Les murmures qui font l’évidence de Jacques Basse

Ces murmures qui font l’évidence de Jacques Basse. Edition de l’auteur.

Jacques Basse, poète et dessinateur de grand talent, être de liberté et d’éthique, habitant les hauteurs de l’esprit, poursuit sa galerie de portraits d’auteurs et poètes. Son œuvre restera comme un témoignage inestimable de la vie poétique et littéraire de la période que nous traversons et qu’il contemple dans sa profondeur, avec délice et humour.

 

 

Ce livre s’inscrit dans la continuité des six volumes des Visages de Poésie, cette belle anthologie des poètes et penseurs contemporains. Nous retrouvons ainsi les portraits au crayon, célèbres désormais, de Jacques Basse, soutenus par des sonnets présentant quelques facettes du personnage.

Dans une préface très intéressante, Jean-Paul Gavard-Perret précise la force de ces portraits :

« Chaque écrivain est plus dans qu’à l’image. S’intéressant au visage comme miroir de l’identité caché, l’artiste en donne la « visagéité ». Partant pourtant de photographies en tant que base le créateur fait éclater les masques. A l’écrivain toujours peu ou prou en quête d’identité il arrache la fixité du visage pour en souligner et faire émerger l’opacité révélée d’un règne énigmatique. Les traits de Jacques Basse accentuent le dedans d’une existence prisonnière. Chaque portrait s’appuie sur le jeu des dégradés de gris où balbutient des ombres d’un « qui je suis » qui viendrait enfin tordre le cou au « si je suis ».

Jacques Basse (…) prouve comment le visage à la fois « s’envisage » et de « dévisage ». Il prouve aussi que l’art apporte un supplément de réalité. (…)

Jacques Basse franchit un seuil en nous faisant passer de l’endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. Il y a là cristallisation, scintillation étrange. C’est pourquoi il faut savoir contempler de telles œuvres comme un appel à une traversée afin de dégager non seulement un profil particulier aux visages mais au temps et plus particulièrement à celui que Proust nomma « un peu de temps à l’état pur ». »

Connues ou moins connues, les personnalités qui habitent ce livre, invités par Jacques Basse, apparaissent sous son crayon et sa plume, avec une force inhabituelle, concentrée sur l’essentiel.

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Poètes à Tahiti

Les Hommes sans Epaules n°47. Poètes à Tahiti. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Le dossier ce numéro, coordonné par Christophe Dauphin, est consacré à quelques poètes à Tahiti. Il commence par une longue introduction de Christophe Dauphin qui s’attaque aux malentendus les plus tenaces concernant la Polynésie française, ses peuples, ses cultures, de la structure de la société traditionnelle à la fonction des tatouages. Il résume en quelques dates qui sont surtout des repères, une histoire complexe que nous voulons linéaire quand elle obéit à d’autres modèles du temps.

Couv HsE 47

Cinq auteurs ont été retenus pour ce dossier, nés en Tahiti ou venus en Tahiti pour des raisons diverses et marqués puissamment par ce monde qui ne cherche pas à contraindre la nature : Teuira Henry, Henri Hiro, Flora Aurima-Devatine, Loïc Herry, Alain Simon.

L’ouvrage le plus célèbre de Teuira Henry (1847 – 1915) est Ancient Tahiti. Il demeure l’ouvrage de référence sur l’histoire des îles de la Société rassemblant des matériaux précieux pour la compréhension des mythes tahitiens.

Henri Hiro (1944 -1990), fondateur de la littérature, du théâtre et du cinéma polynésien contemporains fut un grand acteur de la recherche et de l’expression des racines.

Flora Aurima-Devatine, née en 1942 au Pari sur la presqu’île de Tahiti démontra l’expérience et l’intérêt d’une littérature polynésienne française. Elle milita notamment pour le droit des femmes et ce combat imprègne son œuvre littéraire.

Alain Simon (1947-2011) est né en Bretagne. Il demeura quinze années à Tahiti où il livra les plus belles parts de sa poésie.

