Ted Chiang, la question de la langue

La tour de Babylone de Ted Chiang. Editions Gallimard-Folio
5 rue Gaston-Gallimard, 75328 Paris cedex 07.

http://www.gallimard.fr/

Ted Chiang fait parties des auteurs actuels de science-fiction qui se sont emparés de la question de la langue comme l’ont fait auparavant A.E. Van Vogt ou Ian Watson.

Vous avez pu le découvrir en regardant l’excellent film Arrival, réalisé par Denis Villeneuve, sorti en 2016 sur les écrans, avec Luise Banks qui joue le rôle d’une linguiste chargée de communiquer avec des extra-terrestres. L’histoire est tirée de la nouvelle L’histoire de ta vie, l’une des nouvelles rassemblées dans l’ouvrage intitulé La tour de Babylone.

Ted Chiang est un spécialiste en informatique. Il a écrit plusieurs nouvelles de science-fiction qui ont été primées. Ce n’est pas la première fois qu’il aborde la question de la langue dans une nouvelle. Déjà dans le même recueil, le personnage principal de la nouvelle Comprends cherche à construire une langue nouvelle capable de servir ses immenses potentialités, libérées par une drogue.

 

 

 

Dans L’histoire de ta vie, Louise Banks cherche à comprendre la structure de la langue des heptapodes venus de l’espace pour se poser en douze lieux du globe terrestre. Si l’intrigue semble classique, le véritable sujet est bien celui de la langue. Il est traité en s’appuyant sur l’hypothèse de Sapir-Whorf et le principe de Fermat. C’est la langue qui structure notre construction et expérience du monde et nos interactions. Cette approche a été explorée de manière approfondie par des chercheurs comme Alfred Korsybski, Paul Watzlawick, John Grinder, Richard Bandler, Edward T. Hall et leurs équipes.

Nous touchons avec ces questionnements aussi bien aux sciences quantiques qu’aux métaphysiques non-dualistes tant la grammaire est essentielle à l’actualisation de la conscience.

En effet, les heptapodes utilisent pour communiquer une langue non phonologique, formée de sémagrammes qui échappent aux limites des causalités linéaires et temporelles. Ils font usage de deux langues, l’heptapode A et l’heptapode B pour échanger avec les humains :

« En l’examinant, je comprenais que les heptapodes aient créé un système d’écriture sémasiographique ; il convenait mieux à une espèce au mode de conscience simultané pour laquelle le discours tenait lieu de goulet d’étranglement, à exiger que chaque mot suive le précédent, séquentiellement. Avec l’écriture, par contre, tous les signes portés sur une page étaient visibles en même temps. Pourquoi enfermer l’écriture dans une camisole glottographique, requérir d’elle le caractère séquentiel du discours ? Cela ne serait jamais venu à l’esprit de ces extraterrestres. L’heptapode B tirait parti des deux dimensions ; au lieu de filer les morphèmes un par un, il en proposait une pleine page à la fois.

Maintenant que l’heptapode B m’avait offert un mode de conscience simultané, je voyais en quoi la grammaire de l’heptapode A se justifiait : ce que mon esprit séquentiel percevait jusque-là comme inutilement complexe se révélait une tentative d’introduire une certaine flexibilité dans les confins du discours séquentiel. Par voie de conséquence, je pouvais plus facilement utiliser l’heptapode A, mais il me paraissait toujours un méchant substitut de l’heptapode B. »

 

Voici deux autres extraits qui illustrent la puissance de la pensée de l’auteur :

« Avec l’heptapode B, je vivais l’expérience exotique de pensées codées graphiquement. Je passais des moments de transe où mes pensées ne s’exprimaient plus par le biais de ma voix interne ; à la place, je me représentais des sémagrammes qui s’épanouissaient telles des fleurs de givre sur un carreau de fenêtre.

Mieux je maîtrisais la langue et plus je voyais des dessins sémagraphiques complets susceptibles d’exprimer des idées complexes. Mes processus mentaux n’accéléraient pas. Mon esprit campait sur la symétrie inhérente des sémagrammes, lesquels me semblaient plus qu’un langage : des mandalas. Ainsi je méditais sur le caractère interchangeable des prémisses et des conclusions. Il n’y avait pas de direction implicite à l’articulation des propositions, de « cheminement » précis ; tous les éléments d’un raisonnement étaient aussi puissants, tous possédant la même importance. »

 

L’heptapode B permet d’échapper à la prison du temps linéaire, de distinguer les rétro-causalités et d’ouvrir le champ des possibles. En échappant au dialogue interne pour une perception directe et élargie c’est une autre expérience du monde qui se profile, infiniment plus riche de nuances et de créativités grâce à un niveau élevé d’enchâssement.

« L’univers physique pouvait être considéré comme une langue à la grammaire des plus ambiguë, chaque événement physique impliquant un énoncé analysable de deux manières totalement différentes, causale et téléologique, toutes deux valables. Quel que soit le contexte disponible, on ne pouvait en disqualifier aucune.

