Infimes prodiges d’Alain Breton

Infimes Prodiges par Alain Breton. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Alain Breton est l’un des poètes les plus marquants de la fin du siècle précédent et de ce début de siècle, à l’articulation difficile de deux millénaires. En ces périodes, nous n’entendons jamais assez les poètes.

 

Couv Alain Breton

 

Dans la préface à ce recueil qui couvre près de quarante années de poésie, Paul Farellier remarque la profonde et audacieuse originalité d’Alain Breton qui, nous dit-il, « s’est jeté dans la marge inhabitée de la poésie française, loin des « lieux poétiques » à haute densité de fréquentation ». Parfois, les marges se constituent en centres où le témoignage de l’être devient puissance qui interroge les évidences. Le poète assume alors la fonction philosophique et va jusqu’à faire penser les morts, très majoritaires en nos temps lourds.

Dans une longue postface, Christophe Dauphin qui a établi cette édition importante, peint la complexité et la richesse du poète qui fuit les éloges. C’est en retraçant un parcours fait de travaux qu’il rend compte du personnage et de l’œuvre, étonnante par sa constance et sa durabilité, tant dans le travail éditorial que dans la création poétique. Alain Breton a déjà marqué son époque. Plus encore, il a inspiré, formé, libéré d’autres plumes qui préparent le futur.

Les poèmes d’Alain Breton sont étrangement vivants. Ils prennent chair à partir du fil des émotions qui dessinent d’improbables thèmes. L’éphémère, l’incertain, l’intranquille demeurent tandis que le lecteur cherche les fondements de cette beauté dérangeante mais qui attire irrésistiblement. Il y a quelque chose de l’ordre du scandale chez Alain Breton, un scandale élégant qui approche sans faire le moindre bruit pour mieux nous bouleverser.

 

Extraits de Lentement Mademoiselle :

 

« Alchimie grave de ton ventre

 

Ta bouche

Ta paix

 

commencée tantôt des étoiles »

 

« Sur nous

Les draps ont fondu

 

Nous sommes ces choses, ces bêtes

Comme des butées d’orange »

 

Extrait de Une chambre avec légende :

 

« Si noire nuit brouillée d’ailes

au fond du fleuve

tu achèves les amants au couteau

puis tu entasses leurs yeux gelés

dans les grottes

près des haltes d’oiseaux »

 

Extrait de Pour rassurer le fakir

 

« Les fantômes sont sans matière nette, pourtant leur contact est glacial. De plus, ils ont la manie de transformer les bruits, de s’en approprier la nature même, et cela devient des bruits de fantômes, des bruits déstabilisants. C’est sans doute pour cela que la circulation des fantômes est sévèrement contrôlée. »

 

Cette écriture, très resserrée sans être minimaliste comme le note Christophe Dauphin, est presqu’effrayante de justesse. C’est que l’humain a peur des songes comme du réel, il préfère les chimères et évite ainsi les miroirs poétiques, trop révélateurs. La précision des mots, du rythme, des sons, impose ici de voir l’invisible comme le dissimulé. Une réelle beauté. Le titre de ce recueil, Infimes Prodiges, désigne très exactement de quoi il s’agit.

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Impasse des absolus par André Prodhomme

Impasse des absolus par André Prodhomme, Collection Les Hommes sans Epaules. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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André Prodhomme est cet explorateur respectueux de l’humanité qui scrute avec lucidité et bienveillance les expressions sombres ou clarifiantes de l’être humain. Ses poèmes apparaissent comme un chapelet musical d’empathies dans un temps où la destruction de l’empathie est orchestrée méthodiquement. L’autre, surtout l’autre en sa vulnérabilité, peut être détruit. Tel est le message premier de notre temps. André Prodhomme livre les antidotes à cette guerre sociétale, célébrations de l’autre et de la vie même dans ses soubresauts mortifères. Il rend aussi à l’écriture ses fonctions libératrices que le commerce du livre veut enfouir sous les décombres de la finance.

