Cyrille Guilbert : Le lieu dénudé

Le lieu dénudé par Cyrille Guilbert. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Cyrille Guilbert, auteur de romans et recueils de poésie, touche avec ce recueil à la métaphysique et au réel total.

 

c’est le moment de la présence qui séduit

le moment de la lumière

mystère et clarté par quoi je suis touché

ma main traverse cela

 

je sais qu’on ne vit jamais qu’en elle, la lumière

on marche et se courbe au sein de son désir ébloui

en la voyant j’oublie le volume de mon corps

dont est tracé d’avance le trajet d’épuisement

 

 

 

 

Traque de la lucidité, de la présence au réel, traversée des voiles ou des sacs de toile grossière qui masquent le vivant, arrachement des masques gluants des mensonges communs, Cyrille Guilbert tend jusqu’à ce rompre vers l’axialité lumineuse de l’être.

 

il paraît long le chemin vers plus de nudité

il paraît ardu vers le gain de lumière

la bouche ouverte sur un cri blanc

voici la faille où s’épuise ma parole

 

Cyrille Guilbert défait patiemment les mailles de la trame du monde pour se glisser dans l’intervalle et se plonger dans l’océan lumineux. Les mots défont le tissage mais en même temps le reconstitue, autrement. C’est une quête de la parole, une réappropriation du langage qu’il faut extraire des banalités et des menteries.

 

la parole que je veux maintenir en son âpreté

dès qu’elle me quitte ce durcit et se fige

mes mots forment des pierres lapidant la toile du jour

 

C’est un voyage initiatique sans concession qui est voué à l’échec jusqu’à l’ultime retournement.

 

avec des mots accrochés à ce destin de parole erratique

matière informe de mes mots issus d’un fonds d’angoisse

glaise sculptée, lentement modulée, fruit secret de ma patience

je m’attelle encore à la même illusion

de la pierre tenue en main

on n’apprend rien, mais tout finalement s’y révèle

enfoui dans l’opaque

 

C’est le chemin lui-même qui est la libération et non la destination.

Jeanne Baudot et Renoir

A la lumière de Renoir par Michèle Dassas. Editions Ramsay, 222 boulevard Pereire, 57017 Paris.

https://ramsay.fr/

Dans ce roman Michèle Dassas explore la relation privilégiée qui unit Jeanne Baudot (1877-1957), artiste-peintre, et Auguste-Pierre Renoir (1841-1919), figure majeure de l’impressionnisme, à ce que l’on désigna plus tard comme la Belle Epoque. Jeanne Baudot, personnalité aussi attachante qu’anticonformiste évolua dans les milieux artistiques et intellectuels parisiens. Elle côtoya Manet, Degas, Mallarmé, Maillol, Valéry entre autres et fut l’amie, la muse, la complice de Renoir qui hanta et éclaira sa vie longtemps après le décès de ce dernier.

En 1949, parut un ouvrage de Jeanne Baudot intitulé Renoir, ses amis, ses modèles dans lequel elle témoigne de ces moments d’intimité. Pour rédiger avec talent cette biographie romancée, Michèle Dassas a bien sûr puisé dans ce témoignage mais aussi sur d’autres sources dont le livre de Jean Renoir dont Jeanne Baudot fut la marraine, consacré à son père et la lecture du journal de Julie Manet, amie de Jeanne Baudot.

 

 

La pensée  et l’art de Renoir, l’atmosphère qu’il créait autour de lui par la célébration de la beauté avant tout, son humanisme, sa complexité, servent de fond au roman et entraînent le lecteur dans un monde fait d’une palette d’intensités subtiles. C’est aussi une peinture d’une époque fascinante qui interroge sur le sens de l’art comme sur le sens de la vie dans une tension créatrice entre frivolité et profondeur.

