Les murmures qui font l’évidence de Jacques Basse

Ces murmures qui font l’évidence de Jacques Basse. Edition de l’auteur.

Jacques Basse, poète et dessinateur de grand talent, être de liberté et d’éthique, habitant les hauteurs de l’esprit, poursuit sa galerie de portraits d’auteurs et poètes. Son œuvre restera comme un témoignage inestimable de la vie poétique et littéraire de la période que nous traversons et qu’il contemple dans sa profondeur, avec délice et humour.

 

 

Ce livre s’inscrit dans la continuité des six volumes des Visages de Poésie, cette belle anthologie des poètes et penseurs contemporains. Nous retrouvons ainsi les portraits au crayon, célèbres désormais, de Jacques Basse, soutenus par des sonnets présentant quelques facettes du personnage.

Dans une préface très intéressante, Jean-Paul Gavard-Perret précise la force de ces portraits :

« Chaque écrivain est plus dans qu’à l’image. S’intéressant au visage comme miroir de l’identité caché, l’artiste en donne la « visagéité ». Partant pourtant de photographies en tant que base le créateur fait éclater les masques. A l’écrivain toujours peu ou prou en quête d’identité il arrache la fixité du visage pour en souligner et faire émerger l’opacité révélée d’un règne énigmatique. Les traits de Jacques Basse accentuent le dedans d’une existence prisonnière. Chaque portrait s’appuie sur le jeu des dégradés de gris où balbutient des ombres d’un « qui je suis » qui viendrait enfin tordre le cou au « si je suis ».

Jacques Basse (…) prouve comment le visage à la fois « s’envisage » et de « dévisage ». Il prouve aussi que l’art apporte un supplément de réalité. (…)

Jacques Basse franchit un seuil en nous faisant passer de l’endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. Il y a là cristallisation, scintillation étrange. C’est pourquoi il faut savoir contempler de telles œuvres comme un appel à une traversée afin de dégager non seulement un profil particulier aux visages mais au temps et plus particulièrement à celui que Proust nomma « un peu de temps à l’état pur ». »

Connues ou moins connues, les personnalités qui habitent ce livre, invités par Jacques Basse, apparaissent sous son crayon et sa plume, avec une force inhabituelle, concentrée sur l’essentiel.

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Moindre Souffle de Yannick Girouard

Moindre souffle de Yannik Girouard. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

 

Yannick Girouard déploie avec élégance une poésie délicate qui nous enveloppe pour mieux nous conduire dans les profondeurs du mystère. La mystique qu’il nous propose est libérée des lourdeurs des terrestréités. Nous sentons le lent travail alchimique, peut-être douloureux, qui a permis d’aller au simple par des chemins serpentins et, non sans bonheur, caillouteux.

 

(l’Arche)

 

Depuis les prophètes elle prend l’eau

Ton corps cloué comme une planche

exposé aux tempêtes

le pavois des martyrs quand s’aggrave la brèche

 

la voix du veilleur

l’allège

où se prend le souffle

 

 

où s’imprime ta Face

toujours plus défigurée

j’ai gravé le bois

 

 

Extrait de Béatitudes

 

Au coeur de la Croix

explose la Rose

éternité de l’impossible baiser

sur son cher visage

à perte et jouissance

entre les pétales de nos lèvres

l’eau et le sang de Sa Plaie

mousse l’abîme de la mer

 

Couv moindre souffle

Les mots se tissent en une âme-peau (plutôt qu’un moi-peau) dont la sensibilité se fait miroir.

Même quand il descend dans le monde, dans la dualité oppressante, Yannick Girouard  ne cesse d’orienter vers la lumière, ne serait-ce que par un infime point scintillant.

 

Me voici coupé en deux parts

 

Brûle tout

que mon amour ajoute sa flamme

Un ange recueille la cendre des yeux

 

Nous voici qui avons reconnu Ta douceur

Inonde grottes failles et galeries

englouties la Mémoire architecte

où s’abreuve le feu triste des morts

 

A lire, juste pour la beauté.