 

Corps à corps

 

Ces livres posés sur mon bureau

Dans un ordre incertain

Sont des bestioles affamées

Des ingénues fatiguées

Qui attendent trop de moi

 

Qui oublient

Que je ne lis pas pour survivre

 

Qui pourraient avancer

D’un centimètre au moins

Faire l’effort de me sauter au visage

Comme elles faisaient autrefois

 

Il n’y a pas si longtemps

 

Quand elles étaient

Le rouge aux lèvres sans rouge à lèvres

Des sorcières inquiétantes

Apportant de l’eau de vie à mon moulin

 

Au lieu de me laisser

Comme elles font aujourd’hui

Avec les pensées empilées

Sur leur derrière abstrait

Leurs titres insupportables

Leurs couvertures déguisées

 

Recto verso

Je leur dis non

Fus-je désœuvré

Je ne serai pas enfariné

Par le premier monstre littéraire venu

 

Je veux des couleurs

Des chairs fraîches ranimées

Des cheveux d’herbes folles

Des bouches qui crient au secours

Des promesses sauvages qui se débattent

Le corps en feu

 

Qu’on craigne mes sales pattes

Mes traces de doigt en marque-page

Mon odeur de lecteur aux abois

Qu’il y ait une rencontre

Un choc une aventure de forêt humide

Sans cailloux à laisser

Sur le chemin du retour

 

Et qu’arrive enfin le livre

Qui accepte de payer à son tour le prix

 

Perdant sa hauteur d’étagère

Arrachant sa dorure sur tranche

Gagnant haut la main sa dignité de berger

 

Couv Prodhomme

 

André Prodhomme sait être au plus près de la meute comme au plus près de l’individu, pour capter la matière émotionnelle qu’il sculpte avec les mots.

L’altération doit être prise en compte, telle qu’elle, pour qu’une libre restauration révoltée soit rendue possible.

 

Le poète l’a dit

Le chemin proposé à l’homme est une asymptote

Pour tenir debout et garder une allure sportive

Il se muscle au quotidien avec tous les engins

disponibles

Gardant l’oeil vers cette courbe aveuglante

Surinformé et ne sachant rien de nouveau

Sur ce monde insensé

Beau terrible jouissif ignoble

Je pose la question de l’ouverture du bal

Extrait de Le chemin

Vies de Saint-Artaud

Vies de Saint-Artaud de David Nadeau, La vertèbre et le rossignol n°5.

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C’est un très beau projet qu’a conduit David Nadeau autour d’Antonin Artaud. Le texte de David Nadaud, puissant et subtil, érudit et créatif, bénéficie d’une centaine d’illustrations d’artistes les plus divers, faisant de ce cahier grand format un objet d’art.

Parmi les artistes illustrateurs, citons : Duccio Scheggi, Rémy Leboissetier, Jean Paul Loriaux, Guy Girard, Valter Unfer, Klervi Bourseul, Marco Baj, Gorgo Patagei, Jean-Pierre Brazs, Harry Jomère, Mario Persico, Giovanni Ricciardi, giAcomo Faiella, Marie-Claire, Carl Lampron, Joelle Gagnon, Nadia Saad, DelaSablo, Ody Saban, Zazie, Craig S Wilson, Luiz Morgadinho,  The Recordists (Sherri Higgins et William Davison), Susana Wald, Enrique de Santiago, Aldo Alcota, Janice Hathaway, Alex Januario, John Welson, John Richardson, David Coulter,Amirah Gazel, Doug Campbell, Maurice Greenia Jr, Irene Plazewska, Jon Graham, Rodrigo Mota, Verónica Cabanillas Samaniego, Daniel Cotrina, Tan Tolga Demirci, Raman Rao, Byron Baker, CAPA (Patricio Blues et Freddy Flores), Rodia Ibaveda,Jaime Eduardo Alfaro Ngwazi, Karl Howeth, Kirstin Chappell, Tunç Gençer, Pinina Podestà, Nelson DP, Sing Wan Chong Li, Paul McRandle, Jason Abdelhadi,Tony Convey, Sylvia Convey, Floriano Martins, Steve Morrison, Malcolm Green, Sean Cornelisse, Helen Frank, Floriana Rigo,Fabienne Guerens, Jacques Marchal, Jean-Paul Verstraeten, Mauro Césari, Jorge Vigil, Catherine Geoffray, Nelly Sanchez, Donjon Evans, Steve Venright, Mitchell Pluto, Rémi Boyer et Jean Gounin…

