Æ George William Russell ou la loi de la gravitation spirituelle

Æ George William Russell ou la loi de la gravitation spirituelle de Patrice Repusseau. Editions ARQA.

http://editions-arqa.com/

George William Russell (1867-1935), dit Æ, est un grand poète et peintre irlandais, porteur de la fonction prophétique, un visionnaire initié oublié, artiste complet et libre qui marqua pourtant durablement tous ceux qui l’approchèrent. Il a laissé un enseignement important, placé sous le sceau de la beauté, qu’il est nécessaire de redécouvrir. Grâce au travail précis et respectueux de Patrice Repusseau, cette œuvre peut enfin être approchée en langue française.

Celui qui fut l’ami et l’inspirateur de William Butler Yeats ne chercha jamais la lumière et reste insaisissable. Celui qui conçut « La loi de la gravitation spirituelle » laissa toutefois deux ouvrages autobiographiques mais décalés qui permettent de mieux le connaître, Le Flambeau de la vision, paru en 1918, puis De Source : les fontaines de l’inspiration, paru en 1934 après le décès de sa compagne.

Patrice Repusseau retrace son enfance et dit son attrait précoce pour l’art. Il met en évidence la porosité avec d’autres mondes ou états de conscience qui le caractérisait, porosité qui à la fois le qualifiait comme artiste et le perturbait. Toutefois, ses dons de contemplation ne l’empêchèrent pas de rester disponible et actif dans le monde, à l’écoute de ses semblables. Il sut assurer un équilibre entre ses expériences visionnaires et la vie quotidienne. Ces expériences le conduisirent à s’intéresser au religieux et aux mouvements spiritualistes passés et actuels. Il rejoignit la Société Théosophique et croisa H.P. Blavatsky qu’il admira. Plus tard, il se sépara de la Société Théosophique pour créer une Société hermétique. C’est dans ses poèmes, profonds, et ses peintures, fascinantes, que Æ restitua le fruit de ses visions mais aussi des exercices spirituels qu’il s’efforçait de pratiquer.

Mais, il ne fut pas qu’un spiritualiste de haut vol, il fut journaliste, éditeur, économiste et participa à la vie culturelle et politique de son époque, agitée et dangereuse.

La seconde moitié de l’ouvrage rassemble des documents très intéressants : hommages, textes, choix de poèmes, articles, billets, essais, lettres, illustrations qui permettent au lecteur de se plonger dans une pensée révélatrice, éveillante, réconciliatrice à déguster absolument.

Mise en garde

C’est le cœur pur, à présent, camarade,

Que nous avançons sur la voie divine.

Ne détourne pas tes yeux des étoiles

Afin de les poser sur moi.

Nous allons, le cœur pur.

Notre espoir dépasse ce jour

Et notre quête ne nous permet pas

De prendre du repos ou de rêver en route.

Dans notre espérance lointaine

Nous sommes unis aux grands et aux sages :

Compagnon, ne te détourne pas de ton chemin

Pour une pâle lueur qui disparaîtra !

Il faut s’élever ou il faut tomber ;

L’amour ignore la demi-mesure.

Si ce n’est pas la grande vie qui te fait signe,

Alors t’attendent la tristesse et le déclin.

Extrait du texte Le héros en l’homme

« Il nous arrive d’être saisi d’un sentiment de singulière révérence pour des gens ou des choses qu’à des heures moins contemplatives nous jugerions indignes. Plaçant alors côte à côte la tête du Christ et celle d’un réprouvé, il se peut que nous les trouvions toutes deux nimbées d’une même auréole qui plonge le visage dans l’ombre, et ce halo de gloire paraît même terne une fois la face transfigurée. Devant pareille juxtaposition, nous éprouvons une unité fondamentale d’intention et rendrions aussi volontiers hommage à la créature déchue qu’à l’homme devenu maître de la vie. »

Totem normand pour un soleil noir

Totem normand pour un soleil noir de Christophe Dauphin. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Ce magnifique ouvrage poétique de Christophe Dauphin, orné par Alain Breton, lie la parole et la peinture dans une spirale enivrante.

