Claude Debussy

Debussy et l’échelle mystérieuse par Yvon Gérault. Editions de La Tarente, Mas Irisia, Chemin des Ravau, 13400 Aubagne.

https://latarente.com/

Claude Debussy, tout comme Alexandre Scriabine, sut établir un rapport singulier avec les sept degrés de la gamme diatonique qui conféra à sa musique son originalité et sa dimension symbolique. Toute sa vie, il chercha à explorer les possibilités de modulation de cette gamme et à reculer les limites du possible, à « troubler l’esthétique de son temps » et « révolutionner la musique ».

Son temps justement est celui d’une tension entre positivisme triomphal et une résistance foisonnante à travers l’occultisme, l’ésotérisme, le symbolisme, entre autres courants ou mouvements. Yvon Gérault, tout au long de l’ouvrage, nous fait vivre le parcours de Claude Debussy au sein de ses milieux créatifs et non conformistes. Déjà insoumis au Conservatoire, il ne pouvait que s’y sentir à l’aise.

 

 

Debussy fréquente les lieux de bohème parisien, le Cabaret du Chat Noir, non loin des loges et arrière-loges, bien sûr mais bien d’autres établissements où il croise peintres, auteurs et autres artistes, dont Marcel Proust ou Maurice Maeterlinck. S’il aime s’encanailler et il est aussi habitué des salons plus huppés. L’époque est agitée par les sociétés initiatiques, notamment rosicruciennes avec les manifestations organisées par Péladan. Debussy est à la fois intéressé, par les thèmes, et réservé face aux excès et aux divisions. Il voit en la musique une science hermétique et aurait souhaité la fondation d’une « société d’ésotérisme musical ».

L’un des compagnons de route les plus marquants de Debussy, habitué du Chat Noir fut Erik Satie (1866-1925). Une véritable amitié unira les deux compositeurs, amitié qui résistera quand Debussy connaîtra le succès alors que Satie demeurera dans la pauvreté trop longtemps.

Yvon Gérault décrit avec talent les milieux les plus divers dans lesquels évolua Claude Debussy, les rencontres, les alliances et mésalliances, les amitiés, les amours et les déceptions, qui nourrirent, à la croisée du visible et de l’invisible, du rationnel et du mystère, les œuvres du compositeur.

La troisième partie est consacrée à certaines œuvres marquées par le symbolisme, l’ésotérisme et l’étrange comme Pelléas et Mélisande ou Le Martyre de Saint Sébastien. Il travaille des années sur deux opéras : La chute de la maison Usher et Le Diable dans le beffroi.

« Le choix de ces textes de fiction comme base de livret potentiels, indique Yvon Gérault, n’est pas indifférent et les thèmes abordés vont bien au-delà de l’hermétisme, puisque les nouvelles, traduites par Baudelaire, relèvent du genre « fantastique ». Il y est question de transe cataleptique, de magie, de nécromancie et même, de possession diabolique. »

Toute sa vie, Claude Debussy oscillera entre attrait et distance envers l’ésotérisme, l’occultisme, le fantastique… Il fréquentera des personnalités marquantes de ces courants. Yvon Gérault pose la question des raisons de cette attirance. Peut-être qu’il y avait là des matières et des forces qui l’aidaient à traverser les carcans et les conformismes de son époque. Hier, comme aujourd’hui, s’affranchir nécessite d’explorer les zones incertaines.

C’est un beau livre qui intéressera les amoureux de la musique mais aussi un bel hommage à Claude Debussy et à son époque, haute en couleur mais riche de possibilités créatrices, que nous offre Yvon Gérault.

Publicités

Le Sacre du Noir

Le Sacre du Noir de Lauric Guillaud. Editions Cosmogone 6, rue Salomon Reinach, 69007 Lyon.

www.cosmogone.com

Lauric Guillaud, professeur émérite de littérature et de civilisation américaines à l’Université d’Angers, est un spécialiste des imaginaires anglo-saxons et notamment de Lovecraft. Dans ce nouvel ouvrage, beau par sa forme et passionnant par son propos, il invite le lecteur à explorer l’imaginaire gothique et ses relations avec l’imaginaire maçonnique.