 

Couv Artaud

 

 

L’œuvre d’Artaud recèle de multiples dimensions et parmi elles, la magie, la métaphysique, le religieux sont explorés et interrogés, parfois par des méthodes très contraignantes ou au contraire selon des innovations renversantes et salutaires. David Nadeau étudie et révèle les nombreuses vies de Saint-Artaud qui pourrait être l’Avatar du futur.

 

« Le vrai nom de Dieu est Antonin Artaud, un être humoristique éternel. Les aum Anges soufflés par la Vierge, c’est lui. Des versions différentes de la Complainte du vieil Artaud assassiné dans l’autre vie, et qui ne reviendra pas dans celle-ci, sont transmises dans le Popol Vuh, ainsi que dans certaines légendes mazdéennes ou étrusques. Cette complainte était encore récitée il y a six siècles, dans les lycées d’Afghanistan, ou « Artaud » s’épelait « Arto ». Des moines bouddhistes tibétains, pendant la pratique de leurs exercices de méditation rituelle, ont entendu monter en eux les syllabes de ce vocable : AR-TAU, nom désignant ce gouffre corporel qu’ils prirent è tort pour le néant, alors que c’est un homme.

Il est Caïn, père des forgerons ; celui qui a accompli les travaux d’Hercule et détruit la Tour de Babel. Kraum-dam est le vocable qui désigne l’âme de cet homme. Dans ses différentes vies, il a toujours été chargé de responsabilités terribles, soutenues par des pouvoirs eux aussi terribles, et écrasants. Il y a plus de 4000 ans, en Chine, il est Lao Tseu et possède alors une canne dont le bout est terminé par une tête de dragon. »

 

Le cahier est disponible ici :

http://www.lulu.com/shop/la-vert%C3%A8bre-et-le-rossignol/vies-de-saint-artaud/paperback/product-23562213.html

Frédéric Tison : Aphélie suivi de Noctifer

Aphélie suivi de Noctifer de Frédéric Tison, Collection Les Hommes sans Epaules. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Vous vous souviendrez sans doute du puissant Dieu des portes, prix Aliénor 2016. Frédéric Tison nous conduit de nouveau aux limites de l’être, là où tout se joue, là où tout demeure, dans une queste impossible et dont l’impossibilité même permet son actualisation.

 

Couv Tison

 

Les deux livres rassemblés ici se font miroirs.

« L’aphélie, précise-t-il est le nom donné à ce point de l’orbite d’un corps céleste le plus éloigné du Soleil – J’offre aujourd’hui ce nom à tout lointain, et d’abord à celui qui est en chacun de nous, à l’ombre du monde que nous hantons. »

« Noctifer (qui a nom aussi Vesper), complète-t-il est l’étoile du soir – C’est le porteur de nuit ; il se distingue de Lucifer, l’étoile du matin, le porteur de lumière – l’un des anciens noms de Jésus, mais aussi l’un de ceux dont on affubla l’ange déchu. Noctifer se lève dans l’heure où nous sommes les plus seuls ; il nous parle parfois, si nous prêtons l’oreille. »

C’est donc un enseignement de la nuit que délivre Frédéric Tison. Avec lui, nous apprenons que la nuit offre bien davantage à voir et percevoir que le jour. L’incertitude favorise les visions, les plongées et les contre-plongées, les biais perceptuels inédits ou audacieux. Le risque est majeur et de chaque instant mais le jeu en vaut la chandelle. Des éclairs laissent apparaître des paysages somptueux et révèlent des avoirs oubliés.

