La nature de la conscience

La nature de la conscience de Rupert Spira. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 75005 Paris.

http://originel-accarias.com/

Le travail de Rupert Spira, dans les pas de Jean Klein, de Nisargadatta ou de Francis Lucille, intéressera tout individu pratiquant le rappel de soi ou plus généralement investissant les approches non-duelles.

D’emblée Rupert Spira pose la question de la conscience qui constitue l’axe de tout travail véritable, question qui est aussi la réponse.

« Ce livre, précise-t-il, suggère que la conscience est la réalité fondamentale et sous-jacente à la dualité apparente mental-matière et qu’oublier, ignorer ou méconnaître cette réalité constitue la cause profonde de tout le malheur existentiel qui envahit et oriente la vie de grand nombre de gens et les conflits plus larges qui existent entre les communautés et les nations. A l’inverse, il est proposé que la reconnaissance de la réalité fondamentale de la conscience soit une condition préalable, nécessaire et suffisante pour tout individu en quête de bonheur durable et, en même temps, le fondement de toute paix mondiale. »

Le premier pas consiste à accepter l’expérience comme matière du travail, écartant de fait la croyance. Rupert Spira parle de voie de la vérité ou de voie de l’opinion. Dans le paradigme qu’il propose, celui de « la conscience seule », l’opposition dualiste entre expérience extérieure et expérience intérieure n’a plus sens. Toute expérience est mentale. Par « mental », Rupert Spira entend les pensées, images, sentiments, sensations mais aussi toute perception sensorielle des objets présentés comme extérieurs. Il note que « la nature du mental lui- même ne se montre jamais dans une conscience objective (…). La reconnaissance par le mental de sa nature essentielle relève d’un autre genre de connaissance, une connaissance qui fait l’objet de la quête ultime de toutes les grandes traditions religieuses, spirituelles et philosophiques et qui gît au cœur de toute personne aspirant à la paix, à l’épanouissement et à l’amour. »

Laisser émerger la conscience totale, soit sans objet, masquée par « la conscience de » est le sujet de ce livre. Rupert Spira invite tout d’abord à distinguer entre la conscience et les objets. Pour cela, il analyse les processus qui conduisent par identifications et agglomération artificielle à la constitution d’un « ego ». Pour se sortir de cet « enchevêtrement », Rupert Spira évoque une voie directe, intime, simple, évidente. « La connaissance de notre propre être – l’expérience qui luit dans le mental en tant que la connaissance « Je suis » – est la même chez tout le monde. Nul n’y a un accès privilégié et, pour cette raison, c’est la seule connaissance qui ne suscite pas de dissension. Elle est absolument vraie, en tous états, en toutes circonstances et toutes conditions. Si nous nous trouvons en désaccord sur la nature de notre être essentiel, c’est que nous nous prenons pour un objet. Un différend ne peut intervenir qu’au sujet d’une chose qui possède des qualités objectives. »

Rupert Spira développe l’investigation et le rappel de soi en s’appuyant remarquablement sur une expérience d’un acteur jouant le rôle du Roi Lear, pour illustrer le basculement dans le silence et le Réel. Il pose tout au long de l’ouvrage différents regards visant à dissoudre les oppositions futiles au sein de la dualité et à suspendre toute comparaison.

« Lorsque la conscience retire son attention de l’expérience objective, son connaître commence à refluer en elle-même et ce faisant, elle est progressivement libérée des limitations qu’elle a contractées au moment de prendre la forme du mental fini. Lorsque la conscience cesse de s’élever sous la forme du mental ou de l’attention, elle se dévoile, pour ainsi dire, et connaît ou reconnaît simplement son propre être et rien que lui. La conscience survient sous la forme du mental pour connaître le corps et le monde, mais pour se connaître, il lui suffit de demeurer en et en tant qu’elle-même. Il lui suffit d’être elle-même et rien qu’elle-même. »

Rupert Spira balaie les idées communes et fausses sur la méditation, sur les prétendus états de conscience, les vaines recherches du bonheur quand il s’agit simplement de laisser la place vide pour la conscience.

Cet « essai sur l’unité de l’esprit et de la matière » est sans aucun doute l’un des meilleurs ouvrages publiés ces dernières années sur le sujet, à la fois par sa rigueur et son ouverture.

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Le grand ailleurs d’Alain Sainte-Marie

Le grand ailleurs. Pour une éthique du dépassement par Alain Sainte-Marie. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 75005 Paris.

