Kodo Sawaki

A toi de Kodo Sawaki. Editions L’Originel – Charles Antoni, 27 rue Linné, 75005 Paris, France.

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Dans le monde du zen, Kodo Sawaki (1880 – 1965) dit « Kodo dans demeure », tient une place à part. Il ne fait aucun compromis et désintègre toutes les formes, tous les concepts, y compris celles ou ceux du zen. Ne reste qu’une liberté totalement vécue.

Avec humour ou drôlerie, avec une lucidité implacable, il déloge le moindre conditionnement, la moindre adhérence ou identification et offre l’opportunité de la dissoudre radicalement.

 

 

Il n’a évidemment pas écrit ce livre, on ne le voit pas en train de laisser des traces. Les paroles rassemblées ici le furent par ses disciples proches.

 

Voici quelques extraits pour illustrer, le ton, la pertinence impertinente et la profondeur de ce moine et enseignant incomparable :

 

« Impossible d’échanger ne serait-ce qu’un pet avec le voisin. Chacun d’entre nous doit vivre sa propre vie. Ne perds pas ton temps à te demander qui est le plus doué. »

 

« Savoir que le hara en question ne vaut pas un clou, voilà le vrai hara et le vrai zazen.

Certains veulent renforcer leur hara par la pratique de zazen dans l’espoir de devenir capable de pousser un tel rugissement que le percepteur prendre ses jambes à son cou. Mais ils n’ont pas besoin de zazen pour cela, il leur suffit de boire du saké comme de vrais hommes.

On trouve des livres avec des titres comme « le zen et l’art de développer le hara ». Cette culture du hara ne mène qu’à la paralysie. »

 

« Celui qui cherche sa véritable mission n’a pas envie de faire carrière. Celui qui veut devenir président a perdu la boussole.

Leur élection est tellement importante à leurs yeux que les présidents et les parlementaires font campagne pour gagner des voix. Quels imbéciles ! Même si on me demandait, je refuserais de devenir président : « Vous me prenez pour un idiot ? ». »

 

Mais ne nous laissons pas prendre par cet humour ou cette impertinence, il s’agit de nous à chaque fois. En deux ou trois pages, il s’adresse successivement « A toi qui te mets à ruminer sur la vie » ou « A toi qui penses qu’il faut toujours être « dans le coup » ou encore « A toi qui commences naïvement à te poser des questions sur ton vrai soi »… Chacune de ces interpellations qui ne laissent aucune échappatoire, nous concerne directement.

 

« Repose-toi un moment et tout ira bien. »

Nous avons juste besoin de faire une petite pause.

Être Bouddha veut simplement dire cesser d’être un être humain le temps d’une petite pause.

La boudhéité n’est pas le fruit d’un travail accompli par un être humain. »

 

« On ne pratique pas pour obtenir le satori. C’est le satori qui tire notre pratique. On pratique tirés de toute part par le satori.

Ce n’est pas toi qui cherches la Voie, c’est la Voie qui te cherche. »

 

Kodo Sawaki sait exactement ce qu’il fait :

 

« Ils disent : « Quand j’entends parler Sawaki, ma foi refroidit. » Je vais maintenant plonger leur foi dans un sceau de glace : la foi dont ils parlent n’est rien d’autre que de la superstition.

Ils disent : « Les discours de Sawaki n’éveillent pas la moindre foi chez moi. »

Ils n’éveillent aucune superstition, c’est tout. »

Shams de Tabriz

La quête du Joyau. Paroles inouïes de Shams, maître de Jalâl al-din Rûmi.  Traduction, introduction et notes par Charles-Henri de Fouchécour. Editions du Cerf, 24 rue des Tanneries, 75013 Paris.

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Shams de Tabriz fut le maître, l’ami, le compagnon de Mowlâna Jalâl al-din Rûmi. Eveillé contestataire, libre de toutes les adhérences, son enseignement percutant est comme un jaillissement.

Charles-Henri de Fouchécour met pour la première fois à notre disposition l’enseignement exceptionnel de Shams à travers les notes prises par ses disciples, les Maqâlât, relues par le maître, et retrouvées après des siècles.