Lorsque les ancêtres des humains et des heptapodes avaient acquis la première étincelle de conscience, ils avaient perçu le même monde physique, mais ils avaient effectué des analyses grammaticales différentes de leurs perceptions ; les visions du monde qu’ils avaient fini par adopter résultaient de cette divergence. Les humains avaient acquis un mode de conscience séquentiel, les heptapodes un mode de conscience simultané. Nous faisions l’expérience des événements dans un certain ordre, et nous percevions leur relation comme une relation de cause à effet. Ils faisaient l’expérience de tous les événements à la fois, et ils percevaient un objectif sous-jacent au tout. Un objectif de minimisation et de maximisation. »

La kabbale dénouée de Jean-Charles Pichon, nouvelle édition

La kabbale dénouée de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Voici une nouvelle édition d’un texte fondamental de Jean-Charles Pichon (1920-2006), enrichie et complétée d’extraits et de citations de différents ouvrages de Jean-Charles Pichon, au sujet de la Kabbale et de la métaphysique.

Jean-Charles Pichon est un penseur aussi exceptionnel que méconnu, à la fois inconnu romancier, poète, auteur dramatique, dialoguiste, philosophe, métaphysicien, en quête d’un modèle intégral ouvert.

 

 

Extrait de la préface de Rémi Boyer :

« Jean-Charles Pichon « explore extrêmement » l’évolution humaine à travers les cycles qu’elle manifeste. S’il s’inscrit ainsi dans les pas d’un Mircéa Eliade ou de quelques autres auteurs traditionnels, il va bien au-delà, tout comme un Lucian Blaga, par son questionnement et sa démarche des explorations linéaires et temporelles.

Toujours, il cherche à rendre dynamique ses modèles théoriques. Il conçoit ainsi une machine à penser rigoureuse, nourrie du langage des noms, des nombres et des signes[1]. Une méta-machine plutôt puisqu’elle est destinée à mettre en évidence les mécanismes, les interactions mais aussi les erreurs d’autres machines à penser comme celles de Goethe, Joachim de Flore, Kafka, Duchamp, Artaud… autant de regards posés sur le monde, autant de lucidités diverses.

Il convient de distinguer deux types de machines. Nous avons d’une part les « grandes machines » mythiques et ésotériques, celles-là rigoureuses (Maya, Homère, Hésiode, Platon, la Kabbale, etc.), en regard d’autres machines littéraires plus « flottantes ». Les premières prendraient leurs sources dans l’Imaginal pour venir féconder les esprits tandis que les secondes orienteraient, plus ou moins adroitement, au gré du vent de l’inspiration de l’auteur, vers ce même « Entre-Deux ». Avec Louis-Claude de Saint-Martin, nous pourrions dire que les « grandes machines » sont inventées par les penseurs, et les machines littéraires par des « pensifs ». Jean-Charles Pichon aurait sans doute froissé Quintilien et Tertullien. Ses discours et ses écrits exigent un effort de l’esprit. Pourtant, ces machines sont simplement efficaces et sobres. Elles dissipent la confusion, elles clarifient, elles confèrent de l’ordre, plutôt qu’elles n’organisent. Jean-Charles Pichon sait autrement. Il enseigne autrement. Il éveille autrement au Réel, à la fois toujours le même et toujours autre.

Porteur d’un art de vivre qui allie poésie et rigueur encyclopédique, Jean-Charles Pichon renvoie dos à dos l’Eglise et le scientisme, c’est pour mieux contribuer, tout en s’en gardant farouchement, à une alliance du religieux et de la science, le premier parce qu’il relie, la seconde parce qu’elle dénoue.

La pensée de Jean-Charles Pichon n’est jamais chronique, il investit avec fermeté l’aïon et  ses dynamiques spiralaires. Procès, figures, lois, forme-vide… préparent l’élaboration d’une scolastique machinale mais c’est son utilisation des verdicts zodiacaux qui demeure la plus étonnante et la plus riche en perspectives créatrices. »

[1] Le petit métaphysicien illustré de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx.

L’ultime question

L’ultime question par Râmana Maharshi. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 75005 Paris.

http://originel-accarias.com/

Par questions et réponses, Râmana Maharshi conduit chacun vers la source non-duelle, là où tous les questionnements vont se dissoudre.

Ces échanges sont extraits des « grandes sources », 1284 versets ou aphorismes recueillis par Muruganar en 1920 et arrangées, organisées par Sâdhu Natânanda, et qui seront mis prochainement à disposition de tous en français.

Quelle que soit la question, quel que soit l’angle de la réponse, Râmana Maharshi oriente toujours vers l’essentiel, vers la source non-duelle, notre propre nature.

 

« Un visiteur : Dois-je abandonner mes occupations et lire des livres sur le Vedânta ?