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Alain Sainte-Marie rassemble dans cet ouvrage des textes brefs écrits de 1996 à 2018. Ils témoignent d’un cheminement mais aussi d’une permanence, ce qui apparaît comme processus n’est que le déploiement de ce qui a toujours été présent. Philosophiques ou métaphysiques, c’est toujours l’approfondissement qui est à l’œuvre dans la mise en mots.

 

Couv le grand ailleurs

 

« Dans mes morts douces, je nage avec le fleuve, épouse tous les reliefs intimes de ma propre dislocation.

La mort me rappelle au souvenir d’aimer. C’est dans ces petites morts que je me sens le plus en vie.

Chacune est une porte invisible que je franchis. Je renais en faisant une plus grande place à la mort. Non, c’est la mort qui se fait une plus grande place en moi. Et par elle, c’est la vie qui s’écoule, irriguant mes jours.

Comme une terre restée trop longtemps en jachère, ma vie reprend le cours de ses métamorphoses. Je change et ne change pas. S’il y a déjà du papillon dans la chenille, il reste toujours de la chenille dans le papillon.

Je joue avec le temps comme l’enfant d’Héraclite. Je construis des châteaux d’instants qui ne résistent pas au vent des choses. Tout passe, et il est facile de se croire vivant. »

L’écriture souvent poétique de l’auteur conduit le lecteur dans des dimensions irraisonnables de l’expérience humaine pour laisser venir un art de vivre à la fois élégant et intense. « Pour qui voit, tout est enseignement. » glisse Alain Sainte-Marie avant d’en faire la démonstration dans chaque rapport établi avec l’expérience. Peurs, espoirs, violences, compréhensions, désirs, engagements, rejets sont autant d’occasions d’apprendre ou, plus exactement, de s’apprendre. Se rapprocher de soi-même dans la danse de la vie conduit à la présence.

« La présence à soi, ou conscience pure, est silence ; la présence à soi, ou conscience pure, est son. »

L’axe serpentin de ce livre d’assemblage créateur est sans doute la liberté, source et finalité de toute quête.

« Si la liberté réelle, est l’ensemble des conditions qui rendent possible un acte libre, quel en sera le critère ?

Ce critère sera nécessairement intérieur. Il se manifeste dans la disponibilité de soi à soi, sous les traits d’une vacance susceptible de revêtir l’aspect d’une absence d’occupation, mais pas obligatoirement. Car la liberté est à la fois agir et non-agir, activité et congé. Je suis libre lorsque je me mets en congé de l’effort pour accompagner, la bride sur le cou, les processus intimes à l’œuvre dans le vivant que je suis. La liberté révèle alors un contenu plus vaste qu’elle-même, qui la traverse et l’englobe. »

Ce contenu, qu’on l’appelle le Soi, Dieu, le vide, etc., est l’assurance intime de sa propre liberté intérieure où le risque et la sécurité sont un. »

La conquête de cette liberté, notre état naturel passe par la connaissance. Cette connaissance n’est pas accumulation de savoirs mais bien amour.

 

« Pulpe nacrée, gorgée de vie,

suspendue à elle-même

entre ceci et cela, entre oui et non ;

quintessence de toutes les rosées,

ce qu’elle ne touche pas nous reste à jamais étranger.

Perle d’amour, fruit de sagesse

à l’arbre de l’homme intérieur, rien n’existe

hors de ce contenant qui se contient lui-même

sans jamais rien exclure que l’irréalité.

Être n’importe qui,

n’importe quoi, n’importe où,

mais toujours avoir quelque part quelqu’un,

quelque chose à aimer. »

Entre noir & blanc

Entre Noir & Blanc. Les images et les mots des symboles par Jean-François Ortiz et François L’Arpenteur. Cépaduès, 111 rue Nicolas Vauquelin, 31100 Toulouse.

http://www.cepadues.com/

Ce très beau livre voyage dans l’imaginaire des symboles et flirte avec l’Imaginal en noir et blanc.

Nous ne sommes pas dans la fausse interprétation savante du symbole mais bien dans l’évocation, par le mot et l’image, de sa puissance métaphorique qui ouvre des mondes insoupçonnés.