« Shams de Tabriz, nous dit-il en introduction, est de ces personnes qui naissent habiter de l’intérieur, tandis que d’autres découvrent la raison de leur vie au long d’un parcours imprévu. Ses parents ont soigné son éducation, il leur en fut reconnaissant, mais il s’est tôt senti d’une autre trempe que celle de son père. L’enfant étonnait par sa précocité. Il n’eut de maître qu’un cheikh, qui vivait à l’extérieur des confréries soufies d’Azerbaïdjan. Insatisfait, il s’en sépara tôt. Le reste de sa vie est une grande quête. C’est aussi le temps d’une maturation spirituelle d’exception. Auprès de Jalâl al-din Rûmi, il constatera qu’il était devenu comme un arbre magnifique, ne tenant ce qu’il était d’aucune lignée à laquelle on aurait pu le rattacher… »

Le livre qui restitue les Maqâlât témoigne des échanges entre Shams et Rûmi pendant les vingt mois qu’ils partagèrent à Konya. Le texte montre également la relation compliquée de Shams avec les autres cheikhs que son enseignement dérange, un enseignement qui ne s’adresse pas à des disciples communs :

« Au temps des Maqalât, Shams n’est plus en train de former des disciples. Les personnes auxquelles il destine sa parole sont celles qui participent à la conduite spirituelle des humains dans le monde. Mowlâna en est l’exemple concret. Shams « sonde leur valeur » », comme il le dira. Mais il ne laisse personne en chemin. Il admire la spiritualité d’un cordonnier, celle d’une femme âgée, d’un non-musulman, d’un chrétien en quête d’ouverture. Entre les grands et les petits, il y a les hommes engagés sur la Voie du soufisme, et tout spécialement les plus avancés. C’est cette expérience qui a fortifié sa réflexion sur la relation entre maître et disciple. »

L’amour est au cœur de son enseignement, un amour non conditionné, libre de toute adhérence. Shams invite à la nudité totale de l’être, sans attribut. Si Shams fut formé à l’école du soufisme azerbaïdjanais, son enseignement s’adresse à tous ceux dont les besoins sont d’abord spirituels.

« Quand, au cours d’un entretien, je cite un poème, j’ouvre une brèche, dit Shams, et je donne le sens de son secret. Certains deviennent muets, subjugués par le sens. Chez Mowlânâ, il n’y a pas de mutisme, seulement la subjugation (ghalabe) par le sens. Chez certaines gens, c’est l’insuffisance de sens. Ceci ne me concerne en rien. »

Charles-Henri de Fouchécour propose plus de trois cents pages de paroles de Shams, annotées et placées dans leurs contextes quand cela est nécessaire. A la fin de l’ouvrage, il présente un précieux ensemble de clés de lecture qui permettent une vision globale de la pensée de Shams, ce maître qui n’eut comme assistant que le cœur.

Valère Staraselski : La revanche de Michel-Ange suivi de Vivre intensément repose

La revanche de Michel-Ange suivi de Vivre intensément repose de Valère Staraselski. Editions La Passe du Vent, à l’Espace Pandora, 8, place de la Paix, 69200 Vénissieux.

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La littérature est à la fois politique, philosophique et métaphysique. En traquant le Réel dans de multiples voyages au sein de l’intime comme de l’altérité, Valère Staraselski, auteur s’il en est, met à nu, encore et encore, les jeux de la psyché et les interactions humaines conditionnées. « Tentative sans cesse recommencée de dire la vérité », la littérature se révèle à la fois un art et un medium capable d’explorer les mondes cachés de l’être.

Que cela soit dans le drame ou le plaisir, dans ces nouvelles très différentes mais qui portent une belle unité, l’écriture se fait à la fois miroir et scalpel. Elle renvoie l’horreur comme la beauté dans des reflets tenaces pour aussi les disséquer, pas systématiquement, il convient de laisser la place au rêve et au mystère qui d’ailleurs ne cesse de se dérober.

 

 

Parfois, c’est l’humour grinçant et implacable du quotidien qui l’emporte mais l’amour et la liberté demeurent sous les malversations et les maltraitances de la vie. Il y a les rencontres, véritables célébrations amoureuses, ou revers toxiques exemplaires, ballotées par les accélérations subites du temps ou figées dans la réplication des conditionnements. Les mots servent moins à dire qu’à souligner, peindre, sculpter les sentiments, les émotions, les gestes…

Le lecteur se reconnaît aisément dans les protagonistes des aventures humaines que ces nouvelles mettent en perspective, à la fois banales et uniques.

