Fils de Rabelais

Fils de Rabelais de Valérie de Changy, collection Vents d’Histoire. Editions De Borée, 45, rue du Clos-Four, 63056 Clermont-Ferrand Cedex 2.

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Alors que les inépuisables études rabelaisiennes sont légion, Valéry de Changy a fait le choix judicieux du roman pour mieux révéler les multiples facettes de ce François Rabelais auquel nous nous référons à de nombreux titres sans toujours bien saisir la portée de l’héritage profond qu’il nous a laissé.

Dans un XVIème siècle pénétré lentement mais sûrement par les idées de la Renaissance, Rabelais a déclenché de nombreuses hostilités à son égard dont celles d’une Sorbonne monolithique au service du dogme catholique. En 1543, La Sorbonne condamne Pantagruel et Gargantua. La protection des Du Bellay lui évite des ennuis majeurs. Le Quart Livre lui vaudra une nouvelle condamnation et cette fois, peut-être, des ennuis bien tangibles.

Il a recueilli un orphelin de treize ans, Justus, qu’il considère comme son fils, un fils qui baigne dans l’effervescence rabelaisienne et s’imprègne des idées libertaires de ce père adoptif. Nous pourrions dire de Rabelais qu’il incarne à son époque l’alliance entre tradition et avant-garde, la tradition étant cet incessant rappel à l’essentiel au sein des modernités successives. Cette posture est par nature intenable, suscitant adversités et incompréhensions dans tous les milieux. L’adversaire est ici le chevalier de Puis-Herbault, sorbonnard rigide qui se pense missionner pour protéger la foi. Il compte frapper Justus pour atteindre François l’humaniste et ses pairs.

Couv Rabelais

Le roman est porté par une belle langue qui restitue le rythme rabelaisien de la vie. Le lecteur se plonge avec délectation dans l’intrigue et se confronte avec les idées portées par Rabelais.

Au cœur des valeurs rabelaisiennes, se trouve la liberté, liberté d’être, de penser et d’agir, une liberté qui doit s’inventer et se réinventer au quotidien par un affranchissement à la fois des conditionnements de l’époque et de conditionnements plus personnels. Il est intéressant de noter que Justus étant passionné d’arts culinaires, la saveur tient une place essentielle dans le roman. Or, le goût et l’odorat sont les plus immédiats des sens après le toucher, se prolongeant par l’ouïe et la vue jusqu’à la pensée. Cette approche sensorielle donne à l’expérience une indispensable assise « ici et maintenant » permettant de partir en quête du « déjà et pas encore », quête si singulière chez Rabelais.

Nous retrouvons dans la relation entre François et Justus, le projet éducatif humaniste de Rabelais, soucieux d’embrasser les disciplines afin qu’elles se nourrissent les unes les autres. Nous parlerions aujourd’hui de transversalité. Le roman met également en lumière la place de la femme chez Rabelais. Il voudrait les libérer du fardeau sociétal qui les contraint dans la tenaille des mâles. Pour cela, il ne cherche pas à les idéaliser mais les voudrait chair et esprit quand les uns ne les prennent que chair et les autres pur esprit. Valérie de Changy nous offre deux belles figures de femmes rebelles, Blanche et Eulalie, qui refusent le carcan dans lequel les préjugés communs les maintiennent et choisissent la marginalité d’une communauté.

Le roman reprend les thèmes rabelaisiens intemporels : la lutte contre les institutions qui, toujours, enferment, la vivance ou la survivance des idées nouvelles, la relation avec la nature, la question des affranchissements, celui du fils face au père, celui de la femme devant l’homme, nécessaires pour co-créer dans une véritable relation, celle de l’amour par conséquent. Il s’agit toujours, conclut Valérie de Changy d’élever à la liberté. Sans oublier l’éclat de rire au cœur du tragique sans lequel Rabelais ne serait pas Rabelais.

Comme toujours avec Rabelais, il apparaît furieusement actuel. Il est salutaire de se retourner vers lui pour nous réveiller de l’engourdissement sombre qui envahit aujourd’hui notre monde. Il y a un recours à Rabelais comme il y a un recours à Spinoza ou un recours aux forêts. Ce livre, d’abord publié en Belgique, a déjà reçu le prix Rabelais et le prix Contrepoint. Mais le plus beau prix pour Valérie de Changy, en véritable fille de Rabelais, est sans doute celui du lecteur qui sort de ce roman plus vivant qu’il ne l’était avant d’en ouvrir la première page. Rabelais sera toujours un renouvellement de l’intensité.