Couv noir et blanc 1

 

« Par ces jeux de langues et de langages, nous disent les auteurs, se nourrit et s’enrichit un imaginaire, outil réel d’exploration, de créativité mais aussi de démesure, pour affronter l’infini et se mesurer aux défis de l’univers, comme à l’arrogance et à la toute-puissance des dieux. Comme en un miroir, comme en une langue première, ces récits ne renvoient finalement les êtres qu’à eux-mêmes, qu’à leurs terreurs, qu’à leurs interrogations et comportements, qu’aux subtiles nuances de leurs sentiments et de leur manifestation, de la plus franche fraternité à la barbarie la plus absolue… »

 

« Symboles et mythes, reprennent-ils, même des plus actuels ou des plus obscurs, confrontent sans relâche l’épaisseur de la modernité à la vérité des êtres, c’est-à-dire à leur ancrage dans ce qui crée et les crée, dans ce qui définit et produit leur humanité, leurs qualités. Plutôt que de figurer ce voile lourd derrière lequel la forme ésotérique tend souvent à dissimuler dans l’ombre la signification du monde et de ses mystères, symboles et mythes offrent bien au contraire l’opportunité de l’irruption du sens par le dévouement du réel, tant dans sa dimension singulière et particulière qu’universelle. »

Le voyage dans les mots et les images, auquel nous sommes conviés, débute par « le début de la fin » et se termine par « la fin des cendres » avant que le commentaire ne s’estompe pour laisser place au silence et à l’être.

Deux poésies se rencontrent, échangent et se fondent, celle des mots, celle de la matière qui se donne à voir par le travail de l’artiste. C’est une déambulation. Les chemins serpentins sont les plus directs.

 

Couv noir et blanc 2

Rencontres de Berder 2018 : Le temps

Rencontres de Berder juin 2018/n°14. Le Temps. Association Les Portes de Thélème & Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le temps étant le métacadre de tous nos questionnements au sein de l’expérience dualiste, l’analyse des rapports que nous entretenons avec lui est essentielle à la compréhension de notre évolution. De la thérapie à la métaphysique en passant par l’art, la philosophie ou les sciences physiques, tout chercheur est confronté aux temps.

 

Couv Berder 2018

 

Jean-Charles Pichon, en précurseur, a déjà largement contribué à la convergence entre sciences et métaphysiques que Jocelin Morrison approche dans son intervention intitulée L’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque.

La multiplicité des communications rassemblées dans ces actes nous montre que cette convergence est indissociable d’un « Babel des temps » et, qu’en ce sens, il n’y a sans doute là rien d’ultime. Une multitude de possibles et de simultanéités devraient jaillir de cette convergence.

Au sommaire : Les avatars de l’arché, le retour au passé, des nouvelles sciences à Lovecraft de Lauric Guillaud – ’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque de Jocelin Morrison – Le Ver du vase, exposition de Silvanie Maghe – L’avant-dernier livre de Jean-Christophe Pichon – Carnaval ou le temps à l’envers de Georges Bertin – Hommage à Geneviève Béduneau de Philippe Marlin – Lettre ouverte à un ami guénonien sur le sens des temps de Geneviève Béduneau – La régression en littérature de Philippe Marlin – Le temps dans les films de Christopher Nolan Inception/Interstellar de Julie Cloarec-Michaud – Machines anachroniques harmoniques : un temps de la conscience de Jean-Charles de Oliveira – L’être et le temps subjectif par Emmanuel Thibault – De temps à autres… par Bernard Pinet – Robert Liris, psychohistorien à la recherche des traditions perdues de Claude Arz – La tour foudroyée : image ou objet d’histoire ? Par Robert Liris, etc.

Réordonnancements du temps, suspensions du temps, célébrations du temps, révulsions du temps…, temps linéaires, temps cycliques, temps abolis…, la conscience génère des constructions si diverses du temps (voir les travaux d’Edward T. Hall notamment) qu’ignorer ces différences engendrent des catastrophes, dans la vie des couples comme dans la vie des Etats par exemple. Les distorsions temporelles, qu’elles soient consécutives à la prise de substances naturelles ou synthétiques, à des méditations poussées ou à des phénomènes physiques, ouvrent sur des mondes insoupçonnés, qu’ils soient intérieurs ou non. L’hypersubjectivité temporelle renvoie toujours à nous-mêmes. Elle peut nous engloutir ou faire de nous des créateurs.

Chacune des contributions à ces rencontres éclaire certaines facettes de notre rapport au temps. Davantage que des réponses, ce sont des questionnements inattendus que le lecteur pourra s’approprier pour essayer d’autres visions du monde.

Passionnant.

Peindre l’invisible par Patrick Ringgenberg.