Un passage du roman démontre tout l’intérêt du choix de la biographie romancée. Renoir vient de mourir et c’est son curé qui s’exprime :

« On dira de quelle lignée magnifique de virtuoses du pinceau appartenait Renoir, de quels héritages fameux il a su porter le poids avec aisance, à quelle école il est préférable de le rattacher ; et l’on dira de même comment, disciple d’un Watteau ou d’un Fragonard, devenu maître à son tour, il est entré vivant dans l’immortalité, par sa science sans limites de la lumière et de la couleur.

On contera ou l’on rééditera sans doute mainte anecdote qui fut révélatrice de son esprit remarquable, de sa nature droite et de son cœur excellent, d’une manière sans mesure.

Toujours égal à lui-même, à toutes les heures de sa vie, dans l’adversité comme dans le succès, aux années de sa jeunesse et de sa force comme au milieu de ses infirmités qui avaient fait de sa vie un martyr constant, on saluera en lui le parfait ouvrier du Beau, le mystique que sa foi ardente en son art soutint sans cesse au-dessus des luttes épiques que se livrent les écoles, et aussi le vieux maître dont les souffrances n’eurent pas plus raison de la fraîcheur de son pinceau que de l’indulgence de son naturel si accueillant.

Oui, on dira tout cela et bien d’autres choses encore que savent dire les écrivains amis des Arts et les connaisseurs capables de livrer leur jugement au public sous une forme attrayante. (…)

Pour moi, son curé et un peu son ami et celui des siens, ma tâche est plus simple. Plus simple, dis-je, mais non moins belle – plus belle peut-être que celle des autres – puisque j’ai le devoir de saluer ici le spiritualiste fervent et l’idéaliste chrétien que fut Auguste-Pierre Renoir. »

Dans ce roman, le lecteur apprend beaucoup sur Renoir, sur l’époque, sur les milieux artistiques que fréquentait Jeanne Baudot mais c’est surtout l’amour, la liberté, l’inconditionnalité, qui sont au centre de l’écriture de Michèle Dassas. Que ce soit à travers la convivialité, la solitude des uns ou des autres, la souffrance, le plaisir, les trahisons, les ignorances, les lieux, la lumière des saisons, le jeu des modèles, c’est de la vie qu’il est question, de la vie artistique certes, mais aussi de la vie la plus banale comme art.

Renoir meurt plus de trente années avant cette amie si singulière que fut Jeanne. Il demeura présent dans la vie de Jeanne jusqu’à la mort de celle-ci, elle continua de lui apprendre par cette présence. Michèle Dassas nous fait pressentir, avec beaucoup de respect, ce que fut cette relation, finalement atemporelle. Comment Jeanne fut portée à la fois dans son art et dans sa vie quotidienne par la rencontre avec l’être de Renoir.

 

Site de l’auteur :

http://michele.dassas.com/

Valère Staraselski : La revanche de Michel-Ange suivi de Vivre intensément repose

La revanche de Michel-Ange suivi de Vivre intensément repose de Valère Staraselski. Editions La Passe du Vent, à l’Espace Pandora, 8, place de la Paix, 69200 Vénissieux.

https://lapasseduvent.com

La littérature est à la fois politique, philosophique et métaphysique. En traquant le Réel dans de multiples voyages au sein de l’intime comme de l’altérité, Valère Staraselski, auteur s’il en est, met à nu, encore et encore, les jeux de la psyché et les interactions humaines conditionnées. « Tentative sans cesse recommencée de dire la vérité », la littérature se révèle à la fois un art et un medium capable d’explorer les mondes cachés de l’être.

Que cela soit dans le drame ou le plaisir, dans ces nouvelles très différentes mais qui portent une belle unité, l’écriture se fait à la fois miroir et scalpel. Elle renvoie l’horreur comme la beauté dans des reflets tenaces pour aussi les disséquer, pas systématiquement, il convient de laisser la place au rêve et au mystère qui d’ailleurs ne cesse de se dérober.