A ne pas manquer. Et nous attendons la suite annoncée avec impatience…

 

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Le cabaret du Chat Noir

Le cabaret du Chat Noir, histoire artistique, politique, alchimique et secrète de Montmartre de Richard Khaitzine. Editions Le Mercure Dauphinois, 4 rue de Paris, 38000 Grenoble, France.

http://www.lemercuredauphinois.fr/

Le spécialiste de la Langue des Oiseaux qu’est Richard Khaitzine ne pouvait que se passionner pour l’histoire artistique et ésotérique mouvementée de Montmartre. Dans la période incertaine qui suit la Commune, le cabaret du Chat Noir est un lieu magique où se côtoient la plupart des grands noms de l’époque mais aussi des anarchistes et des aventuriers. Le Chat Noir fondé dans le dernier quart du 19ème siècle eut une vie agitée et riche de rencontres inattendues. Artistes, conspirateurs, occultistes, hermétistes s’y donnèrent rendez-vous.

Couv Chat Noir

Au fil des pages, des documents, témoignages, illustrations, Richard Khaitzine laisse se dessiner la silhouette mystérieuse de Fulcanelli, maître d’oeuvre d’une opération tant artistique qu’alchimique.

D’abord taverne, le Chat noir sut se faire cabaret. Ce fut Fulcanelli qui dans Les Demeures philosophales, ouvrage publié en 1930, attira l’attention sur ce cabaret de Montmartre, le désignant comme un centre ésotérique et politique mystérieux. Le Chat Noir, comme cabaret est né d’une rencontre entre Rodolphe Salis, considéré comme tuteur ou créateur de l’établissement, et Emile Goudeau, habitué des cafés littéraires et l’un des fondateurs du Club des Hydropathes en 1870. Salis donna au cabaret sa spécificité. Il accueillait des artistes et des auteurs afin que ceux-ci puissent présenter leurs œuvres ou même écrire et dessiner sur place. Les habitués se frottaient régulièrement aux bandes qui écumaient le quartier. Un drame conduisit le Chat Noir a quitté le boulevard Rochechouart pour la rue de Laval. C’est ce que Richard Khaitzine désigne comme la seconde vie du Chat Noir qui devint un lieu de spectacle.

L’auteur décrit la « vie officielle » du Chat Noir avant de présenter sa vie cachée. Dans cet espace très à part se mêlent artistes, anarchistes et hermétistes. Cette époque est effervescente, c’est celle des Papus, Péladan, Guaita, Saint-Yves d’Alveydre, entre autres. Dans Paris, plusieurs lieux rassemblent ésotéristes, peintres et poètes. Sous la plume de Richard Khaitzine, ces lieux prennent vie et le Chat Noir apparaît comme un creuset d’où sortiront les œuvres les plus diverses, bousculant souvent les conformismes de l’époque. Gaston Leroux mit en scène dans certains ouvrages les mystères, ou les mythes, inscrits dans la demi-obscurité de l’époque.

Le travail de Richard Khaitzine contribue à restaurer l’alliance qui nous est si chère entre artistes et hermétistes. Il ravira tous ceux qui ont la nostalgie d’une période féconde où la création, sous toutes ses formes, pouvait encore investir quelques lieux hors du temps où la chair pouvait s’unir avec l’esprit. Alors, il n’était pas nécessaire de réenchanter le monde.

Le Chat Noir est un véritable prototype de cabaret, un lieu qui laisse vivre l’esprit derrière la superficialité et la légèreté apparentes quand, de nos jours, on tue l’esprit derrière une prétendue rigueur intellectuelle.

Très documenté, cet écrit rend compte, sans le dénaturer, sans chercher à en épuiser les mystères, d’un foyer de création dont l’influence demeure malgré tout. Cette nouvelle édition, revue et corrigée, est bienvenue pour secouer notre époque.

Marc Thivolet

Marc Thivolet

 

(7 avril 1931 Fontenay aux Roses – 30 août 2016 Paris)

 

Être éternel par refus de vouloir durer. (René Daumal)

 

 

Marc Thivolet nous a quittés le 30 août à l’hôpital Pitié-Salpêtrière Paris 13.

