Théorie de l’émerveil

Théorie de l’émerveil par Adeline Baldacchino. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Si vous n’achetez qu’un ouvrage de poésie par an, choisissez celui-ci. Si vous ne savez pas quoi offrir à vos amis à l’esprit alerte,  n’hésitez-pas, le livre d’Adeline Baldacchino les aidera à la réconciliation avec eux-mêmes, le monde et les dieux à laquelle l’oracle de Delphes continue de nous inviter malgré les divertissements qui éloignent de soi-même.

 

 

Alors que nombre d’intellectuels tristes, oubliant la leçon de Spinoza, évoquent la nécessité de réenchanter le monde, évoquent seulement, Adeline Baldacchino le fait :

« La théorie de l’émerveil, annonce-t-elle, est une leçon d’émerveillement déverrouillé : elle exige, non pas seulement que l’émerveil rime avec « les merveilles », mais aussi que l’on entende l’invention derrière l’évidence. »

En effet, c’est par l’invention, plutôt que par l’imitation, qu’Adeline Baldacchino introduit une autre rime, émerveil  rime en effet avec éveil. Il s’agit de rester éveiller à ce qui est, par le simple, plutôt que par tout autre chemin :

« Qu’il me suffise de dire que je crois moins désormais aux vertus de l’automatisme hermétique, plus à celles de la simplicité partageuse. »

En 1999, à dix-sept ans, Adeline Baldacchino  a publié un premier livre, Ce premier monde. Suivirent des plaquettes de  poèmes et proses poétiques, entre autres, mais il aura fallu attendre vingt ans pour la redécouvrir avec cet ensemble de textes qui est un parcours à la fois dans le temps et dans l’intime, voire l’interne.

Se référant au Manifeste du surréalisme, elle nous confie :

« Quelque chose de l’ordre d’une spiritualité sans foi se dégage de ces paroles et m’accompagne depuis longtemps, jusqu’au cœur d’un combat que je crois indéfectiblement social et politique, affectif et sensuel, autant que mystique et littéraire.

Théorie de l’émerveil rassemble des textes de formes très diverses, micro-essais, commentaires, proses poétiques, poèmes, haïkus… L’ensemble est bien une théorie, mais une théorie arrachée à l’expérience, à la vie, une théorie qui est aussi un art de vivre, parfois de survivre, par l’amour, la lumière, la beauté, la joie… afin de flotter dans une axialité à réinventer d’instant en instant, quelque part entre l’horreur et le sublime,

Adeline Baldacchino déchire les voiles opaques, tantôt en les arrachant à pleine main, tantôt avec la délicatesse de l’esprit. Il ne s’agit finalement que de liberté mais de toute la liberté.

« J’ouvre au hasard une traduction d’Omar Khayyam, j’attends qu’il me parle de ses cruches de terre qui furent des gorges d’amoureuse, j’attends l’oracle, « Puisque la fin de ce monde est le néant / Suppose que tu n’existes pas, et sois libre ». »

L’ouvrage rappelle les écrits des vieux maîtres constitués de perles enfilées sur le fil fragile de l’être. C’est incertain, c’est serpentin, cela fait irruption dans la conscience, il s’agit d’ouvrir une brèche dans les couches successives des conditionnements toxiques mais, le lecteur attentif, pour peu qu’il soit encore vivant, saura y trouver au moins une méthode pour lui-même , si ce n’est une anti-méthode:

 

« Ne plus reculer. Avancer. Ne plus espérer. Faire. »

 

« jouir d’être

lancé vers le ciel impur

qui recommence

corps liquide

enfoncé dans le temps

vierge

où mûrit l’innocence. »

 

Adeline Baldacchino sait que le temps est le cadre ou le contexte de tous les affrontements, de toutes les déchirures. Elle ne cesse de questionner le temps pour le prendre à défaut et s’en affranchir.