Lauric Guillaud ne s’est pas restreint à la littérature, ni à la culture nord-américaine et britannique, il a mis en place une véritable démarche interdisciplinaire, s’inscrivant même dans cette transdisciplinarité appelée de ses vœux par Gilbert Durand, et a recherché des matériaux dans les cultures allemande et française.

 

 

D’emblée, le lecteur se demandera quel peut bien être le lien entre le gothique et la Franc-maçonnerie. Lauric Guillaud met au jour pour la première fois des terreaux, des influences, des croisements improbables qui ont pu irriguer certains aspects de l’imaginaire maçonnique.

« Nous verrons d’abord, annonce Lauric Guillaud, les grandes tendances du gothique avant de les mettre en perspective avec certains rituels maçonniques. Nous vérifierons enfin cette double influence sur les productions contemporaines. A l’ombre des colonnes, nous découvrirons l’effroi délicieux du romantisme noir ; à l’ombre des cachots et des souterrains gothiques, nous découvrirons les mystères de la Franc-maçonnerie. »

Lauric Guillaud commence ce voyage imaginaire, parfois imaginal, dans l’Angleterre des débuts du XVIIIème siècle, un siècle où prolifèrent les clubs les plus divers et les sociétés plus ou moins secrètes. Nous découvrons les Hell-Fire Clubs, réceptacles d’anciens cultes, de pratiques libertines ou de défis divers. Le premier de ces clubs, transgressif, anti-religieux, libertaire fut fondé à Londres en 1719 par le duc de Wharton. Il accueille femmes et hommes sur un pied d’égalité. Ce nouvel égalitarisme réservé contribuera plus tard à faire évoluer les pratiques dans la société anglaise et tardivement dans la Franc-maçonnerie. Les Hell-Fire Clubs se développeront sous des formes et avec des objectifs très divers allant de la société savante aux cérémonies sexuelles pseudo-satanistes, en passant par les très nombreux rites paramaçonniques qui animent la scène ésotérique britannique. Progressivement, ces groupes quittent les tavernes pour la clandestinité. L’expérience des Hell-Fire Clubs semble caractériser cette période de transition et de confusion pendant laquelle la religion perd de son influence sous les avancées de la science, la pensée rationnelle se développe, et les pouvoirs se déplacent.

« Ainsi, nous dit Lauric Guillaud, coexistaient les perspectives progressistes reflétées par les philosophes des Lumières et la fascination durable pour les pratiques rituelles dont l’origine se perdait dans la nuit des temps (cultes païens, druidisme, rosicrucianisme, etc.). »

Dans cette tension entre ombre et lumière, entre ville et nature, entre progrès et régression, entre conformisme et excès, de nouvelles créativités vont apparaître qui influenceront aussi bien les arts que la pensée, initiatique ou profane. Dès le siècle précédent, la mélancolie annonce le romantisme, noir puis gothique. La rupture des Lumières avec les sociétés traditionnelles est violente et suscite un mal-être sociétal, des résistances et des résurgences de pratiques anciennes plus ou moins comprises.

Lauric Guillaud analyse divers aspects de ce vaste mouvement de transformation complexe : Y-a-t-il eu un proto-gothique américain ? Comment se sont développées les sociétés secrètes gothiques, quelles questions pose le Frankenstein de Mary Shelley ? Qu’est-ce qui caractérise l’initiation gothique ?

La seconde entrée de l’ouvrage est donc maçonnique et débute par une recherche sur l’impact littéraire et artistique de la Franc-maçonnerie. L’un des ponts entre l’imaginaire maçonnique et l’imaginaire gothique se trouve dans leurs approches respectives de l’architecture et de l’archéologie.