Il s’en est allé avec l’élégance et la discrétion qui l’ont tant caractérisé. Tous ceux qui ont connu Marc Thivolet ont été frappés par sa simplicité et par la force de sa pensée et son exigence à pousser la réflexion à des hauteurs toujours plus élevées.

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Son nom est associé au Grand Jeu, mouvement auquel il a consacré sa vie et un grand nombre d’écrits. Ami du peintre Sima (1891 – 1971), de Monny de Boully (1904 – 1968), d’Arthur Adamov (1908 – 1970)… son intérêt pour Le Grand Jeu ne fut pas celui d’un spécialiste, voire d’un exégète. La quête entreprise par Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, Marc l’avait poursuivie avec la singularité qui lui était propre et toutes les implications à la fois psychiques et physiques que cela sous-tend. Il incarnait — dans l’acception de faire corps et esprit — la continuité de l’expérience fondamentale. Les passionnés du Grand Jeu gardent en mémoire sa lumineuse préface Le sang, le sens et l’absence du tome I des œuvres complètes de Roger Gilbert-Lecomte pour les éditions Gallimard (1974), sans oublier le numéro spécial de L’Herne intitulé Le Grand Jeu (1968) dont il assuma la direction. En 1996, les éditions Arma Artis publièrent son dernier écrit La crise du Grand Jeu – Entre présence et expérience.

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Dans les années 50, Marc fait la connaissance de Carlo Suarès (1892 – 1976), ami et traducteur français de Krishnamurti et proche des membres du Grand Jeu. Une longue amitié allait lier ces deux hommes remarquables et Marc s’initia à la Cabale selon l’enseignement de Carlo Suarès. Avec sa compagne, Danielle, ils mirent en scène Le Cantique des Cantiques selon la Cabale. Désigné exécuteur testamentaire de l’œuvre écrite de C. Suarès, Marc en assura la réédition pour les éditions Arma Artis dans la collection « Traités Adamantins ».

Il fut l’un des premiers en France à s’intéresser aux communications médiumniques de l’Américaine Jane Roberts (1929 – 1984). Celle-ci en état de transe entrait en relation avec des plans supérieurs et une entité nommée Seth. Il entreprit la traduction des deux principaux livres de J. Roberts co-écrit avec son époux, Robert Butts  : L’enseignement de Seth – permanence de l’âme. Éd. J’ai Lu (1993) et Le livre de Seth. Éd. J’ai Lu (1999). En parallèle à son activité professionnelle au sein des Éditions Armand Colin, il mena celle d’auteur pour Encyclopædia Universalis et pour Planète, revue créée et dirigée par Jacques Bergier et Louis Pauwels.

Membre du groupe surréaliste de Paris qu’il quitta au début des années 90, Marc était animé par la nécessité impérieuse de voir, comprendre pour mieux percevoir. Il laisse en nous l’empreinte de son énergie à la fois subtile et puissante. Converser avec lui appartenait à ces moments privilégiés dont on mesurait la valeur, la portée et le retentissement intérieur dans l’immédiateté de l’échange.

« Franchir le seuil de soi-même/se dira désormais “passer l’arche” ». Ce sont ses paroles extraites de son recueil de poèmes L’ample vêtement sorti du sel qu’on appelle présent chez les barbares. Éd. La maison de verre (1996). Ce titre s’est imposé à lui dans une phase/phrase de demi-sommeil, autrement dit entre rêve et réalité.

Il a désormais passé l’arche. Nous, nous restons sur le seuil sans perdre de vue le fil de sa trajectoire.

 

(…)

Il fallait ce péril extrême

posé sur la tête de la femme aimée pour te faire lever

et pour t’entraîner à lutter sans intermédiaire

pour réduit ainsi à ton seul désespoir

confronter l’énergie à l’énergie

 

Je cherche éperdument à être vaincu

mais pas au prix de ma faiblesse

Je ne connais ni pitié ni regret

Je ne te comprends que si tu me vaincs

car je sais que si tu me vaincs

c’est que tu n’as rien omis de toi-même

que tu es présent tout entier

 

Tout ce qui prend corps constitue l’ultime résistance

de l’énergie à elle-même

Tout ce qui prend corps visible ou invisible

a vocation à la restitution

Rien n’est irréversible

mais tout se renverse

                                     Marc Thivolet

 

 

                                                                                                                      Fabrice Pascaud

 

Entretien avec Marc Thivolet et Fabrice Pascaud sur Baglis TV : Introduction au Grand Jeu.

https://www.youtube.com/watch?v=CbIlPi6P3Fs

 

Benjamin Péret

Les Hommes sans Epaules, Cahiers Littéraires n°41, Nouvelle série, premier semestre 2016.