 

 

Parfois, c’est l’humour grinçant et implacable du quotidien qui l’emporte mais l’amour et la liberté demeurent sous les malversations et les maltraitances de la vie. Il y a les rencontres, véritables célébrations amoureuses, ou revers toxiques exemplaires, ballotées par les accélérations subites du temps ou figées dans la réplication des conditionnements. Les mots servent moins à dire qu’à souligner, peindre, sculpter les sentiments, les émotions, les gestes…

Le lecteur se reconnaît aisément dans les protagonistes des aventures humaines que ces nouvelles mettent en perspective, à la fois banales et uniques.

Au fil des vies qui s’offrent dans les pages de ce livre, la question du destin et du choix finit par devenir évidente. Qu’actualisons-nous, consciemment ou inconsciemment, d’instant en instant, pour basculer du côté de la servitude ou au contraire de la liberté ? Valère Staraselsky peut inviter Spinoza à nous interroger mais, le plus souvent, il laisse les faits eux-mêmes nous pousser dans nos retranchements. Continuons-nous de nous mentir ou nous lançons-nous sur les chemins de traverse, moins fréquentés certes mais riches de possibilités insoupçonnées ? La littérature est ici une incitation à « vivre intensément » ce qui se présente, malgré les obstacles multiples.

Le lecteur qui veut s’affranchir, se réaliser, faire de sa vie une œuvre, est tel Michel-Ange :

« Le privilège de l’artiste repose intrinsèquement sur des devoirs ! Clama presque l’écrivain. Pour Michel-Ange, il s’agit, en fait, je crois, de supériorité, continua-t-il. Une supériorité ou un accomplissement, si vous préférez, basé sur la volonté et acquis par le travail et le choix de Michel Ange, dès le départ, de ne pas suivre le style raffiné des artistes de son temps. Car là commencent à se créer les conditions de sa singularité, il s’est en effet tourné vers la tradition monumentale de l’art toscan : Giotto et Masaccio, artistes qui vécurent bien avant lui ! Artistes chez lesquels il avait trouvé grandeur et dignité exprimées dans des formes simples. Croyez m’en, Michel-Ange ne bénéficia pas que d’avantages, il eut, tout Michel-Ange qu’il était, à supporter de sérieux inconvénients, à subir bien des avanies qui pouvaient à chaque instant le faire choir de sa situation. Et je dis bien à chaque instant ! »

Les personnages de Valère Staraselski, souvent en quête éthique d’authenticité, sont ainsi, artistes maladroits et engagés de leur propre vie, sur le fil du rasoir des événements, cherchant la parole ajustée, le geste ajusté afin de sortir du torrent qui les emporte. Dans ce mouvement, il est aussi question de transmission. Au milieu des regrets, des désirs, des renoncements et des réalisations, l’accomplissement est le fruit d’une orientation résolue vers un autre futur et de la réception de valeurs ou d’enseignements passés toujours aussi actuels.

Valère Staraselski nous propose de prendre davantage en considération nos propres vies, à  redécouvrir les merveilles ou les étrangetés auxquelles nous ne prêtons plus attention.

« Vivre, j’aime ça ! Aussi absurde à force de dureté que soit parfois l’existence, j’aime vivre. Pas donné à tout le monde en vérité ! Aussi étrange ou arbitraire que cela puisse paraître, je suis un vivant. C’est-à-dire que je suis dans la conscience de quelque chose qui ne peut être sans moi et qui me dépasse absolument. Je flotte pour un temps donné, à l’image de ces planètes au-dedans de ce vaste espace noir et mystérieux que l’on appelle l’univers. Et pris dans ce présent qui disparaîtra pour faire place au silence minéral ou au bruit fuyant du vent sur les pierres tombales, je vis, ayant toujours su le respect que je dois à mes congénères, en raison même du mystère qui nous réunit. »

 

Site de l’auteur :

https://valerestaraselski.net/site/

 

Jacqueline Kelen et le Fils prodigue

Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien de Jacqueline Kelen. Editions du Cerf, 24 rue des Tanneries, 75013 Paris.

