puissance qui interroge les évidences. Le poète assume alors la fonction philosophique et va jusqu’à faire penser les morts, très majoritaires en nos temps lourds.

Dans une longue postface, Christophe Dauphin qui a établi cette édition importante, peint la complexité et la richesse du poète qui fuit les éloges. C’est en retraçant un parcours fait de travaux qu’il rend compte du personnage et de l’œuvre, étonnante par sa constance et sa durabilité, tant dans le travail éditorial que dans la création poétique. Alain Breton a déjà marqué son époque. Plus encore, il a inspiré, formé, libéré d’autres plumes qui préparent le futur.

Les poèmes d’Alain Breton sont étrangement vivants. Ils prennent chair à partir du fil des émotions qui dessinent d’improbables thèmes. L’éphémère, l’incertain, l’intranquille demeurent tandis que le lecteur cherche les fondements de cette beauté dérangeante mais qui attire irrésistiblement. Il y a quelque chose de l’ordre du scandale chez Alain Breton, un scandale élégant qui approche sans faire le moindre bruit pour mieux nous bouleverser.

 

Extraits de Lentement Mademoiselle :

 

« Alchimie grave de ton ventre

 

Ta bouche

Ta paix

 

commencée tantôt des étoiles »

 

« Sur nous

Les draps ont fondu

 

Nous sommes ces choses, ces bêtes

Comme des butées d’orange »

 

Extrait de Une chambre avec légende :

 

« Si noire nuit brouillée d’ailes

au fond du fleuve

tu achèves les amants au couteau

puis tu entasses leurs yeux gelés

dans les grottes

près des haltes d’oiseaux »

 

Extrait de Pour rassurer le fakir

 

« Les fantômes sont sans matière nette, pourtant leur contact est glacial. De plus, ils ont la manie de transformer les bruits, de s’en approprier la nature même, et cela devient des bruits de fantômes, des bruits déstabilisants. C’est sans doute pour cela que la circulation des fantômes est sévèrement contrôlée. »

 

Cette écriture, très resserrée sans être minimaliste comme le note Christophe Dauphin, est presqu’effrayante de justesse. C’est que l’humain a peur des songes comme du réel, il préfère les chimères et évite ainsi les miroirs poétiques, trop révélateurs. La précision des mots, du rythme, des sons, impose ici de voir l’invisible comme le dissimulé. Une réelle beauté. Le titre de ce recueil, Infimes Prodiges, désigne très exactement de quoi il s’agit.

Vies de Saint-Artaud

Vies de Saint-Artaud de David Nadeau, La vertèbre et le rossignol n°5.

www.lulu.com

 

C’est un très beau projet qu’a conduit David Nadeau autour d’Antonin Artaud. Le texte de David Nadaud, puissant et subtil, érudit et créatif, bénéficie d’une centaine d’illustrations d’artistes les plus divers, faisant de ce cahier grand format un objet d’art.

Parmi les artistes illustrateurs, citons : Duccio Scheggi, Rémy Leboissetier, Jean Paul Loriaux, Guy Girard, Valter Unfer, Klervi Bourseul, Marco Baj, Gorgo Patagei, Jean-Pierre Brazs, Harry Jomère, Mario Persico, Giovanni Ricciardi, giAcomo Faiella, Marie-Claire, Carl Lampron, Joelle Gagnon, Nadia Saad, DelaSablo, Ody Saban, Zazie, Craig S Wilson, Luiz Morgadinho,  The Recordists (Sherri Higgins et William Davison), Susana Wald, Enrique de Santiago, Aldo Alcota, Janice Hathaway, Alex Januario, John Welson, John Richardson, David Coulter,Amirah Gazel, Doug Campbell, Maurice Greenia Jr, Irene Plazewska, Jon Graham, Rodrigo Mota, Verónica Cabanillas Samaniego, Daniel Cotrina, Tan Tolga Demirci, Raman Rao, Byron Baker, CAPA (Patricio Blues et Freddy Flores), Rodia Ibaveda,Jaime Eduardo Alfaro Ngwazi, Karl Howeth, Kirstin Chappell, Tunç Gençer, Pinina Podestà, Nelson DP, Sing Wan Chong Li, Paul McRandle, Jason Abdelhadi,Tony Convey, Sylvia Convey, Floriano Martins, Steve Morrison, Malcolm Green, Sean Cornelisse, Helen Frank, Floriana Rigo,Fabienne Guerens, Jacques Marchal, Jean-Paul Verstraeten, Mauro Césari, Jorge Vigil, Catherine Geoffray, Nelly Sanchez, Donjon Evans, Steve Venright, Mitchell Pluto, Rémi Boyer et Jean Gounin…

 

Couv Artaud

 

 

L’œuvre d’Artaud recèle de multiples dimensions et parmi elles, la magie, la métaphysique, le religieux sont explorés et interrogés, parfois par des méthodes très contraignantes ou au contraire selon des innovations renversantes et salutaires. David Nadeau étudie et révèle les nombreuses vies de Saint-Artaud qui pourrait être l’Avatar du futur.