Le dossier de ce beau numéro est consacré à Benjamin Péret. Dans son éditorial, intitulé « Le passager du Transatlantique », Christophe Dauphin explique ce choix :

« Les poètes ont toujours été et sont toujours de ce monde, mais ils sont rares, ceux qui, de la trempe de Benjamin Péret, demeurent toujours et définitivement à l’avant-garde du Feu poétique. Et pourtant, si le Passager du Transatlantique n’a jamais cessé d’être à flot, ce fut trop souvent sur un océan d’ombre, que n’emprunte qu’une minorité, certes, mais active et éclairée. Ce constat a motivé l’écriture du dossier central de ce numéro des HSE. Avec Péret, nous ne sommes jamais dans l’histoire de la littérature, tellement ce poète est actuel – et surtout en ces temps d’assassins et du médiocre dans lesquels nous vivons  -, mais dans la vie. Comment alors expliquer l’audience confidentielle de son œuvre ? »

Si la France a, depuis des décennies, du mal avec la poésie en général et les poètes en particulier qui, souvent, obligent à penser dans un monde qui a vu, avec les soi-disant nouveaux philosophes des années 60-70, l’opinion remplacer la pensée et le savoir. Benjamin Péret, un anticonformiste cher à Sarane Alexandrian, n’a jamais fait la moindre concession à la mondanité.

L’œuvre, toujours injustement méconnue de Benjamin Péret, est immense, aux poèmes s’ajoutent des contes, des écrits politiques, des écrits ethnologiques, des écrits critiques sur le cinématographe et les arts plastiques, sur le surréalisme, la littérature, sans compter les entretiens. Une œuvre éditée aujourd’hui en sept volumes sous le titre Œuvres complètes grâce à l’association des amis de Benjamin Péret.

BenjaminPéret

Son œuvre, toujours aussi actuelle, dérange et secoue. Elle réveille. Benjamin Péret qui poussera de manière exemplaire la pratique de l’écriture automatique dans ses retranchements soulève l’hostilité et l’incompréhension dès la fin des années 1920, notamment de la N.R.F., incompréhension qui demeure.

Voici pourtant ce qu’en dit André Rolland de Renéville en 1939 :

« L’écriture automatique apparaît en harmonie avec le tempérament de Péret, au point qu’il semble que notre poète n’eût pas écrit si le surréalisme n’avait pas été découvert. Benjamin Péret ne conserve de notre langage que la construction syntaxique, l’allure et le ton. Les mots lui deviennent des signes. Il leur redonne un sens absolument libre, dégagé des objets qu’il désigne. De nouveaux objets semblent naître de ces moules dont le contenu nous était imposé par l’usage. Et le miracle est que ces réalités nous les comprenons, tandis que nous traverse l’immense éclat de rire d’un être que nulle contrainte ne retient plus de se lancer à travers notre flore et notre faune urbaines, comme s’il s’agissait pour lui de celles d’une contrée primordiale, ouverte à ses instincts. Il suffit de lire au hasard l’un de ses plus beaux poèmes pour y trouver l’exemple d’une conscience qui décide d’accepter sans y introduire de contrôle, la succession des idées qui se présentent à elle par le mécanisme de leur libre association.  Péret annihile la distance entre l’homme et l’objet, entre l’espace et le temps, entre le réel et le rêve : Sois la vague et le bourreau la lance et l’orée – et que l’orée soit l’étincelle qui va du cou de l’amante à – celui de l’amant – et que se perde la lance dans la cervelle du temps – et que la vague porte la poutre – et que la poutre soit une hirondelle – blanche et rouge comme mon CŒUR et ma peur. »

Christophe Dauphin note que si Benjamin Péret, ce « surréaliste par excellence », « est presque toujours qualifié d’opposant-né », il convient aussi de parler de lui comme d’ « un homme du oui et de l’adhésion à la liberté, à l’amour sublime, au merveilleux, à l’amitié ». Péret, nous dit-il, a aussi « magistralement établit l’analogie entre la démarche poétique et la pensée mythique ». Christophe Dauphin rappelle que Benjamin Péret est définitivement vivant quand bien des prétendus poètes d’aujourd’hui sont déjà morts. En 1945, il tenait ces propos, à la fois réalistes et visionnaires, dans Le déshonneur des poètes.

