Bernard Hreglich

Les Hommes sans Epaules n°46. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

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Le dossier de ce n° 46, coordonné par Thomas Demoulin, est consacré à Bernard Hreglich, mais avant d’en venir à son « réalisme incandescent », lisons un extrait de l’éditorial  de Fernando Arrabal, Dans toute ma vie… :

« Le poète est l’écrivain-ouvrier, polisseur de jaculatoires (du latin jaculari) qui, pour réconcilier la science et l’inspiration, compose avec une rigueur géométrique. Parfois, par erreur, on l’a considéré comme un pionnier de la modernité ou un paladin des sentiments. Le poète trace les lignes de la réalité jusqu’au cauchemar ou la vision inclus. Dès l’origine le poète se sent plus proche d’Euclide ou de G.Y. Perelman que d’Homère ou de W.H. Auden. La superstition, la magie et autres avatars du charlatanisme ou de n’importe quoi provoquent son effroi.

Le poète se fie à la science comme si, dès le commencement, le Verbe avait prévu la génétique actuelle et le clonage. Les mille et une nuits (et un jour) de la poésie permettent la reproduction sans fin.

Le poète ne croit pas à la dualité vie/mort, ordure/nature, merde/ciel. C’est le précurseur du chat de Schrödinger : il voudrait continuer à exister pour toujours et en ce monde, comme s’il était un surdoué tenté par le suicide. »

couv hse 46

 

 

Thomas Demoulin poursuit d’une certaine manière quand il présente le travail de Hreglich :

« On n’avoue pas qu’on est poète.

Ou alors on l’avoue mal.

C’est le symptôme d’une société qui ne sait plus définir le travail. D’une société qui asservit dans le travail. Monsieur le poète, quel est votre véritable métier ? – à cette mauvaise question, Bernard Hreglich est l’exemple de celui qui n’a rien à répondre, si ce n’est que l’écriture fut sa seule et unique activité, sa liberté la plus réelle. »

Bernard Hreglich (1943 – 1996) s’est totalement engagé en poésie. Architecte de la langue autant qu’artiste du sens, il n’a eu de cesse d’approfondir et d’explorer les possibilités offertes par le Verbe. Ecrire est avec lui un programme de haute vigilance sur les mots qu’il sait vivants et prompts à s’échapper.

« Les manuscrits d’un même poème, nous dit Thomas Demoulin à propos de l’écriture de Bernard Hreglich, (notamment ceux qu’il composa pour les deux livres parus chez Gallimard) constituent souvent une suite d’abondantes variations d’où émerge progressivement une ligne, de plus en plus nette à mesure que l’harmonie se développe. Le résultat final a donc l’épaisseur sensible d’une histoire. Son rythme est lesté par la matérialité des mots et conduit par le fil de la syntaxe. Et sa ligne parvient souvent aux confins du sens, au bord du déchirement où les lois naturelles du langage n’ont plus leur droit et cèdent la place à un possible absolu. »

Voici un extrait de La voix de l’Eglantine :

 

Ce matin, enfin, enfin, j’ai revu tes yeux pâles,

J’ai su qu’il était temps de rencontrer l’éclair ou son frère

Le monstre aux dents si douces. Dire adieu aux pantins

Dont j’ai subi trop patiemment l’odeur nauséabonde

Et les petits espoirs, et les petites haines, et les petits soupçons.

Ils n’auront pas de mal à se passer de moi et puis, qu’importe.

 

Je vais vers la merveille. Je vais mourir et l’églantine

S’éclaire d’heure en heure au centre du roncier.

Ma sœur je viens vers toi […]

 

Bernard Hreglich a peu publié. Il a attendu que les textes soit capables de restituer l’infusion du tragique qu’il recherchait. Il a trente-quatre ans quand il publie, en 1977, Droit d’absence, prix Max Jacob. Puis viennent Maître visage , en 1986, prix Jean Malrieu, Un ciel élémentaire, en 1994, prix Mallarmé. Autant dire jamais ne sera publié qu’après sa mort.

Il avait anticipé l’interprétation qu’on tenterait de faire de son œuvre au lieu de laisser les mots s’envoler et se poser au gré des hasards quantiques :

 

On ira voir dans mes papiers

l’angle sous lequel j’envisageais les pierre

et comment dans mes manières d’être

j’usais la corde jusqu’à l’os.