 

« Le vrai nom de Dieu est Antonin Artaud, un être humoristique éternel. Les aum Anges soufflés par la Vierge, c’est lui. Des versions différentes de la Complainte du vieil Artaud assassiné dans l’autre vie, et qui ne reviendra pas dans celle-ci, sont transmises dans le Popol Vuh, ainsi que dans certaines légendes mazdéennes ou étrusques. Cette complainte était encore récitée il y a six siècles, dans les lycées d’Afghanistan, ou « Artaud » s’épelait « Arto ». Des moines bouddhistes tibétains, pendant la pratique de leurs exercices de méditation rituelle, ont entendu monter en eux les syllabes de ce vocable : AR-TAU, nom désignant ce gouffre corporel qu’ils prirent è tort pour le néant, alors que c’est un homme.

Il est Caïn, père des forgerons ; celui qui a accompli les travaux d’Hercule et détruit la Tour de Babel. Kraum-dam est le vocable qui désigne l’âme de cet homme. Dans ses différentes vies, il a toujours été chargé de responsabilités terribles, soutenues par des pouvoirs eux aussi terribles, et écrasants. Il y a plus de 4000 ans, en Chine, il est Lao Tseu et possède alors une canne dont le bout est terminé par une tête de dragon. »

 

Le cahier est disponible ici :

http://www.lulu.com/shop/la-vert%C3%A8bre-et-le-rossignol/vies-de-saint-artaud/paperback/product-23562213.html

Frédéric Tison : Aphélie suivi de Noctifer

Aphélie suivi de Noctifer de Frédéric Tison, Collection Les Hommes sans Epaules. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

http://editions-lgr.fr

 

Vous vous souviendrez sans doute du puissant Dieu des portes, prix Aliénor 2016. Frédéric Tison nous conduit de nouveau aux limites de l’être, là où tout se joue, là où tout demeure, dans une queste impossible et dont l’impossibilité même permet son actualisation.

 

Couv Tison

 

Les deux livres rassemblés ici se font miroirs.

« L’aphélie, précise-t-il est le nom donné à ce point de l’orbite d’un corps céleste le plus éloigné du Soleil – J’offre aujourd’hui ce nom à tout lointain, et d’abord à celui qui est en chacun de nous, à l’ombre du monde que nous hantons. »

« Noctifer (qui a nom aussi Vesper), complète-t-il est l’étoile du soir – C’est le porteur de nuit ; il se distingue de Lucifer, l’étoile du matin, le porteur de lumière – l’un des anciens noms de Jésus, mais aussi l’un de ceux dont on affubla l’ange déchu. Noctifer se lève dans l’heure où nous sommes les plus seuls ; il nous parle parfois, si nous prêtons l’oreille. »

C’est donc un enseignement de la nuit que délivre Frédéric Tison. Avec lui, nous apprenons que la nuit offre bien davantage à voir et percevoir que le jour. L’incertitude favorise les visions, les plongées et les contre-plongées, les biais perceptuels inédits ou audacieux. Le risque est majeur et de chaque instant mais le jeu en vaut la chandelle. Des éclairs laissent apparaître des paysages somptueux et révèlent des avoirs oubliés.

 

PLUS HAUTES QUE MOI, tes nuits –

Avec lesquelles tu reviens, dont tu es plein,

Dont les ailes sont d’argent, légères dans tes mains,

Avec des sources noires – Avec

Tes pesanteurs, tes crasses, tes larves

– Tu les nommais amour, oiseau, esprit !

 

Ainsi tu reviens, ainsi

Tu traverses : ce lieu qu’obombre ton corps,

Dont es pas mesurent l’espace, soupèsent les masses,

Ce lieu que je brasse, où j’apparais, disparais

Selon le gré de mes âges.

 

Frédéric Tison extrait de la nuit des essences, tantôt sombres, tantôt lumineuses. Extraction lente, alchimique ou extraction fulgurante, magique. Les mots les habillent afin de les rendre visibles, elles se font histoires. Les sens se contractent pour mieux exploser dans la conscience du lecteur. Parfois cris, souvent chants, ces altérations poétiques de la continuité de l’apparence sont autant de portes à pousser, de songes en lesquels s’enfouir, ou s’enfuir.