« Les ennemis de la poésie ont eu de tout temps l’obsession de la soumettre à leurs fins immédiates, de l’écraser sous leur dieu ou, maintenant, de l’enchaîner au ban de la nouvelle divinité brune ou « rouge » – rouge-brun de sang séché – plus sanglante encore que l’ancienne. Pour eux, la vie et la culture se résument en utile et inutile, étant sous-entendu que l’utile prend la forme d’une pioche maniée à leur bénéfice. Pour eux, la poésie n’est que le luxe du riche, aristocrate ou banquier, et si elle veut se rendre « utile » à la masse, elle doit se résigner au sort des arts « appliqués », « décoratifs », « ménagers », etc. »

Benjamin Péret est plus que jamais précieux dans un monde ou la compromission, la trahison et la falsification sont la norme.

 

A travers le temps et l’espace

Attendre sous le vent et la neige des astres

la venue d’une fleur indécente sur mon front décoloré

comme un paysage déserté par les oiseaux appelés soupirs du sage

et qui volent dans le sens de l’amour

voilà mon sort

voilà ma vie

Vie que la nature a fait pleine de plumes

et de poisons d’enfants

je suis ton humble serviteur

 

Je suis ton humble serviteur et je mords les herbes des nuages

que tu me tends sur un coussin qui

comme une cuisse immortelle

conserve sa chaleur première et provoque le désir

que n’apaiseront jamais

ni la flamme issue d’un monstre inconsistant

ni le sang de la déesse

voluptueuse malgré la stérilité d’oiseau des marécages intérieurs

 

Sommaire du numéro :
Editorial : « Le Passager du Transatlantique », par Christophe DAUPHIN
Les Porteurs de Feu : Marc PATIN, par Christophe DAUPHIN, Jean-Clarence LAMBERT, par César BIRÈNE, Poèmes de Marc PATIN, Jean-Clarence LAMBERT
Ainsi furent les Wah: Poèmes de Philip LAMANTIA, Hervé DELABARRE, Guy CABANEL, Jean-Dominique REY, Emmanuelle LE CAM, Ivan de MONBRISON, Gabriel ZIMMERMANN
Dossier : La parole est toujours à Benjamin PÉRET, par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Jean-Clarence LAMBERT, Poèmes de Benjamin PERET
Une voix, une oeuvre : Annie LE BRUN, par Karel HADEK, Poèmes de Annie LE BRUN
Portraits éclairs : Lionel RAY, par Monique W. LABIDOIRE, Fabrice MAZE, par Odile COHEN-ABBAS
Dans les cheveux d’Aoûn, proses de : Jean-Pierre GUILLON, Fabrice PASCAUD
La mémoire, la poésie : Jehan MAYOUX, par César BIRÈNE, Alice MAYOUX, Poèmes de Jehan MAYOUX
Les pages des Hommes sans Epaules : Poèmes de Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN, Gisèle PRASSINOS
Avec la moelle des arbres: Notes de lecture de Nicole HARDOUIN, Paul FARELLIER, Jean CHATARD, Christophe DAUPHIN, Béatrice MARCHAL
Infos/Echos des HSE : par Claude ARGÈS, avec des textes de Alain JOUBERT, Jacques LACARRIERE, Jean-Pierre GUILLON, Abdellatif LAABI, Jean ROUSSELOT, Christophe DAUPHIN, Roger KOWALSKI, Jacques SIMONOMIS, Alain JOUFFROY, Lemmy KILMISTER
Les inédits des HSE: « Poèmes », par Ashraf FAYAD, avec des textes de Christophe DAUPHIN, Abdellatif LAABI

 

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Le polar ésotérique

Le polar ésotérique. Sources, thèmes, interprétations de Lauric Guillaud & Philippe Marlin, Editions L’œil du Sphinx.