 

Michel Lancelot dans Historia Occultae

Historia Occultae n°10. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le dixième numéro de la revue Historia Occultae, devenue une référence dans le domaine de l’ésotérisme, et au-delà, propose un sommaire très varié :

Éditorial, par Emmanuel Thibault – Dire la vérité et se faire vrai, par Christian de Caluwe – L’occultisme et Freud, par Claude Debout – Vous avez dit contre-culture ? par Philippe Marlin – Le voile d’Isis, par Georges Bertin – Le sens et la forme du rite au XXIe siècle, interview par Emmanuel Thibault – L’encensement, par Christian de Caluwe. Tarots et merveilles, par Geneviève Béduneau – Les musiques du chaos – 1, par Olivier Steing – L’ásatrú en Islande, par Raoul Zimmermann – Guérir le territoire, par Emmanuel Thibault – La vigne en tous ses états, par Jean-Marc Brocard.

 

Couv HO 10

 

D’Isis à l’esprit du vin, en passant par Aleister Crowley, la Franc-maçonnerie, ou des questions philosophiques comme celle de la Vérité, les thèmes sont particulièrement divers. La revue s’inscrit bien dans une contre-culture évoquée par Philippe Marlin. Il nous parle notamment de Michel Lancelot, remarquable journaliste et auteur, aujourd’hui oublié, qui mériterait une biographie. Il rappelle l’importance de ses livres, notamment Le jeune lion dort avec ses dents, paru chez Albin Michel en 1974, véritable manifeste, et de l’impact de son émission Campus sur Europe 1 de 1968 à 1972. Michel Lancelot n’a pas seulement accompagné les bouleversements culturels de la fin des années 60, il les a anticipés et parfois nourris de son intelligence.

En même temps, la revue Planète et le Matin des magiciens ouvraient sur les marges philosophiques, artistiques, scientifiques, ésotériques…

L’héritage de ces contre-cultures dont certaines sont entrées dans la culture officielle est considérable même s’il reste difficile à cerner, comme le signale très justement Philippe Marlin :

« Le concept de contre-culture est perçu comme incluant un arsenal hautement complexe et étendu de modes de vie, de sensibilités et de croyances, qui, bien qu’ils se rejoignent nettement à un certain niveau prennent des chemins et des trajectoires biographiques variés, chacun ayant ses propres connexions à d’autres milieux et mondes culturels spécifiques. En tant que telle, à un niveau théorique, la contre-culture, ne peut pas fonctionner effectivement comme catégorie culturelle permettant de définir des groupes sociaux distincts les uns des autres, selon une grille binaire contre/dominant. Le terme agit plutôt comme un mécanisme servant à décrire à décrire des points particuliers de convergence, grâce auxquels les individus peuvent temporairement s’entendre en vue de l’accomplissement d’objectifs spécifiques. Les contre-cultures sont, en effet, des expressions fluides et mutables de sociabilité qui se manifestent lorsque les individus s’associent temporairement pour exprimer leur soutien et/ou pour participer à une cause commune, mais dont les vies quotidiennes se déroulent de fait simultanément sur toute une gamme de terrains les plus divers. »

Historia Occultae, sous la houlette d’Emmanuel Thibault et Philippe Marlin, est un creuset pour les contre-cultures qui veulent vivifier l’art et la pensée, et, pourquoi pas, changer le monde.

Se souvenir du futur

Se souvenir du futur par Romuald Leterrier & Jocelin Morisson. Guy Trédaniel Editeur, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.editions-tredaniel.com/

Philippe Guillemant, qui préface le livre, nous a longuement parlé dans ses ouvrages des rétrocausalités quantiques. En son temps, le padre Vieira expliquait qu’il était plus facile de connaître le futur que le passé et les courants psychologiques dits de « troisième voie », comme l’approche stratégique de Paul Watzlawick, connaissent les causalités futur-présent. Ce qui est nouveau, nous dit Philippe Guillemant, c’est ce qu’avancent des physiciens contemporains comme Matthew Leifer, Huw Price, Yakir Aharonov, Holger Bech Nielsen, dans les pas d’Albert Einstein :

« Si cette nouvelle vision spatiale du temps, explique-t-il, n’atteint toutefois pas encore un véritable consensus en physique, au point de sensibiliser le grand public ou la politique, ce n’est pas tant faute d’arguments en sa faveur – lesquels abondent de toute parts – que parce qu’elle se heurte à l’inertie d’un système enfermé dans des dogmes qui perpétuent l’ancienne croyance, celle d’un temps qui présiderait à la création dans le présent de notre futur immédiat.