 

PLUS HAUTES QUE MOI, tes nuits –

Avec lesquelles tu reviens, dont tu es plein,

Dont les ailes sont d’argent, légères dans tes mains,

Avec des sources noires – Avec

Tes pesanteurs, tes crasses, tes larves

– Tu les nommais amour, oiseau, esprit !

 

Ainsi tu reviens, ainsi

Tu traverses : ce lieu qu’obombre ton corps,

Dont es pas mesurent l’espace, soupèsent les masses,

Ce lieu que je brasse, où j’apparais, disparais

Selon le gré de mes âges.

 

Frédéric Tison extrait de la nuit des essences, tantôt sombres, tantôt lumineuses. Extraction lente, alchimique ou extraction fulgurante, magique. Les mots les habillent afin de les rendre visibles, elles se font histoires. Les sens se contractent pour mieux exploser dans la conscience du lecteur. Parfois cris, souvent chants, ces altérations poétiques de la continuité de l’apparence sont autant de portes à pousser, de songes en lesquels s’enfouir, ou s’enfuir.

 

« J’AI D’AUTRES CIELS pour tes pensées…

– d’autres ciels ? – des ciels verts, des ciels rouges,

des ciels invincibles, des ciels d’étoiles retrouvées,

des ciels de Voie lactée.

J’ai des fêtes, des feux, des flûtes pour tes lacs et pour tes mers ;

j’ai des navires pour tes noyés, j’ai des rêves pour tes hôtes.

J’ai pour tes dieux encore, pour toutes tes vérités,

j’ai des trombes et des houles –, j’ai des nuées. »

 

 

ES-TU TOMBE – Suis-je

Ton miroir ou ton corps ?

 

Suis-je de tes ailes l’ardeur –

Suis-je d’elles l’effroi ?

 

Ai-je nom l’ombre,

Suis-je un soleil plus bas ?

Nikolaï Prorokov dans les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 44. Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France.

http://www.leshommessansepaules.com/

 

En cette période singulière où les violences faites aux femmes apparaissent au grand jour dans toutes leurs insupportables étendues et intensités, le comité de rédaction des HSE ouvre ce numéro 44 par un hommage aux Femmes sans Epaules, rendant hommage à deux femmes, poétesses et plus, récemment disparues : Jocelyn Curtil et Marie-Christine Brière qui, toutes les deux, en leur propre style, luttèrent pour la liberté des femmes et pour la liberté de tous, contre toutes les formes d’oppression.

Couv HsE 44

 

Le dossier est consacré cette fois à Nikolaï Prorokov (1945 – 1972), poète russe totalement inconnu qui sort ainsi de l’ombre avec ce numéro des HSE. Il trouve ainsi sa place aux côtés des grands poètes, régulièrement célébrés, du « Dégel », période de libéralisation de la littérature soviétique qui débute en 1954  –  1956. C’est, après la mort de Staline, toute la vie de l’esprit qui reprend dans la zone d’influence soviétique même si elle reste sous contrôle, la répression contre la Révolution hongroise en fut la démonstration. Le silence s’impose rapidement à ceux qui ne veulent pas collaborer, victimes d’une censure implacable. Mais la créativité souterraine se déploie malgré tout.

Nikolaï Prorokov tient une place à part au milieu de ces silencieux de talent. Il semble toutefois influencé par le symbolisme et par un mouvement poétique opposé, fondé en 1913 par Nikolaï Goumilev, l’acméisme, qui dénonce l’occultisme et la religiosité du mouvement symboliste. C’est Olga Medvedkova, qui connut Nikolaï Prorokov quand elle était enfant, qui dresse le portrait de ce « poète oublié de l’underground moscovite », évoque sa rencontre avec Mikhaï Boulgakov, son « irruption » dans la poésie, une poésie qu’il veut sans la moindre compromission, sans détour, sans recul :