 

Baghavân : Si les choses ont une existence indépendante – c’est-à-dire si elles existent quelque part séparées de vous, alors vous pouvez avoir la possibilité de vous en éloigner. Mais elles n’ont pas d’existence séparées de vous ; elles doivent leur existence à vous et à votre pensée. Aussi, « où » pouvez-vous aller pour leur échapper ? En ce qui concerne lire des livres sur le Vêdanta, vous pouvez en lire autant que vous voulez. Mais ils ne pourraient vous dire que : «  Réalisez le Soi qui est en vous ». Le Soi ne peut être trouvé dans les livres. Vous avez à le trouver par vous-même, en vous-même. »

 

 

Râmana Maharshi fait parfois le détour par les concepts indiens, ou cible directement la non-dualité, selon  l’interlocuteur qu’il va chercher là où il se trouve dans les périphéries dualistes. Il se sert aussi bien de questions métaphysiques, de thèmes pragmatiques que de sujet comme « les moustiques » :

 

« Jivrajani : Supposons que l’on soit dérangé durant la méditation, comme par les piqûres de moustiques ; devra-t-on poursuivre la méditation et essayer de les supporter, en ignorant ce désagrément, ou chasser les moustiques et continuer la méditation ?

 

Baghavân : Vous devrez faire comme cela vous convient le mieux. Vous n’atteindrez pas la libération simplement parce que vous n’avez pas chassé les moustiques, ni ne nierez celle-ci parce que vous les avez chassés. Il s’agit d’atteindre la concentration sur un seul point [le Soi] et ensuite de réaliser manonâsha [la dissolution du mental]. Que vous l’accomplissiez en vous accommodant des piqûres ou que vous chassiez les moustiques dépend de vous. Si vous êtes complètement absorbé dans votre méditation, vous ne sentirez pas que les moustiques vous piquent. Tant que vous n’aurez pas atteint cet état, pourquoi ne les chasseriez-vous pas ? »

 

Râmana Maharshi distingue les niveaux logiques, invite l’interlocuteur à la discrimination, l’inscrit si nécessaire dans un procès gradualiste tout en préservant toujours l’accès direct au Soi.

« Je n’ai jamais suivi aucune sâdhanâ. Je ne savais même pas ce que c’était. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris ce qu’elle était et sa diversité. C’était comme s’il n’y avait eu aucune chose séparée de moi à laquelle j’aurais pu penser. S’il y avait eu un but à atteindre, j’aurais alors dû m’engager dans une pratique afin d’atteindre ce but. Mais il n’y avait rien à désirer. Maintenant, je suis là assis, les yeux ouverts. Avant, j’étais assis les yeux fermés. C’est la seule différence. »

 

Et encore :

 

« En atteignant l’intérieur du Cœur à travers la quête,

L’ego courbe la tête et tombe ;

Alors resplendit le vrai « Je » -le Soi suprême,

Qui n’est pas l’ego,

Mais l’Être parfait et transcendant. »

 

Jean Klein, la liberté d’être

La Liberté d’être par Jean Klein. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Jean Klein fut l’un des premiers penseurs français introduits au non-dualisme du Cachemire. S’il a étudié et pratiqué d’autres courants de l’Inde traditionnelle, son enseignement direct est imprégné de la fulgurance des maîtres cachemiriens.

 

 

Cet ensemble d’entretiens, accordés dans la première partie des années 80, ne perd jamais de vue la non-séparation. Jean Klein cherche toujours à conduire son interlocuteur, ou le lecteur, à sa véritable nature, absolument libre. Les propositions de Jean Klein sont à la fois techniques et affranchies de toute technicité.

 

Voici quelques paroles de Jean Klein qui mettent en évidence la pertinence de ce qu’il offre :

« Dans une situation d’ouverture, vous êtes amour inconditionné. Et inhérente à cet amour, il y a une intelligence qui vous indique exactement comment vous comporter à l’égard de votre frère. Mais vous devriez aussi comprendre qu’effacer la souffrance de votre frère n’est pas un réel bienfait pour lui. La souffrance indique quelque chose. Tout comme une alarme, elle vous alerte. Mais ne tentez pas de vous dérober en posant une quelconque interprétation psychologique. On doit réellement voir ce vers quoi pointe la souffrance.

Vous pouvez aider votre frère à découvrir qui est celui qui provoque la souffrance. Comme tout objet, comme toute perception, la souffrance nous rapatrie vers la conscience, vers l’Ultime, car c’est l’Ultime qui éclaire l’objet. »

« Une expérience survient. Elle ne peut être pensée. Penser n’est pas une expérience directe, c’est traquer une sensation qu’on s’efforce de réitérer. Dans une expérience réelle, la personne qui expérimente est totalement incorporée à ce qui est expérimenté – les deux ne font qu’un, sans qu’interviennent mémoire et problème d’identité. En fait il s’agit d’une non-expérience car il n’y a personne pour expérimenter quoi que ce soit.