Océan parfait au goût de câpres

          Comme le vrai fâfaru

          Encore faut-il déchiffrer

          La souffrance au ras des vagues

          Si l’écume mène le monde

          Encore faut-il savoir marcher sur l’eau –

          Le guerrier désire-t-il la paix

          Le sage mange-t-il toujours de la terre

          Avant de pénétrer la femme

          Dessiner le grand cercle

          Mourir encore une fois –

          Toi la mémoire est prête

          Tu peux tendre tes titis

          Faire mousser la bière

          Dans le sillage exact du grand requin

          Nageuse de combat

Loïc Herry (1958-1995) est né à Cherbourg. C’est par amour qu’il gagne Tahiti en 1994. Sa poésie mêle son amour et la rencontre lucide avec l’île.

je ne suis pas venu voir la Polynésie

          je n’ai pas vu Tahiti

         

          j’ai simplement visité la Beauté

          une jeune beauté brune aux

          courbes dansantes aux mains longues

 

          enfin s’est chiffonnée dans mon poing

          toute cette page du Pacifique qui

          nous séparait

 

          et l’espace qui ombrait

          le souvenir de ton rire

          s’est enflammé

          saveur de ta peau

          saveur de tes mots

          Cythère ô Christel

          si le jus de l’ananas coule de tes lèvres

          c’est le goût de la vie qui m’envahit

 

          je ne suis pas venu voir Tahiti

          je suis venu m’asseoir sur la terrasse

          Avec toi

 

Sommaire :

Editorial : « La vie c’est beaucoup plus que la vie, quand on la surnomme : Poésie ! » par François MONTMANEIX.

Les Porteurs de Feu : Pierre DELLA FAILLE, par Christophe DAUPHIN, Jacques CRICKILLON, François MONTMANEIX, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Pierre DELLA FAILLE, François MONTMANEIX.

Ainsi furent les Wah : Poèmes de IMASANGO, Adeline BALDACCHINO, Natasha KANAPE FONTAINE, Emmanuelle LE CAM, Hamid TIBOUCHI, André LOUBRADOU, Franck BALANDIER.
Dossier : Poètes à TAHITI par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Teuira HENRY, Henri HIRO, Flora DEVATINE, Loïc HERRY, Alain SIMON.

Les Inédits des HSE : « Perceptions », Poèmes de Sonia ZIN EL ABIDINE.

Vers les Terres libres : « La poésie de Frédéric Tison », par Paul FARELLIER, avec des textes de Frédéric TISON.

Les pages des HSE : Poèmes de Elodia TURKI, Paul FARELLIER, Jacqueline LALANDE, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN, André PRODHOMME.

Etc.

Rencontres de Berder 2018 : Le temps

Rencontres de Berder juin 2018/n°14. Le Temps. Association Les Portes de Thélème & Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le temps étant le métacadre de tous nos questionnements au sein de l’expérience dualiste, l’analyse des rapports que nous entretenons avec lui est essentielle à la compréhension de notre évolution. De la thérapie à la métaphysique en passant par l’art, la philosophie ou les sciences physiques, tout chercheur est confronté aux temps.

 

Couv Berder 2018

 

Jean-Charles Pichon, en précurseur, a déjà largement contribué à la convergence entre sciences et métaphysiques que Jocelin Morrison approche dans son intervention intitulée L’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque.

La multiplicité des communications rassemblées dans ces actes nous montre que cette convergence est indissociable d’un « Babel des temps » et, qu’en ce sens, il n’y a sans doute là rien d’ultime. Une multitude de possibles et de simultanéités devraient jaillir de cette convergence.

Au sommaire : Les avatars de l’arché, le retour au passé, des nouvelles sciences à Lovecraft de Lauric Guillaud – ’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque de Jocelin Morrison – Le Ver du vase, exposition de Silvanie Maghe – L’avant-dernier livre de Jean-Christophe Pichon – Carnaval ou le temps à l’envers de Georges Bertin – Hommage à Geneviève Béduneau de Philippe Marlin – Lettre ouverte à un ami guénonien sur le sens des temps de Geneviève Béduneau – La régression en littérature de Philippe Marlin – Le temps dans les films de Christopher Nolan Inception/Interstellar de Julie Cloarec-Michaud – Machines anachroniques harmoniques : un temps de la conscience de Jean-Charles de Oliveira – L’être et le temps subjectif par Emmanuel Thibault – De temps à autres… par Bernard Pinet – Robert Liris, psychohistorien à la recherche des traditions perdues de Claude Arz – La tour foudroyée : image ou objet d’histoire ? Par Robert Liris, etc.