« Sur le ring de la vie

la poésie boxe les mots avec les poings du rêve

cet insecte qui s’envole entre les pages du Merveilleux »

Ces mots de Christophe Dauphin définissent la poésie, combat implacable et perdu d’avance mais une défaite retournée en victoire, plus exactement en liberté par le dépassement de toute forme. Il avertit : « Réveille-toi dans tes os ». C’est ici et maintenant, dans cette chair là, dans ce corps là, qu’il s’agit de se réveiller, d’ouvrir les yeux sur le réel pour le transformer par la subtile alchimie de la poésie, art de vivre, de mourir et de renaître de ses cendres. En effet, si « L’azur court après sa côte de bœuf » il est toujours question d’aller « Vers les îles ».

La poésie de Christophe Dauphin est au plus près de l’expérience, de la douleur et de ce qu’elle sécrète de lumière, de connaissance de soi. Il nous fait marcher aux côtés des exclus, des parias, des combattants, des fils et filles de la colère, des vivants finalement, contre les Hommes-machines et leurs produits aliénants. C’est un cri et un coup de pied dans la poubelle dorée du monde, un appel à l’insoumission et à la veille. Ne jamais fermer les yeux, ne jamais même ciller, ne jamais baisser la garde des mots, laisser libre la place pour la joie, la fraternité, l’amitié, l’alliance des êtres.

« La poésie écarte tes dents pour que la mer se dégorge de toi

et mange ton visage dans un miroir

ce diamant noir qui saigne en moi

Elle libère la colère de ton armure amnésique

volcan au milieu de tout et de rien

dans la déchirure du bocage de la chair

Et vogue la barque de la vie

qui est un refus dont je suis un atome

un refus qui brandit les poings de mille paysages

dont j’aborde les lèvres comme une plage à habiter »

D’abord survivre puis vivre intensément entre les instants de la survie. Se désenclaver du monde. Parfois située, Normandie ou Provence, la poésie de Christophe Dauphin creuse les souvenirs et les savoirs, cherche l’expérience originelle en ce qu’elle a d’insituable, d’universel, de permanent. Il appelle dans son chemin anonymes, proches ou poètes disparus, à la fois fantômes et éveilleurs.

Pas de soleil d’or sans soleil noir.

Il ne s’agit pas de changer le monde. Le monde est un donné. Mais de l’inclure dans quelque chose de plus vaste, toujours inscrit dans le regard de qui est attentif, attentif réellement. Le monde n’a pas besoin de sauvetage mais d’entendement.

« L’œil ne s’ouvre jamais que de l’intérieur

vers la lumière carnivore

des papillons d’air et de douleur »

Le personnel n’est pas le sujet mais la flèche qui oriente, qui ouvre l’horizon, qui pousse vers le soi et vers ces autres qui demeurent, verticaux et vivants, dans les tourmentes comme dans les temps suspendus.

« Quelqu’un ici est près de moi

qui jamais ne m’abandonne

cet amour de mes amis

avec qui je tiens à mon tour au soleil les Assises du Feu

Un admirable instant un festin éternel

dans un silex qui n’est pas une hache guerrière

mais la pierre à feu des Hommes sans Epaules

dont l’abîme ne boit pas d’eau plate »

René Depestre dans Les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 50. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Tout ce cinquantième numéro est orienté vers la liberté et la résistance comme si, en cette période, il fallait rappeler que la poésie est toujours une résistance à toutes les formes d’oppression, jamais une collaboration.

 

 

Les premières pages rendent hommage à Maria Andueza, personnalité foret et discrète de la scène poétique, compagne de Jean Breton, basque espagnole de la Retirada, retraite des réfugiés espagnols de la guerre civile 1936-1939.

Christophe Dauphin livre un éditorial plein d’une saine colère dite coronavirienne à propos de la mort de Guy Chaty :

Qui a tué le poète Guy Chaty ? lance-t-il, cette « femme tousseuse » ? La sous-estimation des risques ? Le mépris des « expériences étrangères » ? Le court-termisme  cynique politicien ? Leur incompétence ? L’Etat néolibéral et son inhumanité ? L’hôpital à la carcasse désossée par l’Etat nélibéral ? L’absence de tests, de moyens, de masques ? Marc Bloch nous dit d’outre-tombe (in L’Etrange Défaite, Société des Editions Franc-Tireur, 1946) : « Nous venons de subir une incroyable défaite. A qui la faute ?… A tout le monde en somme, sauf à eux (nos généraux). Quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe – qui demandera elle-même à être expliquée – fut l’incapacité du commandement. »

Et plus loin : « l’épidémie a mis à nu et fait ressortir toutes les impostures de la doctrine libérale ».

