Nisargadatta

L’amour de soi. Le rêve originel de Shri Nisargadatta Maharaj. Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

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Shri Nisargadatta Maharaj est un grand sage de Bombay qui manifesta parfaitement la non-dualité au quotidien. Son enseignement, très direct, souvent percutant, vise à réaliser immédiatement la non-séparation. Outre les bhajan quotidiens, Nisargadatta donnait un discours deux fois par semaines. De 1977 à 1981, un disciple de  Nisargadatta, Shri Dinkar Kshirsagar a noté scrupuleusement les paroles de Maharaj. La diffusion de ces notes cumulées fut approuvée par Nisargadatta. D’abord publié en marathi, ce recueil réorganisé, fut traduit en anglais puis, de l’anglais, en français.

Nisargadatta ne traite que de l’essentiel mais à chaque fois sous un angle différent afin de créer un accès direct au Réel. Il ne laisse jamais son auditoire se laisser emporter par les périphéries, ce qui rend précieux et efficace chacune de ses paroles.

« En essence, vous n’êtes pas différent de Brahman ; mais vous imaginez que vous êtes le corps. A cause de cette identification erronée, vous croyez au péché et au mérite. De plus, vous croyez que vous êtes une victime des circonstances. Le point fondamental est l’identification avec le corps, et le fait d’être un homme ou une femme. C’est une erreur même de considérer que vous êtes un être humain. En réalité, vous êtes seulement la conscience pure, qui écoute à présent. »

Le questionnement subtil que propose Nisargadatta ne vise pas à trouver des réponses qui seront encore des agencements de concepts mais à laisser libre la place pour le Soi.

« Comment étiez-vous quand il n’y avait pas d’expérience d’avoir un corps ? En l’absence d’ignorance, il ne peut y avoir de la connaissance. A cause de l’ignorance de l’enfant à la racine, il y a une accumulation de plus en plus d’informations. La connaissance ainsi que l’ignorance ne sont que des illusions primaires, donc fausses. L’ignorance est à la racine de tout. Sans votre corps, vous ne savez pas que vous êtes. Notre conscience même est appelée l’esprit, l’intellect, la conscience individuelle, et l’ego. Quand l’information de notre existence est connue comme insignifiante, il n’y a aucune possibilité pour des modifications mentales quelconques. Qui vient en premier, l’esprit ou moi ? Si je n’existe pas, qu’est-ce qui pourrait exister ? Comment appelle-t-on cet état ? »

Nisargadatta réaffirme inlassablement ce qui est, écartant croyances et identifications.

« Tant qu’il y a prana dans le corps, Atman est le témoin de tout événement. Pour Lui, il n’y a ni aller ni venir. Vous êtes Atman, mais vous ne l’avez pas encore réalisé. Vous devez vivre en tant qu’Atman et pratiquer l’ascèse. Atman est le même en tous. Ceci est un fait qui doit être compris.

On doit avoir la conviction d’être la conscience elle-même. Alors on sait que tous les noms sont les siens. Être sûr de ne pas être le corps signifie être un vrai dévot. Même conquérir le monde ne procurera pas une pleine satisfaction. Ceci est possible seulement après la réalisation du Soi, qui signifie être le Soi. »

« La disparition du corps, qui fait si peur aux autres, sera si agréable pour vous. Soyez prêt pour ce plaisir. » dit-il encore.

« Tout ce que vous entendez et acceptez comme étant vrai vous affecte, selon votre croyance. La meilleure chose à faire, c’est de tout rejeter comme étant faux. Un jnani est un nirguna, même s’il est dans un corps, qui fait partie de saguna. Nirguna est le non-manifesté, et saguna est le manifesté. C’est le connaisseur de tout. Le monde entier est contenu dans un atome de conscience. Notre souffrance commence avec notre imagination de vivre dans le monde. Mais c’est comme un état de rêve ; s’en réveiller donne la libération. »

Chaque discours oriente vers l’évidence de la non-dualité.