On trouvera une silhouette

Qui me ressemblera.

 

Avec le beau visage du silence qui tremble

Je ferai semblant d’être mon image.

 

                                                                                          Extrait de Variations d’un devenir

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Ilarie Voronca inédit

Journal inédit suivi de Beauté de ce monde (poèmes 1940/1946) d’Ilarie Voronca. Les Hommes sans Epaules Editions.

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Le tapuscrit de ce journal fut retrouvé très récemment, en 2016, dans les archives de Sașa Pană, directeur de la revue Unu, proche d’Ilarie Voronca (1903 – 1946) et figure centrale de l’avant-garde roumaine. En 1946, Ilarie Voronca s’est donné la mort. Le journal permet de mieux comprendre ce qui l’aura conduit à ce geste puisqu’il rend compte de l’année 1946. Il faut noter que Voronca est l’un des rares roumains exilés à Paris qui reviendra régulièrement en Roumanie, amplifiant sans doute, par ses retours, de terribles déchirures. Nous découvrons dans ces pages la puissance de ses angoisses et de ses tendances suicidaires. L’errance de Voronca, territoriale et spirituelle, malgré le recours permanent à la poésie comme seule axialité, n’a pas été contenue par les amitiés de Brauner, Tzara et autres. Le talent et l’amour ne suffisent pas toujours à compenser l’arrachement.

« C’était la femme d’avant la séparation que je cherchais. La femme de maintenant m’offrait les rides de son visage comme celles de son âme mais moi, je m’obstinais à ne pas les voir. J’aurais voulu l’emporter hors de la pièce, telle qu’elle était et m’enfuir avec elle vers le rivage de la mer d’où un bateau devait me reconduire vers le pays où j’avais organisé ma vie. J’avais décidé d’emprunter la voie maritime parce que les routes terrestres étaient exposées à trop de fatigues et de périls. Mais la femme et les amis et les parents qui l’entouraient ne l’entendaient pas ainsi. Il fallait emporter une partie de ce qui avait constitué sa vie pendant les années de la séparation. Remplir des coffres et des valises avec les choses matérielles de sa vie. (…) Embarqués à Constantza, nous n’avons quitté le bord qu’après trois jours de mouillage. J’étais encore dans l’extase de l’incroyable réunion et la femme réelle avait encore tous les aspects de la femme de ma mémoire ! Ce n’est que le sixième jour, pendant une longue escale dans le port bulgare de Varna que les premiers symptômes d’une vie qui m’était inconnue, se manifestèrent. »

La lecture de ce journal démontrera une fois de plus que la poésie demeure bien supérieure à la psychologie dans la connaissance des méandres de la psyché.

 

Couv Voronca

 

La deuxième partie du livre rassemble divers témoignages de Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Cassou, Jean Follain, Claude Sernet, Eugène Ionesco, Yves Martin, Alain Simon, Guy Chambelland.

Ecoutons Yves Martin :

« Relire Ilarie Voronca, non pas dans le douillet, le silence d’un appartement, mais dans les lieux où il a dû être tellement perdu, les lieux qui l’ont usé, broyé après bien d’autres, Voronca, tu marches, c’est toi dans ce coin de métro, c’est toi qui regardes les draps de la Mort que chaque matin étend derrière l’hôpital Lariboisière. Tu te demandes si parfois il y a des survivants. Tu es de toutes les rues de la capitale, celle qu’un peu de soleil fait bouger comme une ville du Midi, celles qui glissent insidieusement comme Jack L’Eventreur. C’est toi qui es sa victime. Toujours toi. Tu ne vis pas le danger. A force de rêver d’indivisibilité pour être mieux présent dans chaque homme, dans chaque objet, tu te crois réellement invisible… »

La troisième partie rassemble l’intégralité de l’oeuvre poétique d’Ilarie Voronca sous le titre Beauté de ce monde.

 

          Extrait de L’âme et le corps :

 

« Comme un débardeur qui d’un coup d’épaule

Est prêt à se décharger de son fardeau

Ainsi mon âme tu te tiens prête

A rejeter le corps sous lequel tu te courbes.