Dans le domaine de la technologie, multiplier les expériences est nécessaire, et ne conduit pas à un conflit. Mais sur le plan psychologique, qui est gouverné par la dualité plaisirs-déplaisirs, accumuler des expériences ne fait que renforcer l’ego et rend impossible la véritable expérience, c’est-à-dire la non-expérience. »

 

Au cours de ces entretiens, tous les aspects de la vie spirituelle ou psychologique sont abordés, peurs, désirs, stratégies, adhérences, conditionnements… Mais Jean Klein ne répond pas aux questions sur le même niveau logique, qui maintiendrait dans la dualité, il traverse le questionnement et entraîne le lecteur dans cette traversée avec bienveillance.

« Mais vous touchez quelque chose de plus profond au moment où vous vous demandez « quelle est la raison qui me pousse à poser cette question ? ». Derrière la question il y a une image, celle que vous avez de vous-même, une image marquée par l’insécurité et la peur. L’observation de cette peur vous place à l’extérieur de cette peur. Ainsi la question est-elle une distraction, une façon de vous fuir.

Mais qui essaie de fuir ?

C’est la personne, c’est « l’ego », toujours en quête de distraction, qui pose la question. Aussi faites de cette image du « Je » un objet d’observation. La personne est simplement une image projetée dans l’espace-temps. Elle est discontinue. L’observation, elle, en se tenant en dehors de l’espace-temps, est continue. C’est dans votre conscience que vous voyez apparaître l’objet, la personne, et c’est alors que cesse l’envie de vous identifier à cette image projetée. »

 

Jean Klein, au fil des questions, décrypte le fonctionnement de la mémoire et sa participation à la constitution de cet assemblage que nous appelons « moi » ou « personne ». Ce sont les mécanismes de la relation entre le sujet et l’objet qui sont mis à nu, soit les mécanismes de la séparation. Leur simple observation permet de s’orienter vers la non-séparation, vers l’unité.

Kodo Sawaki

A toi de Kodo Sawaki. Editions L’Originel – Charles Antoni, 27 rue Linné, 75005 Paris, France.

https://loriginel.com/

Dans le monde du zen, Kodo Sawaki (1880 – 1965) dit « Kodo dans demeure », tient une place à part. Il ne fait aucun compromis et désintègre toutes les formes, tous les concepts, y compris celles ou ceux du zen. Ne reste qu’une liberté totalement vécue.

Avec humour ou drôlerie, avec une lucidité implacable, il déloge le moindre conditionnement, la moindre adhérence ou identification et offre l’opportunité de la dissoudre radicalement.

 

 

Il n’a évidemment pas écrit ce livre, on ne le voit pas en train de laisser des traces. Les paroles rassemblées ici le furent par ses disciples proches.

 

Voici quelques extraits pour illustrer, le ton, la pertinence impertinente et la profondeur de ce moine et enseignant incomparable :

 

« Impossible d’échanger ne serait-ce qu’un pet avec le voisin. Chacun d’entre nous doit vivre sa propre vie. Ne perds pas ton temps à te demander qui est le plus doué. »

 

« Savoir que le hara en question ne vaut pas un clou, voilà le vrai hara et le vrai zazen.

Certains veulent renforcer leur hara par la pratique de zazen dans l’espoir de devenir capable de pousser un tel rugissement que le percepteur prendre ses jambes à son cou. Mais ils n’ont pas besoin de zazen pour cela, il leur suffit de boire du saké comme de vrais hommes.

On trouve des livres avec des titres comme « le zen et l’art de développer le hara ». Cette culture du hara ne mène qu’à la paralysie. »

 

« Celui qui cherche sa véritable mission n’a pas envie de faire carrière. Celui qui veut devenir président a perdu la boussole.

Leur élection est tellement importante à leurs yeux que les présidents et les parlementaires font campagne pour gagner des voix. Quels imbéciles ! Même si on me demandait, je refuserais de devenir président : « Vous me prenez pour un idiot ? ». »

 

Mais ne nous laissons pas prendre par cet humour ou cette impertinence, il s’agit de nous à chaque fois. En deux ou trois pages, il s’adresse successivement « A toi qui te mets à ruminer sur la vie » ou « A toi qui penses qu’il faut toujours être « dans le coup » ou encore « A toi qui commences naïvement à te poser des questions sur ton vrai soi »… Chacune de ces interpellations qui ne laissent aucune échappatoire, nous concerne directement.

 

« Repose-toi un moment et tout ira bien. »

Nous avons juste besoin de faire une petite pause.

Être Bouddha veut simplement dire cesser d’être un être humain le temps d’une petite pause.

La boudhéité n’est pas le fruit d’un travail accompli par un être humain. »

 

« On ne pratique pas pour obtenir le satori. C’est le satori qui tire notre pratique. On pratique tirés de toute part par le satori.