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Chacun se souvient de la parabole du fils prodigue, peu d’entre nous saisissent les dimensions initiatiques de ce message biblique, s’arrêtant à l’aspect éthique premier.

Jacqueline Kelen nous permet de revisiter la célèbre parabole pour en explorer les subtilités et possibilités tant philosophiques que spirituelles en donnant la parole aux principaux protagonistes à chacune des étapes de cette histoire, fils, frère, père, mère et quelques autres.

 

 

En campant ainsi chacun des personnages, en leurs complexités respectives, en leurs faiblesses et en leurs forces, Jacqueline Kelen leur donne une épaisseur supplémentaire, échappant au jeu familial et sociétal pour pointer vers des archétypes à l’œuvre dans le voyage initiatique.

Le lecteur s’aperçoit rapidement que ce n’est pas seulement le fils qui voyage mais bien tous les acteurs de ce drame qui vivent une forme d’exil et de retour à eux-mêmes, à la fois douloureux et lumineux.

L’écriture magnifique de Jacqueline Kelen se met au service des tableaux multiples de la psyché humaine. La littérature a toujours précédé la psychologie dans la compréhension des êtres humains, à la fois temporellement et dans la justesse. Jacqueline Kelen le démontre une fois encore en décrivant ce qui anime les êtres.

Exemple avec le Vieux Serviteur :

« Avec l’âge on perd les mots, mais la sensibilité s’accroît. A la moindre émotion les yeux s’embuent de larmes et si les mains tremblent, c’est de ne plus vouloir prendre ni retenir. On effleure les êtres et les choses, on les regrette déjà, et tel un fleuve parvenant à l’estuaire on s’abandonne sans réticence à ce qui va advenir. Je ne sais pas si la vieillesse est le temps de la sagesse, mais elle creuse le silence qui tantôt semble un linceul, tantôt un manteau de lumière. »

Ou la Mère :

« L’amour d’une mère est incompris ou moqué par beaucoup, on le dit trop indulgent, trop protecteur. Et pourtant, c’est une lame enfoncée dans le cœur, une sollicitude inapaisée. Une mère ne supporte pas même l’idée que son enfant puisse souffrir, être houspillé, elle refuse d’imaginer que le malheur puisse s’abattre sur ses jeunes épaules, elle veut le prémunir contre l’insulte et le chagrin, contre l’injustice et la trahison. Tout enfant, ressent-elle, a un destin de roi, rien ne devrait l’en priver. Et voici la blessure quand j’ai réalisé combien inutile, affreusement vain, était mon amour puisqu’il ne peut rien contre la mort vilaine. »

Jacqueline Kelen fait intervenir deux acteurs inattendus, invisibles et essentiels, pourtant si évidents. Le premier est l’ange de l’écriture, qui anime chaque page de ce livre :

« Ma mission requiert une certaine adresse ainsi qu’une oreille musicale. Toutes les voix qui montent des passants de la Terre, je les recueille et les assemble : il y a beaucoup de cris, de pleurs et d’injures, des chants aussi et des prières, je perçois les diverses nuances des soupirs et me plais à attraper au vol les louanges, les rires et les déclarations d’amour. J’harmonise l’ensemble afin d’en composer une belle symphonie que je dépose ensuite au pied du Trône, espérant que mon Maître se réjouira. »

Le second est tellement actuel, l’ange du retournement, qui était si cher à Jean Canteins :

« Moi, on ne me voit jamais, on ne me croit guère ou bien on rit quand j’annonce des choses à venir. Oh, ce n’est pas moi qui décide d’apporter une bonne nouvelle, de prévenir d’un danger, mais c’est avec bon cœur que je remplis scrupuleusement ma mission. Ce faisant, je porte secours aux hommes tout en obéissant au Seigneur. »

Il est bien à l’œuvre cet ange, voyageur comme tous les anges, au côté du Fils, toujours disponible chaque fois que le Fils s’arrête pour saisir ce qui s’offre à lui en l’instant présent. La présence appelle la Présence.