 

« Le temps s’écarte

cuisses défaites

peuplades de nos corps »

 

« je m’esquinte l’âme

contre les esquilles du temps

je résiste à la tentation

de refaire

le monde avec des échardes

le bois coupé

ne survit qu’en braise

 

phénix de cendrars

plus tendu vers l’étrave

plus accordé à la mer

plus encordé au monde

violemment présent

dans l’apparition

de l’instant pur. »

 

Avec cet ensemble de textes dont l’unité naît du caractère disparate de l’apparaître, Adeline Baldacchino souligne l’évidence d’un ordre libertaire de la délivrance, une évidence parfois douloureuse.

 

« La théorie de l’émerveil, nous dit-elle, cherche sans cesse à nous convaincre qu’il vaut la peine de vivre. »

« La théorie de l’émerveil est assise sur une pratique de l’émerveillement dans laquelle rien de ce qu’elle promet ne trouve forme dans le réel qui cavale de l’autre côté de mots. »

 

Reste l’essentiel :

« On écrit des livres entiers pour comprendre ce qu’est une vie réussie, alors qu’il n’y a qu’une seule réponse, juste là sous nos yeux : aimer, être aimé. »

Contre-Allées n° 39-40

Contre-Allées 39-40. Printemps-Eté 2019.

http://contreallees.blogspot.com/

Cette belle revue de poésie fête ses vingt années de parution. Avec le soutien de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, elle a développé le dialogue et les rencontres entre lecteurs et auteurs. En préambule à ce numéro, l’équipe s’interroge avec intelligence sur le sens de leur travail :

« Le revuiste serait une sorte d’architecte qui permettrait à toutes ces voix de trouver leur place, de donner à entendre leur timbre propre à l’intérieur d’un espace commun. Il – et lui-même n’en a pas toujours conscience, occupé par les contingences – fait ainsi acte de création, fait ainsi œuvre.

Mais quel bénéfice tirer, pour les poètes, d’un passage entre nos pages, au-delà du contentement de leur ego plus ou moins envahissant ? Pour un auteur, la publication dans une revue fournit l’occasion de s’interroger sur ses propres écrits, gagner en clairvoyance et en humilité.

Le revuiste et le poète se rejoignent alors : il s’agit d’exiger pour soi-même ce que nous exigeons des autres, dans une sorte de mise à l’épreuve qui tire vers le haut l’ensemble de la petite collectivité qui se réunit à chaque numéro, rassemble comité de rédaction et auteurs sélectionnés.

C’est cette lecture qui ne cède jamais devant ses propres facilités, vit sous la menace de la propension que chaque écriture a de se contempler elle-même, qu’apprennent ensemble revuistes et liseurs de revue – cette lecture vigilante, attentive, empathique comme pierre de touche de l’écriture à venir. »

En écho, comme pour souligner, le premier poème de cette livraison s’intitule Si l’auteur savait. François de Cornière évoque les relations singulières entre auteur et lecteur. Il cite Carson McCullers dans Le cœur est un chasseur solitaire :

« Il fallait que cela eût une valeur

si les choses avait un sens.

Et ça en avait et ça en avait et ça en avait.

Tout cela avait une valeur.

Très bien.

Parfait.

Une valeur. »

 

Oui, écrire, publier, éditer. Tout cela a une valeur et un sens car, entre autres, « la poésie se souvient de tout », confie encore François de Cornière.

 

Au sommaire de ce numéro, nous trouvons des textes inédits de Joëlle Abed, Olivier Bentajou, Alain Brissiaud, Anne Cayre, Igor Chirat, François de Cornière, Emmanuel Delabranche, Pierre Drogi, Alain Freixe, Jean-Pierre Georges, Joël Georges, Georges Guillain, Elsa Hieramente, Cédric Landri, Jacques Lèbre, Jean-Baptiste Pedini, Clara Regy, Pierre Rosin, Olivier Vossot et quelques autres surprises ou hommages.

 

Parmi ces textes de qualité, voici un extrait de retomber dans le monde de Georges Guillain :

 

« Certes dans le ciel cruel Il a conservé sa peau

peut-être pas sa peau d’enfant mais cette peau quand même

qu’Il examine pour y découvrir comme un fruit

la trace d’anciennes chutes qui purent être lumineuses

puis les grandes fleurs derrière les palissades des maisons

quand l’ombre sous les arbres tombe aussi tranchante

que la ligne ici du ciel au-dessus de la mer du nord.