« Ses mots à lui, nous dit Olga Medvedkova, se veulent gestes, aussi vrais et crus que brusques, aussi peu « littéraires », polis. Ils ne simplifient pas, ne flattent aucun ego. Ses mots à lui ne sont ni sentimentaux ni narcissiques. En mélangeant les registres de langage, ses poèmes ne s’offrent qu’au regard attentif, s’enferment dans une opacité, repoussent ceux qui sont habitués à la littérature des mots d’ordre. Parfois semi-abstraits, ces poèmes sont semblables à la première abstraction de Kandinsky : la syntaxe est brisée, on devine la trame narrative mais on reçoit surtout la décharge d’une vision. »

« C’est, dit-elle encore, en tant que poète lyrique – qui métaphysiquement – est du côté de ce qui vit, du non-fini – que Nikolaï se trouve du côté des tristes (alors que le régime exalte l’enthousiasme), des vieilles et des laides, des chers infirmes et tendres gueux », de ceux qui marchent les pieds nus sur la glace et à qui les pères – « vieillards robustes honnis » – ne pardonneront jamais la moindre défaillance. Cet épithète d’« honni » (ottorzhennyj) est l’une des plus grinçantes dans sa poésie ; les pères ne sont pas honnis par les gens mais par la vie elle-même ; ce sont des morts-vivants, des loups garous. »

 

La charogne

 

Remuez les doigts d’un cadavre,

Arrangez les cheveux de ses mains,

Joignez ses paumes en haut-parleur,

Criez à sa place par sa voix.

 

Déambulez avec ses pieds

Comme s’il avançait lui-même.

Battez vos ennemis de ses poings,

Comme il se doit, comme on aime.

 

Si quelqu’un s’est trompé quelque part,

Secouez sa tête en désapprouvant.

Et au bout de trois minutes

On croira le cadavre vivant.

 

En confondant la mort et la vie,

Vous allez y croire vous aussi.

 

                              Poème de Nikolaï Prorokov

 

 

Ce numéro exceptionnel, consacré à cet Est si proche, est riche d’autres rencontres, depuis Evtouchenko jusqu’aux Femen : Editorial : « La Poésie n’est pas au service d’une classe », par Christophe DAUPHIN –  Les Porteurs de feu : Gaston MIRON, par Jean BRETON, Frédéric Jacques TEMPLE, Christophe DAUPHIN, Alexandre VOISARD, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Gaston MIRON, Alexandre VOISARD – Ainsi furent les Wah : Poèmes de Annie SALAGER, Jean-Claude TARDIF, Daniel ABEL, Frédéric TISON, Eric CHASSEFIERE, Nicolas ROUZET, Aurélie DELCROS – Dossier : « Nikolaï PROROKOV & les poètes russes du Dégel », par Olga MEDVEDKOVA, Karel HADEK, Poèmes de Nikolaï PROROKOV, Evgueni EVTOUCHENKO, Andreï VOZNESSENSKI, Anatoli NAÏMAN, Viktor SOSNORA, Bella AKHMADOULINA, Boris PASTERNAK, Iossif BRODSKI – Une voix, une oeuvre: « Evgueni EVTOUCHENKO », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Evgueni EVTOUCHENKO – Le Document des HSE : « MAÏAKOVSKI inconnu », par Iouri ANNENKOV, Poèmes de Vladimir MAIAKOVSKI
– Le Portrait des HSE : « Iouri ANNENKOV, le peintre et ses rencontres », par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Iouri ANNENKOV – La Mémoire, la poésie : « Daniil HARMS, poète obériou à Leningrad », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Daniil HARMS – Le peintre des HSE : « Oksana SHACHKO, la feuille d’or de la révolution », par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Oksana SHACHKO, Taras CHEVTCHENKO, FEMEN – Dans les cheveux d’Aoun : « Les papillons noirs d’Ivo ANDRIC », par Branko ALEKSIC, avec des textes de Ivo ANDRIC –Les Pages des HSE : Poèmes de Elodia TURKI, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN – etc.

Abhinavagupta et le miroir de la Conscience

Le miroir de la conscience. Du reflet à la lumière, chemin de dévoilement selon Abhinavagupta (Xème XIème siècles) de Colette Poggi, Editions Les Deux Océans.