« Continuez vos activités normales comme vous voulez, mais ne vivez pas comme le corps. Vous devez vivre comme Atman. »

Les titres donnés aux chapitres, souvent brefs, correspondants à chaque discours, donnent le ton de ces cinq cents pages : « La libération, c’est être libre de concepts » ; « Pas de temps, pas de monde » ; « Le toucher de « je suis » est dans le moment présent » ; « Changez votre compréhension, pas vos actions » ; Vous êtes Paramatman, ni attaché, ni libre » ; « La mort est terrible mais personne n’en a fait l’expérience » ; « Le mot « immaculé » ne signifie pas « blanc » » ; « Mendier à moitié nu ne signifie pas le détachement » ; « Réaliser le Soi, c’est être complet » ; etc.

Nisargadatta ne laisse pas de place pour l’obtention, seulement pour la célébration de ce qui est.

Il ne cherche ni à gagner du temps, ni à en perdre, il dissout l’identification au temps comme l’identification au corps. Il sait que la libération est juste à un mot de nous-même et, à chaque lecteur, il offre ce mot.

Peindre ce qui n’est pas dans les couleurs

Peindre ce qui n’est pas dans les couleurs par Ananda K. Coomaraswamy. Editions Dervy, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

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Voici « cinq essais sur les principes et la pratique de l’art en Inde » réunis, traduits et annotés par Marie-Hélène Castier-Béreau et Julian Arloff, suite à un travail considérable de recherche et de vérification.

Roger Lipsey, dans la préface, annonce tout l’intérêt de ces textes :

« … le premier contact avec les écrits tardifs de Coomaraswamy n’est pas simplement intellectuel, un simple assentiment tranquille à des idées intéressantes. C’est une rencontre. Notre regard sur l’art, l’histoire et nous-mêmes en est bouleversé. Il cherche à faire mourir quelque chose en nous pour donner vie, espoir et direction à quelque chose d’autre. »

« Je dirais, poursuit-il, que Coomaraswamy dans les dernières années de sa vie a conféré un caractère de dignité à l’approche instinctive de l’art religieux comme épiphanie, une expérience transformatrice qui enseigne et touche à la fois l’esprit et le cœur. »

Ananda K. Coomaraswamy (1877 – 1947) cherche à mettre en évidence les richesses des cultures traditionnelles en tissant les expressions multiples de l’art au service d’un approfondissement, d’un voyage intérieur. Même si la pensée de Coomaraswamy est complexe, elle évite le piège de l’érudition pour privilégier une liberté d’exploration dans laquelle le symbole est vivant.

Les cinq contributions de Coomaraswamy traitent de Samvega : le choc esthétique – Le rôle reconnu à l’Art dans la Vie indienne – L’Art indien et l’opération intellectuelle – Une référence à la peinture indienne – La nature de l’Art bouddhique. Un glossaire sanscrit et un appareil de notes conséquent accompagnent le lecteur dans la compréhension des textes.

Coomaraswamy cherche à extraire la pensée du lecteur des limites qui sont les siennes dans son rapport à l’art. Il ne cherche pas à former l’esprit mis à le libérer.

« C’est une tâche ingrate mais nécessaire d’analyser des exemples précis qui permettront de rendre plus claire notre pensée, mais nous ne pouvons nous résoudre à l’illustrer avec les reproductions de spécimens de notre prétendu art qui n’en est pas ; ils envahissent nos palais et nos salles à manger et ceux qui voudraient comprendre devront abandonner les opinions toutes faites et s’efforcer de réfléchir par eux-mêmes. Evoquer quelques cas suffira ; en chacun d’eux on reconnaîtra que la nature propre à une œuvre d’art – un travail concret ayant reçu sa forme d’un contenu intellectuel ou d’une signification donnée –, est rabaissée au niveau d’un objet sensible privé de sens qui se limite à renseigner ou être utile. « Rabaisser » est le contraire de « transformer » ; rabaisser un symbole déjà connu au seul niveau d’un objet sensible privé de sens représente une chute ou une décadence dont la direction va à l’opposé de cette ascension qui s’accomplit lorsque, en prenant « la nature » comme point de départ, nous allons de l’apparence à la forme. »

Tout au long de l’ouvrage, Coomaraswamy cherche à rétablir les symboles dans leur fonction opérative, transformatrice. Il existe une potentialité « éveillante » dans l’œuvre qu’il convient de conquérir. Amour, Compassion, Joie, Impartialité font partie du chemin. Rechercher le sens parabolique dans le sens littéral, retrouver la métaphysique à partir de la forme physique, participent à la redécouverte d’une indispensable méthodologie symbolique. Il s’agit de pressentir l’essence au sein même de la forme.