 

Après Il ne reconnaît plus trop bien la campagne

dont les vents de septembre ont secoué l’exubérant feuillage

toujours à macérer dans la féroce humidité de l’air

Il cherche ce qui pourrait l’aider à mettre un terme

à ce désir impitoyable de permanence de voir toute sa vie

repasser sous ses yeux comme une belle faïence opaque

et bleue de Sarreguemines c’est à cela qu’Il pense

… »

 

Elsa Hieramente nous offre une poésie à la fois enveloppante et incisive :

 

« au ciel à l’infini

debout les pieds levés

à l’infini assis je songe

 

tu es sous le nuage

à la forme d’un nuage ainsi

partout tu es où j’appareille rien n’est semblable

tout est pareil

 

tu es le mage de mes nuits blanches

le sage l’errance

laisse toi moi faire le tangage roulis langage mes éboulis

être le radeau toi la mer moi l’envie

toi l’envers

… »

 

Une revue à soutenir, découvrir, faire désirer.

Claude Debussy

Debussy et l’échelle mystérieuse par Yvon Gérault. Editions de La Tarente, Mas Irisia, Chemin des Ravau, 13400 Aubagne.

https://latarente.com/

Claude Debussy, tout comme Alexandre Scriabine, sut établir un rapport singulier avec les sept degrés de la gamme diatonique qui conféra à sa musique son originalité et sa dimension symbolique. Toute sa vie, il chercha à explorer les possibilités de modulation de cette gamme et à reculer les limites du possible, à « troubler l’esthétique de son temps » et « révolutionner la musique ».

Son temps justement est celui d’une tension entre positivisme triomphal et une résistance foisonnante à travers l’occultisme, l’ésotérisme, le symbolisme, entre autres courants ou mouvements. Yvon Gérault, tout au long de l’ouvrage, nous fait vivre le parcours de Claude Debussy au sein de ses milieux créatifs et non conformistes. Déjà insoumis au Conservatoire, il ne pouvait que s’y sentir à l’aise.

 

 

Debussy fréquente les lieux de bohème parisien, le Cabaret du Chat Noir, non loin des loges et arrière-loges, bien sûr mais bien d’autres établissements où il croise peintres, auteurs et autres artistes, dont Marcel Proust ou Maurice Maeterlinck. S’il aime s’encanailler et il est aussi habitué des salons plus huppés. L’époque est agitée par les sociétés initiatiques, notamment rosicruciennes avec les manifestations organisées par Péladan. Debussy est à la fois intéressé, par les thèmes, et réservé face aux excès et aux divisions. Il voit en la musique une science hermétique et aurait souhaité la fondation d’une « société d’ésotérisme musical ».

L’un des compagnons de route les plus marquants de Debussy, habitué du Chat Noir fut Erik Satie (1866-1925). Une véritable amitié unira les deux compositeurs, amitié qui résistera quand Debussy connaîtra le succès alors que Satie demeurera dans la pauvreté trop longtemps.

Yvon Gérault décrit avec talent les milieux les plus divers dans lesquels évolua Claude Debussy, les rencontres, les alliances et mésalliances, les amitiés, les amours et les déceptions, qui nourrirent, à la croisée du visible et de l’invisible, du rationnel et du mystère, les œuvres du compositeur.

La troisième partie est consacrée à certaines œuvres marquées par le symbolisme, l’ésotérisme et l’étrange comme Pelléas et Mélisande ou Le Martyre de Saint Sébastien. Il travaille des années sur deux opéras : La chute de la maison Usher et Le Diable dans le beffroi.