Réordonnancements du temps, suspensions du temps, célébrations du temps, révulsions du temps…, temps linéaires, temps cycliques, temps abolis…, la conscience génère des constructions si diverses du temps (voir les travaux d’Edward T. Hall notamment) qu’ignorer ces différences engendrent des catastrophes, dans la vie des couples comme dans la vie des Etats par exemple. Les distorsions temporelles, qu’elles soient consécutives à la prise de substances naturelles ou synthétiques, à des méditations poussées ou à des phénomènes physiques, ouvrent sur des mondes insoupçonnés, qu’ils soient intérieurs ou non. L’hypersubjectivité temporelle renvoie toujours à nous-mêmes. Elle peut nous engloutir ou faire de nous des créateurs.

Chacune des contributions à ces rencontres éclaire certaines facettes de notre rapport au temps. Davantage que des réponses, ce sont des questionnements inattendus que le lecteur pourra s’approprier pour essayer d’autres visions du monde.

Passionnant.

Raymond Roussel et Richard Khaitzine

La langue des oiseaux (T. III) Raymond Roussel… La plus grande énigme littéraire du XXème siècle par Richard Khaitzine. Editions Dervy, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Richard Khaitzine nous a quittés prématurément après avoir remis ce manuscrit à l’éditeur en l’avertissant de son état de santé et de sa volonté de compléter quelques points de l’ouvrage, s’il en avait le temps.

Ce dernier travail n’est pas seulement important parce qu’il est le dernier que nous laisse Richard, il l’est, essentiellement, parce qu’en mettant à nu la méthode d’écriture de Raymond Roussel, il éclaire aussi ses propres méthodes de travail et d’exploration de la langue. Si Roussel éleva la culture du secret au niveau du grand art, nous dit Richard Khaitzine, lui-même s’affirme une fois de plus comme un maître de la langue des oiseaux, langue sans laquelle l’alchimie demeure inaccessible et la poésie hermétiste stérile.

 

Couv Roussel

 

La belle rencontre avec Raymond Roussel est forte. Renversante très exactement puisque Richard, par la lecture audacieuse qu’il fait de l’œuvre de Raymond Roussel que d’aucuns considèrent comme un « raté » littéraire, lecture guidée par Roussel lui-même qu’il aura ainsi « entendu », nous amène à revisiter l’œuvre sous l’angle de l’alchimie.

Ce livre, de près de cinq cents pages, n’est pas seulement consacré à Raymond Roussel. Il fourmille d’informations, d’anecdotes, de comptes rendus sur les milieux littéraires, artistiques ou initiatiques de l’époque, des époques, traversées par Roussel. Nous voyons vivre sous sa plume les cercles ou les lieux dont l’influence fut certaine pour quelques-uns, fugace pour d’autres. D’André Breton à Eugène Canseliet, de Dominique Aury à Robert Amadou, nous croisons tous ces personnages qui nous ont intéressés, troublés, enseignés au cours du siècle dernier. Le spectre des microcosmes explorés par Richard Khaitzine va ainsi des protagonistes de l’affaire Fulcanelli à ceux d’Histoire d’O en passant par les amis d’Arsène Lupin ou nos amis ‘pataphysiciens et il n’y a là rien d’incongru, démontre-t-il.

Les écrits de Raymond Roussel font souvent référence de manière voilée aux ouvrages de Fulcanelli, qu’il n’était pas censé connaître, ou aux contenus alchimiques de ces ouvrages. Il semble orienter à plusieurs reprises ses lecteurs suffisamment sagaces vers ces travaux. Toute l’œuvre de Raymond Roussel, sa vie elle-même, jusqu’à « mourir à Palerme », semble un chaînage multiple de métaphores et de mythes, de jeux de mots et d’images révélatrices destiné à éveiller.

Le procédé de Raymond Roussel, comme le procédé de Richard Khaitzine, ne relèvent pas d’une logique aristotélicienne. Il serait vain d’en discuter avec quiconque est incapable de s’extraire de chronos et des causes-effets linéaires. Nous pénétrons dans le monde du songe qui fait se fondre « sacré et « secret », où l’agencement des mots et des images conduit à l’Imaginal.

Il nous reste à remercier Richard d’avoir déposé ce trésor sous notre regard, la langue. Nous croyons vivre dans le monde alors que nous vivons dans la langue. En renouvelant totalement notre rapport à la langue c’est notre rapport au monde qui se rétablit en sa liberté première.