Ce n’est pas toi qui cherches la Voie, c’est la Voie qui te cherche. »

 

Kodo Sawaki sait exactement ce qu’il fait :

 

« Ils disent : « Quand j’entends parler Sawaki, ma foi refroidit. » Je vais maintenant plonger leur foi dans un sceau de glace : la foi dont ils parlent n’est rien d’autre que de la superstition.

Ils disent : « Les discours de Sawaki n’éveillent pas la moindre foi chez moi. »

Ils n’éveillent aucune superstition, c’est tout. »

Shams de Tabriz

La quête du Joyau. Paroles inouïes de Shams, maître de Jalâl al-din Rûmi.  Traduction, introduction et notes par Charles-Henri de Fouchécour. Editions du Cerf, 24 rue des Tanneries, 75013 Paris.

www.editionsducerf.fr

Shams de Tabriz fut le maître, l’ami, le compagnon de Mowlâna Jalâl al-din Rûmi. Eveillé contestataire, libre de toutes les adhérences, son enseignement percutant est comme un jaillissement.

Charles-Henri de Fouchécour met pour la première fois à notre disposition l’enseignement exceptionnel de Shams à travers les notes prises par ses disciples, les Maqâlât, relues par le maître, et retrouvées après des siècles.

« Shams de Tabriz, nous dit-il en introduction, est de ces personnes qui naissent habiter de l’intérieur, tandis que d’autres découvrent la raison de leur vie au long d’un parcours imprévu. Ses parents ont soigné son éducation, il leur en fut reconnaissant, mais il s’est tôt senti d’une autre trempe que celle de son père. L’enfant étonnait par sa précocité. Il n’eut de maître qu’un cheikh, qui vivait à l’extérieur des confréries soufies d’Azerbaïdjan. Insatisfait, il s’en sépara tôt. Le reste de sa vie est une grande quête. C’est aussi le temps d’une maturation spirituelle d’exception. Auprès de Jalâl al-din Rûmi, il constatera qu’il était devenu comme un arbre magnifique, ne tenant ce qu’il était d’aucune lignée à laquelle on aurait pu le rattacher… »

Le livre qui restitue les Maqâlât témoigne des échanges entre Shams et Rûmi pendant les vingt mois qu’ils partagèrent à Konya. Le texte montre également la relation compliquée de Shams avec les autres cheikhs que son enseignement dérange, un enseignement qui ne s’adresse pas à des disciples communs :

« Au temps des Maqalât, Shams n’est plus en train de former des disciples. Les personnes auxquelles il destine sa parole sont celles qui participent à la conduite spirituelle des humains dans le monde. Mowlâna en est l’exemple concret. Shams « sonde leur valeur » », comme il le dira. Mais il ne laisse personne en chemin. Il admire la spiritualité d’un cordonnier, celle d’une femme âgée, d’un non-musulman, d’un chrétien en quête d’ouverture. Entre les grands et les petits, il y a les hommes engagés sur la Voie du soufisme, et tout spécialement les plus avancés. C’est cette expérience qui a fortifié sa réflexion sur la relation entre maître et disciple. »

L’amour est au cœur de son enseignement, un amour non conditionné, libre de toute adhérence. Shams invite à la nudité totale de l’être, sans attribut. Si Shams fut formé à l’école du soufisme azerbaïdjanais, son enseignement s’adresse à tous ceux dont les besoins sont d’abord spirituels.

« Quand, au cours d’un entretien, je cite un poème, j’ouvre une brèche, dit Shams, et je donne le sens de son secret. Certains deviennent muets, subjugués par le sens. Chez Mowlânâ, il n’y a pas de mutisme, seulement la subjugation (ghalabe) par le sens. Chez certaines gens, c’est l’insuffisance de sens. Ceci ne me concerne en rien. »

Charles-Henri de Fouchécour propose plus de trois cents pages de paroles de Shams, annotées et placées dans leurs contextes quand cela est nécessaire. A la fin de l’ouvrage, il présente un précieux ensemble de clés de lecture qui permettent une vision globale de la pensée de Shams, ce maître qui n’eut comme assistant que le cœur.

Valère Staraselski : La revanche de Michel-Ange suivi de Vivre intensément repose

La revanche de Michel-Ange suivi de Vivre intensément repose de Valère Staraselski. Editions La Passe du Vent, à l’Espace Pandora, 8, place de la Paix, 69200 Vénissieux.

https://lapasseduvent.com

La littérature est à la fois politique, philosophique et métaphysique. En traquant le Réel dans de multiples voyages au sein de l’intime comme de l’altérité, Valère Staraselski, auteur s’il en est, met à nu, encore et encore, les jeux de la psyché et les interactions humaines conditionnées. « Tentative sans cesse recommencée de dire la vérité », la littérature se révèle à la fois un art et un medium capable d’explorer les mondes cachés de l’être.