Avec Jacqueline Kelen, la parabole se fait conte initiatique, affranchi des époques, pour délivrer un enseignement et déchirer quelques voiles opaques qui nous dissimulent le Réel.

Jusqu’à la cendre par Claude Luezior. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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C’est une poésie violente pour un monde violent. C’est une poésie lumineuse pour un monde lumineux. Les opposés, qui ne viennent pas nécessairement en coïncidence, et les paradoxes de la vie, qui à la fois se multiplie et s’auto-détruit, sont comme le sang des poèmes de Claude Luezior.

Aucune facilité, aucune dérobade, aucun contournement, le choc du vivant qui ne cesse, de réplique en réplique, de s’étendre. Une dualité corrosive mais aussi créatrice. Art de mort et art de vie. Mais toujours la beauté, parfois ensanglantée.

 

Sans fin

 

interstices

rugueux

des catacombes

 

ici s’étreignent

les ossuaires

d’atroces attentes

 

et s’érigent

en monolithes

les prières

de craie

 

ici-même

le refuge

avant l’arène

finale

avant l’ultime

solution

 

des couloirs

à perte de vie

et dans les niches

alcôves

et dédales

 

une danse

pour tibias disloqués


 

 

Il y a un ordo ab chaos chez Claude Luezior, sauf que ce n’est pas l’ordre qui émerge, plutôt la liberté, l’amour ou encore une horreur sacrée, qui se nourrissent du chaos pour s’élever vers la lumière, un instant, juste un instant, parfois davantage, à peine.

 

Chairs vives

 

goutte à goutte

leur sang

ne cesse

de ruisseler

jusqu’à nous

 

encre indélébile

encre

toujours

vive

 

encre à jamais

rouge

malgré les fours

crématoires

 

chairs

décharnées

regards

 

à travers

les pages d’Histoire

ces visages

me dévisagent

 

concentré

inhumain

tellement humaines

de désespoir

 

 

Dans ce monde en cendre, quelques joyaux scintillent avec élégance pour restaurer l’être, malgré tout.

 

Intime

 

une épaule

peuplée de tendresse

pour trébucher

parfois

 

une épaule sans limite

estuaire

qui répare

quilles et mâts

à la dérive

 

une épaule

gestation

quand se recroquevillent

mes angoisses fœtales

 

une épaule

métamorphose

de mes argiles

 

une épaule

où frémit

sa pudeur

 

une épaule qui respire

au gré d’un sein

tout juste issu

du paradis

 

son épaule

fertile

nourrissant

mes carences

 

Site de l’auteur :

https://claudeluezior.weebly.com/

Georges Henein dans Les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n°48. Les HSE Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Le dossier de ce numéro de la revue dirigée par Christophe Dauphin est consacré à Georges Henein (1914 – 1973). Les HSE fêtent aussi les dix ans, dix ans déjà, de la disparition de Sarane Alexandrian (1927 – 2009), le second grand penseur du surréalisme avec André Breton. Christophe Dauphin a puisé dans les archives de Sarane Alexandrian pour nous proposer en guise d’éditorial un inédit, La poésie en jeu dont vous trouverez ici cet extrait significatif de l’alliance répétée entre  métaphysique et réel par la poésie :

« L’instinct poétique peut ainsi se postuler et se définir comme un produit archétypique de la conscience, universel parce qu’associé à un devenir indéterminé, et phénoménal parce qu’étant de dénouement apodictique d’un recensement inconscient du réel, correspondant à l’interdépendance de l’être et de la réalité extérieure. La poésie s’exerce dans la vie quotidienne. Elle est par excellence l’aliment de la pensée, aussi doit-elle prendre pour thèmes les événements sensibles susceptibles d’émanciper l’homme, de le situer in fieri dans le concret. Ainsi, la poésie est matérialiste ou elle n’est pas. »

Il oppose ainsi la poésie au roman, seul capable de révéler par exemple l’essence de l’acte sexuel, « de créer des mythes érotiques avec le maximum de suggestion ».