Au fil des vies qui s’offrent dans les pages de ce livre, la question du destin et du choix finit par devenir évidente. Qu’actualisons-nous, consciemment ou inconsciemment, d’instant en instant, pour basculer du côté de la servitude ou au contraire de la liberté ? Valère Staraselsky peut inviter Spinoza à nous interroger mais, le plus souvent, il laisse les faits eux-mêmes nous pousser dans nos retranchements. Continuons-nous de nous mentir ou nous lançons-nous sur les chemins de traverse, moins fréquentés certes mais riches de possibilités insoupçonnées ? La littérature est ici une incitation à « vivre intensément » ce qui se présente, malgré les obstacles multiples.

Le lecteur qui veut s’affranchir, se réaliser, faire de sa vie une œuvre, est tel Michel-Ange :

« Le privilège de l’artiste repose intrinsèquement sur des devoirs ! Clama presque l’écrivain. Pour Michel-Ange, il s’agit, en fait, je crois, de supériorité, continua-t-il. Une supériorité ou un accomplissement, si vous préférez, basé sur la volonté et acquis par le travail et le choix de Michel Ange, dès le départ, de ne pas suivre le style raffiné des artistes de son temps. Car là commencent à se créer les conditions de sa singularité, il s’est en effet tourné vers la tradition monumentale de l’art toscan : Giotto et Masaccio, artistes qui vécurent bien avant lui ! Artistes chez lesquels il avait trouvé grandeur et dignité exprimées dans des formes simples. Croyez m’en, Michel-Ange ne bénéficia pas que d’avantages, il eut, tout Michel-Ange qu’il était, à supporter de sérieux inconvénients, à subir bien des avanies qui pouvaient à chaque instant le faire choir de sa situation. Et je dis bien à chaque instant ! »

Les personnages de Valère Staraselski, souvent en quête éthique d’authenticité, sont ainsi, artistes maladroits et engagés de leur propre vie, sur le fil du rasoir des événements, cherchant la parole ajustée, le geste ajusté afin de sortir du torrent qui les emporte. Dans ce mouvement, il est aussi question de transmission. Au milieu des regrets, des désirs, des renoncements et des réalisations, l’accomplissement est le fruit d’une orientation résolue vers un autre futur et de la réception de valeurs ou d’enseignements passés toujours aussi actuels.

Valère Staraselski nous propose de prendre davantage en considération nos propres vies, à  redécouvrir les merveilles ou les étrangetés auxquelles nous ne prêtons plus attention.

« Vivre, j’aime ça ! Aussi absurde à force de dureté que soit parfois l’existence, j’aime vivre. Pas donné à tout le monde en vérité ! Aussi étrange ou arbitraire que cela puisse paraître, je suis un vivant. C’est-à-dire que je suis dans la conscience de quelque chose qui ne peut être sans moi et qui me dépasse absolument. Je flotte pour un temps donné, à l’image de ces planètes au-dedans de ce vaste espace noir et mystérieux que l’on appelle l’univers. Et pris dans ce présent qui disparaîtra pour faire place au silence minéral ou au bruit fuyant du vent sur les pierres tombales, je vis, ayant toujours su le respect que je dois à mes congénères, en raison même du mystère qui nous réunit. »

 

Site de l’auteur :

https://valerestaraselski.net/site/

 

Jacqueline Kelen et le Fils prodigue

Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien de Jacqueline Kelen. Editions du Cerf, 24 rue des Tanneries, 75013 Paris.

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Chacun se souvient de la parabole du fils prodigue, peu d’entre nous saisissent les dimensions initiatiques de ce message biblique, s’arrêtant à l’aspect éthique premier.

Jacqueline Kelen nous permet de revisiter la célèbre parabole pour en explorer les subtilités et possibilités tant philosophiques que spirituelles en donnant la parole aux principaux protagonistes à chacune des étapes de cette histoire, fils, frère, père, mère et quelques autres.

 

 

En campant ainsi chacun des personnages, en leurs complexités respectives, en leurs faiblesses et en leurs forces, Jacqueline Kelen leur donne une épaisseur supplémentaire, échappant au jeu familial et sociétal pour pointer vers des archétypes à l’œuvre dans le voyage initiatique.

Le lecteur s’aperçoit rapidement que ce n’est pas seulement le fils qui voyage mais bien tous les acteurs de ce drame qui vivent une forme d’exil et de retour à eux-mêmes, à la fois douloureux et lumineux.