« Le choix de ces textes de fiction comme base de livret potentiels, indique Yvon Gérault, n’est pas indifférent et les thèmes abordés vont bien au-delà de l’hermétisme, puisque les nouvelles, traduites par Baudelaire, relèvent du genre « fantastique ». Il y est question de transe cataleptique, de magie, de nécromancie et même, de possession diabolique. »

Toute sa vie, Claude Debussy oscillera entre attrait et distance envers l’ésotérisme, l’occultisme, le fantastique… Il fréquentera des personnalités marquantes de ces courants. Yvon Gérault pose la question des raisons de cette attirance. Peut-être qu’il y avait là des matières et des forces qui l’aidaient à traverser les carcans et les conformismes de son époque. Hier, comme aujourd’hui, s’affranchir nécessite d’explorer les zones incertaines.

C’est un beau livre qui intéressera les amoureux de la musique mais aussi un bel hommage à Claude Debussy et à son époque, haute en couleur mais riche de possibilités créatrices, que nous offre Yvon Gérault.

Isabelle Lelouch

Jusqu’à Ta paume Par Isabelle Lelouch. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Isabelle Lelouch est connue pour ses écrits à destination de la jeunesse, théâtre et poésie et pour ses pièces de théâtre. Elle collabore à la revue de poésie Poésie première à la rubrique « théâtre ».

Jean-Pierre Boulic dans la préface à ce recueil de poèmes évoque le besoin d’intériorité de ce monde, besoin qui appelle une queste spirituelle.

« Parce qu’elle arrête le temps, qu’elle le mesure, la poésie est rencontre de la présence de l’intime tout en permettant d’accéder à l’univers des choses, voire de le traverser, écrit-il. Cette appréhension met en éveil, en chemin « Les mains suspendue/ aux étoiles » et en action. Elle rejoint l’aspiration à découvrir « ce que la réalité refuse » (Georges Bataille). »

 

 

Parce que le poète peut dire ce qu’il ne connaît pas, Isabelle Lelouch traverse les murs du monde clos pour explorer d’autres possibles, plus réels que la réalité, plus légers, créatifs et libres surtout.

 

« Je n’ai d’autre équité

Qu’un azur de poème

Je lance une gloire

Cliquetante

                                                De syllabes ouvertes ! »

 

Le murmure des mots, parfois violent, porte à la limite du supportable et, soudain, fait du lecteur un passe-muraille, surpris de se retrouver de l’autre côté de lui-même.

 

« Nul doute

 

Tu m’avais rencontrée

 

Entre deux portes

Mes yeux glissaient déjà

 

Jusqu’à Ta paume

 

Tu regardes Ton visage

Dans mon miroir

 

Tu es mon plus ancien visage

Le plus sûr

 

Nul doute

Je T’avais rencontré

 

J’avais seulement perdu

 

Ta voie.

Le Sacre du Noir

Le Sacre du Noir de Lauric Guillaud. Editions Cosmogone 6, rue Salomon Reinach, 69007 Lyon.

www.cosmogone.com

Lauric Guillaud, professeur émérite de littérature et de civilisation américaines à l’Université d’Angers, est un spécialiste des imaginaires anglo-saxons et notamment de Lovecraft. Dans ce nouvel ouvrage, beau par sa forme et passionnant par son propos, il invite le lecteur à explorer l’imaginaire gothique et ses relations avec l’imaginaire maçonnique.

Lauric Guillaud ne s’est pas restreint à la littérature, ni à la culture nord-américaine et britannique, il a mis en place une véritable démarche interdisciplinaire, s’inscrivant même dans cette transdisciplinarité appelée de ses vœux par Gilbert Durand, et a recherché des matériaux dans les cultures allemande et française.

 

 

D’emblée, le lecteur se demandera quel peut bien être le lien entre le gothique et la Franc-maçonnerie. Lauric Guillaud met au jour pour la première fois des terreaux, des influences, des croisements improbables qui ont pu irriguer certains aspects de l’imaginaire maçonnique.