Si l’on sait au contraire, relativiser ces dogmes, alors la physique toute seule nous conduit devant l’évidence que notre futur ne nous attend pas pour se structurer en notre absence, et la seule question qui subsiste réellement est de savoir dans quelle mesure il pourrait ne rester que partiellement configuré, et donc encore susceptible de nous laisser une part de libre arbitre. »

Au passage, Philippe Guillemant donne une définition de l’esprit qu’il convient de relever : « une structure d’informations plus ou moins autonome et appartenant à l’invisible (dans un sens élargi au vide lui-même), qui jouerait un rôle aussi important dans la construction du réel à partir du futur que celui des tourbillons, tornades ou cyclones dans notre météorologie quotidienne. J’entends don ici un rôle essentiellement « dynamique » qui serait relatif à une mécanique atemporelle de l’espace-temps, qui pourrait être décrite par une physique du futur ayant appris à modéliser son évolution hors du temps… »

Couv Se souvenir du futur

Romuald Leterrier est chercheur en ethnobotanique, spécialiste du chamanisme amazonien. Jocelin Morrison est journaliste scientifique. Leur association débouche sur une proposition à la fois originale et passionnante qui bouleverse le rapport à la conscience.

Leur travail est essentiellement pragmatique. La compréhension des synchronicités, rétrocausalités, archétypes, mouvements de la conscience visent essentiellement à transformer l’individu et la société. Il ne s’agit pas cependant de développement personnel mais bien de « transpersonnel », évoquant le processus d’individuation de C.G. Jung. Bien entendu, nous croisons à maintes reprises les démarches des philosophies de l’éveil ou des métaphysiques non-duelles notamment dans la nécessité de s’extraire des conditionnements :

« Ainsi, nous disent les auteurs, la conscience du moi exerce une influence intentionnelle qui densifie les potentialités futures. Cette conscience doit simultanément se rendre disponible au fait que le futur puisse ouvrir des voies vers ces potentialités, grâce à la rétrocausalité, ce qui rend possible l’apparition de coïncidences signifiantes que l’on appellera « synchronicités ». Cette disponibilité de la conscience du moi implique un relâchement des liens entre le moi et la conscience automatique et instinctuelle liée au corps. La ligne temporelle de la conscience du moi est ainsi déviée de ses automatismes en se rapprochant de sa raison d’être, qui correspond à la conscience du Soi. Il y a alors ouverture d’une voie non causale par commutation de ligne temporelle vers une ligne « supérieure », et on peut dire que le Soi a fait sortir le moi de son conditionnement. Si ce détachement n’intervient pas, la conscience suit une ligne temporelle inférieure, conditionnée, qui sera celle de l’ego, proche d’une conscience « robotisée » qui croit à tort disposer d’un libre arbitre. »

L’un des objectifs, éminemment pratique, est la maîtrise du hasard par l’intention. « Le hasard est un intermédiaire entre la volonté de la conscience et la densité de la matière. Le hasard n’est pas un déchet, avertissent les auteurs, il est, en fait, le véritable gouvernail du réel. »

Au sein du continuum espace-temps, l’intention est moins un désir qu’une recherche de destination. Cela évoque le « vouloir » de certaines traditions. Pour les auteurs, « par le biais de sa cognition extratemporelle et via un détour hors espace-temps, la conscience rétrocausale peut informer et agir sur un système aléatoire dans le passé, créant ainsi des synchronicités et un ensemble d’informations qui seront cohérentes dans le futur et vérifiables ».

Romuald Leterrier et Jocelin Morrison prennent le temps d’expliciter avec clarté la conscience rétrocausale, c’est l’un des grands intérêts de l’ouvrage, avant de nous inviter à « naviguer avec notre conscience dans l’espace-temps flexible » et à créer volontairement des synchronicités.