Ce livre, qui mérite plusieurs lectures, nous arrache à l’académisme stérilisateur pour ouvrir les portes de l’art par les sentiers buissonniers.

Haïkus, assemblages et autres détournements de Rémi Boyer

 

Haïkus, assemblages et autres détournements de Rémi Boyer et Marc Bernol. Editions Unicité, 3, sente des Vignes, 91530 Saint-Chéron.

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Ce troisième recueil d’haïkus de Rémi Boyer bénéficie des œuvres de Marc Bernol.

 

 

Les haïkus sont un équivalent de la calligraphie ou de l’art du sabre, ils visent juste au jaillissement, que cela soit dans la banalité ou l’exceptionnel. Ils ne font que souligner le Réel que nous traversons sans le voir.

Classiques ou métaphysiques, les haïkus rassemblés ici cherchent l’essentiel et le simple.

 

Les nuits trop sombres

Les nuages arrondis

Cachent l’abîme

 

La fin de la nuit

Un corbeau échevelé

Cherche son chemin

 

Le pain du matin

Mille odeurs de bonheur

Mon vieux compagnon

 

 

Dans un pur matin

Des papillons transparents

Célestes Voiliers

 

 

L’ouvrage rassemble aussi quelques eshutis, textes invocatoires rédigés dans une langue purement sonore dans laquelle seuls les sons et non les mots portent les sens.

 

Lupasipa
Desifarabela

Pasilu pasipa

Desirafabela

E scalipina maderuda lubiana

Smalinada kati

Smalinada kata

Origaamana sculianti

Shotericali orashgama

Alitera

 

Mythes, thèmes et variations

Mythes, thèmes et variations de Chaoying Sun Durand et Gilbert Durand. Editions Desclée de Brouwer.

Cet ouvrage étant encore disponible, nous nous permettons d’insister sur son intérêt. A une époque où les traditions de la planète, les corpus et les praxis sont aisément accessibles, de nouveaux outils sont nécessaires pour ne pas se perdre dans ce foisonnement. Les méthodologies de l’anthropologie de l’imaginaire fondée par Gilbert Durand font partie de ces outils.

En rassemblant deux regards, l’un européen, l’autre chinois, pour analyser les mécanismes de l’imaginaire, la construction des mythes et surtout leurs glissements, dérivations et transformations, en distinguant les mythèmes et leurs fonctions, ce sont des structures qui apparaissent à travers les formes, structures stables sur lesquelles nous pouvons prendre appui.

Les dix études rassemblées portent sur des thèmes très variés qui visent non pas à cerner le sujet mais à se doter d’outils exploratoires.

« Dans la première partie de ce livre, annonce les auteurs : « Complexité et Subtilité de la matière mythique », nous avons insisté sur les motivations du changement du mythe : polysémie, donc « incertitude », de bien des objets symboliques, dérivations que précipitent les réceptions diverses des moments historiques, identités culturelles qui colorent de façon nuancée un symbole ou un mythe, fluctuations biographiques qui signent les « images obsédantes », diffusions d’un thème symbolique à travers des réceptions culturelles différentes. »

« La seconde partie : « Résonances universelles et échanges généralisés », revient aux « permanences », aux « résidus » dirait Pareto – de l’Imaginaire sous les deux modalités anthropologiques qu’elles permettent ; la résonance qui accorde sémantiquement un ensemble culturel dans un autre ensemble et l’échange généralisable de la symbolique. »

L’objectif est de repérer les mythèmes et leur orientation archétypale. Quand deux mythes de cultures très différentes comportent deux tiers de mythèmes communs, ils pointent vers le même archétype et en même temps, ils manifestent ce même archétype.

Gilbert et Chaoying Durand proposent des applications de cette anthropologie remarquable sur les thèmes du Graal, le vase et ce qu’il contient, la Fuite en Egypte, les divinités de la foudre, l’Âge d’Or…

Le grand intérêt de cette approche pour des individus engagés dans un parcours initiatique quel qu’il soit, comme l’avait si bien compris Lima de Freitas, ami et collaborateur des auteurs, est de permettre une compréhension de la fonction du mythe, qui modifie le modèle du monde, voire installe un nouveau paradigme, et des mythèmes, qui sont les véhicules des opérativités. Ainsi, nous pourrons reconnaître dans les différentes expressions culturelles du vase et de ce son contenu les fondements des alchimies internes mais pas seulement. L’absence d’un Graal prototype permet de maintenir vivant le mythe et de garantir son opérativité sur de multiples niveaux logiques qui peuvent s’enseigner les uns les autres.