Lauric Guillaud est professeur émérite de littérature et de civilisation américaine à l’Université d’Angers. Il a publié de nombreux articles sur l’imaginaire anglo-saxon et une série de travaux très intéressants sur des mythes anciens ou modernes.

Philippe Marlin, fondateur et principal animateur de l’association L’œil du Sphinx a su rassembler autour de lui des talents très divers pour créer la maison d’éditions du même nom, une maison particulièrement dynamique qui a proposé depuis l’an 2000 plus de deux cents titres, essais et romans, à des lecteurs de plus en plus nombreux dans les domaines du fantastique, de la science-fiction, de l’ésotérisme, de l’étrange notamment.

Lauric Guillaud et Philippe Marlin nous offrent une étude très exhaustive et passionnante d’un sous genre en vogue du roman criminel ou policier, le polar ésotérique, on parle parfois d’ « eso-polar » qui, nous disent-ils, « allie énigme, suspense et révélation de secrets mystiques, religieux ou occultes, avec un arrière-plan privilégiant sociétés secrètes, conspirationnisme et eschatologie. »

« La structure récurrente du genre, remarquent-ils, repose sur un procédé narratif consistant à dresser des parallèles ou des comparaisons entre la société actuelle et celle d’un siècle passé, opérant un effet de distanciation visant à transférer les problèmes du temps vers quelques lointaines société. »

Toutefois, le genre, particulièrement foisonnant, donnant lieu à des créations protéiformes est particulièrement difficile à typifier. Les auteurs évoquent même « une ivresse des mélanges ». Il s’agit toujours d’écriture hybride selon Françoise Moulin Civil, « à la lisière entre histoire et fiction, entre document et réécriture ». Le polar ésotérique est un espace de liberté,  à la fois ludique et philosophique quand il vient percuter et interroger les évidences d’une pensée trop conformiste. Le genre est à la fois l’expression et le symptôme de notre rapport à l’imaginaire, un rapport trop contraint par les normes. Il n’est pas anodin que ce genre connaisse un grand développement depuis la seconde moitié du XXème siècle.

Questionner l’histoire, l’approfondir, la détourner, la retourner pour écrire des histoires vivantes dans lesquelles la psyché se délecte. Les généalogies du genre sont nombreuses et se croisent nécessairement tant les thèmes sont transversaux. Des noms illustrent apparaissent : Balzac, Hugo, Nerval, Goethe, Villiers de l’Isle-Adam, Bulwer-Lytton qui, en associant littérature et ésotérisme, ont donné au genre ses références et ses exigences de qualité, une qualité qui n’est bien sûr pas toujours au rendez-vous.

Lauric Guillaud et Philippe Marlin, par leur érudition, réussissent à dresser un tableau clair d’un genre qui aime la confusion. Ils analysent tout d’abord les tendances de l’éso-polar, de l’enquête profane à la quête ésotérique et remarque « le retour du détective de l’occulte ». Dans une deuxième partie, ils identifient et étudient les sous-genres de l’éso-polar : polar maçonnique, théo-fiction, livres maudits, éso-polar pictural, éso-polar archéologique, technothriller, éso-polar régional, ésotérisme nazi, polar pontifical… Enfin ils présentent la structure de l’éso-polar autour de l’opposition chronologique, typique du genre :

« Dans l’éso-polar, la notion de construction narrative est inséparable des paramètres de temporalité et d’espace. Si le temps de la fiction épouse le temps chronologique durant l’action du roman, le genre requiert, soit une construction à rebours (on remonte le temps, souvent des effets vers les causes, à partir d’un point précis du temps chronologique), soit une construction avec feed-back (le récit alternant un déroulement chronologique et des retours en arrière ponctuels), soit une construction simultanée ou alternée (deux ou plusieurs récits se déroulent dans le même temps). »

L’éso-polar fait partie de la littérature populaire, c’est-à-dire de la littérature. La littérature populaire est à la fois un témoin des tensions, des carences et des peurs de nos sociétés et un vecteur de changement sociétal. L’éso-polar pourrait être « plus qu’un phénomène socio-culturel (…) une réaction sur le mode de la terreur au matérialisme ambiant ». « L’éso-polar vise tout simplement à réenchanter le monde en réveillant paradoxalement les peurs de la nuit. »

Couv Polar ésotérique

Voici un essai riche et passionnant, qui fait désormais référence sur ce thème, dont la couverture de notre ami Jean-Michel Nicollet évoquera pour chacun d’entre nous le charme de ces moments de lecture entre rêve et réalité.