 

Est-ce pour quelqu’un d’autres

Pour un fossoyeur ou pour un prince

Que tu portes cette chair un instant vivante

Dont tu es étrangère et qui te fait souffrir ?

 

Ah ! Peut-être que celui qui t’a confié mon corps

A oublié de te montrer les routes ensoleillées

Et pour me conduire du néant de ma naissance à celui de ma mort

Tu t’égares entre les marais et les ronces.

 

Réjouissons-nous, mon âme, il y a par ici une ville

Où les femmes sont comme des fenêtres.

On reconnaît leurs sourires dans les vitraux des cathédrales

Leurs voix sont les parcs, les fils de la Vierge.

… »

 

Lisons et relisons Ilarie Voronca plutôt que le prix Apollinaire 2018, accordé lamentablement au médiocre Ronces de Cécile Coulon.

Sept joyaux du Tantra shivaïte

Sept joyaux du Tantra shivaïte. Rencontre avec sept maîtres du Cachemire Médiéval par Colette Poggi. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 57005 Paris.

http://originel-accarias.com/

 

Nous devons à Colette Poggi de remarquables travaux sur le shivaïsme cachemirien, ou mieux, sur les shivaïsmes cachemiriens tant le foisonnement intellectuel, religieux, philosophique et métaphysique du Cachemire fut riche et varié du IXème au XIVème siècle, période étudiée dans ce nouveau livre.

 

Couv Poggi

 

Les textes révélés, remarque Colette Poggi, qui font aujourd’hui la réputation du courant non-dualiste cachemirien, sont probablement antérieurs ou très antérieurs aux dates officielles de repérage historique de ces Tantra. Ils se présentent en général sous la forme de dialogues entre Shiva et sa parèdre, entre la Conscience et l’Energie, Shakti. Colette Poggi a choisi de nous conduire dans les subtilités de ces traditions à travers sept sages, une femme et six hommes qui ont exploré les profondeurs de la conscience dans des modalités non dogmatiques, libertaires même : Vasugupta, Somânanda, Utpaladeva, Abhinavagupta, le plus connu d’entre eux, Ksemarâja, Mahesvarânanda, et Lallâ, par ordre chronologique.

« Au fil de notre voyage, annonce Colette Poggi, la parole sera laissée à ces sept sages, de Vasugupta à Lallâ, afin que le timbre original de leur voix intérieure résonne dans notre imaginaire et que leur démarche rationnelle dévoile leur vision de la réalité. De ces sept chercheurs, chacun est parvenu à mettre en lumière un aspect particulier du réel. Certes, cette recherche inlassable s’est déroulée sans laboratoire, ni instrument mais de l’intérieur car ils firent de leur-corps-souffle-esprit un astrolabe ouvert sur la vie infinie, voyant en chaque forme une expression de la créativité de Shiva. Il ne faudrait donc pas chercher dans leurs approches des concepts scientifiques ou philosophiques ; leur parole s’est faite écrins d’éclats d’intuition jaillis de leurs expériences. Ainsi ces sept sages, mystiques et poètes, vibrant chacun d’une intensité particulière, ressemblent à des joyaux qui laissent, en transparence, percer la lumière de manière unique. »

Un grand nombre d’écoles cachemiriennes non-dualistes s’exprimèrent avec chacune leurs spécificités mais aussi des « intuitions communes » comme, en premier lieu, l’expérience d’une seule réalité absolue, Shiva, qui conduit à s’opposer au principe de l’illusion cosmique que l’on rencontre dans d’autres courants. Pour ces écoles, l’illusion perçue par l’ignorant est la réalité de l’être libéré. L’approche revendiquée est toujours la plus directe, immédiate, parfois non-voie, et vise une libération totale, y compris des pratiques et enseignements, par la reconnaissance ou le ressouvenir de sa propre nature originelle, qui demeure.

Pour chacun des sept sages choisis, Colette Poggi présente le contexte culturel et spirituel dans lequel ils furent amenés à enseigner ou transmettre avant de proposer des extraits aux lecteurs.