Fils de Rabelais

Fils de Rabelais de Valérie de Changy, collection Vents d’Histoire. Editions De Borée, 45, rue du Clos-Four, 63056 Clermont-Ferrand Cedex 2.

https://fr-fr.facebook.com/editionsDeBoree/

Alors que les inépuisables études rabelaisiennes sont légion, Valéry de Changy a fait le choix judicieux du roman pour mieux révéler les multiples facettes de ce François Rabelais auquel nous nous référons à de nombreux titres sans toujours bien saisir la portée de l’héritage profond qu’il nous a laissé.

Dans un XVIème siècle pénétré lentement mais sûrement par les idées de la Renaissance, Rabelais a déclenché de nombreuses hostilités à son égard dont celles d’une Sorbonne monolithique au service du dogme catholique. En 1543, La Sorbonne condamne Pantagruel et Gargantua. La protection des Du Bellay lui évite des ennuis majeurs. Le Quart Livre lui vaudra une nouvelle condamnation et cette fois, peut-être, des ennuis bien tangibles.

Il a recueilli un orphelin de treize ans, Justus, qu’il considère comme son fils, un fils qui baigne dans l’effervescence rabelaisienne et s’imprègne des idées libertaires de ce père adoptif. Nous pourrions dire de Rabelais qu’il incarne à son époque l’alliance entre tradition et avant-garde, la tradition étant cet incessant rappel à l’essentiel au sein des modernités successives. Cette posture est par nature intenable, suscitant adversités et incompréhensions dans tous les milieux. L’adversaire est ici le chevalier de Puis-Herbault, sorbonnard rigide qui se pense missionner pour protéger la foi. Il compte frapper Justus pour atteindre François l’humaniste et ses pairs.

Couv Rabelais

Le roman est porté par une belle langue qui restitue le rythme rabelaisien de la vie. Le lecteur se plonge avec délectation dans l’intrigue et se confronte avec les idées portées par Rabelais.

Au cœur des valeurs rabelaisiennes, se trouve la liberté, liberté d’être, de penser et d’agir, une liberté qui doit s’inventer et se réinventer au quotidien par un affranchissement à la fois des conditionnements de l’époque et de conditionnements plus personnels. Il est intéressant de noter que Justus étant passionné d’arts culinaires, la saveur tient une place essentielle dans le roman. Or, le goût et l’odorat sont les plus immédiats des sens après le toucher, se prolongeant par l’ouïe et la vue jusqu’à la pensée. Cette approche sensorielle donne à l’expérience une indispensable assise « ici et maintenant » permettant de partir en quête du « déjà et pas encore », quête si singulière chez Rabelais.

Nous retrouvons dans la relation entre François et Justus, le projet éducatif humaniste de Rabelais, soucieux d’embrasser les disciplines afin qu’elles se nourrissent les unes les autres. Nous parlerions aujourd’hui de transversalité. Le roman met également en lumière la place de la femme chez Rabelais. Il voudrait les libérer du fardeau sociétal qui les contraint dans la tenaille des mâles. Pour cela, il ne cherche pas à les idéaliser mais les voudrait chair et esprit quand les uns ne les prennent que chair et les autres pur esprit. Valérie de Changy nous offre deux belles figures de femmes rebelles, Blanche et Eulalie, qui refusent le carcan dans lequel les préjugés communs les maintiennent et choisissent la marginalité d’une communauté.

Le roman reprend les thèmes rabelaisiens intemporels : la lutte contre les institutions qui, toujours, enferment, la vivance ou la survivance des idées nouvelles, la relation avec la nature, la question des affranchissements, celui du fils face au père, celui de la femme devant l’homme, nécessaires pour co-créer dans une véritable relation, celle de l’amour par conséquent. Il s’agit toujours, conclut Valérie de Changy d’élever à la liberté. Sans oublier l’éclat de rire au cœur du tragique sans lequel Rabelais ne serait pas Rabelais.

Comme toujours avec Rabelais, il apparaît furieusement actuel. Il est salutaire de se retourner vers lui pour nous réveiller de l’engourdissement sombre qui envahit aujourd’hui notre monde. Il y a un recours à Rabelais comme il y a un recours à Spinoza ou un recours aux forêts. Ce livre, d’abord publié en Belgique, a déjà reçu le prix Rabelais et le prix Contrepoint. Mais le plus beau prix pour Valérie de Changy, en véritable fille de Rabelais, est sans doute celui du lecteur qui sort de ce roman plus vivant qu’il ne l’était avant d’en ouvrir la première page. Rabelais sera toujours un renouvellement de l’intensité.