« Pourquoi, interroge Lauric Guillaud, le roman « maçonnique » se présente-t-il comme une extension culturelle d’une pratique circonscrite à la Loge ? Sans doute parce que l’imaginaire du romantisme dit « noir » a été exacerbé par des notions purement maçonniques comme le lieu clos (reflet de la Loge), l’obligation du secret, les oppositions ténèbres/lumière, rejet/admission, soleil/Lune et surtout vie/mort. C’est l’initiation qui cimente ces notions en les incorporant dans des rituels proches du psychodrame. »

Au fil des pages, à travers les très nombreux extraits ou références, apparaît au lecteur une « étroite parenté de plusieurs textes gothiques et de certains rituels maçonniques marqués par le goût du noir et du cérémonial ». Cette attirance vers l’obscur et la nuit est cependant associée à une orientation vers un « centre », un axe, à une recherche de verticalité. Il s’agit de rester dans l’ombre pour mieux trouver la lumière. Il existe une dimension initiatique propre à l’originalité et la liberté du courant gothique qui trouve un reflet, parfois une réponse dans l’imaginaire maçonnique.

Un livre à ne pas manquer pour son originalité et la richesse de son contenu.

Rencontres de Berder 2018 : Le temps

Rencontres de Berder juin 2018/n°14. Le Temps. Association Les Portes de Thélème & Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le temps étant le métacadre de tous nos questionnements au sein de l’expérience dualiste, l’analyse des rapports que nous entretenons avec lui est essentielle à la compréhension de notre évolution. De la thérapie à la métaphysique en passant par l’art, la philosophie ou les sciences physiques, tout chercheur est confronté aux temps.

 

Couv Berder 2018

 

Jean-Charles Pichon, en précurseur, a déjà largement contribué à la convergence entre sciences et métaphysiques que Jocelin Morrison approche dans son intervention intitulée L’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque.

La multiplicité des communications rassemblées dans ces actes nous montre que cette convergence est indissociable d’un « Babel des temps » et, qu’en ce sens, il n’y a sans doute là rien d’ultime. Une multitude de possibles et de simultanéités devraient jaillir de cette convergence.

Au sommaire : Les avatars de l’arché, le retour au passé, des nouvelles sciences à Lovecraft de Lauric Guillaud – ’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque de Jocelin Morrison – Le Ver du vase, exposition de Silvanie Maghe – L’avant-dernier livre de Jean-Christophe Pichon – Carnaval ou le temps à l’envers de Georges Bertin – Hommage à Geneviève Béduneau de Philippe Marlin – Lettre ouverte à un ami guénonien sur le sens des temps de Geneviève Béduneau – La régression en littérature de Philippe Marlin – Le temps dans les films de Christopher Nolan Inception/Interstellar de Julie Cloarec-Michaud – Machines anachroniques harmoniques : un temps de la conscience de Jean-Charles de Oliveira – L’être et le temps subjectif par Emmanuel Thibault – De temps à autres… par Bernard Pinet – Robert Liris, psychohistorien à la recherche des traditions perdues de Claude Arz – La tour foudroyée : image ou objet d’histoire ? Par Robert Liris, etc.

Réordonnancements du temps, suspensions du temps, célébrations du temps, révulsions du temps…, temps linéaires, temps cycliques, temps abolis…, la conscience génère des constructions si diverses du temps (voir les travaux d’Edward T. Hall notamment) qu’ignorer ces différences engendrent des catastrophes, dans la vie des couples comme dans la vie des Etats par exemple. Les distorsions temporelles, qu’elles soient consécutives à la prise de substances naturelles ou synthétiques, à des méditations poussées ou à des phénomènes physiques, ouvrent sur des mondes insoupçonnés, qu’ils soient intérieurs ou non. L’hypersubjectivité temporelle renvoie toujours à nous-mêmes. Elle peut nous engloutir ou faire de nous des créateurs.