« En résumé, confient les auteurs, et selon une vision des choses que redécouvre la physique la plus moderne (David Bohm) il ne faut surtout pas chercher à expliquer le Graal, mais se demander ce qu’implique le Graal dans la constellation toujours ouverte de ses apparitions. »

Le mythème prend sens différemment, non seulement selon le niveau logique mais selon le bassin sémantique. Nous sommes toujours immergés dans un bain de langue, le plus souvent inconsciemment. Pour naviguer sur l’océan de la langue et atteindre « l’île des bienheureux ou des immortels », c’est-à-dire un métasens, une axialité, nous devons établir un rapport conscient à la langue et à ses structures, miroirs des structures de l’imaginaire. Pour se faire des chercheurs aussi différents qu’Alfred Korzybscki, Georges Steiner ou Louis Boutard nous serons utiles.

Gilbert Durand fut un remarquable précurseur quand il établit son anthropologie de l’imaginaire et les règles de la mythanalyse. Il fut aussi un visionnaire car en ce nouveau millénaire, les mythes se déploient comme jamais, se renouvèlent et se mêlent, appelant une cartographie rigoureuse.

Louis Boutard

La science du vivant par Yves Le Guélaff. Diffusion FNAC.

Ce livre indispensable fut publié par l’auteur à Concarneau en 2012. Il est consacré à l’œuvre exceptionnelle d’un chercheur remarquable tombé dans l’oubli, Louis Boutard.

Louis Boutard (1880 – 1958) philosophe, philologue, scientifique sut, mieux que quiconque, allier sciences et métaphysiques pour laisser un enseignement aux applications pratiques considérables. De nos jours, il reste quelques individus qui peuvent attester de l’efficacité de ces applications concrètes qui induisent des ruptures telles dans l’évolution technologique qu’elles furent occultées. Les appareils qu’il construisit à partir de l’étude renouvelée de la langue grecque ancienne et de l’antique langue égyptienne concernent l’étude de l’électro-dynamique jusqu’à la procréation vivante.

Armand Hatinguais, ingénieur et ami de Louis Boutard, fut un témoin direct de ses travaux. Il rédigea une série de textes à partir des notes et écrits de Louis Boutard afin de sauvegarder son enseignement. Il rassembla ce travail sous le titre Avec Louis Boutard, Retour aux Sources Méconnues et le déposa à la Bibliothèque Nationale en 1966. Il existe aussi une suite disponible en photocopies consacrée à des exposés sur l’Ether (A-Ether), et sur quelques applications comme les étonnants appareils rituels, autogénérateurs, amplificateurs et autres.

Un texte d’Armand Hatinguais, relatant sa relation avec Louis Boutard, est disponible à cette adresse :

http://quanthomme.free.fr/qhsuite/2005News/imagnews05/030105boutard.pdf

Le grand intérêt des écrits de Louis Boutard, notamment sa « gnose dorienne » est la double interprétation qu’ils permettent, à la fois interne et externe. Les mêmes textes peuvent en effet servir à une alchimie interne et à la construction d’appareils relevant de technicités avancées. C’est sa compréhension singulière de l’alphabet hellénique kadméen primitif et de ses dérivés qui permit à Louis Boutard de réinterpréter textes, architectures, objets sacrés pour accéder à un savoir d’exception.

Le livre d’Yves Le Guélaff mêle considérations métaphysiques et scientifiques, il fait dialoguer Louis Boutard avec Leibniz et Maître Eckhart. Il est certes difficile à lire mais sa lecture est une expérience rare qui fait osciller le lecteur entre intuitions et réalisations scientifiques, poésies et  métaphysiques non-dualistes. Il en sort transformé. Libre à lui de pousser les nombreuses portes cachées entrouvertes par Yves Le Guélaff.

