Le grand ailleurs d’Alain Sainte-Marie

Le grand ailleurs. Pour une éthique du dépassement par Alain Sainte-Marie. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 75005 Paris.

http://originel-accarias.com/

Alain Sainte-Marie rassemble dans cet ouvrage des textes brefs écrits de 1996 à 2018. Ils témoignent d’un cheminement mais aussi d’une permanence, ce qui apparaît comme processus n’est que le déploiement de ce qui a toujours été présent. Philosophiques ou métaphysiques, c’est toujours l’approfondissement qui est à l’œuvre dans la mise en mots.

 

Couv le grand ailleurs

 

« Dans mes morts douces, je nage avec le fleuve, épouse tous les reliefs intimes de ma propre dislocation.

La mort me rappelle au souvenir d’aimer. C’est dans ces petites morts que je me sens le plus en vie.

Chacune est une porte invisible que je franchis. Je renais en faisant une plus grande place à la mort. Non, c’est la mort qui se fait une plus grande place en moi. Et par elle, c’est la vie qui s’écoule, irriguant mes jours.

Comme une terre restée trop longtemps en jachère, ma vie reprend le cours de ses métamorphoses. Je change et ne change pas. S’il y a déjà du papillon dans la chenille, il reste toujours de la chenille dans le papillon.

Je joue avec le temps comme l’enfant d’Héraclite. Je construis des châteaux d’instants qui ne résistent pas au vent des choses. Tout passe, et il est facile de se croire vivant. »

L’écriture souvent poétique de l’auteur conduit le lecteur dans des dimensions irraisonnables de l’expérience humaine pour laisser venir un art de vivre à la fois élégant et intense. « Pour qui voit, tout est enseignement. » glisse Alain Sainte-Marie avant d’en faire la démonstration dans chaque rapport établi avec l’expérience. Peurs, espoirs, violences, compréhensions, désirs, engagements, rejets sont autant d’occasions d’apprendre ou, plus exactement, de s’apprendre. Se rapprocher de soi-même dans la danse de la vie conduit à la présence.

« La présence à soi, ou conscience pure, est silence ; la présence à soi, ou conscience pure, est son. »

L’axe serpentin de ce livre d’assemblage créateur est sans doute la liberté, source et finalité de toute quête.

« Si la liberté réelle, est l’ensemble des conditions qui rendent possible un acte libre, quel en sera le critère ?

Ce critère sera nécessairement intérieur. Il se manifeste dans la disponibilité de soi à soi, sous les traits d’une vacance susceptible de revêtir l’aspect d’une absence d’occupation, mais pas obligatoirement. Car la liberté est à la fois agir et non-agir, activité et congé. Je suis libre lorsque je me mets en congé de l’effort pour accompagner, la bride sur le cou, les processus intimes à l’œuvre dans le vivant que je suis. La liberté révèle alors un contenu plus vaste qu’elle-même, qui la traverse et l’englobe. »

Ce contenu, qu’on l’appelle le Soi, Dieu, le vide, etc., est l’assurance intime de sa propre liberté intérieure où le risque et la sécurité sont un. »

La conquête de cette liberté, notre état naturel passe par la connaissance. Cette connaissance n’est pas accumulation de savoirs mais bien amour.

 

« Pulpe nacrée, gorgée de vie,

suspendue à elle-même

entre ceci et cela, entre oui et non ;

quintessence de toutes les rosées,

ce qu’elle ne touche pas nous reste à jamais étranger.

Perle d’amour, fruit de sagesse

à l’arbre de l’homme intérieur, rien n’existe

hors de ce contenant qui se contient lui-même

sans jamais rien exclure que l’irréalité.

Être n’importe qui,

n’importe quoi, n’importe où,

mais toujours avoir quelque part quelqu’un,

quelque chose à aimer. »

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Gurdjieff

Gurdjieff par Seymour B. Ginsburg. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Presque un siècle après l’ouverture, en 1922, à Fontainebleau, de son institut dédié au Travail l’influence de George Ivanovitch Gurdjieff (1866-1949) demeure et c’est heureux. Si son influence sur de nombreux artistes, scientifiques et auteurs est connue de Kate Bush à René Daumal en passant par Timothy Leary, c’est surtout auprès des nombreux anonymes qui se sont engagés dans une pratique régulière qu’elle s’est fait sentir.