A ne pas manquer. Et nous attendons la suite annoncée avec impatience…

 

Le cabaret du Chat Noir

Le cabaret du Chat Noir, histoire artistique, politique, alchimique et secrète de Montmartre de Richard Khaitzine. Editions Le Mercure Dauphinois, 4 rue de Paris, 38000 Grenoble, France.

http://www.lemercuredauphinois.fr/

Le spécialiste de la Langue des Oiseaux qu’est Richard Khaitzine ne pouvait que se passionner pour l’histoire artistique et ésotérique mouvementée de Montmartre. Dans la période incertaine qui suit la Commune, le cabaret du Chat Noir est un lieu magique où se côtoient la plupart des grands noms de l’époque mais aussi des anarchistes et des aventuriers. Le Chat Noir fondé dans le dernier quart du 19ème siècle eut une vie agitée et riche de rencontres inattendues. Artistes, conspirateurs, occultistes, hermétistes s’y donnèrent rendez-vous.

Couv Chat Noir

Au fil des pages, des documents, témoignages, illustrations, Richard Khaitzine laisse se dessiner la silhouette mystérieuse de Fulcanelli, maître d’oeuvre d’une opération tant artistique qu’alchimique.

D’abord taverne, le Chat noir sut se faire cabaret. Ce fut Fulcanelli qui dans Les Demeures philosophales, ouvrage publié en 1930, attira l’attention sur ce cabaret de Montmartre, le désignant comme un centre ésotérique et politique mystérieux. Le Chat Noir, comme cabaret est né d’une rencontre entre Rodolphe Salis, considéré comme tuteur ou créateur de l’établissement, et Emile Goudeau, habitué des cafés littéraires et l’un des fondateurs du Club des Hydropathes en 1870. Salis donna au cabaret sa spécificité. Il accueillait des artistes et des auteurs afin que ceux-ci puissent présenter leurs œuvres ou même écrire et dessiner sur place. Les habitués se frottaient régulièrement aux bandes qui écumaient le quartier. Un drame conduisit le Chat Noir a quitté le boulevard Rochechouart pour la rue de Laval. C’est ce que Richard Khaitzine désigne comme la seconde vie du Chat Noir qui devint un lieu de spectacle.

L’auteur décrit la « vie officielle » du Chat Noir avant de présenter sa vie cachée. Dans cet espace très à part se mêlent artistes, anarchistes et hermétistes. Cette époque est effervescente, c’est celle des Papus, Péladan, Guaita, Saint-Yves d’Alveydre, entre autres. Dans Paris, plusieurs lieux rassemblent ésotéristes, peintres et poètes. Sous la plume de Richard Khaitzine, ces lieux prennent vie et le Chat Noir apparaît comme un creuset d’où sortiront les œuvres les plus diverses, bousculant souvent les conformismes de l’époque. Gaston Leroux mit en scène dans certains ouvrages les mystères, ou les mythes, inscrits dans la demi-obscurité de l’époque.

Le travail de Richard Khaitzine contribue à restaurer l’alliance qui nous est si chère entre artistes et hermétistes. Il ravira tous ceux qui ont la nostalgie d’une période féconde où la création, sous toutes ses formes, pouvait encore investir quelques lieux hors du temps où la chair pouvait s’unir avec l’esprit. Alors, il n’était pas nécessaire de réenchanter le monde.

Le Chat Noir est un véritable prototype de cabaret, un lieu qui laisse vivre l’esprit derrière la superficialité et la légèreté apparentes quand, de nos jours, on tue l’esprit derrière une prétendue rigueur intellectuelle.

Très documenté, cet écrit rend compte, sans le dénaturer, sans chercher à en épuiser les mystères, d’un foyer de création dont l’influence demeure malgré tout. Cette nouvelle édition, revue et corrigée, est bienvenue pour secouer notre époque.

Marc Thivolet

Marc Thivolet

 

(7 avril 1931 Fontenay aux Roses – 30 août 2016 Paris)

 

Être éternel par refus de vouloir durer. (René Daumal)

 

 

Marc Thivolet nous a quittés le 30 août à l’hôpital Pitié-Salpêtrière Paris 13.

Il s’en est allé avec l’élégance et la discrétion qui l’ont tant caractérisé. Tous ceux qui ont connu Marc Thivolet ont été frappés par sa simplicité et par la force de sa pensée et son exigence à pousser la réflexion à des hauteurs toujours plus élevées.