L’homme et les dieux

L’homme et les dieux de Jean-Charles Pichon. Association des Portes de Thélème & Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

La rédaction de « L’histoire thématique de l’humanité » entreprise par Jean-Charles Pichon fut sans doute son œuvre maîtresse, une œuvre sans cesse à augmenter comme il le dit lui-même, nécessairement incomplète mais ô combien importante par la vision qu’elle confère au lecteur de sa place dans le temps et dans l’espace.

Beaucoup empruntèrent à ce livre sans le citer depuis sa première édition en 1965, de Louis Pauwels à Mircea Eliade (ce dernier puisa aussi beaucoup chez Lucian Blaga sans davantage le citer). Jean-Charles Pichon, en relevant le défi d’un travail réputé impossible, rendre compte de l’histoire globale de l’humanité et sa conception du religieux et du divin, a démontré tout l’intérêt de tenter l’impossible.

L’ouvrage commence et ce n’est pas anodin, par un développement sur « les deux flèches du temps », anticipant les conséquences de ce qui devient commun aujourd’hui à travers la notion de rétro-causalité pour s’affranchir d’un passé causal et d’une vision temporelle linéaire, ouvrant ainsi l’espace à la dynamique singulière des mythes.

Ce travail se présente de manière chronologique mais le discours relève de l’aïon, des manifestations spiralaires d’une extra-temporalité. Il pose les bases d’une théorie des cycles qui est l’une des constantes des approches traditionnelles, depuis « la nuit des temps ».

Jean-Charles Pichon traite ainsi des dieux paléolithiques, divinités mortes, dieux du Soleil, dieux du savoir, des âges légendaires avant d’aborder les temps historiques, l’âge de Ptolémée, les temps modernes et les temps nouveaux. Dans cette démarche et avant Gilbert Durand, il traque les fonctions de certains mythèmes à travers les temps comme la gémellité (qu’il désigne sous le vocable « gémité »), le paradis, la puissance serpentine, l’ordre, l’oeuf… ce qui permet de dessiner une configuration culturelle des croyances en fonction de la mesure d’intensité de l’adhésion au mythème ou au contraire du rejet du mythème. Apparaissent ainsi des ruptures et des sauts qualitatifs, dans le cheminement et le développement de ce que nous désignons aujourd’hui comme « mème » ou « réplicateurs ». Plus encore, cela permet d’interroger le sens de l’action d’un même qui pourrait prendre sa source non dans son origine mais dans sa finalité.

Nous sommes en présence de grandes forces coagulées par des constellations de mythèmes plus ou moins orientés ce qui conduit Jean-Charles Pichon à des analyses et des propositions d’une grande pertinence mais aussi étonnamment actuelles :

« Les mythes gémiques s’abolissent dans le monde entier au XVème siècle (fin de l’Empire Germanique, fin de Byzance, fin des Mayas) et la notion de Liberté est bientôt après combattue. Ces mythes renaissent trois siècles plus tard, dans les trois syncrétismes républicains, et la Liberté est l’un d’eux.

Des trois, il est probable que le mythe de Liberté sera le plus durable et le plus fort. L’Egalité ne survivra pas au dieu de Justice, dont le crépuscule est maintenant proche ; la Fraternité perdra sa puissance en même temps que les dieux d’Amour perdront la leur. Au contraire, le Génie de la Liberté accompagnera toujours le mythe de la Création – l’un des constituants du dieu futur. L’argument qu’on nous oppose ne peut donc être négligé : il a l’avenir pour lui. »

L’œuvre de Jean-Charles Pichon est visionnaire. En interrogeant à la fois notre expérience et notre action prises dans notre regard qui détermine notre conditionnement sur telle ou telle flèche du temps, c’est la question de la dualité et de l’affranchissement de celle-ci qu’il introduit. Que faire en effet de trois millions de dieux ?

« L’homme ferait-il la vie des dieux, nous dit-il, comme, en nous détruisant et en nous renouvelant, nos cellules font la nôtre ? Ou n’est-ce pas là qu’une illusion, une suprême ruse, pour me donner à croire que j’édicte à mon gré les règles qui me lient ? N’en serait-ce pas une, je suis encore perdant, car mon présent contient une possible Durée (par quoi je suis, peut-être, utile aux dieux), mais, à l’instant que je vis, le Possible est déjà le passé (par où, certainement, Ils me tiennent).