Couv Gurdjieff

L’auteur de cet ouvrage, Seymour B. Ginsburg, qui a collaboré avec Nicolas Tereshchenko, proche de Jeanne de Salzmann, fut le co-fondateur de l’Institut Gurdjieff de Floride. Il est un témoin de ce mouvement et de ce rayonnement discret.

Nicholas Goodrick-Clarke, chercheur renommé, Directeur du Centre pour l’ésotérisme occidental de l’Université du Pays de Galles, précise l’intérêt de ce livre dans un avant-propos :

« Ce livre est un condensé remarquable des enseignements de Gurdjieff dans une conscience plus vaste de l’ésotérisme occidental. Suivant les propres techniques de Gurdjieff, le livre est d’abord et avant tout un guide pratique, commençant par la proposition fondamentale que les humains doivent s’éveiller à la conscience de soi, à la réalisation que derrière « notre personnalité », influencée par un grand nombre de circonstances, repose notre « essence », qui est identique avec la réalité universelle. L’enseignement n’est ainsi pas concerné par la réalisation de quelque chose qui manque, mais plutôt par la découverte, la prise de conscience de notre identité réelle. »

Pour Seymour B. Ginsburg, comme pour Nicolas Tereshchenko, le Travail s’organise autour de trois éléments principaux : « 1) travailler avec un groupe engagé dans des pratiques pour étendre la conscience, 2) une méditation régulière et 3) l’étude du texte principal de Gurdjieff, les Récits de Belzébuth à son petit-fils ».

L’ouvrage propose six parties, six leçons. La première leçon est intitulée « Qui suis-je ? ». Après une rapide notice historique sur Gurdjieff, elle présente la Quatrième voie de Gurdjieff, telle que Seymour B. Ginsburg et Nicolas Tereshchenko l’ont appréhendée. La deuxième leçon aborde « l’expansion de la conscience ». Sont décrits les quatre états de la conscience humaine et la nécessité de l’attention. La troisième partie traite de la transmutation de l’énergie. Il est question de la loi des trois forces, de la loi d’octave et de l’ennéagramme, si mal compris dans notre monde consumériste. La quatrième leçon poursuit la question de l’énergie et cette fois de sa conservation par la prise de conscience des multiples « fuites » d’énergie entre mensonge, soliloque stérile, identification, paroles inutiles, etc. La cinquième leçon insiste sur la méditation et la sixième leçon évoque le travail en groupe notamment les fameuses danses de Gurdjieff.

Chaque partie propose des exercices et les appendices sont riches. Nous trouverons notamment l’étude des rêves selon Gurdjieff, des exercices psychologiques et des lectures des Récits de Belzébuth à son petit-fils.

Avant de conclure, Seymour B. Ginsburg dit quelques mots sur l’amour :

« On n’insistera jamais assez sur l’opinion de Gurdjieff que l’amour authentique est une impulsion d’être sacrée. Une distinction doit être faite entre l’amour authentique et ce qui passe pour de l’amour dans notre société, et qui est basé sur la polarité ou le type. C’est seulement quand nous sommes complètement libres de toutes les peurs et de tous les désirs, et que notre moi personnel est intégré dans une unité d’être consumant tout, que nous faisons l’expérience de l’impulsion d’être sacrée de l’amour authentique. Dans cet état-là, nous savons que nous sommes l’infini, comme toutes les autres choses, et notre amour de ce fait s’étend à tout le monde et à toutes les choses parce qu’elles sont toutes nous. »

Gorakşa et L’alchimie du yoga

L’alchimie du yoga selon Gorakşa par Colette Poggi et Claire Bornstain. Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Ce traité d’alchimie interne propose un « processus de métamorphose intérieure du corps-souffle-pensée ». Il est de première importance et c’est une chance d’y avoir accès.