Editions de L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Cheminer avec Valère Sataselski

 

Entretien avec Valère Staraselski de Vincent Ferrier, collection Portraits, Editions L’Ours Blanc.

Valère Staraselski inaugure cette nouvelle collection, Portraits, voulue par l’équipe des Editions L’Ours Blanc pour proposer d’autres rencontres, atypiques, que celles organisées par la Société du Spectacle que dénonçait déjà Guy Debord.

Ecrivain talentueux, engagé, exigeant, à la croisée des mondes et des cultures, habitué des chemins de traverse et des écoles buissonnières, Valère Staraselski est un romancier, avant tout un penseur, à la fois éveilleur politique et philosophe du quotidien, c’est-à-dire qu’il vit en philosophe, qu’il vit en incarnant ce qu’il enseigne et transmet. Un homme rare par conséquent dans un monde où l’artifice est célébré à chaque instant.

Couv Valère

Valère Staraselski, c’est une œuvre considérable. Des romans dont Un homme inutile, Une histoire française, Nuit d’hiver, L’adieu aux rois, Sur les toits d’Innsbruck, des romans historiques, des romans intimistes, qui interrogent nos sociétés et portent des sens profonds. Des essais, notamment ceux consacrés à Aragon dont il est l’un des tout meilleurs spécialistes, et des livres qui témoignent comme Un siècle d’Humanité 1904-2004 ou Un siècle de Vie ouvrière. Des nouvelles aussi et de très nombreux textes publiés dans des ouvrages collectifs. Une constante : la liberté, la fraternité, l’humanisme, la profondeur de l’être incessamment rappelée, restaurée, y compris à partir de la matière lourde et sordide qu’est le pire de l’être humain. Parfois dans un cri, parfois dans un murmure, parfois dans un chant d’amour.

Vincent Ferrier décline les thèmes qui structurent l’architecture de l’œuvre de Valère Staraselski. Ils sont aussi les traces du cheminement d’un homme : la nation, l’altruisme, le christianisme, le communisme, le militantisme, la littérature, la femme…

Viennent ensuite des analyses des différents ouvrages de Valère Staraselski par Vincent Ferrier et une sélection de chroniques diverses concernant ses ouvrages, des regards différents et complémentaires portés sur les aspects forts d’une même œuvre.

Quelques extraits des réponses de Valère Staraselski aux questions de Vincent Ferrier :

A propos de son engagement communiste :

« Néanmoins, pas question pour moi de me dédire, mais je dois avouer que tenir un engagement communiste, un tant soit peu utile, un engagement au service du bien commun qu’on peut nommer, je le répète, du communisme, est devenu une entreprise qui, depuis quelques temps, tient de l’héroïsme. Pour Mahmoud Darwich : « Les héros, tel est le sort, sont toujours acculés à des batailles inégales face à l’ennemi. » (En chacun de nous, quelque chose d’Arafat) ou du sacerdoce ajouterai-je…

Par ailleurs, je veux dire dans des conditions politiques, historiques qui sont les nôtres aujourd’hui, celles du capitalisme généralisé, ce qui me frappe le plus, c’est la progression fulgurante dans de larges couches de la population, non pas de l’immoralité seulement mais de l’amoralité. Mais ceci est un autre aspect de notre époque… »

A propos du bonheur, de la conscience et de la liberté :

Ce que je pense ? Le bonheur n’est pas interdit, il est même nécessaire, mais il ne doit pas primer sur le devoir. Du reste, cela ne me paraît pas contradictoire avec ces mots de Raoul Vaneigem lorsqu’il affirme dans Le Chevalier, la dame, le diable et la mort : « La conscience que le bonheur de chacun s’accroît du bonheur de tous est plus utile à la révolution de la vie quotidienne que toutes les objurgations éthiques de l’intellectualité militante. » Il dit bien la conscience, car que chacun continue à vivre, à jouir de sa liberté sans aucune attention à l’autre, et les catastrophes arriveront ! »

A propos de la femme et du féminin :