Que cela soit dans le drame ou le plaisir, dans ces nouvelles très différentes mais qui portent une belle unité, l’écriture se fait à la fois miroir et scalpel. Elle renvoie l’horreur comme la beauté dans des reflets tenaces pour aussi les disséquer, pas systématiquement, il convient de laisser la place au rêve et au mystère qui d’ailleurs ne cesse de se dérober.

 

 

Parfois, c’est l’humour grinçant et implacable du quotidien qui l’emporte mais l’amour et la liberté demeurent sous les malversations et les maltraitances de la vie. Il y a les rencontres, véritables célébrations amoureuses, ou revers toxiques exemplaires, ballotées par les accélérations subites du temps ou figées dans la réplication des conditionnements. Les mots servent moins à dire qu’à souligner, peindre, sculpter les sentiments, les émotions, les gestes…

Le lecteur se reconnaît aisément dans les protagonistes des aventures humaines que ces nouvelles mettent en perspective, à la fois banales et uniques.

Au fil des vies qui s’offrent dans les pages de ce livre, la question du destin et du choix finit par devenir évidente. Qu’actualisons-nous, consciemment ou inconsciemment, d’instant en instant, pour basculer du côté de la servitude ou au contraire de la liberté ? Valère Staraselsky peut inviter Spinoza à nous interroger mais, le plus souvent, il laisse les faits eux-mêmes nous pousser dans nos retranchements. Continuons-nous de nous mentir ou nous lançons-nous sur les chemins de traverse, moins fréquentés certes mais riches de possibilités insoupçonnées ? La littérature est ici une incitation à « vivre intensément » ce qui se présente, malgré les obstacles multiples.

Le lecteur qui veut s’affranchir, se réaliser, faire de sa vie une œuvre, est tel Michel-Ange :

« Le privilège de l’artiste repose intrinsèquement sur des devoirs ! Clama presque l’écrivain. Pour Michel-Ange, il s’agit, en fait, je crois, de supériorité, continua-t-il. Une supériorité ou un accomplissement, si vous préférez, basé sur la volonté et acquis par le travail et le choix de Michel Ange, dès le départ, de ne pas suivre le style raffiné des artistes de son temps. Car là commencent à se créer les conditions de sa singularité, il s’est en effet tourné vers la tradition monumentale de l’art toscan : Giotto et Masaccio, artistes qui vécurent bien avant lui ! Artistes chez lesquels il avait trouvé grandeur et dignité exprimées dans des formes simples. Croyez m’en, Michel-Ange ne bénéficia pas que d’avantages, il eut, tout Michel-Ange qu’il était, à supporter de sérieux inconvénients, à subir bien des avanies qui pouvaient à chaque instant le faire choir de sa situation. Et je dis bien à chaque instant ! »

Les personnages de Valère Staraselski, souvent en quête éthique d’authenticité, sont ainsi, artistes maladroits et engagés de leur propre vie, sur le fil du rasoir des événements, cherchant la parole ajustée, le geste ajusté afin de sortir du torrent qui les emporte. Dans ce mouvement, il est aussi question de transmission. Au milieu des regrets, des désirs, des renoncements et des réalisations, l’accomplissement est le fruit d’une orientation résolue vers un autre futur et de la réception de valeurs ou d’enseignements passés toujours aussi actuels.

Valère Staraselski nous propose de prendre davantage en considération nos propres vies, à  redécouvrir les merveilles ou les étrangetés auxquelles nous ne prêtons plus attention.

« Vivre, j’aime ça ! Aussi absurde à force de dureté que soit parfois l’existence, j’aime vivre. Pas donné à tout le monde en vérité ! Aussi étrange ou arbitraire que cela puisse paraître, je suis un vivant. C’est-à-dire que je suis dans la conscience de quelque chose qui ne peut être sans moi et qui me dépasse absolument. Je flotte pour un temps donné, à l’image de ces planètes au-dedans de ce vaste espace noir et mystérieux que l’on appelle l’univers. Et pris dans ce présent qui disparaîtra pour faire place au silence minéral ou au bruit fuyant du vent sur les pierres tombales, je vis, ayant toujours su le respect que je dois à mes congénères, en raison même du mystère qui nous réunit. »

 

Site de l’auteur :

https://valerestaraselski.net/site/

 

Jacqueline Kelen et le Fils prodigue

Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien de Jacqueline Kelen. Editions du Cerf, 24 rue des Tanneries, 75013 Paris.

www.editionsducerf.fr

Chacun se souvient de la parabole du fils prodigue, peu d’entre nous saisissent les dimensions initiatiques de ce message biblique, s’arrêtant à l’aspect éthique premier.

Jacqueline Kelen nous permet de revisiter la célèbre parabole pour en explorer les subtilités et possibilités tant philosophiques que spirituelles en donnant la parole aux principaux protagonistes à chacune des étapes de cette histoire, fils, frère, père, mère et quelques autres.