Il est attribué à Gorakşa, grande figure de la spiritualité indienne des XIe – XIIe siècles, mais pourrait être l’œuvre de disciples. Il inclut des extraits de traités antérieurs, procédé courant dans les tantras. Il s’adresse à des yogin et plus largement à tout individu en queste. Certains des cent soixante-douze versets indiquent en langage crépusculaire certaines pratiques réservées aux pratiquants avancés. Le texte fait partie du corps d’enseignement des Nāthayogin. Si la transmission orale est fondamentale, ce courant n’a pas été avare de textes remarquables.

Parmi les sources de l’enseignement de Gorakşa, nous rencontrons Matsyendranātha, grand poète bengali, qui s’inscrit dans le système Kaula du shivaïsme non-dualiste du Cachemire.

 

Couv Goraksha

 

L’ouvrage est formé de quatre parties.

La première partie aborde « l’exposition à la réalité non-duelle, à la fois lumière et énergie, symbolisée par Shiva et Shakti, le dieu de la conscience infinie et sa parèdre ».

La deuxième partie présente la doctrine du yoga spécifique aux Nāthayogin, une catharsis « pour accéder à l’espace à la fois vide et plein du Cœur ».

La troisième partie traite du corps et de l’énergie cosmique. La non-séparation permet de reprendre « conscience de l’immanence de l’absolu, en tout phénomène, comme son corps et sa conscience ».

La quatrième partie « introduit aux degrés supérieurs du yoga : la dissolution du mental, l’attention au son intérieur, puis, après avoir fait une description du yogin parfaitement libre et détaché, l’avadhūta-yogin, il évoque la grandeur du maître véritable ».

« Cette démarche, indiquent Colette Poggi et Claire Bornstain, revient à faire de soi un domaine (pada) où s’actualise ce mouvement de retour au centre, le domaine atemporel de l’originel. Le corps du yogin joue ici un rôle éminent : il est en effet imaginé et éprouvé comme un espace vibratoire structuré dont l’axe central est parsemé de lotus (padma) ou de roues (cakra). Dotés d’une puissance d’éclosion et d’épanouissement, ces centres vibratoires suggèrent le cheminement du yogin : du monde clos de l’individu centré sur son moi, à l’espace ouvert et vivant où il se meut en résonance avec l’univers. Le yoga, comme toute voie de transformation intérieure, serait-il un chemin de crête que l’aventurier trace, au risque du vertige, comme une incessante recréation ? »

Rencontres de Berder 2018 : Le temps

Rencontres de Berder juin 2018/n°14. Le Temps. Association Les Portes de Thélème & Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le temps étant le métacadre de tous nos questionnements au sein de l’expérience dualiste, l’analyse des rapports que nous entretenons avec lui est essentielle à la compréhension de notre évolution. De la thérapie à la métaphysique en passant par l’art, la philosophie ou les sciences physiques, tout chercheur est confronté aux temps.

 

Couv Berder 2018

 

Jean-Charles Pichon, en précurseur, a déjà largement contribué à la convergence entre sciences et métaphysiques que Jocelin Morrison approche dans son intervention intitulée L’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque.

La multiplicité des communications rassemblées dans ces actes nous montre que cette convergence est indissociable d’un « Babel des temps » et, qu’en ce sens, il n’y a sans doute là rien d’ultime. Une multitude de possibles et de simultanéités devraient jaillir de cette convergence.

Au sommaire : Les avatars de l’arché, le retour au passé, des nouvelles sciences à Lovecraft de Lauric Guillaud – ’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque de Jocelin Morrison – Le Ver du vase, exposition de Silvanie Maghe – L’avant-dernier livre de Jean-Christophe Pichon – Carnaval ou le temps à l’envers de Georges Bertin – Hommage à Geneviève Béduneau de Philippe Marlin – Lettre ouverte à un ami guénonien sur le sens des temps de Geneviève Béduneau – La régression en littérature de Philippe Marlin – Le temps dans les films de Christopher Nolan Inception/Interstellar de Julie Cloarec-Michaud – Machines anachroniques harmoniques : un temps de la conscience de Jean-Charles de Oliveira – L’être et le temps subjectif par Emmanuel Thibault – De temps à autres… par Bernard Pinet – Robert Liris, psychohistorien à la recherche des traditions perdues de Claude Arz – La tour foudroyée : image ou objet d’histoire ? Par Robert Liris, etc.