« Et lorsqu’une personne aimée ou qu’on a aimé, qui est sa propre mère, voit sa vie saccagée par une maladie mentale incurable, ou bien qui est un être avec qui on a vécu et s’est construit, subit en pleine force de l’âge, une descente aux enfers et meurt d’un cancer, c’est-à-dire d’une mort terrible, injuste et scandaleuse, alors s’applique à l’infini ce que profère l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal : « L’amour est la loi la plus haute et cet amour est compassion. ». »

Cheminer avec Valère Staraselki, c’est se rapprocher de soi-même, se découvrir dans le regard lucide de l’écrivain et du lutteur, découvrir notre être intrinsèque au sein même de la complexité et des contradictions de l’humain.

L’Ours Blanc, 28 rue du Moulin de la Pointe, 75013 Paris.

http://assocloursblanc.over-blog.com

Alain-Pierre Pillet

 

Alain-Pierre Pillet nous a quittés brutalement le 16 décembre 2009, à l’âge de 62 ans. Une mort devenue vie grâce, notamment, aux Amis d’Alain-Pierre Pillet qui, rassemblés en association, l’ADADAPP, font vivre son œuvre. Ils ont publié, aux Editions La Doctrine, le premier volume des Œuvres complètes d’Alain-Pierre Pillet.

Ce qui caractérisait la pensée ou la parole d’Alain-Pierre Pillet était sans doute l’élégance qui toujours pointait sous l’humour, la lucidité froide, la sensibilité exacerbée ou contenue. Cette élégance de l’être lui aura permis de traverser ce monde qu’il comprenait trop et qui le comprenait si mal à moindre douleur peut-être. Cet adepte de l’alternative nomade, voyageur des géographies physiques comme psychiques, fut un témoin étonnant de ce qui est là par ses regards décalés, éclairant soudainement ce que nous ne voulions voir.

Son humour qui le mettait à distance salutaire de l’autre, de l’ami qui trahit comme de l’ennemi qui passe, n’aura pas toujours suffit à le préserver. Les mots, avec plus de certitude, lui ont permis avec le talent étrange et délicieux qui était le sien, de s’échapper tout en révélant.

Ce premier volume rassemble tous les ouvrages publiés en autoédition à l’exception de Venezia Traviata qui sera intégré au volume cinq. C’est un volume très réussi, à la fois sobre et exigeant dans sa forme comme dans son contenu, les textes, poèmes ou proses, étant étayés par de nombreuses illustrations d’artistes comme Max Schoendorff, Pierre Nadal, Robert Lagarde, Jean Terrossian pour les signalisations du texte Les Dangers de la route, Anne-Lise Déhée et d’autres encore.

L’un des textes les plus surprenants est l’enquête André Breton à Venise, pour laquelle il recueillit quarante contributions, alors que Breton n’est jamais allé à Venise. Trois questions sont posées aux participants : Vous avez été à une époque de votre vie proche d’André Breton. Vous a-t-il parlé de Venise ? Quelles sont les rencontres entre le surréalisme et Venise ? Quels rapports entretenez-vous avec cette ville ? Parmi les réponses, nous trouvons celles de Nelly Kaplan, Léo Ferré, Jean Rollin, Edgar Morin, Philippe Soupault, Henri Pastoureau…

La force subtile et inattendue des mots et de la pensée d’Alain-Pierre Pillet se dévoile sans doute de manière plus évidente dans ses poèmes, comme lieu de l’intime.

 

L’aurore

 

S’enfoncer

dans l’amour

comme un pieu

dans sa soie

à peine

ourlée

de gouttelettes

rouges

et ton bras

étoilé

sur ma cuisse

ton bras

qu’enlacent au désir

et lacèrent

en sang

ces longs jours

d’incertitude

 

Mais elle émerge aussi, dans un temps autre, avec une grande évidence dans des irruptions :

 

Avis à la population !

La population n’aura plus lieu.

 

D’abord le rire ou le sourire, puis l’incertitude et le doute, le vide et le tragique presque prophétique. Alain-Pierre Pillet par ses regards sur la situation interrogent non seulement notre époque mais la nature humaine, et son mensonge sans cesse renouvelé, qui traverse les époques.

 

Editions La Doctrine, 11 rue Verte, CH-1205 Genève (Suisse).