 

 

En campant ainsi chacun des personnages, en leurs complexités respectives, en leurs faiblesses et en leurs forces, Jacqueline Kelen leur donne une épaisseur supplémentaire, échappant au jeu familial et sociétal pour pointer vers des archétypes à l’œuvre dans le voyage initiatique.

Le lecteur s’aperçoit rapidement que ce n’est pas seulement le fils qui voyage mais bien tous les acteurs de ce drame qui vivent une forme d’exil et de retour à eux-mêmes, à la fois douloureux et lumineux.

L’écriture magnifique de Jacqueline Kelen se met au service des tableaux multiples de la psyché humaine. La littérature a toujours précédé la psychologie dans la compréhension des êtres humains, à la fois temporellement et dans la justesse. Jacqueline Kelen le démontre une fois encore en décrivant ce qui anime les êtres.

Exemple avec le Vieux Serviteur :

« Avec l’âge on perd les mots, mais la sensibilité s’accroît. A la moindre émotion les yeux s’embuent de larmes et si les mains tremblent, c’est de ne plus vouloir prendre ni retenir. On effleure les êtres et les choses, on les regrette déjà, et tel un fleuve parvenant à l’estuaire on s’abandonne sans réticence à ce qui va advenir. Je ne sais pas si la vieillesse est le temps de la sagesse, mais elle creuse le silence qui tantôt semble un linceul, tantôt un manteau de lumière. »

Ou la Mère :

« L’amour d’une mère est incompris ou moqué par beaucoup, on le dit trop indulgent, trop protecteur. Et pourtant, c’est une lame enfoncée dans le cœur, une sollicitude inapaisée. Une mère ne supporte pas même l’idée que son enfant puisse souffrir, être houspillé, elle refuse d’imaginer que le malheur puisse s’abattre sur ses jeunes épaules, elle veut le prémunir contre l’insulte et le chagrin, contre l’injustice et la trahison. Tout enfant, ressent-elle, a un destin de roi, rien ne devrait l’en priver. Et voici la blessure quand j’ai réalisé combien inutile, affreusement vain, était mon amour puisqu’il ne peut rien contre la mort vilaine. »

Jacqueline Kelen fait intervenir deux acteurs inattendus, invisibles et essentiels, pourtant si évidents. Le premier est l’ange de l’écriture, qui anime chaque page de ce livre :

« Ma mission requiert une certaine adresse ainsi qu’une oreille musicale. Toutes les voix qui montent des passants de la Terre, je les recueille et les assemble : il y a beaucoup de cris, de pleurs et d’injures, des chants aussi et des prières, je perçois les diverses nuances des soupirs et me plais à attraper au vol les louanges, les rires et les déclarations d’amour. J’harmonise l’ensemble afin d’en composer une belle symphonie que je dépose ensuite au pied du Trône, espérant que mon Maître se réjouira. »

Le second est tellement actuel, l’ange du retournement, qui était si cher à Jean Canteins :

« Moi, on ne me voit jamais, on ne me croit guère ou bien on rit quand j’annonce des choses à venir. Oh, ce n’est pas moi qui décide d’apporter une bonne nouvelle, de prévenir d’un danger, mais c’est avec bon cœur que je remplis scrupuleusement ma mission. Ce faisant, je porte secours aux hommes tout en obéissant au Seigneur. »

Il est bien à l’œuvre cet ange, voyageur comme tous les anges, au côté du Fils, toujours disponible chaque fois que le Fils s’arrête pour saisir ce qui s’offre à lui en l’instant présent. La présence appelle la Présence.

Avec Jacqueline Kelen, la parabole se fait conte initiatique, affranchi des époques, pour délivrer un enseignement et déchirer quelques voiles opaques qui nous dissimulent le Réel.

Claire Boitel

Objets de la Demoiselle de Claire Boitel. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Claire Boitel interroge notre rapport à la réalité à travers les objets du quotidien, nos activités, ou nos concepts, eux-mêmes objets.

Elle commence par L’éponge :

« Si on arrive en force, on rebondit dessous. Pour être en relation avec l’éponge, il faut l’imbiber. Elle absorbe tout, elle filtre, alambic marin. »

 

Le parapluie :

« Incarnation du risque : autant que les mitaines, il relève de la maîtrise de la sensualité. »

 

La glace :

« Translucide comme la prunelle d’une fée, opaque comme le désir de la sorcière, elle dresse des monolithes d’exaltation solitaire, elle incite à un spectacle masturbé. Elle empêche la communion sauf dans la mort. »

Ce ne sont pas que jeux de mots plaisants, il s’agit d’une observation forte qui propose une véritable philosophie et un art de vivre.

 

Sexe :

«  De l’intérieur, les os habillent la chair. Le sexe est un secret, au même titre qu’une étoile inconnue. »

 

Elle consacre d’ailleurs un chapitre à L’oeuf dont elle nous dit, très justement, qu’il « peut être considéré comme une matière céleste. ».