Nous devons à Colette Poggi, indianiste et sanskritiste, une remarquable étude sur Les œuvres de vie selon Maître Eckart et Abhinvagupta, publiée en 2000, déjà aux Deux Océans. Spécialiste du shivaïsme non-dualiste du Cachemire, traductrice des œuvres majeurs d’Abhinavagupta, la figure la plus importante et la plus connue de ce courant,  elle nous propose pour la première fois avec ce livre « quinze versets de bonne augure » composés par Abhinavagupta dans son Commentaire sur la Reconnaissance du Seigneur.

 

couv-poggi

 

« L’originalité de ces versets, nous dit-elle, est de présenter la métaphysique cachemirienne non-dualiste du Shivaïsme au fil d’un hommage rendu à la divinité. Mais l’intérêt essentiel réside en la fécondité des images auxquelles le poète philosophe a eu recours. Les métaphores du miroir, du collier, de l’onde, de la roue, du cœur… émaillent le texte. Toutes procèdent d’une vision dynamique, cinétique, inclusive, empreinte de liberté et intégrant tous les aspects du réel ; corps-souffle-esprit, monde-divinité, objet-sujet, multiplicité-unité, tout relève de la même essence » vibratoire qui en son plus haut degré est pure Conscience-Energie. Ce qui est visé ici, ce n’est ni une virtuosité conceptuelle, ni une impression esthétique, mais simplement l’éveil à travers l’émerveillement. »

Ce qui frappe chez Abhinavagupta, philosophe, métaphysicien, poète, éveilleur-éveillé de haut vol, c’est la permanence et l’immédiateté de son enseignement. La puissance d’Abhinavagupta réside dans une intension sans faille de libérer maintenant, dans cette parole-là, ce silence-là, ce geste-là, cette immobilité-là… Il n’y a finalement chez lui aucun commentaire, tout ce qui est énoncé va droit au but recherché, la Reconnaissance, par une non-voie absolue.

« Selon l’approche du Shivaïsme du Cachemire, intégrative et unitive du réel, la Conscience absolue est ainsi la seule réalité. C’est là le fondement de la vision non-dualiste des maîtres cachemiriens qui nous occupe. Cette réalité vivante est, de manière absolument libre et indépendante, soit par-delà de toute forme, soit investie en l’infinie variété phénoménale grâce à son aspect dynamique (shakti). Le monde, la vie, physique comme psychique, sont ainsi considérés dans le Trika comme un flot ininterrompu de reflets lumineux (abhasa), animés par un ensemble d’énergies universelles (volonté, connaissance, action) qui s’individualisent. Par l’Energie, la Conscience-Lumière assume ainsi tous les aspects de l’existence qui, de ce fait, lui demeurent intérieurs en dépit des apparences. Immanente en chaque être vibre la Lumière-Energie. En tant qu’essence immuable, elle est perçue comme le Soi, supra-individuel, immuable. Une telle vision n’est pas une découverte parmi d’autres. Elle est le seuil de la délivrance (moksa), but suprême des hindous. »

Colette Poggi nous offre les quinze versets en devanagari, en translittération et en traduction avant de les mettre en perspective dans le contexte précieux de l’école philosophique de la Reconnaissance. Elle nous les offre comme un courant vivant, dynamique, changeant et qui pourtant demeure. L’érudition exceptionnelle d’Abhinavagupta est au service d’un jaillissement permanent.

« Emanée d’un tel esprit, suggère Colette Poggi, la lettre peut se faire médiatrice d’une expérience. De l’auteur au lecteur, comme en un jeu de miroir, des images circulent, portées par une parole qui gagnerait à être entendue dans la langue originelle, le sanskrit. Comme pour une psalmodie, le rythme et la mélodie exaltent le sens, ou plutôt faudrait-il dire les sens en raison de la polysémie de certains mots sanskrits. »

Malgré tout, Colette Poggi, réussit à rendre accessible dans le creuset particulier de la langue française, l’intention et l’orientation dynamiques que véhicule et révèle le sanskrit.