L’écriture magnifique de Jacqueline Kelen se met au service des tableaux multiples de la psyché humaine. La littérature a toujours précédé la psychologie dans la compréhension des êtres humains, à la fois temporellement et dans la justesse. Jacqueline Kelen le démontre une fois encore en décrivant ce qui anime les êtres.

Exemple avec le Vieux Serviteur :

« Avec l’âge on perd les mots, mais la sensibilité s’accroît. A la moindre émotion les yeux s’embuent de larmes et si les mains tremblent, c’est de ne plus vouloir prendre ni retenir. On effleure les êtres et les choses, on les regrette déjà, et tel un fleuve parvenant à l’estuaire on s’abandonne sans réticence à ce qui va advenir. Je ne sais pas si la vieillesse est le temps de la sagesse, mais elle creuse le silence qui tantôt semble un linceul, tantôt un manteau de lumière. »

Ou la Mère :

« L’amour d’une mère est incompris ou moqué par beaucoup, on le dit trop indulgent, trop protecteur. Et pourtant, c’est une lame enfoncée dans le cœur, une sollicitude inapaisée. Une mère ne supporte pas même l’idée que son enfant puisse souffrir, être houspillé, elle refuse d’imaginer que le malheur puisse s’abattre sur ses jeunes épaules, elle veut le prémunir contre l’insulte et le chagrin, contre l’injustice et la trahison. Tout enfant, ressent-elle, a un destin de roi, rien ne devrait l’en priver. Et voici la blessure quand j’ai réalisé combien inutile, affreusement vain, était mon amour puisqu’il ne peut rien contre la mort vilaine. »

Jacqueline Kelen fait intervenir deux acteurs inattendus, invisibles et essentiels, pourtant si évidents. Le premier est l’ange de l’écriture, qui anime chaque page de ce livre :

« Ma mission requiert une certaine adresse ainsi qu’une oreille musicale. Toutes les voix qui montent des passants de la Terre, je les recueille et les assemble : il y a beaucoup de cris, de pleurs et d’injures, des chants aussi et des prières, je perçois les diverses nuances des soupirs et me plais à attraper au vol les louanges, les rires et les déclarations d’amour. J’harmonise l’ensemble afin d’en composer une belle symphonie que je dépose ensuite au pied du Trône, espérant que mon Maître se réjouira. »

Le second est tellement actuel, l’ange du retournement, qui était si cher à Jean Canteins :

« Moi, on ne me voit jamais, on ne me croit guère ou bien on rit quand j’annonce des choses à venir. Oh, ce n’est pas moi qui décide d’apporter une bonne nouvelle, de prévenir d’un danger, mais c’est avec bon cœur que je remplis scrupuleusement ma mission. Ce faisant, je porte secours aux hommes tout en obéissant au Seigneur. »

Il est bien à l’œuvre cet ange, voyageur comme tous les anges, au côté du Fils, toujours disponible chaque fois que le Fils s’arrête pour saisir ce qui s’offre à lui en l’instant présent. La présence appelle la Présence.

Avec Jacqueline Kelen, la parabole se fait conte initiatique, affranchi des époques, pour délivrer un enseignement et déchirer quelques voiles opaques qui nous dissimulent le Réel.

Claire Boitel

Objets de la Demoiselle de Claire Boitel. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Claire Boitel interroge notre rapport à la réalité à travers les objets du quotidien, nos activités, ou nos concepts, eux-mêmes objets.

Elle commence par L’éponge :

« Si on arrive en force, on rebondit dessous. Pour être en relation avec l’éponge, il faut l’imbiber. Elle absorbe tout, elle filtre, alambic marin. »

 

Le parapluie :

« Incarnation du risque : autant que les mitaines, il relève de la maîtrise de la sensualité. »

 

La glace :

« Translucide comme la prunelle d’une fée, opaque comme le désir de la sorcière, elle dresse des monolithes d’exaltation solitaire, elle incite à un spectacle masturbé. Elle empêche la communion sauf dans la mort. »

Ce ne sont pas que jeux de mots plaisants, il s’agit d’une observation forte qui propose une véritable philosophie et un art de vivre.

 

Sexe :

«  De l’intérieur, les os habillent la chair. Le sexe est un secret, au même titre qu’une étoile inconnue. »

 

Elle consacre d’ailleurs un chapitre à L’oeuf dont elle nous dit, très justement, qu’il « peut être considéré comme une matière céleste. ».