Avec Lallâ, yogini shivaïte et soufie qui, après avoir subi humiliations et persécutions, s’échappa pour se consacrer à Shiva, nous approchons une œuvre poétique exemplaire qui rend compte des étapes sur le chemin de l’accomplissement : Du désenchantement à la prise de conscience de l’illusion mondaine – Du vide salutaire à l’expérience de la vibration – De l’Emerveillement à l’Apaisement. Le discernement, associé à l’intuition de l’essence, autorise l’apaisement. Lallâ évoque elle aussi une non-voie, une forme sans forme, la pure présence à soi-même comme étant le Seigneur lui-même.

Colette Poggi identifie une « dynamique de passage » : « du multiple vers l’un ; du dehors au-dedans ; du discours dispersé à la Parole unifiant tous les sens et portant vers un au-delà de tous sens ; de l’apparence et des voiles vers la nudité de l’essence. »

 

Lallâ :

« Tout acte que j’accomplis est adoration,

Toute parole que je prononce, formule sacrée,

Tout ce qui survient, prétexte pour l’union (yoga),

L’univers pour moi ici même n’est autre que le Tantra. »

 

Ce qui frappe le lecteur, et ce peut être salutaire, qui découvre les enseignements de ces sept sages, ce qu’ils mettent à nu, chacun en leur style propre et libre, c’est l’actualité et la permanence de ce qu’ils présentent. Si une voie n’est qu’un regard, ces regards-là sont emplis de beauté et de liberté. Plutôt qu’un essai brillant, ce qu’elle sait faire avec talent, Colette Poggi nous invite, par ce livre profond, avec beaucoup d’amour, à une immersion dans l’intimité de l’esprit.

Patrice Cauda

Patrice Cauda, Je suis un cri qui marche de Christophe Dauphin. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Christophe Dauphin nous présente longuement la vie et l’œuvre d’un poète méconnu, Patrice Cauda, grand solitaire inaccessible si ce n’est peut-être par ses écrits. Cet ouvrage est le premier témoignage de l’importance de ce poète.

Sa date de naissance est incertaine, 1921, 1922, 1924 ? Même le jour exact de son décès est sujet à caution. Né à Arles, la ville qui a maltraité Van Gogh, explique dans le détail Christophe Dauphin.

 

Couv Cauda 1

 

C’est une poésie de la noirceur, de l’angoisse, de la douleur et de la souffrance (il faut distinguer les deux). Né dans les échos terribles de la première guerre mondiale, Patrice Cauda devra traverser la deuxième et ses atrocités. Cela n’aide pas à s’orienter vers le pôle de joie. Les poètes de cette époque furent marqués par ce contexte devenu texte.

C’est en 1939 que Patrice Cauda fait une rencontre déterminante, celle d’ Henri Rode, romancier en construction déjà en relation avec Paulhan, Mauriac, Green, Malraux et d’autres. Alors que Rode assume son homosexualité, Patrice Cauda reste voilé. C’est Henri Rode qui décèlera la talent poétique de Patrice Cauda et l’encouragera à écrire. Pris dans l’arbitraire nazi, il échappe de peu à la tragédie de Tulle. Comme beaucoup, il sera silencieux sur l’horreur mais celle-ci affleure sous les mots, fleuve rouge-sans sur lequel naviguer tant bien que mal.

 

Gisant

 

Quand au plus loin du cercle noir

j’épie le bruit des veines endormies

tout semble violemment se fermer

on dirait le fil des révoltes coupé

 

sur le secret on frappe en silence

comme sur un désert de dénuement

 

Nu au chevet de sa propre mémoire

le visage défait de larmes cachées

le cœur dirige sa mimique d’espoir

 

Ô ce lieu invisible qui ressemble à la mort

alors que le corps continue la vie

attaché au sol par habitude

tandis que l’esprit cherche un repos encore ignoré

 

Toute sa poésie sera un cri immense contre l’inacceptable mais un cri d’une lucidité implacable qui exige un dénuement total, ni espoirs, ni préjugés, identifications ou croyances. Cet homme, trop familier avec la mort, toutes les morts, est un poète de la désillusion et de la détresse absolue.