« Nous verrons d’abord, annonce Lauric Guillaud, les grandes tendances du gothique avant de les mettre en perspective avec certains rituels maçonniques. Nous vérifierons enfin cette double influence sur les productions contemporaines. A l’ombre des colonnes, nous découvrirons l’effroi délicieux du romantisme noir ; à l’ombre des cachots et des souterrains gothiques, nous découvrirons les mystères de la Franc-maçonnerie. »

Lauric Guillaud commence ce voyage imaginaire, parfois imaginal, dans l’Angleterre des débuts du XVIIIème siècle, un siècle où prolifèrent les clubs les plus divers et les sociétés plus ou moins secrètes. Nous découvrons les Hell-Fire Clubs, réceptacles d’anciens cultes, de pratiques libertines ou de défis divers. Le premier de ces clubs, transgressif, anti-religieux, libertaire fut fondé à Londres en 1719 par le duc de Wharton. Il accueille femmes et hommes sur un pied d’égalité. Ce nouvel égalitarisme réservé contribuera plus tard à faire évoluer les pratiques dans la société anglaise et tardivement dans la Franc-maçonnerie. Les Hell-Fire Clubs se développeront sous des formes et avec des objectifs très divers allant de la société savante aux cérémonies sexuelles pseudo-satanistes, en passant par les très nombreux rites paramaçonniques qui animent la scène ésotérique britannique. Progressivement, ces groupes quittent les tavernes pour la clandestinité. L’expérience des Hell-Fire Clubs semble caractériser cette période de transition et de confusion pendant laquelle la religion perd de son influence sous les avancées de la science, la pensée rationnelle se développe, et les pouvoirs se déplacent.

« Ainsi, nous dit Lauric Guillaud, coexistaient les perspectives progressistes reflétées par les philosophes des Lumières et la fascination durable pour les pratiques rituelles dont l’origine se perdait dans la nuit des temps (cultes païens, druidisme, rosicrucianisme, etc.). »

Dans cette tension entre ombre et lumière, entre ville et nature, entre progrès et régression, entre conformisme et excès, de nouvelles créativités vont apparaître qui influenceront aussi bien les arts que la pensée, initiatique ou profane. Dès le siècle précédent, la mélancolie annonce le romantisme, noir puis gothique. La rupture des Lumières avec les sociétés traditionnelles est violente et suscite un mal-être sociétal, des résistances et des résurgences de pratiques anciennes plus ou moins comprises.

Lauric Guillaud analyse divers aspects de ce vaste mouvement de transformation complexe : Y-a-t-il eu un proto-gothique américain ? Comment se sont développées les sociétés secrètes gothiques, quelles questions pose le Frankenstein de Mary Shelley ? Qu’est-ce qui caractérise l’initiation gothique ?

La seconde entrée de l’ouvrage est donc maçonnique et débute par une recherche sur l’impact littéraire et artistique de la Franc-maçonnerie. L’un des ponts entre l’imaginaire maçonnique et l’imaginaire gothique se trouve dans leurs approches respectives de l’architecture et de l’archéologie.

« Pourquoi, interroge Lauric Guillaud, le roman « maçonnique » se présente-t-il comme une extension culturelle d’une pratique circonscrite à la Loge ? Sans doute parce que l’imaginaire du romantisme dit « noir » a été exacerbé par des notions purement maçonniques comme le lieu clos (reflet de la Loge), l’obligation du secret, les oppositions ténèbres/lumière, rejet/admission, soleil/Lune et surtout vie/mort. C’est l’initiation qui cimente ces notions en les incorporant dans des rituels proches du psychodrame. »

Au fil des pages, à travers les très nombreux extraits ou références, apparaît au lecteur une « étroite parenté de plusieurs textes gothiques et de certains rituels maçonniques marqués par le goût du noir et du cérémonial ». Cette attirance vers l’obscur et la nuit est cependant associée à une orientation vers un « centre », un axe, à une recherche de verticalité. Il s’agit de rester dans l’ombre pour mieux trouver la lumière. Il existe une dimension initiatique propre à l’originalité et la liberté du courant gothique qui trouve un reflet, parfois une réponse dans l’imaginaire maçonnique.

Un livre à ne pas manquer pour son originalité et la richesse de son contenu.