Chacune des contributions à ces rencontres éclaire certaines facettes de notre rapport au temps. Davantage que des réponses, ce sont des questionnements inattendus que le lecteur pourra s’approprier pour essayer d’autres visions du monde.

Passionnant.

Jean-Charles Pichon : Rencontres de Berder 2017

Rencontres de Berder 2017 autour de Jean-Charles Pichon par l’Association Les Portes de Thélème. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Voici un très beau recueil des interventions aux dixièmes rencontres de Berder qui se renouvèlent avec talent pour explorer de nouveaux espaces de pensée et de création.

Cette fois, le thème central fut l’Apocalypse en ses diverses dimensions, philosophiques, théologiques, artistiques, cinématographiques et la relation que nous entretenons avec ce sujet à travers la question de notre propre mort et de la disparition éventuelle de l’espèce humaine. Lauric Guillaud note le fort usage du mot apocalypse en notre époque qui cumule les incertitudes.

 

Couv Berder 2017

 

Cependant, d’autres sujets, sans lien direct avec ce thème dominant ont pu être abordés.

Sommaire : Cinéma et apocalypse de Jean-Charles de Oliveira – Les nouveaux prophètes de Julien Pichon – Les 5 oosei de Haruchika Noguchi par Emmanuel Thibault – Pluton, le dieu qui fait danser les mythes par Geneviève Béduneau – John Dee à propos d’une exposition à Londres par Philippe Marlin – Cinéma et censure de Jean-Christophe Pichon – La conversion du pétale ou un mois de questions dessinées de Silvanie Maghe – Du gai savoir à l’absurde de Julie Cloarec-Michaud – Science-fiction et apocalypse : écologie et catastrophisme de Lauric Guillaud – Débat. L’Apocalypse de Claude Birman et Lauric Guillaud – La langue des oiseaux de Sylvie Pinet – « Frise Pichon «  faite à la main : on avance ! de Julien Debenat – Les secrets de l’efficacité de l’acupuncture enfin dévoilée par Jean-Marie Lepelletier – Etc.

 

Julien Pichon prolonge le travail métaphysique de Jean-Charles Pichon sur la trace des prophètes et surtout des nouveaux prophètes que l’on peut chercher du côté de la recherche en mathématiques et physiques quantiques avec, entre autres, la prédiction d’objets cosmologiques.

« Le temps a été le support et l’outil du prophète. Mais il a été aussi l’objet même de la quête ontologique. On peut également se poser la question du rôle des mathématiques. Est-ce un outil pour prédire des phénomènes du réel ? Ou est-ce les mathématiques sont des éléments structurant de la chose ? Est-ce que les mathématiques constituent les propriétés principales de la chose ? Est-ce que ce sont les seules propriétés principales ? Est-ce que les mathématiques sont la chose ? Est-ce que les mathématiques ont été génératrices de nouveaux concepts ? Et si oui, à quelle réalité doit-on faire face ? Qu’est-ce que la Réalité ? »

Derrière cette cascade de questionnements apparaît une autre question, celle de notre rapport au langage mathématique. Est-il le langage de la nature ou celui de l’homme qui pense la nature ? Dans quelle mesure devons-nous faire nôtre ce langage et pour quelles finalités ?

 

Le polar ésotérique

Le polar ésotérique. Sources, thèmes, interprétations de Lauric Guillaud & Philippe Marlin, Editions L’œil du Sphinx.

Lauric Guillaud est professeur émérite de littérature et de civilisation américaine à l’Université d’Angers. Il a publié de nombreux articles sur l’imaginaire anglo-saxon et une série de travaux très intéressants sur des mythes anciens ou modernes.

Philippe Marlin, fondateur et principal animateur de l’association L’œil du Sphinx a su rassembler autour de lui des talents très divers pour créer la maison d’éditions du même nom, une maison particulièrement dynamique qui a proposé depuis l’an 2000 plus de deux cents titres, essais et romans, à des lecteurs de plus en plus nombreux dans les domaines du fantastique, de la science-fiction, de l’ésotérisme, de l’étrange notamment.