 

Ses deux premiers recueils sont publiés en 1951 et 1952, Pour une terre interdite et L’épi de la nuit, chez Debresse grâce à Henri Rode. Christophe Dauphin note que jamais Patrice Cauda n’aura présenté lui-même ses poèmes à un éditeur. C’est un poète reclus, incertain de lui-même et du monde. Henri Rode parle de lui comme d’un « poète panique ». Malgré un sens aigu de l’amour, Patrice Cauda fut englouti par les sables mouvants de la solitude. Il abandonna la poésie avant de mourir en 1996 laissant une œuvre bouleversante.

 

 

Couv Cauda 2

 

La belle et sensible monographie de Christophe Dauphin est suivie d’un choix de poèmes inédits et saisissants.

 

La malédiction du poète (extrait)

 

Toutes les vies des vivants vers la mort

qui reste fermée

 

Tout l’amour des cœurs vers l’espoir

insensible

 

Toute la poussière la boue la nuit

vers les lumières du matin

pour recommencer le même meurtre

 

Et vous et moi qui restons séparés

dans le couloir

où nous nous heurtons

sans jamais nous rencontrer

 

 

La table des solitudes (extrait)

 

Pourtant nos douleurs ont le même poids

Sur la balance du néant

Notre espoir une identique couleur

Dans son domaine de nuit

 

Si je regarde mon visage dans le miroir humain

Je ressemble à ta solitude

D’un battement mon cœur épouse le tien

Comme au fond d’une seule chair

 

De notre mort chaque minute nous rapproche

Pour nous confondre dans sa vérité

Nous dont toutes les différences

S’uniront pour former la même absence

 

Patrice Cauda est un poète de la plus sombre des beautés mais, mieux et plus que n’importe quel modèle psychologique, sa poésie explore au plus profond la psyché humaine. Si vous n’achetez qu’un livre de poésie cette année, achetez celui-ci.

Jacques Taurand : Les étoiles saignent bleu

Les étoiles saignent bleu de Jacques Taurand. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Jacques Taurand (1936 – 2008) fut poète, nouvelliste et critique. Il collabora longuement aux Hommes sans Epaules mais aussi à la revue Le Cri d’os.

 

Couv Taurant J

 

Christophe Dauphin introduit par une longue préface ce recueil de poèmes choisis et inédits qui couvre la période 1980 – 2008, soit jusqu’à la disparition du poète. Les premiers mots de Christophe Dauphin posent la stature du poète :

«  Dans sa vie comme dans son poème, ce qui revient au même, Jacques Taurand sait dire au-delà des mots, capter à la pointe du verbe ce qui relève précisément de l’indicible, le Grand Œuvre qui soudain se cristallise, respire et scintille, par la magie de l’image, dans le prisme de cette pépite de vie nommée poème. Concis, sensuel, fluide et spontané son vers est taillé dans le vif du vécu, dans les plus secrètes forêts de l’homme. »

 

Avatar

 

La barrière blanche

Les pommes qui roulent dans l’herbe

Les rires renversés

Font places sous le ciel croassant de l’hiver

Aux ailes vernies de l’écriture

 

Nous pouvons dire de Jacques Taurand qu’il est « né poète » même si des rencontres furent déterminantes dans sa vie d’auteur, comme Michel Manoll. Jacques Taurand rencontra Michel Manoll en 1980, figure de l’Ecole de Rochefort fondée en 1941, marquée par la liberté et des valeurs partagées d’amitié et de respect. Ce mouvement aura marqué la poésie de Jacques Taurand qui reconnaît la filiation, cependant la poésie de Jacques Taurand n’est pas écrite avec les mots et les styles des autres.

« L’art poétique de Jacques Taurand, confie Christophe Dauphin, s’est constitué entre ombre et lumière à mi-voix : Prendre dans les mots – quelques reflets épars – les unir – dans le poème ; il repose sur une méditation et un questionnement de la condition humaine, des éléments, de la désagrégation du temps, un monde à déchiffrer, avec lequel le poète entretient un rapport sans concession mais aussi sensuel : Comment toucher à la beauté sans faire l’amour avec la vie ? »

 

Les joyaux de la flamme

 

Au théâtre des cheminées

j’ai vécu des sabots d’étoiles

des chevaux de feu

 

J’ai pris ton corps

lente braise à durcir les mots

de chair pâle et d’oublis verts

 

Que de lèvres froissées

pour vivre libre

et vaquer aux quatre vents

 

Toi ma très ignorante

des passions dételées

dans la soute des rêves

inépuisable

 

Jacques Taurand sculpte les émotions. L’émotion est ici une matière à travailler. Il se nourrit non seulement de la vie mais aussi des écrits d’autres auteurs.  Son travail de critique fait partie du mouvement de création poétique.