Le dossier « Georges Henein » rassemble des contributions de Guy Chambelland, Yves Bonnefoy, Sarane Alexandrian, Henri Michaux, Joyce Mansour et quelques poèmes de Georges Henein. Georges Henein, que Sarane Alexandrian désigne comme « un homme de qualité » fut l’une des figures les plus intéressantes des avant-gardes. Son œuvre, c’est-à-dire sa vie, s’inscrit dans un double exil, intérieur et extérieur, et une volonté farouche de renversement en puisant dans « un imaginaire absolu » tout en maintenant une activité politique très anti-conformisme.

A la question « Quelles sont les choses que vous souhaitez le plus ? », il répond :

« Arriver à ce point d’extrême pureté où la littérature se substitue à la vie. Car c’est alors et alors seulement, qu’il vaudrait la peine de parler et que les mots auraient un pouvoir et l’être une unité. »

 

Extrait du poème « Le signe le plus obscur »

 

« écoutez-moi

la terre est un organe malade

 

un cri depuis toujours

debout

dans une maison de cendre

 

le moment de fuir sur place

et d’achever les absents

 

– il faut scier la vitre

pour rejoindre les loups

 

entre l’esclandre et la vie partagée

et le cristal rebelle

lavé d’une seule larme

 

parmi les débris que l’on pousse devant soi

pour se faire précéder de son passé

 

parmi les êtres fidèles

qui sont la reproduction fidèle

des êtres oubliés… »

 

Egalement au sommaire du numéro 48 : Les Porteurs de Feu : César Moro par André Coyné, Jorge Najar, Roland Busselen par Christophe Dauphin, poèmes de César Moro et Roland Busselen – Ainsi furent les Wah 1 : Poèmes de Marie-Claire Blancquart, Xavier Frandon, Cyrille Guilbert, Jean-Pierre Eloire – Ainsi furent les Wah 2 : « Les poètes surréalistes et l’Amour », par Hervé Delabarre, Poèmes de Paul Eluard, André Breton, Philippe Soupault, Benjamin Péret, Louis Aragon, Pierre de Massot, Joyce Mansour, Ghérasim Luca – Le peintre de coeur : « Madeleine Novarina, la Fée précieuse », par Christophe Dauphin. Poèmes de Madeleine Novarina – Une voix, une Oeuvre : Jasna SAMIC ou les migrations d’Avesta, par Thomas Demoulin. Poèmes de Jasna Samic – Les inédits des HSE : Dans l’embellie du jour, avec des textes de Janine Modlinger – etc.

Un poème de Madeleine Novarina :

 

« Ma couleur intérieure »

 

« Je suis rouge

Les daltoniens me confondent avec la verdure

Plante sans racine marchante

Troène taillé en donzelle

Mur de luzerne découpé en femme

Dressée contre tout et l’ensemble

Je m’oppose verte mas au fond rouge

Très rouge je le répète incroyablement rouge. »

Théorie de l’émerveil

Théorie de l’émerveil par Adeline Baldacchino. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Si vous n’achetez qu’un ouvrage de poésie par an, choisissez celui-ci. Si vous ne savez pas quoi offrir à vos amis à l’esprit alerte,  n’hésitez-pas, le livre d’Adeline Baldacchino les aidera à la réconciliation avec eux-mêmes, le monde et les dieux à laquelle l’oracle de Delphes continue de nous inviter malgré les divertissements qui éloignent de soi-même.