Lauric Guillaud et Philippe Marlin nous offrent une étude très exhaustive et passionnante d’un sous genre en vogue du roman criminel ou policier, le polar ésotérique, on parle parfois d’ « eso-polar » qui, nous disent-ils, « allie énigme, suspense et révélation de secrets mystiques, religieux ou occultes, avec un arrière-plan privilégiant sociétés secrètes, conspirationnisme et eschatologie. »

« La structure récurrente du genre, remarquent-ils, repose sur un procédé narratif consistant à dresser des parallèles ou des comparaisons entre la société actuelle et celle d’un siècle passé, opérant un effet de distanciation visant à transférer les problèmes du temps vers quelques lointaines société. »

Toutefois, le genre, particulièrement foisonnant, donnant lieu à des créations protéiformes est particulièrement difficile à typifier. Les auteurs évoquent même « une ivresse des mélanges ». Il s’agit toujours d’écriture hybride selon Françoise Moulin Civil, « à la lisière entre histoire et fiction, entre document et réécriture ». Le polar ésotérique est un espace de liberté,  à la fois ludique et philosophique quand il vient percuter et interroger les évidences d’une pensée trop conformiste. Le genre est à la fois l’expression et le symptôme de notre rapport à l’imaginaire, un rapport trop contraint par les normes. Il n’est pas anodin que ce genre connaisse un grand développement depuis la seconde moitié du XXème siècle.

Questionner l’histoire, l’approfondir, la détourner, la retourner pour écrire des histoires vivantes dans lesquelles la psyché se délecte. Les généalogies du genre sont nombreuses et se croisent nécessairement tant les thèmes sont transversaux. Des noms illustrent apparaissent : Balzac, Hugo, Nerval, Goethe, Villiers de l’Isle-Adam, Bulwer-Lytton qui, en associant littérature et ésotérisme, ont donné au genre ses références et ses exigences de qualité, une qualité qui n’est bien sûr pas toujours au rendez-vous.

Lauric Guillaud et Philippe Marlin, par leur érudition, réussissent à dresser un tableau clair d’un genre qui aime la confusion. Ils analysent tout d’abord les tendances de l’éso-polar, de l’enquête profane à la quête ésotérique et remarque « le retour du détective de l’occulte ». Dans une deuxième partie, ils identifient et étudient les sous-genres de l’éso-polar : polar maçonnique, théo-fiction, livres maudits, éso-polar pictural, éso-polar archéologique, technothriller, éso-polar régional, ésotérisme nazi, polar pontifical… Enfin ils présentent la structure de l’éso-polar autour de l’opposition chronologique, typique du genre :

« Dans l’éso-polar, la notion de construction narrative est inséparable des paramètres de temporalité et d’espace. Si le temps de la fiction épouse le temps chronologique durant l’action du roman, le genre requiert, soit une construction à rebours (on remonte le temps, souvent des effets vers les causes, à partir d’un point précis du temps chronologique), soit une construction avec feed-back (le récit alternant un déroulement chronologique et des retours en arrière ponctuels), soit une construction simultanée ou alternée (deux ou plusieurs récits se déroulent dans le même temps). »

L’éso-polar fait partie de la littérature populaire, c’est-à-dire de la littérature. La littérature populaire est à la fois un témoin des tensions, des carences et des peurs de nos sociétés et un vecteur de changement sociétal. L’éso-polar pourrait être « plus qu’un phénomène socio-culturel (…) une réaction sur le mode de la terreur au matérialisme ambiant ». « L’éso-polar vise tout simplement à réenchanter le monde en réveillant paradoxalement les peurs de la nuit. »

Couv Polar ésotérique

Voici un essai riche et passionnant, qui fait désormais référence sur ce thème, dont la couverture de notre ami Jean-Michel Nicollet évoquera pour chacun d’entre nous le charme de ces moments de lecture entre rêve et réalité.