Le paradigme n’est plus causal. Il s’agit d’un paradigme de sens qui déploie la liberté créatrice. Les auteurs font le lien avec des systèmes comme le yi-king et les guérisons qui font sens quand on prend en compte la rétrocausalité.

« La rétrocausalité, nous disent-ils, nous libère du temps linéaire, mais aussi d’une soumission au hasard aveugle. En ce sens, elle s’inscrit dans la lignée de grandes traditions libératrices. »

En appelant à la mise en œuvre de « collectifs de rétrocognition », les auteurs veulent contribuer à une conscience collective globale et à l’actualisation de futurs plus harmonieux et créateurs.

Marie Murski

Ailleurs jusqu’à l’aube de Marie Murski. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Marie Murski connût une première vie d’auteur sous le nom de Marie-José Hamy. Elle publie un premier recueil de poèmes en 1977 sous le titre Pour changer de Clarté. Deux autres recueils suivirent qui permirent à Marie-José Hamy d’être reconnue comme une poétesse capable de voyager entre réel et surréel. Elle se dit déjà survivante, ce réel ne l’ayant pas épargné. Au début des années 90, elle publiera quatre nouvelles avant de tomber dans le cycle infernal des violences faites aux femmes. Totalement isolée par un conjoint pervers narcissique, elle disparaît du monde de l’écriture. Elle s’extraira in extremis de quatorze années de violence, grâce à des rencontres salutaires et à l’écriture qui lui donne une nouvelle vie. C’est sous son nom de jeune fille, Marie Murski qu’elle écrit désormais.

 

Couv Marie Murski

 

Ce recueil rassemble l’ensemble de son œuvre à ce jour, de son premier recueil de 1977 à ses derniers poèmes écrit l’an passé. Sa poésie puissante, blessée, n’en est pas moins cathartique. C’est un hymne, non à la survie mais bien à la vie.

 

Extrait de Si tu rencontres un précipice :

 

Le matin jupe claire

dans la rondeur des chances

un raccourci pour prendre l’heure

la relève des guetteurs.

 

M’aime-t-on dans les sous-bois

dans les rivières

au creux des bras perdus

dérivant vers le lieu du berceau

accroché à l’étoile morte ?

 

Obstacle

roulis des murs sans joie

le soir passe

un couteau sur la hanche.

 

Qui donc s’envole ainsi

Emporte le bleu et le blanc

Et désole mon désert ?

 

Extrait de La baigneuse :

 

Dans le décolleté des vagues

le bleu poussé au large.

 

Le dernier appel

sans doute.

 

A sauver toujours la même baigneuse

qui ne se lasse ?

 

Et encore Attentat :

 

Une menace est tombée sur tes yeux

une menace et soudain

tu laisses là tes outils de jardin

l’ombre à racines nues

l’écaille des lys à la nuit des rongeurs

l’idée dans le cercle, inconsolable.

Bernard Hreglich

Les Hommes sans Epaules n°46. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Le dossier de ce n° 46, coordonné par Thomas Demoulin, est consacré à Bernard Hreglich, mais avant d’en venir à son « réalisme incandescent », lisons un extrait de l’éditorial  de Fernando Arrabal, Dans toute ma vie… :

« Le poète est l’écrivain-ouvrier, polisseur de jaculatoires (du latin jaculari) qui, pour réconcilier la science et l’inspiration, compose avec une rigueur géométrique. Parfois, par erreur, on l’a considéré comme un pionnier de la modernité ou un paladin des sentiments. Le poète trace les lignes de la réalité jusqu’au cauchemar ou la vision inclus. Dès l’origine le poète se sent plus proche d’Euclide ou de G.Y. Perelman que d’Homère ou de W.H. Auden. La superstition, la magie et autres avatars du charlatanisme ou de n’importe quoi provoquent son effroi.

Le poète se fie à la science comme si, dès le commencement, le Verbe avait prévu la génétique actuelle et le clonage. Les mille et une nuits (et un jour) de la poésie permettent la reproduction sans fin.