Réordonnancements du temps, suspensions du temps, célébrations du temps, révulsions du temps…, temps linéaires, temps cycliques, temps abolis…, la conscience génère des constructions si diverses du temps (voir les travaux d’Edward T. Hall notamment) qu’ignorer ces différences engendrent des catastrophes, dans la vie des couples comme dans la vie des Etats par exemple. Les distorsions temporelles, qu’elles soient consécutives à la prise de substances naturelles ou synthétiques, à des méditations poussées ou à des phénomènes physiques, ouvrent sur des mondes insoupçonnés, qu’ils soient intérieurs ou non. L’hypersubjectivité temporelle renvoie toujours à nous-mêmes. Elle peut nous engloutir ou faire de nous des créateurs.

Chacune des contributions à ces rencontres éclaire certaines facettes de notre rapport au temps. Davantage que des réponses, ce sont des questionnements inattendus que le lecteur pourra s’approprier pour essayer d’autres visions du monde.

Passionnant.

Peindre l’invisible par Patrick Ringgenberg.

Peindre l’invisible. Images sacrées d’Orient et d’Occident par Patrick Ringgenberg. Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Nous ne saurions trop vous conseiller ce livre qui nous plonge dans l’art comme philosophie, spiritualité, métaphysique. Trois études de l’auteur, parues chez le même éditeur sont ici rassemblées : L’art chrétien de l’image. La ressemblance de Dieu (2005), La peinture persane ou la vision paradisiaque (2006), L’union du Ciel et de la terre. La peinture de paysage en Chine et au Japon (2004).

Ne relevant ni de l’histoire de l’art, ni de la philosophie de l’art, ce livre, tout à fait original, relève d’une démarche singulière :

« Mon but, confie l’auteur, était une forme d’immersion philosophique, soit dans la théologie et mystique chrétiennes, soit dans la théosophie et le soufisme persans, soit dans le taoïsme et le bouddhisme, pour éclairer des œuvres dans le faisceau d’une approche à la fois historique et herméneutique. Formant des mondes autonomes, ces études sont donc unies par une même démarche : faire vivre une perception contemplative, retrouver une intensité initiatrice des esthétiques, et témoigner, à travers l’engagement d’une vision inséparablement philosophique et spirituelle, que l’art est un accès majeur à la métaphysique et une présence opérative de la spiritualité. »

Il s’agit d’expériences, à la fois sensorielles et profondément internes, de l’alliance, aujourd’hui trop oubliée, entre la forme et l’esprit.

Couv peindre l'invisible

Chaque étude porte ses propres enjeux. Pour l’islam iranien, Patrick Riggenberg pousse plus loin les intuitions d’Henry Corbin et Louis Massignon sur « la cosmologie possible de la peinture persane ». Ce faisant, il rend compte des trésors précipités depuis l’imaginal par la tradition picturale de la période classique iranienne. Avec l’art chrétien de l’icône, c’est la puissance opérative de l’image qui est recherchée. L’image n’est pas représentation mais vecteur de connaissance et porteur d’une transformation intime. Les traditions chinoises et japonaises de la peinture sont déjà étayées par de très nombreux traités. Patrick Riggenberg n’insiste pas sur ces aspects théoriques et fait le choix de nous conduire dans un voyage libre et poétique vers l’indicible. Vide et Silence sont ainsi soulignés.