« Nous devons à Jacques Taurand de nombreuses conférences, écrit Christophe Dauphin, ainsi qu’une somme importante de notes et de chroniques publiées dans différentes revues, la meilleure façon, d’après lui, de « sortir de soi et d’oublier son ego, de découvrir d’autres paysages affectifs, d’autres géographies sentimentales. C’est un enrichissement par la différence. Il faut savoir fuir ce fâcheux et fatal Moi-je-mon œuvre qui, hélas, caractérise tant de poètes incapables d’écrire trois lignes sur leurs confrères ! Des poètes qui se mordent la queue ou autre chose. »

 

Un passant va

 

Sous une robe de

lumière

les jambes écartées

des berges

Fluide toison où

se noient les désirs

Voyage muet de

la pierre

Rêve

couleur d’eau

 

Un passant va

Cherche

un autre ciel

au fronton de

novembre

dans le regard gris

d’une haute fenêtre

 

Quel sexe

le hante

Quelle humide présence

coule

entre ses doigts

 

Perspective de brume

Sous la cambrure

Des ponts

Un mi-jour se froisse

s’effeuille

 

Seule

au souvenir

se glace une main

sur la rambarde du temps

Angèle Vannier

Angèle Vannier (1917 – 1980). La traversée ardente de la nuit par Dominique Bodin et Françoise Coty. Editions Cristel, 9, boulevard de la Tour-d’Auvergne, 35400 Saint Malo, France.

http://editions-cristel.com/

Ce très beau livre, hommage à une femme exceptionnelle, poétesse, celte, aveugle, est la première biographie qui est consacrée à Angèle Vannier.

Voici quelques mots extraits de la préface de Jean-Pierre Siméon qui introduisent à la dimension de cette femme :

« Il se trouve en effet qu’Angèle Vannier, confie-t-il, manifestait dans sa personne, dans son travail de création, comme de témoin oraculaire des profondeurs cachées, le vœu le plus intransigeant de la poésie : affirmer les voies d’une vie intense qui récuse la limitation du sens et la répression du désir. Angèle était l’incandescence même, on aurait cru à la voir et entendre dire ses poèmes, debout dans sa parole fervente, écharpe rouge au cou, « une flamme qui parlait «  (j’emprunte la formule à Dante). Tant par la sensualité chaude de sa voix que par la puissance suggestive des images dont elle armait sa langue, elle subjuguait. »

Questionner le langage, bousculer la langue, la mettre au service d’une recherche métaphysique, traverser une double obscurité, celle du corps, celle du monde, avec une lucidité terrible, n’excluent pas la dimension prophétique de sa poésie.

Angèle Vannier est trop oubliée. Celle qui fut proche de Paul Eluard, Théophile Briant, Edith Piaf, parmi d’autres, aurait pourtant dû attirer davantage l’attention.

 

Couv Angèle Vannier

 

L’ouvrage est très documenté et articulé par périodes inégales : Le temps des sources (1917 – 1944) ; Le temps des envols (1944 – 1953) ; Le temps des maturations (1953 – 1958) ; Le temps des interrogations (1958 – 1963) ; Le temps des métamorphoses (1963 – 1967) ; Le temps des impasses (1968 – 1973) ; Le temps des replis (1973 – 1980). Mais, sa vie créatrice fut plus mouvementée encore que cette division ne le laisse penser en raison des multiples facettes de son être, parfois déroutantes. Intéressée par la psychanalyse comme par le surréalisme, ou encore l’astrologie, elle sait passer d’une recherche à une autre et les mêler de manière originale. Sa vie amoureuse est tout aussi riche et complexe.

En annexe de l’ouvrage, de très nombreux documents viennent illustrer, parfois éclairé, le propos. Un choix de poèmes clôt l’ouvrage dont celui-ci :

 

L’aveugle à son miroir

A hauteur d’ange : La Maison du Poète (1958), Seghers (1961)

 

L’ange exterminateur a retourné mes yeux

Vers la terre promise et la face de Dieu.