Le poète ne croit pas à la dualité vie/mort, ordure/nature, merde/ciel. C’est le précurseur du chat de Schrödinger : il voudrait continuer à exister pour toujours et en ce monde, comme s’il était un surdoué tenté par le suicide. »

couv hse 46

 

 

Thomas Demoulin poursuit d’une certaine manière quand il présente le travail de Hreglich :

« On n’avoue pas qu’on est poète.

Ou alors on l’avoue mal.

C’est le symptôme d’une société qui ne sait plus définir le travail. D’une société qui asservit dans le travail. Monsieur le poète, quel est votre véritable métier ? – à cette mauvaise question, Bernard Hreglich est l’exemple de celui qui n’a rien à répondre, si ce n’est que l’écriture fut sa seule et unique activité, sa liberté la plus réelle. »

Bernard Hreglich (1943 – 1996) s’est totalement engagé en poésie. Architecte de la langue autant qu’artiste du sens, il n’a eu de cesse d’approfondir et d’explorer les possibilités offertes par le Verbe. Ecrire est avec lui un programme de haute vigilance sur les mots qu’il sait vivants et prompts à s’échapper.

« Les manuscrits d’un même poème, nous dit Thomas Demoulin à propos de l’écriture de Bernard Hreglich, (notamment ceux qu’il composa pour les deux livres parus chez Gallimard) constituent souvent une suite d’abondantes variations d’où émerge progressivement une ligne, de plus en plus nette à mesure que l’harmonie se développe. Le résultat final a donc l’épaisseur sensible d’une histoire. Son rythme est lesté par la matérialité des mots et conduit par le fil de la syntaxe. Et sa ligne parvient souvent aux confins du sens, au bord du déchirement où les lois naturelles du langage n’ont plus leur droit et cèdent la place à un possible absolu. »

Voici un extrait de La voix de l’Eglantine :

 

Ce matin, enfin, enfin, j’ai revu tes yeux pâles,

J’ai su qu’il était temps de rencontrer l’éclair ou son frère

Le monstre aux dents si douces. Dire adieu aux pantins

Dont j’ai subi trop patiemment l’odeur nauséabonde

Et les petits espoirs, et les petites haines, et les petits soupçons.

Ils n’auront pas de mal à se passer de moi et puis, qu’importe.

 

Je vais vers la merveille. Je vais mourir et l’églantine

S’éclaire d’heure en heure au centre du roncier.

Ma sœur je viens vers toi […]

 

Bernard Hreglich a peu publié. Il a attendu que les textes soit capables de restituer l’infusion du tragique qu’il recherchait. Il a trente-quatre ans quand il publie, en 1977, Droit d’absence, prix Max Jacob. Puis viennent Maître visage , en 1986, prix Jean Malrieu, Un ciel élémentaire, en 1994, prix Mallarmé. Autant dire jamais ne sera publié qu’après sa mort.

Il avait anticipé l’interprétation qu’on tenterait de faire de son œuvre au lieu de laisser les mots s’envoler et se poser au gré des hasards quantiques :

 

On ira voir dans mes papiers

l’angle sous lequel j’envisageais les pierre

et comment dans mes manières d’être

j’usais la corde jusqu’à l’os.

On trouvera une silhouette

Qui me ressemblera.

 

Avec le beau visage du silence qui tremble

Je ferai semblant d’être mon image.

 

                                                                                          Extrait de Variations d’un devenir

Ilarie Voronca inédit

Journal inédit suivi de Beauté de ce monde (poèmes 1940/1946) d’Ilarie Voronca. Les Hommes sans Epaules Editions.

www.leshommessansepaules.com

Le tapuscrit de ce journal fut retrouvé très récemment, en 2016, dans les archives de Sașa Pană, directeur de la revue Unu, proche d’Ilarie Voronca (1903 – 1946) et figure centrale de l’avant-garde roumaine. En 1946, Ilarie Voronca s’est donné la mort. Le journal permet de mieux comprendre ce qui l’aura conduit à ce geste puisqu’il rend compte de l’année 1946. Il faut noter que Voronca est l’un des rares roumains exilés à Paris qui reviendra régulièrement en Roumanie, amplifiant sans doute, par ses retours, de terribles déchirures. Nous découvrons dans ces pages la puissance de ses angoisses et de ses tendances suicidaires. L’errance de Voronca, territoriale et spirituelle, malgré le recours permanent à la poésie comme seule axialité, n’a pas été contenue par les amitiés de Brauner, Tzara et autres. Le talent et l’amour ne suffisent pas toujours à compenser l’arrachement.