« Le Vide est tout mystère. Notre existence, pour autant qu’on sache vivre, est aussi mystérieuse. La vraie énigme est ce que nous avons sous les yeux, et il est aussi l’Invisible qui nous le fait voir. Inutile de chercher le mystère dans des imaginaires improbables, le fantastique ou les sciences-fictions. En associant des nuages ou des brouillards (visions du Vide), puis des forêts et des montagnes (visions du Plein), il résume tous les mystères possibles. Par là, la peinture hérite une vertu initiatique : elle dévoile un vrai mystère, non un artifice de l’imagination. Elle fait entrer par la grande porte dans l’intuition illuminatrice. Une femme nue n’attire pas autant qu’une femme à demi habillée : tout est affaire de suggestions, même si la nudité peut être la plus pure des dissimulations. »

A propos de l’icône, Patrick Riggenberg évoque le don du regard :

« Se tourner vers l’icône demande de se détourner des images profanes en nous et hors de nous. Pour voir une icône, il faut d’ailleurs lui faire face : il faut de même tourner le dos au visible pour voir le Christ. En absorbant l’attention, l’icône isole l’homme de l’extérieur, elle l’emplit d’un seul regard et dissout la fausse intériorité de l’ego. L’homme n’a qu’un seul visage et il ne peut embrasser qu’une direction à la fois. Aux yeux chrétiens, cette direction est l’Icône divine, qui fixe l’orientation des âmes et la géographie de l’existence. L’image sacrée est une boussole de l’âme et une cartographie de l’intelligence. Elle éclaire de la lumière qui seule peut dire ce qu’elle est, et qui seule peut rendre à l’homme la clairvoyance que l’âme a perdue avant le paradis. »

Patrick Riggenberg cherche à nous apprendre à voir « extrêmement » comme Saint-Simon invitait à parler « extrêmement » la langue. Le voyage dans lequel il conduit le lecteur est moins un voyage culturel qu’un voyage intérieur qui change notre rapport à ce qui se donne à voir. L’interprétation n’est pas destinée à nourrir des essais théoriques mais bien un art de vivre.

Se souvenir du futur

Se souvenir du futur par Romuald Leterrier & Jocelin Morisson. Guy Trédaniel Editeur, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.editions-tredaniel.com/

Philippe Guillemant, qui préface le livre, nous a longuement parlé dans ses ouvrages des rétrocausalités quantiques. En son temps, le padre Vieira expliquait qu’il était plus facile de connaître le futur que le passé et les courants psychologiques dits de « troisième voie », comme l’approche stratégique de Paul Watzlawick, connaissent les causalités futur-présent. Ce qui est nouveau, nous dit Philippe Guillemant, c’est ce qu’avancent des physiciens contemporains comme Matthew Leifer, Huw Price, Yakir Aharonov, Holger Bech Nielsen, dans les pas d’Albert Einstein :

« Si cette nouvelle vision spatiale du temps, explique-t-il, n’atteint toutefois pas encore un véritable consensus en physique, au point de sensibiliser le grand public ou la politique, ce n’est pas tant faute d’arguments en sa faveur – lesquels abondent de toute parts – que parce qu’elle se heurte à l’inertie d’un système enfermé dans des dogmes qui perpétuent l’ancienne croyance, celle d’un temps qui présiderait à la création dans le présent de notre futur immédiat.

Si l’on sait au contraire, relativiser ces dogmes, alors la physique toute seule nous conduit devant l’évidence que notre futur ne nous attend pas pour se structurer en notre absence, et la seule question qui subsiste réellement est de savoir dans quelle mesure il pourrait ne rester que partiellement configuré, et donc encore susceptible de nous laisser une part de libre arbitre. »

Au passage, Philippe Guillemant donne une définition de l’esprit qu’il convient de relever : « une structure d’informations plus ou moins autonome et appartenant à l’invisible (dans un sens élargi au vide lui-même), qui jouerait un rôle aussi important dans la construction du réel à partir du futur que celui des tourbillons, tornades ou cyclones dans notre météorologie quotidienne. J’entends don ici un rôle essentiellement « dynamique » qui serait relatif à une mécanique atemporelle de l’espace-temps, qui pourrait être décrite par une physique du futur ayant appris à modéliser son évolution hors du temps… »

Couv Se souvenir du futur

Romuald Leterrier est chercheur en ethnobotanique, spécialiste du chamanisme amazonien. Jocelin Morrison est journaliste scientifique. Leur association débouche sur une proposition à la fois originale et passionnante qui bouleverse le rapport à la conscience.