« Au terme de ce parcours en compagnie d’Abhinavagupta, conclut-elle, nous pourrions revenir un instant sur ce qui est en train de se passer : en lisant les lettres puis les mots, les phrases et le verset tout entier se révèlent à notre vue et à notre compréhension. Une onde intelligible se déploie, aux multiples couleurs sonores et sémantiques, elle finira par susciter une idée qui, avec plus ou moins d’intensité, tel un parfum, imprégnera notre étoffe mentale. »

Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris.

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Jacques Basse, Hommage à eux

Hommage à eux de Jacques Basse, Mondial Livres.

Avec ce dernier livre dont il confie que ce sera vraiment le dernier mais qui sait ?, Jacques Basse vient clore un cycle remarquable qui inclut les six tomes de Visages en poésie rassemblant, œuvre unique, les poèmes manuscrits et les portraits au crayon réalisés par Jacques Basse de six cents poètes contemporains. Un témoignage essentiel dont on se rendra compte dans quelques années de l’importance.

Ce nouvel opus propose deux cents sonnets, dédicaces, hommages de Jacques Basse à deux cents personnalités qui habitent son monde de partage, deux cents sonnets et les deux cents portraits de leurs dédicataires. Il est intéressant que Jacques Basse, vrai poète, renoue avec la forme classique dont nombre de poètes reconnaissent qu’elle offre une liberté sans égale. La contrainte crée une liberté nue favorable à la création.

Dans son introduction, Marc Wetzel nous fait pénétrer dans le monde et l’intention de Jacques Basse :

« On va découvrir ici le monde de Jacques Basse, et voilà deux surprises : d’abord, il n’y a ici ni choses ni événements, seulement des personnes. Et puis, son monde n’a rien de lui, il n’est littéralement fait que des autres. Pourquoi ?

D’abord, ces gens, à l’évidence, sont réunis par une commune admiration. Basse admire beaucoup, et comme méticuleusement : c’est que, sans une intense estime pour certains êtres humains, on ne peut guère, en soi-même, rejeter la tentation de l’inhumain, ni compenser le mortel mépris que nous inspirent leurs petits camarades de vie – mépris qui, livré à lui-même, tuerait bientôt toute confiance en l’humanité du prochain, comme dans le suivi de la sienne propre. C’est ainsi : seule la grandeur de volonté ou d’intelligence de certains êtres par nous rencontrés (dans la rue aux livres ou dans le livre des rues) nous sauve de la si commode et immunisante petitesse. »

Dans le monde de Jacques Basse, ces deux cents portraits participent à une sage et indispensable réconciliation avec le monde, de l’abbé Pierre à Simone Veil, en passant par Robert Badinter ou Philippe Soupault, Paul Ricoeur, Serge Torri, personnalités connues ou moins connues, membre de ce que Marc Wetzel désigne comme une « baroque armée de doux extra-lucides ».

 

Voyons maintenant l’un de ces sonnets, hommage de Jacques Basse à Hélène Grimaud :

 

Lorsqu’on vous fit on fit la beauté d’Eve.

Souffrez que je sois celui qui ose savoir

Quel est l’ange qui a posé dans vos rêves

Ces dons qu’il n’est possible de concevoir.

 

Tout est couleur en elle, la musique l’envie.

Elle peint Bach en fa dièse, au bleu piano.

C’est une fleur dont la fragrance orange vit,

Que l’abeille qu’un scarabée butine en duo.

 

Poète, elle parfume de rose tous ses poèmes,

Et transcende le vers par le mot qu’elle aime.

Ecrivain de renommée, sa plume est ivresse.

 

Son charme est grand et sa beauté suprême

Ravissante ô que je suis-je loup moi-même,

Et lorsqu’on vous fit on fit tout ce que j’aime.

 

Le double regard de Jacques Basse, mot et trait, à la fois précis et tendre, célèbre la vie, porte au plus haut les poètes et tranche dans l’incertitude pour révéler la beauté au cœur de l’être humain.

http://www.jacques-basse.net/