Les murmures qui font l’évidence de Jacques Basse

Ces murmures qui font l’évidence de Jacques Basse. Edition de l’auteur.

Jacques Basse, poète et dessinateur de grand talent, être de liberté et d’éthique, habitant les hauteurs de l’esprit, poursuit sa galerie de portraits d’auteurs et poètes. Son œuvre restera comme un témoignage inestimable de la vie poétique et littéraire de la période que nous traversons et qu’il contemple dans sa profondeur, avec délice et humour.

 

 

Ce livre s’inscrit dans la continuité des six volumes des Visages de Poésie, cette belle anthologie des poètes et penseurs contemporains. Nous retrouvons ainsi les portraits au crayon, célèbres désormais, de Jacques Basse, soutenus par des sonnets présentant quelques facettes du personnage.

Dans une préface très intéressante, Jean-Paul Gavard-Perret précise la force de ces portraits :

« Chaque écrivain est plus dans qu’à l’image. S’intéressant au visage comme miroir de l’identité caché, l’artiste en donne la « visagéité ». Partant pourtant de photographies en tant que base le créateur fait éclater les masques. A l’écrivain toujours peu ou prou en quête d’identité il arrache la fixité du visage pour en souligner et faire émerger l’opacité révélée d’un règne énigmatique. Les traits de Jacques Basse accentuent le dedans d’une existence prisonnière. Chaque portrait s’appuie sur le jeu des dégradés de gris où balbutient des ombres d’un « qui je suis » qui viendrait enfin tordre le cou au « si je suis ».

Jacques Basse (…) prouve comment le visage à la fois « s’envisage » et de « dévisage ». Il prouve aussi que l’art apporte un supplément de réalité. (…)

Jacques Basse franchit un seuil en nous faisant passer de l’endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. Il y a là cristallisation, scintillation étrange. C’est pourquoi il faut savoir contempler de telles œuvres comme un appel à une traversée afin de dégager non seulement un profil particulier aux visages mais au temps et plus particulièrement à celui que Proust nomma « un peu de temps à l’état pur ». »

Connues ou moins connues, les personnalités qui habitent ce livre, invités par Jacques Basse, apparaissent sous son crayon et sa plume, avec une force inhabituelle, concentrée sur l’essentiel.

Moindre Souffle de Yannick Girouard

Moindre souffle de Yannik Girouard. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

 

Yannick Girouard déploie avec élégance une poésie délicate qui nous enveloppe pour mieux nous conduire dans les profondeurs du mystère. La mystique qu’il nous propose est libérée des lourdeurs des terrestréités. Nous sentons le lent travail alchimique, peut-être douloureux, qui a permis d’aller au simple par des chemins serpentins et, non sans bonheur, caillouteux.

 

(l’Arche)

 

Depuis les prophètes elle prend l’eau

Ton corps cloué comme une planche

exposé aux tempêtes

le pavois des martyrs quand s’aggrave la brèche

 

la voix du veilleur

l’allège

où se prend le souffle

 

 

où s’imprime ta Face

toujours plus défigurée

j’ai gravé le bois

 

 

Extrait de Béatitudes

 

Au coeur de la Croix

explose la Rose

éternité de l’impossible baiser

sur son cher visage

à perte et jouissance

entre les pétales de nos lèvres

l’eau et le sang de Sa Plaie

mousse l’abîme de la mer

 

Couv moindre souffle

Les mots se tissent en une âme-peau (plutôt qu’un moi-peau) dont la sensibilité se fait miroir.

Même quand il descend dans le monde, dans la dualité oppressante, Yannick Girouard  ne cesse d’orienter vers la lumière, ne serait-ce que par un infime point scintillant.

 

Me voici coupé en deux parts

 

Brûle tout

que mon amour ajoute sa flamme

Un ange recueille la cendre des yeux

 

Nous voici qui avons reconnu Ta douceur

Inonde grottes failles et galeries

englouties la Mémoire architecte

où s’abreuve le feu triste des morts

 

A lire, juste pour la beauté.