 

 

Après les objets de la Demoiselle, nous avons accès aux « Techniques de la Demoiselle », aux « lieux sacrés de la Demoiselle », au « Style de la Demoiselle », au « miroir (magique) de la Demoiselle » et à quelques autres cadeaux intimes, jusqu’à la mort et l’éternité.

La Demoiselle « fouille la lumière » et met au jour des secrets, des réalités, des enseignements, aussi brefs que salutaires :

« L’absence, la perte : même principe, faire sentir puissamment l’être ou la chose pas ou plus là. Avec un surcroît de romantisme pour le « plus jamais ». Le définitif, l’irrémédiable qu’on sacre. »

 

La Demoiselle nous fascine, il ne faut pas se laisser prendre. Elle a plus à donner que de l’apparence séduisante, il s’agit d’une quête intransigeante même si elle n’est pas sans plaisir.

D’ailleurs, elle avertit le lecteur :

« Ces finesses qu’on découvre à la troisième lecture sont d’invisibles caresses. »

Peindre ce qui n’est pas dans les couleurs

Peindre ce qui n’est pas dans les couleurs par Ananda K. Coomaraswamy. Editions Dervy, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Voici « cinq essais sur les principes et la pratique de l’art en Inde » réunis, traduits et annotés par Marie-Hélène Castier-Béreau et Julian Arloff, suite à un travail considérable de recherche et de vérification.

Roger Lipsey, dans la préface, annonce tout l’intérêt de ces textes :

« … le premier contact avec les écrits tardifs de Coomaraswamy n’est pas simplement intellectuel, un simple assentiment tranquille à des idées intéressantes. C’est une rencontre. Notre regard sur l’art, l’histoire et nous-mêmes en est bouleversé. Il cherche à faire mourir quelque chose en nous pour donner vie, espoir et direction à quelque chose d’autre. »

« Je dirais, poursuit-il, que Coomaraswamy dans les dernières années de sa vie a conféré un caractère de dignité à l’approche instinctive de l’art religieux comme épiphanie, une expérience transformatrice qui enseigne et touche à la fois l’esprit et le cœur. »

Ananda K. Coomaraswamy (1877 – 1947) cherche à mettre en évidence les richesses des cultures traditionnelles en tissant les expressions multiples de l’art au service d’un approfondissement, d’un voyage intérieur. Même si la pensée de Coomaraswamy est complexe, elle évite le piège de l’érudition pour privilégier une liberté d’exploration dans laquelle le symbole est vivant.

Les cinq contributions de Coomaraswamy traitent de Samvega : le choc esthétique – Le rôle reconnu à l’Art dans la Vie indienne – L’Art indien et l’opération intellectuelle – Une référence à la peinture indienne – La nature de l’Art bouddhique. Un glossaire sanscrit et un appareil de notes conséquent accompagnent le lecteur dans la compréhension des textes.

Coomaraswamy cherche à extraire la pensée du lecteur des limites qui sont les siennes dans son rapport à l’art. Il ne cherche pas à former l’esprit mis à le libérer.

« C’est une tâche ingrate mais nécessaire d’analyser des exemples précis qui permettront de rendre plus claire notre pensée, mais nous ne pouvons nous résoudre à l’illustrer avec les reproductions de spécimens de notre prétendu art qui n’en est pas ; ils envahissent nos palais et nos salles à manger et ceux qui voudraient comprendre devront abandonner les opinions toutes faites et s’efforcer de réfléchir par eux-mêmes. Evoquer quelques cas suffira ; en chacun d’eux on reconnaîtra que la nature propre à une œuvre d’art – un travail concret ayant reçu sa forme d’un contenu intellectuel ou d’une signification donnée –, est rabaissée au niveau d’un objet sensible privé de sens qui se limite à renseigner ou être utile. « Rabaisser » est le contraire de « transformer » ; rabaisser un symbole déjà connu au seul niveau d’un objet sensible privé de sens représente une chute ou une décadence dont la direction va à l’opposé de cette ascension qui s’accomplit lorsque, en prenant « la nature » comme point de départ, nous allons de l’apparence à la forme. »

Tout au long de l’ouvrage, Coomaraswamy cherche à rétablir les symboles dans leur fonction opérative, transformatrice. Il existe une potentialité « éveillante » dans l’œuvre qu’il convient de conquérir. Amour, Compassion, Joie, Impartialité font partie du chemin. Rechercher le sens parabolique dans le sens littéral, retrouver la métaphysique à partir de la forme physique, participent à la redécouverte d’une indispensable méthodologie symbolique. Il s’agit de pressentir l’essence au sein même de la forme.

Ce livre, qui mérite plusieurs lectures, nous arrache à l’académisme stérilisateur pour ouvrir les portes de l’art par les sentiers buissonniers.