 

 

Après les objets de la Demoiselle, nous avons accès aux « Techniques de la Demoiselle », aux « lieux sacrés de la Demoiselle », au « Style de la Demoiselle », au « miroir (magique) de la Demoiselle » et à quelques autres cadeaux intimes, jusqu’à la mort et l’éternité.

La Demoiselle « fouille la lumière » et met au jour des secrets, des réalités, des enseignements, aussi brefs que salutaires :

« L’absence, la perte : même principe, faire sentir puissamment l’être ou la chose pas ou plus là. Avec un surcroît de romantisme pour le « plus jamais ». Le définitif, l’irrémédiable qu’on sacre. »

 

La Demoiselle nous fascine, il ne faut pas se laisser prendre. Elle a plus à donner que de l’apparence séduisante, il s’agit d’une quête intransigeante même si elle n’est pas sans plaisir.

D’ailleurs, elle avertit le lecteur :

« Ces finesses qu’on découvre à la troisième lecture sont d’invisibles caresses. »

Peindre ce qui n’est pas dans les couleurs

Peindre ce qui n’est pas dans les couleurs par Ananda K. Coomaraswamy. Editions Dervy, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

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Voici « cinq essais sur les principes et la pratique de l’art en Inde » réunis, traduits et annotés par Marie-Hélène Castier-Béreau et Julian Arloff, suite à un travail considérable de recherche et de vérification.

Roger Lipsey, dans la préface, annonce tout l’intérêt de ces textes :

« … le premier contact avec les écrits tardifs de Coomaraswamy n’est pas simplement intellectuel, un simple assentiment tranquille à des idées intéressantes. C’est une rencontre. Notre regard sur l’art, l’histoire et nous-mêmes en est bouleversé. Il cherche à faire mourir quelque chose en nous pour donner vie, espoir et direction à quelque chose d’autre. »

« Je dirais, poursuit-il, que Coomaraswamy dans les dernières années de sa vie a conféré un caractère de dignité à l’approche instinctive de l’art religieux comme épiphanie, une expérience transformatrice qui enseigne et touche à la fois l’esprit et le cœur. »

Ananda K. Coomaraswamy (1877 – 1947) cherche à mettre en évidence les richesses des cultures traditionnelles en tissant les expressions multiples de l’art au service d’un approfondissement, d’un voyage intérieur. Même si la pensée de Coomaraswamy est complexe, elle évite le piège de l’érudition pour privilégier une liberté d’exploration dans laquelle le symbole est vivant.

Les cinq contributions de Coomaraswamy traitent de Samvega : le choc esthétique – Le rôle reconnu à l’Art dans la Vie indienne – L’Art indien et l’opération intellectuelle – Une référence à la peinture indienne – La nature de l’Art bouddhique. Un glossaire sanscrit et un appareil de notes conséquent accompagnent le lecteur dans la compréhension des textes.

Coomaraswamy cherche à extraire la pensée du lecteur des limites qui sont les siennes dans son rapport à l’art. Il ne cherche pas à former l’esprit mis à le libérer.

« C’est une tâche ingrate mais nécessaire d’analyser des exemples précis qui permettront de rendre plus claire notre pensée, mais nous ne pouvons nous résoudre à l’illustrer avec les reproductions de spécimens de notre prétendu art qui n’en est pas ; ils envahissent nos palais et nos salles à manger et ceux qui voudraient comprendre devront abandonner les opinions toutes faites et s’efforcer de réfléchir par eux-mêmes. Evoquer quelques cas suffira ; en chacun d’eux on reconnaîtra que la nature propre à une œuvre d’art – un travail concret ayant reçu sa forme d’un contenu intellectuel ou d’une signification donnée –, est rabaissée au niveau d’un objet sensible privé de sens qui se limite à renseigner ou être utile. « Rabaisser » est le contraire de « transformer » ; rabaisser un symbole déjà connu au seul niveau d’un objet sensible privé de sens représente une chute ou une décadence dont la direction va à l’opposé de cette ascension qui s’accomplit lorsque, en prenant « la nature » comme point de départ, nous allons de l’apparence à la forme. »

Tout au long de l’ouvrage, Coomaraswamy cherche à rétablir les symboles dans leur fonction opérative, transformatrice. Il existe une potentialité « éveillante » dans l’œuvre qu’il convient de conquérir. Amour, Compassion, Joie, Impartialité font partie du chemin. Rechercher le sens parabolique dans le sens littéral, retrouver la métaphysique à partir de la forme physique, participent à la redécouverte d’une indispensable méthodologie symbolique. Il s’agit de pressentir l’essence au sein même de la forme.