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Son nom est associé au Grand Jeu, mouvement auquel il a consacré sa vie et un grand nombre d’écrits. Ami du peintre Sima (1891 – 1971), de Monny de Boully (1904 – 1968), d’Arthur Adamov (1908 – 1970)… son intérêt pour Le Grand Jeu ne fut pas celui d’un spécialiste, voire d’un exégète. La quête entreprise par Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, Marc l’avait poursuivie avec la singularité qui lui était propre et toutes les implications à la fois psychiques et physiques que cela sous-tend. Il incarnait — dans l’acception de faire corps et esprit — la continuité de l’expérience fondamentale. Les passionnés du Grand Jeu gardent en mémoire sa lumineuse préface Le sang, le sens et l’absence du tome I des œuvres complètes de Roger Gilbert-Lecomte pour les éditions Gallimard (1974), sans oublier le numéro spécial de L’Herne intitulé Le Grand Jeu (1968) dont il assuma la direction. En 1996, les éditions Arma Artis publièrent son dernier écrit La crise du Grand Jeu – Entre présence et expérience.

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Dans les années 50, Marc fait la connaissance de Carlo Suarès (1892 – 1976), ami et traducteur français de Krishnamurti et proche des membres du Grand Jeu. Une longue amitié allait lier ces deux hommes remarquables et Marc s’initia à la Cabale selon l’enseignement de Carlo Suarès. Avec sa compagne, Danielle, ils mirent en scène Le Cantique des Cantiques selon la Cabale. Désigné exécuteur testamentaire de l’œuvre écrite de C. Suarès, Marc en assura la réédition pour les éditions Arma Artis dans la collection « Traités Adamantins ».

Il fut l’un des premiers en France à s’intéresser aux communications médiumniques de l’Américaine Jane Roberts (1929 – 1984). Celle-ci en état de transe entrait en relation avec des plans supérieurs et une entité nommée Seth. Il entreprit la traduction des deux principaux livres de J. Roberts co-écrit avec son époux, Robert Butts  : L’enseignement de Seth – permanence de l’âme. Éd. J’ai Lu (1993) et Le livre de Seth. Éd. J’ai Lu (1999). En parallèle à son activité professionnelle au sein des Éditions Armand Colin, il mena celle d’auteur pour Encyclopædia Universalis et pour Planète, revue créée et dirigée par Jacques Bergier et Louis Pauwels.

Membre du groupe surréaliste de Paris qu’il quitta au début des années 90, Marc était animé par la nécessité impérieuse de voir, comprendre pour mieux percevoir. Il laisse en nous l’empreinte de son énergie à la fois subtile et puissante. Converser avec lui appartenait à ces moments privilégiés dont on mesurait la valeur, la portée et le retentissement intérieur dans l’immédiateté de l’échange.

« Franchir le seuil de soi-même/se dira désormais “passer l’arche” ». Ce sont ses paroles extraites de son recueil de poèmes L’ample vêtement sorti du sel qu’on appelle présent chez les barbares. Éd. La maison de verre (1996). Ce titre s’est imposé à lui dans une phase/phrase de demi-sommeil, autrement dit entre rêve et réalité.

Il a désormais passé l’arche. Nous, nous restons sur le seuil sans perdre de vue le fil de sa trajectoire.

 

(…)

Il fallait ce péril extrême

posé sur la tête de la femme aimée pour te faire lever

et pour t’entraîner à lutter sans intermédiaire

pour réduit ainsi à ton seul désespoir

confronter l’énergie à l’énergie

 

Je cherche éperdument à être vaincu

mais pas au prix de ma faiblesse

Je ne connais ni pitié ni regret

Je ne te comprends que si tu me vaincs

car je sais que si tu me vaincs

c’est que tu n’as rien omis de toi-même

que tu es présent tout entier

 

Tout ce qui prend corps constitue l’ultime résistance

de l’énergie à elle-même

Tout ce qui prend corps visible ou invisible

a vocation à la restitution

Rien n’est irréversible

mais tout se renverse

                                     Marc Thivolet

 

 

                                                                                                                      Fabrice Pascaud

 

Entretien avec Marc Thivolet et Fabrice Pascaud sur Baglis TV : Introduction au Grand Jeu.

https://www.youtube.com/watch?v=CbIlPi6P3Fs