 

« J’AI D’AUTRES CIELS pour tes pensées…

– d’autres ciels ? – des ciels verts, des ciels rouges,

des ciels invincibles, des ciels d’étoiles retrouvées,

des ciels de Voie lactée.

J’ai des fêtes, des feux, des flûtes pour tes lacs et pour tes mers ;

j’ai des navires pour tes noyés, j’ai des rêves pour tes hôtes.

J’ai pour tes dieux encore, pour toutes tes vérités,

j’ai des trombes et des houles –, j’ai des nuées. »

 

 

ES-TU TOMBE – Suis-je

Ton miroir ou ton corps ?

 

Suis-je de tes ailes l’ardeur –

Suis-je d’elles l’effroi ?

 

Ai-je nom l’ombre,

Suis-je un soleil plus bas ?

Tatouages contemporains: New Blood Tattoo

New Blood Tattoo d’Allan Graves, Editions Contre-Dires, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris. http://www.editions-tredaniel.com

Si le tatouage est un art traditionnel aux fonctions spirituelles et initiatiques importantes, il a toujours su intégrer et associer les nouvelles dimensions des temps qu’il traversait. En témoigne, magnifiquement, cet ouvrage d’art « à la rencontre des 24 artistes tatoueurs les plus créatifs de la nouvelle génération.

L’auteur de l’ouvrage, Allan Graves, est le propriétaire d’un haut lieu londonien du tatouage, Haunted Tattoo, et un habitué des salons les plus prisés au monde de San Francisco à Barcelone, passant par Berlin.

 

Couv bmood tattoo

Nous vivons aujourd’hui une période particulièrement créatrice dans le domaine du tatouage. Un véritable renouvellement à la fois technique et thématique s’est fait jour autour d’artistes doués dans le dessin et la peinture qui voulurent s’essayer à la peau, extraordinaire toile vivante. La communauté des tatoueurs est désormais mondiale grâce à internet et aux facilités du voyage contemporain. Les échanges entre artistes favorisent ainsi des émergences créatrices et des inattendus.

Les 24 tatoueurs sélectionnés pour cet ouvrage ne sont qu’une infime partie des tatoueurs doués qui auraient eu leur place dans ce livre mais ils sont représentatifs de la scène mondiale du tatouage moderne. Il  y a ceux de la « vieille école » qui mêlent traditions et originalité et d’autres affranchis des influences du passé. Voici comment Allan Graves les présentent en quelques mots :

« Chazen ; un illustrateur très « technique » qui réalise des dessins détaillés de manière spectaculaire ; Young ; l’influence orientale de Ben Cheese ; le très contrasté Dani, qui insère des motifs arabisants dans son travail ; l’élégance quasi art-déco de Luca Font ; l’imagerie mystique et viscérale de Fernando Amador ; les dessins de David Hale, ancrés dans les traditions de l’art amérindien ; les inspirations baroques/religieuses/rétro étonnamment originales de Ramon Maiden ; les incroyables créations totalement libres d’Aaron Odell, enracinés dans la tradition, mais avec une puissance fantastique ; la vieille école spirituelle de Alessia Pedrosa ; les dessins si originaux et si parfaitement travaillés d’Eva Schatz, créés dans son atelier de Salzbourg… »

Le dialogue entre traditions et futurs est inscrit dans l’art du tatouage d’aujourd’hui avec une grande puissance et autant d’originalité. Tous ceux qui s’intéressent à l’art, même ignorants du tatouage, seront intéressés par ce qui est proposé ici. L’industrie du tatouage est un espace de liberté que de plus en plus d’artistes explorent car ils n’y rencontrent aucune des contraintes, aucun des artifices de nombreuses scènes artistiques conditionnés par les marchands d’art et les directives ministérielles. Nous sommes en présence d’un art mondial particulièrement inspiré. Si nous retrouvons les thèmes et les symboles traditionnels chez beaucoup de ces artistes, ils sont vitalisés par un esprit de conquête des aspects les plus inconnus de l’expérience humaine. Du classique détourné au kitsch décalé, de l’érotisme soft à une pornographie tout juste diabolique, les influences multiples se perdent dans un renouvellement et un foisonnement étonnant.

La juxtaposition de ces artistes de grand talent rend compte d’un mouvement majeur de l’art de ce début de siècle. Tout comme le manga, le tatouage ne doit pas être sous-estimé. Ils constituent l’un comme l’autre de remarquables avant-gardes.