Je bénis cette main qui l’a donné le droit

De changer l’eau en vin à la table du roi.

 

Aveugle chaque jour, j’entre dans mon miroir

Comme un pas dans la nuit comme un mort dans la tombe

Comme un vivant sans cœur dans un corps de colombe.

Mais je vois de mes yeux courir sous le manteau

Quelque chose de Dieu qui passe et qui repasse

La couleur d’un amour qu’un regard d’homme efface.

 

Et mon sang dévasté par le tour des orages

Travaille à dégager sa course du chaos

A calculer le poids des armes et bagages

Que la vie vous accroche en douce sur le dos.

 

Le marchand de miracle est passé par ici

Mes yeux sont au tombeau mon âme au paradis.

Seigneur tu m’as promis que je lirai ce soir

Le véritable nom de l’arbre dans e noir.

 

Les prêtres du soleil ont tout vu ont tout dit

L’aveugle à son miroir cherche à violer la nuit.

Infimes prodiges d’Alain Breton

Infimes Prodiges par Alain Breton. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Alain Breton est l’un des poètes les plus marquants de la fin du siècle précédent et de ce début de siècle, à l’articulation difficile de deux millénaires. En ces périodes, nous n’entendons jamais assez les poètes.

 

Couv Alain Breton

 

Dans la préface à ce recueil qui couvre près de quarante années de poésie, Paul Farellier remarque la profonde et audacieuse originalité d’Alain Breton qui, nous dit-il, « s’est jeté dans la marge inhabitée de la poésie française, loin des « lieux poétiques » à haute densité de fréquentation ». Parfois, les marges se constituent en centres où le témoignage de l’être devient puissance qui interroge les évidences. Le poète assume alors la fonction philosophique et va jusqu’à faire penser les morts, très majoritaires en nos temps lourds.

Dans une longue postface, Christophe Dauphin qui a établi cette édition importante, peint la complexité et la richesse du poète qui fuit les éloges. C’est en retraçant un parcours fait de travaux qu’il rend compte du personnage et de l’œuvre, étonnante par sa constance et sa durabilité, tant dans le travail éditorial que dans la création poétique. Alain Breton a déjà marqué son époque. Plus encore, il a inspiré, formé, libéré d’autres plumes qui préparent le futur.

Les poèmes d’Alain Breton sont étrangement vivants. Ils prennent chair à partir du fil des émotions qui dessinent d’improbables thèmes. L’éphémère, l’incertain, l’intranquille demeurent tandis que le lecteur cherche les fondements de cette beauté dérangeante mais qui attire irrésistiblement. Il y a quelque chose de l’ordre du scandale chez Alain Breton, un scandale élégant qui approche sans faire le moindre bruit pour mieux nous bouleverser.

 

Extraits de Lentement Mademoiselle :

 

« Alchimie grave de ton ventre

 

Ta bouche

Ta paix

 

commencée tantôt des étoiles »

 

« Sur nous

Les draps ont fondu

 

Nous sommes ces choses, ces bêtes

Comme des butées d’orange »

 

Extrait de Une chambre avec légende :

 

« Si noire nuit brouillée d’ailes

au fond du fleuve

tu achèves les amants au couteau

puis tu entasses leurs yeux gelés

dans les grottes

près des haltes d’oiseaux »

 

Extrait de Pour rassurer le fakir

 

« Les fantômes sont sans matière nette, pourtant leur contact est glacial. De plus, ils ont la manie de transformer les bruits, de s’en approprier la nature même, et cela devient des bruits de fantômes, des bruits déstabilisants. C’est sans doute pour cela que la circulation des fantômes est sévèrement contrôlée. »

 

Cette écriture, très resserrée sans être minimaliste comme le note Christophe Dauphin, est presqu’effrayante de justesse. C’est que l’humain a peur des songes comme du réel, il préfère les chimères et évite ainsi les miroirs poétiques, trop révélateurs. La précision des mots, du rythme, des sons, impose ici de voir l’invisible comme le dissimulé. Une réelle beauté. Le titre de ce recueil, Infimes Prodiges, désigne très exactement de quoi il s’agit.