A cela, le Sage sourit. Et le Héros, le Mage, le Génie, le Juste et le Saint sourient de même. »

La nature de la conscience

La nature de la conscience de Rupert Spira. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 75005 Paris.

http://originel-accarias.com/

Le travail de Rupert Spira, dans les pas de Jean Klein, de Nisargadatta ou de Francis Lucille, intéressera tout individu pratiquant le rappel de soi ou plus généralement investissant les approches non-duelles.

D’emblée Rupert Spira pose la question de la conscience qui constitue l’axe de tout travail véritable, question qui est aussi la réponse.

« Ce livre, précise-t-il, suggère que la conscience est la réalité fondamentale et sous-jacente à la dualité apparente mental-matière et qu’oublier, ignorer ou méconnaître cette réalité constitue la cause profonde de tout le malheur existentiel qui envahit et oriente la vie de grand nombre de gens et les conflits plus larges qui existent entre les communautés et les nations. A l’inverse, il est proposé que la reconnaissance de la réalité fondamentale de la conscience soit une condition préalable, nécessaire et suffisante pour tout individu en quête de bonheur durable et, en même temps, le fondement de toute paix mondiale. »

Le premier pas consiste à accepter l’expérience comme matière du travail, écartant de fait la croyance. Rupert Spira parle de voie de la vérité ou de voie de l’opinion. Dans le paradigme qu’il propose, celui de « la conscience seule », l’opposition dualiste entre expérience extérieure et expérience intérieure n’a plus sens. Toute expérience est mentale. Par « mental », Rupert Spira entend les pensées, images, sentiments, sensations mais aussi toute perception sensorielle des objets présentés comme extérieurs. Il note que « la nature du mental lui- même ne se montre jamais dans une conscience objective (…). La reconnaissance par le mental de sa nature essentielle relève d’un autre genre de connaissance, une connaissance qui fait l’objet de la quête ultime de toutes les grandes traditions religieuses, spirituelles et philosophiques et qui gît au cœur de toute personne aspirant à la paix, à l’épanouissement et à l’amour. »

Laisser émerger la conscience totale, soit sans objet, masquée par « la conscience de » est le sujet de ce livre. Rupert Spira invite tout d’abord à distinguer entre la conscience et les objets. Pour cela, il analyse les processus qui conduisent par identifications et agglomération artificielle à la constitution d’un « ego ». Pour se sortir de cet « enchevêtrement », Rupert Spira évoque une voie directe, intime, simple, évidente. « La connaissance de notre propre être – l’expérience qui luit dans le mental en tant que la connaissance « Je suis » – est la même chez tout le monde. Nul n’y a un accès privilégié et, pour cette raison, c’est la seule connaissance qui ne suscite pas de dissension. Elle est absolument vraie, en tous états, en toutes circonstances et toutes conditions. Si nous nous trouvons en désaccord sur la nature de notre être essentiel, c’est que nous nous prenons pour un objet. Un différend ne peut intervenir qu’au sujet d’une chose qui possède des qualités objectives. »

Rupert Spira développe l’investigation et le rappel de soi en s’appuyant remarquablement sur une expérience d’un acteur jouant le rôle du Roi Lear, pour illustrer le basculement dans le silence et le Réel. Il pose tout au long de l’ouvrage différents regards visant à dissoudre les oppositions futiles au sein de la dualité et à suspendre toute comparaison.

« Lorsque la conscience retire son attention de l’expérience objective, son connaître commence à refluer en elle-même et ce faisant, elle est progressivement libérée des limitations qu’elle a contractées au moment de prendre la forme du mental fini. Lorsque la conscience cesse de s’élever sous la forme du mental ou de l’attention, elle se dévoile, pour ainsi dire, et connaît ou reconnaît simplement son propre être et rien que lui. La conscience survient sous la forme du mental pour connaître le corps et le monde, mais pour se connaître, il lui suffit de demeurer en et en tant qu’elle-même. Il lui suffit d’être elle-même et rien qu’elle-même. »

Rupert Spira balaie les idées communes et fausses sur la méditation, sur les prétendus états de conscience, les vaines recherches du bonheur quand il s’agit simplement de laisser la place vide pour la conscience.

Cet « essai sur l’unité de l’esprit et de la matière » est sans aucun doute l’un des meilleurs ouvrages publiés ces dernières années sur le sujet, à la fois par sa rigueur et son ouverture.