Ce livre, qui mérite plusieurs lectures, nous arrache à l’académisme stérilisateur pour ouvrir les portes de l’art par les sentiers buissonniers.

Mythes, thèmes et variations

Mythes, thèmes et variations de Chaoying Sun Durand et Gilbert Durand. Editions Desclée de Brouwer.

Cet ouvrage étant encore disponible, nous nous permettons d’insister sur son intérêt. A une époque où les traditions de la planète, les corpus et les praxis sont aisément accessibles, de nouveaux outils sont nécessaires pour ne pas se perdre dans ce foisonnement. Les méthodologies de l’anthropologie de l’imaginaire fondée par Gilbert Durand font partie de ces outils.

En rassemblant deux regards, l’un européen, l’autre chinois, pour analyser les mécanismes de l’imaginaire, la construction des mythes et surtout leurs glissements, dérivations et transformations, en distinguant les mythèmes et leurs fonctions, ce sont des structures qui apparaissent à travers les formes, structures stables sur lesquelles nous pouvons prendre appui.

Les dix études rassemblées portent sur des thèmes très variés qui visent non pas à cerner le sujet mais à se doter d’outils exploratoires.

« Dans la première partie de ce livre, annonce les auteurs : « Complexité et Subtilité de la matière mythique », nous avons insisté sur les motivations du changement du mythe : polysémie, donc « incertitude », de bien des objets symboliques, dérivations que précipitent les réceptions diverses des moments historiques, identités culturelles qui colorent de façon nuancée un symbole ou un mythe, fluctuations biographiques qui signent les « images obsédantes », diffusions d’un thème symbolique à travers des réceptions culturelles différentes. »

« La seconde partie : « Résonances universelles et échanges généralisés », revient aux « permanences », aux « résidus » dirait Pareto – de l’Imaginaire sous les deux modalités anthropologiques qu’elles permettent ; la résonance qui accorde sémantiquement un ensemble culturel dans un autre ensemble et l’échange généralisable de la symbolique. »

L’objectif est de repérer les mythèmes et leur orientation archétypale. Quand deux mythes de cultures très différentes comportent deux tiers de mythèmes communs, ils pointent vers le même archétype et en même temps, ils manifestent ce même archétype.

Gilbert et Chaoying Durand proposent des applications de cette anthropologie remarquable sur les thèmes du Graal, le vase et ce qu’il contient, la Fuite en Egypte, les divinités de la foudre, l’Âge d’Or…

Le grand intérêt de cette approche pour des individus engagés dans un parcours initiatique quel qu’il soit, comme l’avait si bien compris Lima de Freitas, ami et collaborateur des auteurs, est de permettre une compréhension de la fonction du mythe, qui modifie le modèle du monde, voire installe un nouveau paradigme, et des mythèmes, qui sont les véhicules des opérativités. Ainsi, nous pourrons reconnaître dans les différentes expressions culturelles du vase et de ce son contenu les fondements des alchimies internes mais pas seulement. L’absence d’un Graal prototype permet de maintenir vivant le mythe et de garantir son opérativité sur de multiples niveaux logiques qui peuvent s’enseigner les uns les autres.

« En résumé, confient les auteurs, et selon une vision des choses que redécouvre la physique la plus moderne (David Bohm) il ne faut surtout pas chercher à expliquer le Graal, mais se demander ce qu’implique le Graal dans la constellation toujours ouverte de ses apparitions. »

Le mythème prend sens différemment, non seulement selon le niveau logique mais selon le bassin sémantique. Nous sommes toujours immergés dans un bain de langue, le plus souvent inconsciemment. Pour naviguer sur l’océan de la langue et atteindre « l’île des bienheureux ou des immortels », c’est-à-dire un métasens, une axialité, nous devons établir un rapport conscient à la langue et à ses structures, miroirs des structures de l’imaginaire. Pour se faire des chercheurs aussi différents qu’Alfred Korzybscki, Georges Steiner ou Louis Boutard nous serons utiles.

Gilbert Durand fut un remarquable précurseur quand il établit son anthropologie de l’imaginaire et les règles de la mythanalyse. Il fut aussi un visionnaire car en ce nouveau millénaire, les mythes se déploient comme jamais, se renouvèlent et se mêlent, appelant une cartographie rigoureuse.