Leur travail est essentiellement pragmatique. La compréhension des synchronicités, rétrocausalités, archétypes, mouvements de la conscience visent essentiellement à transformer l’individu et la société. Il ne s’agit pas cependant de développement personnel mais bien de « transpersonnel », évoquant le processus d’individuation de C.G. Jung. Bien entendu, nous croisons à maintes reprises les démarches des philosophies de l’éveil ou des métaphysiques non-duelles notamment dans la nécessité de s’extraire des conditionnements :

« Ainsi, nous disent les auteurs, la conscience du moi exerce une influence intentionnelle qui densifie les potentialités futures. Cette conscience doit simultanément se rendre disponible au fait que le futur puisse ouvrir des voies vers ces potentialités, grâce à la rétrocausalité, ce qui rend possible l’apparition de coïncidences signifiantes que l’on appellera « synchronicités ». Cette disponibilité de la conscience du moi implique un relâchement des liens entre le moi et la conscience automatique et instinctuelle liée au corps. La ligne temporelle de la conscience du moi est ainsi déviée de ses automatismes en se rapprochant de sa raison d’être, qui correspond à la conscience du Soi. Il y a alors ouverture d’une voie non causale par commutation de ligne temporelle vers une ligne « supérieure », et on peut dire que le Soi a fait sortir le moi de son conditionnement. Si ce détachement n’intervient pas, la conscience suit une ligne temporelle inférieure, conditionnée, qui sera celle de l’ego, proche d’une conscience « robotisée » qui croit à tort disposer d’un libre arbitre. »

L’un des objectifs, éminemment pratique, est la maîtrise du hasard par l’intention. « Le hasard est un intermédiaire entre la volonté de la conscience et la densité de la matière. Le hasard n’est pas un déchet, avertissent les auteurs, il est, en fait, le véritable gouvernail du réel. »

Au sein du continuum espace-temps, l’intention est moins un désir qu’une recherche de destination. Cela évoque le « vouloir » de certaines traditions. Pour les auteurs, « par le biais de sa cognition extratemporelle et via un détour hors espace-temps, la conscience rétrocausale peut informer et agir sur un système aléatoire dans le passé, créant ainsi des synchronicités et un ensemble d’informations qui seront cohérentes dans le futur et vérifiables ».

Romuald Leterrier et Jocelin Morrison prennent le temps d’expliciter avec clarté la conscience rétrocausale, c’est l’un des grands intérêts de l’ouvrage, avant de nous inviter à « naviguer avec notre conscience dans l’espace-temps flexible » et à créer volontairement des synchronicités.

Le paradigme n’est plus causal. Il s’agit d’un paradigme de sens qui déploie la liberté créatrice. Les auteurs font le lien avec des systèmes comme le yi-king et les guérisons qui font sens quand on prend en compte la rétrocausalité.

« La rétrocausalité, nous disent-ils, nous libère du temps linéaire, mais aussi d’une soumission au hasard aveugle. En ce sens, elle s’inscrit dans la lignée de grandes traditions libératrices. »

En appelant à la mise en œuvre de « collectifs de rétrocognition », les auteurs veulent contribuer à une conscience collective globale et à l’actualisation de futurs plus harmonieux et créateurs.

Sept joyaux du Tantra shivaïte

Sept joyaux du Tantra shivaïte. Rencontre avec sept maîtres du Cachemire Médiéval par Colette Poggi. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 57005 Paris.

http://originel-accarias.com/

 

Nous devons à Colette Poggi de remarquables travaux sur le shivaïsme cachemirien, ou mieux, sur les shivaïsmes cachemiriens tant le foisonnement intellectuel, religieux, philosophique et métaphysique du Cachemire fut riche et varié du IXème au XIVème siècle, période étudiée dans ce nouveau livre.