Editions de L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Les Chambres meublées de Jean-Michel Nicollet

Chambres meublées de Jean-Michel Nicollet et Serge Lehman, Editions Zanpano.

Dans sa postface, Jean-Luc Rivera, rédacteur en chef de La Gazette fortéenne, nous confie ceci :

« La visite des Chambres meublées par Jean-Michel Nicollet est l’une de ces expériences qui se doivent de figurer dans le Baedeker fortéen, aux côtés de la découverte de la maison Winchester ou, plus approprié encore, de l’exploration du « Murder Castle », cet hôtel usine à meurtres construit par le Dr. H. H. Holmes et ouvert lors de la World Fair de Chicago en 1893. Des lieux où médiums guidés et esprits errants permettent à l’artiste de donner libre cours à son inspiration, ce que l’on ressent profondément en contemplant et en se perdant dans la suite d’images puissantes qui composent ce livre : le peintre m’a d’ailleurs confié qu’il les avait couchées sur la toile dans un état de conscience différent, transcrivant sans doute avec tout son talent des images d’un univers puisant dans les clichés des peurs et des terreurs de notre inconscient. »

Il est vrai que ces chambres obscures de la psyché sur lesquelles chacune des peintures de Jean-Michel Nicollet donnent telles des fenêtres dont on ne sait quel sortilège les anime, sont autant de songes étranges, de voyages dans des mondes qui hurlent silencieusement et dont on sait bien leur proximité inquiétante.

Les textes de Serge Lehman pourraient donner du sens par une narration, certes tragique, mais tout de même relativement rassurante. Il n’en est rien. Ils contribuent au dérèglement des sens :

« A force d’entendre parler de l’Hôtel expérimental de Lord Sheffield (en termes élogieux, déconcertés ou terrifiés, c’est selon), j’ai fini par m’y rendre et je dois dire que sa réputation n’est pas usurpée : je n’ai même pas réussi à longer l’aile nord jusqu’au bout. J’y ai été pris à parti par une habituée, une ancienne comtesse russe que les bolcheviques ont, semble-t-il, installée à demeure pour offrir à leurs émissaires un peu de réconfort collectiviste dans leur exil occidental – à moins qu’elle n’est elle-même organisé sa déchéance. « Je connais bien l’établissement », m’a dit cette femme dont je renonce à décrire l’attitude. « Sauf si vous êtes d’humeur salace, je vous déconseille la Chambre aux Echos. Evitez aussi la Chambre des Vœux à moins d’être tout à fait transparent à vous-même (mais qui est dans ce cas ?). La Chambre aux Miroirs est pareillement à déconseiller, ainsi que la Chambre à la Sphinge, pour des raisons historiques. Quant à la Chambre de Haute Volée, vous n’en entendrez sans doute pas parler mais si tel est le cas, sachez que c’est un piège mortel. Il y a aussi quelque part, un masque qui croit qu’il est une tête pensante et… »

A cet instant, un gnome atroce, dans lequel j’ai cru reconnaître un membre du politburo (peut-être Ostrowski) est apparu au côté de la comtesse et … »

Il y a une dimension initiatique sombre dans ce livre dans lequel on croise parfois Lacan ou Saint-Yves. Et peut-être quelque chose de visionnaire, en effet, dans le monde qui approche, grâce aux technologies de réalité augmentée, ou à d’autres applications, de tels hôtels expérimentaux verront le jour, dont nous ne sortirons pas forcément indemne.

www.zanpano.com

Arthur Machen

Arthur Machen, entre le Saint Graal et le dieu Pan de Jean-Claude Allamanche, Editions Télètes.

C’est un beau portrait d’un homme très peu ordinaire que nous propose Jean-Claude Allamanche. Arthur Machen (1868-1947) laissa une œuvre fantastique très surprenante, nourrie des traditions du celtisme mais aussi de cet occultisme qui s’épanouit à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.