« C’était la femme d’avant la séparation que je cherchais. La femme de maintenant m’offrait les rides de son visage comme celles de son âme mais moi, je m’obstinais à ne pas les voir. J’aurais voulu l’emporter hors de la pièce, telle qu’elle était et m’enfuir avec elle vers le rivage de la mer d’où un bateau devait me reconduire vers le pays où j’avais organisé ma vie. J’avais décidé d’emprunter la voie maritime parce que les routes terrestres étaient exposées à trop de fatigues et de périls. Mais la femme et les amis et les parents qui l’entouraient ne l’entendaient pas ainsi. Il fallait emporter une partie de ce qui avait constitué sa vie pendant les années de la séparation. Remplir des coffres et des valises avec les choses matérielles de sa vie. (…) Embarqués à Constantza, nous n’avons quitté le bord qu’après trois jours de mouillage. J’étais encore dans l’extase de l’incroyable réunion et la femme réelle avait encore tous les aspects de la femme de ma mémoire ! Ce n’est que le sixième jour, pendant une longue escale dans le port bulgare de Varna que les premiers symptômes d’une vie qui m’était inconnue, se manifestèrent. »

La lecture de ce journal démontrera une fois de plus que la poésie demeure bien supérieure à la psychologie dans la connaissance des méandres de la psyché.

 

Couv Voronca

 

La deuxième partie du livre rassemble divers témoignages de Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Cassou, Jean Follain, Claude Sernet, Eugène Ionesco, Yves Martin, Alain Simon, Guy Chambelland.

Ecoutons Yves Martin :

« Relire Ilarie Voronca, non pas dans le douillet, le silence d’un appartement, mais dans les lieux où il a dû être tellement perdu, les lieux qui l’ont usé, broyé après bien d’autres, Voronca, tu marches, c’est toi dans ce coin de métro, c’est toi qui regardes les draps de la Mort que chaque matin étend derrière l’hôpital Lariboisière. Tu te demandes si parfois il y a des survivants. Tu es de toutes les rues de la capitale, celle qu’un peu de soleil fait bouger comme une ville du Midi, celles qui glissent insidieusement comme Jack L’Eventreur. C’est toi qui es sa victime. Toujours toi. Tu ne vis pas le danger. A force de rêver d’indivisibilité pour être mieux présent dans chaque homme, dans chaque objet, tu te crois réellement invisible… »

La troisième partie rassemble l’intégralité de l’oeuvre poétique d’Ilarie Voronca sous le titre Beauté de ce monde.

 

          Extrait de L’âme et le corps :

 

« Comme un débardeur qui d’un coup d’épaule

Est prêt à se décharger de son fardeau

Ainsi mon âme tu te tiens prête

A rejeter le corps sous lequel tu te courbes.

 

Est-ce pour quelqu’un d’autres

Pour un fossoyeur ou pour un prince

Que tu portes cette chair un instant vivante

Dont tu es étrangère et qui te fait souffrir ?

 

Ah ! Peut-être que celui qui t’a confié mon corps

A oublié de te montrer les routes ensoleillées

Et pour me conduire du néant de ma naissance à celui de ma mort

Tu t’égares entre les marais et les ronces.

 

Réjouissons-nous, mon âme, il y a par ici une ville

Où les femmes sont comme des fenêtres.

On reconnaît leurs sourires dans les vitraux des cathédrales

Leurs voix sont les parcs, les fils de la Vierge.

… »

 

Lisons et relisons Ilarie Voronca plutôt que le prix Apollinaire 2018, accordé lamentablement au médiocre Ronces de Cécile Coulon.