Peindre l’invisible. Images sacrées d’Orient et d’Occident par Patrick Ringgenberg. Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Nous ne saurions trop vous conseiller ce livre qui nous plonge dans l’art comme philosophie, spiritualité, métaphysique. Trois études de l’auteur, parues chez le même éditeur sont ici rassemblées : L’art chrétien de l’image. La ressemblance de Dieu (2005), La peinture persane ou la vision paradisiaque (2006), L’union du Ciel et de la terre. La peinture de paysage en Chine et au Japon (2004).

Ne relevant ni de l’histoire de l’art, ni de la philosophie de l’art, ce livre, tout à fait original, relève d’une démarche singulière :

« Mon but, confie l’auteur, était une forme d’immersion philosophique, soit dans la théologie et mystique chrétiennes, soit dans la théosophie et le soufisme persans, soit dans le taoïsme et le bouddhisme, pour éclairer des œuvres dans le faisceau d’une approche à la fois historique et herméneutique. Formant des mondes autonomes, ces études sont donc unies par une même démarche : faire vivre une perception contemplative, retrouver une intensité initiatrice des esthétiques, et témoigner, à travers l’engagement d’une vision inséparablement philosophique et spirituelle, que l’art est un accès majeur à la métaphysique et une présence opérative de la spiritualité. »

Il s’agit d’expériences, à la fois sensorielles et profondément internes, de l’alliance, aujourd’hui trop oubliée, entre la forme et l’esprit.

Couv peindre l'invisible

Chaque étude porte ses propres enjeux. Pour l’islam iranien, Patrick Riggenberg pousse plus loin les intuitions d’Henry Corbin et Louis Massignon sur « la cosmologie possible de la peinture persane ». Ce faisant, il rend compte des trésors précipités depuis l’imaginal par la tradition picturale de la période classique iranienne. Avec l’art chrétien de l’icône, c’est la puissance opérative de l’image qui est recherchée. L’image n’est pas représentation mais vecteur de connaissance et porteur d’une transformation intime. Les traditions chinoises et japonaises de la peinture sont déjà étayées par de très nombreux traités. Patrick Riggenberg n’insiste pas sur ces aspects théoriques et fait le choix de nous conduire dans un voyage libre et poétique vers l’indicible. Vide et Silence sont ainsi soulignés.

« Le Vide est tout mystère. Notre existence, pour autant qu’on sache vivre, est aussi mystérieuse. La vraie énigme est ce que nous avons sous les yeux, et il est aussi l’Invisible qui nous le fait voir. Inutile de chercher le mystère dans des imaginaires improbables, le fantastique ou les sciences-fictions. En associant des nuages ou des brouillards (visions du Vide), puis des forêts et des montagnes (visions du Plein), il résume tous les mystères possibles. Par là, la peinture hérite une vertu initiatique : elle dévoile un vrai mystère, non un artifice de l’imagination. Elle fait entrer par la grande porte dans l’intuition illuminatrice. Une femme nue n’attire pas autant qu’une femme à demi habillée : tout est affaire de suggestions, même si la nudité peut être la plus pure des dissimulations. »

A propos de l’icône, Patrick Riggenberg évoque le don du regard :

« Se tourner vers l’icône demande de se détourner des images profanes en nous et hors de nous. Pour voir une icône, il faut d’ailleurs lui faire face : il faut de même tourner le dos au visible pour voir le Christ. En absorbant l’attention, l’icône isole l’homme de l’extérieur, elle l’emplit d’un seul regard et dissout la fausse intériorité de l’ego. L’homme n’a qu’un seul visage et il ne peut embrasser qu’une direction à la fois. Aux yeux chrétiens, cette direction est l’Icône divine, qui fixe l’orientation des âmes et la géographie de l’existence. L’image sacrée est une boussole de l’âme et une cartographie de l’intelligence. Elle éclaire de la lumière qui seule peut dire ce qu’elle est, et qui seule peut rendre à l’homme la clairvoyance que l’âme a perdue avant le paradis. »

Patrick Riggenberg cherche à nous apprendre à voir « extrêmement » comme Saint-Simon invitait à parler « extrêmement » la langue. Le voyage dans lequel il conduit le lecteur est moins un voyage culturel qu’un voyage intérieur qui change notre rapport à ce qui se donne à voir. L’interprétation n’est pas destinée à nourrir des essais théoriques mais bien un art de vivre.