Couv Arthur Machen

Son enfance dans le Monmouthshire, aux confins du Pays de Galles et de l’Angleterre, ne fut pas étrangère à la construction de son écriture. Terre de légendes, propice au mysticisme et à la solitude, le réceptacle du presbytère de Llanddewi où il devait grandir aura sans doute influencé fortement Arthur Machen, favorisant son intérêt pour l’occultisme, la magie et les traditions initiatiques.

A 17 ans, il arrive à Londres. Etudiant en journalisme, très isolé, sans moyens financiers, exerçant des petits métiers pour survivre, sa vie resta difficile jusqu’à son retour dans le Gwent en 1887. Pour gagner sa vie, il devient traducteur de livres français. Il va notamment traduire l’Heptaméron de Marguerite de Navarre et Les Mémoires de Casanova. Il travaille aussi chez divers éditeurs avant d’entamer en 1881 sa carrière de journaliste et d’écrivain.

Les premiers essais datent de 1884. En 1887, de retour à Londres, il se marie avec Amelia Hogg avec qui il vécut jusqu’à la mort de celle-ci en 1899. Ces douze années de vie commune furent heureuses. Amy, son épouse, l’introduisit dans les milieux d’écrivains qui lui étaient familiers.

Le français Paul-Jean Toulet, séduit par The Great God Pan, en assure la traduction et lui trouve un éditeur. C’est grâce à lui qu’Arthur Machen sera connu en France de quelques passionnés.

En 1904, Arthur Machen publie La Colline des rêves en feuilleton dans la revue The Horlick’s Magazine. Cette œuvre est considérée comme la meilleure par les critiques.

C’est à l’âge de 36 ans qu’il renonce provisoirement à la littérature pour se consacrer au théâtre. C’est à cette même période, après la mort d’Amy, qu’il est initié dans la Golden Dawn par la médiation d’A. E. Waite. Il s’investira fortement dans les pratiques magiques proposées.

En 1903, il se remarie avec une actrice, Dorothie Purefoy Huddedlestone. Installés à Londres, « ils mènent une vie de bohêmes heureux, entourés d’une bande d’amis fidèles », nous dit Jean-Claude Allamanche. En 1906, il reprend quelque peu l’écriture et se voit de nouveau publié mais il faudra attendre 1919 pour que le succès arrive. Entre temps, il quitte le théâtre en 1913 pour reprendre le journalisme, dans un quotidien londonien, The Evening News.

C’est en 1914 qu’il renoue vraiment avec l’écriture et inaugure une période chrétienne qui contraste avec la période païenne antérieure. Il part alors à la recherche du christianisme primitif.

Jean-Claude Allamanche étudie les modalités d’une œuvre complexe, apparemment sans unité mais qui toutefois présente des constantes. Nous sommes en présence dit-il d’un « philosophe de l’effroi » dont l’œuvre dérange et suscite le rejet. C’est une œuvre qui s’éprouve dans la chair, suggère-t-il, plutôt que de nourrir la spéculation intellectuelle. Il y a bien un cheminement, marqué par la solitude enfantine, qui traverse les mythes païens, fait alliance avec le petit peuple et les fées pour aboutir à un mysticisme chrétien.

Mais il y a aussi le « métaphysicien du mal » qui interroge aussi bien la réalité quotidienne que des dimensions invisibles, à la recherche d’une transcendance. Cet « artiste du merveilleux », selon Philip Van Doren Stern, resta, sa vie durant, tendu entre l’obscurité et la lumière.

« Si son mysticisme est le soubassement de son œuvre, suggère Jean-Claude Allamanche, il le scindera en deux apparences distinctes où le diabolisme le dispute à l’extase divine, de la damnation à la rédemption. »

Editions Télètes, 51 rue de la Condamine, 75017 Paris, France.