 

 

Alors que nombre d’intellectuels tristes, oubliant la leçon de Spinoza, évoquent la nécessité de réenchanter le monde, évoquent seulement, Adeline Baldacchino le fait :

« La théorie de l’émerveil, annonce-t-elle, est une leçon d’émerveillement déverrouillé : elle exige, non pas seulement que l’émerveil rime avec « les merveilles », mais aussi que l’on entende l’invention derrière l’évidence. »

En effet, c’est par l’invention, plutôt que par l’imitation, qu’Adeline Baldacchino introduit une autre rime, émerveil  rime en effet avec éveil. Il s’agit de rester éveiller à ce qui est, par le simple, plutôt que par tout autre chemin :

« Qu’il me suffise de dire que je crois moins désormais aux vertus de l’automatisme hermétique, plus à celles de la simplicité partageuse. »

En 1999, à dix-sept ans, Adeline Baldacchino  a publié un premier livre, Ce premier monde. Suivirent des plaquettes de  poèmes et proses poétiques, entre autres, mais il aura fallu attendre vingt ans pour la redécouvrir avec cet ensemble de textes qui est un parcours à la fois dans le temps et dans l’intime, voire l’interne.

Se référant au Manifeste du surréalisme, elle nous confie :

« Quelque chose de l’ordre d’une spiritualité sans foi se dégage de ces paroles et m’accompagne depuis longtemps, jusqu’au cœur d’un combat que je crois indéfectiblement social et politique, affectif et sensuel, autant que mystique et littéraire.

Théorie de l’émerveil rassemble des textes de formes très diverses, micro-essais, commentaires, proses poétiques, poèmes, haïkus… L’ensemble est bien une théorie, mais une théorie arrachée à l’expérience, à la vie, une théorie qui est aussi un art de vivre, parfois de survivre, par l’amour, la lumière, la beauté, la joie… afin de flotter dans une axialité à réinventer d’instant en instant, quelque part entre l’horreur et le sublime,

Adeline Baldacchino déchire les voiles opaques, tantôt en les arrachant à pleine main, tantôt avec la délicatesse de l’esprit. Il ne s’agit finalement que de liberté mais de toute la liberté.

« J’ouvre au hasard une traduction d’Omar Khayyam, j’attends qu’il me parle de ses cruches de terre qui furent des gorges d’amoureuse, j’attends l’oracle, « Puisque la fin de ce monde est le néant / Suppose que tu n’existes pas, et sois libre ». »

L’ouvrage rappelle les écrits des vieux maîtres constitués de perles enfilées sur le fil fragile de l’être. C’est incertain, c’est serpentin, cela fait irruption dans la conscience, il s’agit d’ouvrir une brèche dans les couches successives des conditionnements toxiques mais, le lecteur attentif, pour peu qu’il soit encore vivant, saura y trouver au moins une méthode pour lui-même , si ce n’est une anti-méthode:

 

« Ne plus reculer. Avancer. Ne plus espérer. Faire. »

 

« jouir d’être

lancé vers le ciel impur

qui recommence

corps liquide

enfoncé dans le temps

vierge

où mûrit l’innocence. »

 

Adeline Baldacchino sait que le temps est le cadre ou le contexte de tous les affrontements, de toutes les déchirures. Elle ne cesse de questionner le temps pour le prendre à défaut et s’en affranchir.

 

« Le temps s’écarte

cuisses défaites

peuplades de nos corps »

 

« je m’esquinte l’âme

contre les esquilles du temps

je résiste à la tentation

de refaire

le monde avec des échardes

le bois coupé

ne survit qu’en braise

 

phénix de cendrars

plus tendu vers l’étrave

plus accordé à la mer

plus encordé au monde

violemment présent

dans l’apparition

de l’instant pur. »

 

Avec cet ensemble de textes dont l’unité naît du caractère disparate de l’apparaître, Adeline Baldacchino souligne l’évidence d’un ordre libertaire de la délivrance, une évidence parfois douloureuse.

 

« La théorie de l’émerveil, nous dit-elle, cherche sans cesse à nous convaincre qu’il vaut la peine de vivre. »

« La théorie de l’émerveil est assise sur une pratique de l’émerveillement dans laquelle rien de ce qu’elle promet ne trouve forme dans le réel qui cavale de l’autre côté de mots. »

 

Reste l’essentiel :

« On écrit des livres entiers pour comprendre ce qu’est une vie réussie, alors qu’il n’y a qu’une seule réponse, juste là sous nos yeux : aimer, être aimé. »