Michel Lancelot dans Historia Occultae

Historia Occultae n°10. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le dixième numéro de la revue Historia Occultae, devenue une référence dans le domaine de l’ésotérisme, et au-delà, propose un sommaire très varié :

Éditorial, par Emmanuel Thibault – Dire la vérité et se faire vrai, par Christian de Caluwe – L’occultisme et Freud, par Claude Debout – Vous avez dit contre-culture ? par Philippe Marlin – Le voile d’Isis, par Georges Bertin – Le sens et la forme du rite au XXIe siècle, interview par Emmanuel Thibault – L’encensement, par Christian de Caluwe. Tarots et merveilles, par Geneviève Béduneau – Les musiques du chaos – 1, par Olivier Steing – L’ásatrú en Islande, par Raoul Zimmermann – Guérir le territoire, par Emmanuel Thibault – La vigne en tous ses états, par Jean-Marc Brocard.

 

Couv HO 10

 

D’Isis à l’esprit du vin, en passant par Aleister Crowley, la Franc-maçonnerie, ou des questions philosophiques comme celle de la Vérité, les thèmes sont particulièrement divers. La revue s’inscrit bien dans une contre-culture évoquée par Philippe Marlin. Il nous parle notamment de Michel Lancelot, remarquable journaliste et auteur, aujourd’hui oublié, qui mériterait une biographie. Il rappelle l’importance de ses livres, notamment Le jeune lion dort avec ses dents, paru chez Albin Michel en 1974, véritable manifeste, et de l’impact de son émission Campus sur Europe 1 de 1968 à 1972. Michel Lancelot n’a pas seulement accompagné les bouleversements culturels de la fin des années 60, il les a anticipés et parfois nourris de son intelligence.

En même temps, la revue Planète et le Matin des magiciens ouvraient sur les marges philosophiques, artistiques, scientifiques, ésotériques…

L’héritage de ces contre-cultures dont certaines sont entrées dans la culture officielle est considérable même s’il reste difficile à cerner, comme le signale très justement Philippe Marlin :

« Le concept de contre-culture est perçu comme incluant un arsenal hautement complexe et étendu de modes de vie, de sensibilités et de croyances, qui, bien qu’ils se rejoignent nettement à un certain niveau prennent des chemins et des trajectoires biographiques variés, chacun ayant ses propres connexions à d’autres milieux et mondes culturels spécifiques. En tant que telle, à un niveau théorique, la contre-culture, ne peut pas fonctionner effectivement comme catégorie culturelle permettant de définir des groupes sociaux distincts les uns des autres, selon une grille binaire contre/dominant. Le terme agit plutôt comme un mécanisme servant à décrire à décrire des points particuliers de convergence, grâce auxquels les individus peuvent temporairement s’entendre en vue de l’accomplissement d’objectifs spécifiques. Les contre-cultures sont, en effet, des expressions fluides et mutables de sociabilité qui se manifestent lorsque les individus s’associent temporairement pour exprimer leur soutien et/ou pour participer à une cause commune, mais dont les vies quotidiennes se déroulent de fait simultanément sur toute une gamme de terrains les plus divers. »

Historia Occultae, sous la houlette d’Emmanuel Thibault et Philippe Marlin, est un creuset pour les contre-cultures qui veulent vivifier l’art et la pensée, et, pourquoi pas, changer le monde.

Se souvenir du futur

Se souvenir du futur par Romuald Leterrier & Jocelin Morisson. Guy Trédaniel Editeur, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.editions-tredaniel.com/

Philippe Guillemant, qui préface le livre, nous a longuement parlé dans ses ouvrages des rétrocausalités quantiques. En son temps, le padre Vieira expliquait qu’il était plus facile de connaître le futur que le passé et les courants psychologiques dits de « troisième voie », comme l’approche stratégique de Paul Watzlawick, connaissent les causalités futur-présent. Ce qui est nouveau, nous dit Philippe Guillemant, c’est ce qu’avancent des physiciens contemporains comme Matthew Leifer, Huw Price, Yakir Aharonov, Holger Bech Nielsen, dans les pas d’Albert Einstein :

« Si cette nouvelle vision spatiale du temps, explique-t-il, n’atteint toutefois pas encore un véritable consensus en physique, au point de sensibiliser le grand public ou la politique, ce n’est pas tant faute d’arguments en sa faveur – lesquels abondent de toute parts – que parce qu’elle se heurte à l’inertie d’un système enfermé dans des dogmes qui perpétuent l’ancienne croyance, celle d’un temps qui présiderait à la création dans le présent de notre futur immédiat.