 

Couv Poggi

 

Les textes révélés, remarque Colette Poggi, qui font aujourd’hui la réputation du courant non-dualiste cachemirien, sont probablement antérieurs ou très antérieurs aux dates officielles de repérage historique de ces Tantra. Ils se présentent en général sous la forme de dialogues entre Shiva et sa parèdre, entre la Conscience et l’Energie, Shakti. Colette Poggi a choisi de nous conduire dans les subtilités de ces traditions à travers sept sages, une femme et six hommes qui ont exploré les profondeurs de la conscience dans des modalités non dogmatiques, libertaires même : Vasugupta, Somânanda, Utpaladeva, Abhinavagupta, le plus connu d’entre eux, Ksemarâja, Mahesvarânanda, et Lallâ, par ordre chronologique.

« Au fil de notre voyage, annonce Colette Poggi, la parole sera laissée à ces sept sages, de Vasugupta à Lallâ, afin que le timbre original de leur voix intérieure résonne dans notre imaginaire et que leur démarche rationnelle dévoile leur vision de la réalité. De ces sept chercheurs, chacun est parvenu à mettre en lumière un aspect particulier du réel. Certes, cette recherche inlassable s’est déroulée sans laboratoire, ni instrument mais de l’intérieur car ils firent de leur-corps-souffle-esprit un astrolabe ouvert sur la vie infinie, voyant en chaque forme une expression de la créativité de Shiva. Il ne faudrait donc pas chercher dans leurs approches des concepts scientifiques ou philosophiques ; leur parole s’est faite écrins d’éclats d’intuition jaillis de leurs expériences. Ainsi ces sept sages, mystiques et poètes, vibrant chacun d’une intensité particulière, ressemblent à des joyaux qui laissent, en transparence, percer la lumière de manière unique. »

Un grand nombre d’écoles cachemiriennes non-dualistes s’exprimèrent avec chacune leurs spécificités mais aussi des « intuitions communes » comme, en premier lieu, l’expérience d’une seule réalité absolue, Shiva, qui conduit à s’opposer au principe de l’illusion cosmique que l’on rencontre dans d’autres courants. Pour ces écoles, l’illusion perçue par l’ignorant est la réalité de l’être libéré. L’approche revendiquée est toujours la plus directe, immédiate, parfois non-voie, et vise une libération totale, y compris des pratiques et enseignements, par la reconnaissance ou le ressouvenir de sa propre nature originelle, qui demeure.

Pour chacun des sept sages choisis, Colette Poggi présente le contexte culturel et spirituel dans lequel ils furent amenés à enseigner ou transmettre avant de proposer des extraits aux lecteurs.

Avec Lallâ, yogini shivaïte et soufie qui, après avoir subi humiliations et persécutions, s’échappa pour se consacrer à Shiva, nous approchons une œuvre poétique exemplaire qui rend compte des étapes sur le chemin de l’accomplissement : Du désenchantement à la prise de conscience de l’illusion mondaine – Du vide salutaire à l’expérience de la vibration – De l’Emerveillement à l’Apaisement. Le discernement, associé à l’intuition de l’essence, autorise l’apaisement. Lallâ évoque elle aussi une non-voie, une forme sans forme, la pure présence à soi-même comme étant le Seigneur lui-même.

Colette Poggi identifie une « dynamique de passage » : « du multiple vers l’un ; du dehors au-dedans ; du discours dispersé à la Parole unifiant tous les sens et portant vers un au-delà de tous sens ; de l’apparence et des voiles vers la nudité de l’essence. »

 

Lallâ :

« Tout acte que j’accomplis est adoration,

Toute parole que je prononce, formule sacrée,

Tout ce qui survient, prétexte pour l’union (yoga),

L’univers pour moi ici même n’est autre que le Tantra. »

 

Ce qui frappe le lecteur, et ce peut être salutaire, qui découvre les enseignements de ces sept sages, ce qu’ils mettent à nu, chacun en leur style propre et libre, c’est l’actualité et la permanence de ce qu’ils présentent. Si une voie n’est qu’un regard, ces regards-là sont emplis de beauté et de liberté. Plutôt qu’un essai brillant, ce qu’elle sait faire avec talent, Colette Poggi nous invite, par ce livre profond, avec beaucoup d’amour, à une immersion dans l’intimité de l’esprit.