Si l’on sait au contraire, relativiser ces dogmes, alors la physique toute seule nous conduit devant l’évidence que notre futur ne nous attend pas pour se structurer en notre absence, et la seule question qui subsiste réellement est de savoir dans quelle mesure il pourrait ne rester que partiellement configuré, et donc encore susceptible de nous laisser une part de libre arbitre. »

Au passage, Philippe Guillemant donne une définition de l’esprit qu’il convient de relever : « une structure d’informations plus ou moins autonome et appartenant à l’invisible (dans un sens élargi au vide lui-même), qui jouerait un rôle aussi important dans la construction du réel à partir du futur que celui des tourbillons, tornades ou cyclones dans notre météorologie quotidienne. J’entends don ici un rôle essentiellement « dynamique » qui serait relatif à une mécanique atemporelle de l’espace-temps, qui pourrait être décrite par une physique du futur ayant appris à modéliser son évolution hors du temps… »

Couv Se souvenir du futur

Romuald Leterrier est chercheur en ethnobotanique, spécialiste du chamanisme amazonien. Jocelin Morrison est journaliste scientifique. Leur association débouche sur une proposition à la fois originale et passionnante qui bouleverse le rapport à la conscience.

Leur travail est essentiellement pragmatique. La compréhension des synchronicités, rétrocausalités, archétypes, mouvements de la conscience visent essentiellement à transformer l’individu et la société. Il ne s’agit pas cependant de développement personnel mais bien de « transpersonnel », évoquant le processus d’individuation de C.G. Jung. Bien entendu, nous croisons à maintes reprises les démarches des philosophies de l’éveil ou des métaphysiques non-duelles notamment dans la nécessité de s’extraire des conditionnements :

« Ainsi, nous disent les auteurs, la conscience du moi exerce une influence intentionnelle qui densifie les potentialités futures. Cette conscience doit simultanément se rendre disponible au fait que le futur puisse ouvrir des voies vers ces potentialités, grâce à la rétrocausalité, ce qui rend possible l’apparition de coïncidences signifiantes que l’on appellera « synchronicités ». Cette disponibilité de la conscience du moi implique un relâchement des liens entre le moi et la conscience automatique et instinctuelle liée au corps. La ligne temporelle de la conscience du moi est ainsi déviée de ses automatismes en se rapprochant de sa raison d’être, qui correspond à la conscience du Soi. Il y a alors ouverture d’une voie non causale par commutation de ligne temporelle vers une ligne « supérieure », et on peut dire que le Soi a fait sortir le moi de son conditionnement. Si ce détachement n’intervient pas, la conscience suit une ligne temporelle inférieure, conditionnée, qui sera celle de l’ego, proche d’une conscience « robotisée » qui croit à tort disposer d’un libre arbitre. »

L’un des objectifs, éminemment pratique, est la maîtrise du hasard par l’intention. « Le hasard est un intermédiaire entre la volonté de la conscience et la densité de la matière. Le hasard n’est pas un déchet, avertissent les auteurs, il est, en fait, le véritable gouvernail du réel. »

Au sein du continuum espace-temps, l’intention est moins un désir qu’une recherche de destination. Cela évoque le « vouloir » de certaines traditions. Pour les auteurs, « par le biais de sa cognition extratemporelle et via un détour hors espace-temps, la conscience rétrocausale peut informer et agir sur un système aléatoire dans le passé, créant ainsi des synchronicités et un ensemble d’informations qui seront cohérentes dans le futur et vérifiables ».

Romuald Leterrier et Jocelin Morrison prennent le temps d’expliciter avec clarté la conscience rétrocausale, c’est l’un des grands intérêts de l’ouvrage, avant de nous inviter à « naviguer avec notre conscience dans l’espace-temps flexible » et à créer volontairement des synchronicités.

Le paradigme n’est plus causal. Il s’agit d’un paradigme de sens qui déploie la liberté créatrice. Les auteurs font le lien avec des systèmes comme le yi-king et les guérisons qui font sens quand on prend en compte la rétrocausalité.

« La rétrocausalité, nous disent-ils, nous libère du temps linéaire, mais aussi d’une soumission au hasard aveugle. En ce sens, elle s’inscrit dans la lignée de grandes traditions libératrices. »

En appelant à la mise en œuvre de « collectifs de rétrocognition », les auteurs veulent contribuer à une conscience collective globale et à l’actualisation de futurs plus harmonieux et créateurs.