Christophe Dauphin propose textes et notices de poètes à l’hôpital. Nous retrouvons Arthur Rimbaud, Antonio Tabucchi, Richard Rognet, Paul Verlaine, Madeleine Riffaud, Henri Michaux, Jean Rousselot, Stanislas Rodanski.

Le dossier est consacré à René Depestre « ou l’odyssée de l’Homme-Rage de vivre ». René Depestre, poète haïtien errant et homme d’exception dont la route serpentine le conduisit auprès de Che Guevara, Fidel Castro, Mao-Tsé-Toung comme aux côtés des poètes et penseurs Blaise Cendrars, Tristan Tzara, Jean-Paul Sartre, Pablo Neruda, André Breton, Léopold Sédar Senghor et tant d’autres.

L’un des aspects les plus intéressants soulevés par Christophe Dauphin à propos de son nomadisme est sa capacité à exiler l’exil.

« Je ne suis pourtant pas un homme de l’exil, explique René Depestre ; je ne connais pas l’effondrement existentiel, la perte tragique de soi des exilés de à vie. J’ai pu partout sur mon chemin prendre des racines. Je me suis ajouté les pays de mon nomadisme. Et je ne suis pas désespéré, et j’ai fait de la mondialisation comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir ! Comme aurait dit Sartre, j’ai fait de ses antagonismes de l’exil des contradictions fécondes. »

« René Depestre ne s’est jamais considéré en exil, reprend Christophe Dauphin, il n’en a jamais souffert, car, nous dit-il : « J’ai emporté avec moi Jacmel, mon enfance. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être un exilé ; je n’ai jamais souffert de l’exil parce que depuis la plus haute Antiquité, il y a une sorte de dolorisme attaché à la notion de l’exil, à la notion de nostalgie, à la notion de saudade au Brésil, en portugais. Moi, je n’ai jamais connu cette sorte de malaise existentiel dû à l’exil, parce que j’emporte avec moi partout où je vais Haïti, mon chez-soi haïtien ; mon chez soi insulaire m’a toujours accompagné, mon natif natal fait partie de mon nomadisme, si je peux dire. »

C’est sur ce socle que René Depestre a développé une poésie puissante et joyeuse pendant « soixante années de création poétique, précise Christophe Dauphin, dont chaque mot a été lavé par la vie, dont le poète est le vaudou-l’arc-en-ciel, avançant à grands pas de diamant ; véritable journal de bord intérieur sur le qui-vive du monde, autobiographie criblée de combats, de rivières et de rêves en crue ; taillée dans la saison des îles du sang poétique, le long d’un itinéraire exceptionnel, qui unit le mythe aux nervures du vécu, des premiers poèmes en colère, au chant dionysiaque et vigoureux des passions caribéennes, avec l’étoile de tous les hommes. »

 

Poème ouvert à tous les vents

Tu as mis une paire d’ailes à ton art

Car tout poète sait quand c’est l’heure

De jeter ses dernières cages à la mer

Et de lever  des voiles qui font route vers son identité.

A l’homme à qui on a tout pris : son nom,

Sa patrie, la fable de son enfance,

Le bois de ses souvenirs, sa rage de vivre.

A cet homme à qui on a enlevé ses jambes

Pour qu’il reste à jamais coincé dans ses cris.

A cet homme brisé, fourvoyé dans sa peau.

Je lègue ma fureur et mon bruit, je remets

Une colline que tous les vents traversent

Pour qu’il soit toujours en train de se battre

Et qu’il n’arrête jamais de frapper les papes

Qui vole à la vie ses perles et son orient.

A cet homme que l’horreur infinie du monde

N’a pas encore vaincu, à cet homme dompteur

Des métaux de son sang, géomètre des courbes

Lyriques de la femme, et qui répète que

La vie humaine est la fumée d’un incendie

Dont le nom n’apparaît dans aucun idiome.

A cet homme né sur un ordre du rossignol

Et à qui le feu confie ses bêtes de proie

Je réveille son droit de réinventer l’homme.

Je luis dis : « Suis-moi. Je suis le vieux soleil

Qui émerge de la douleur pour mieux sauter

Dans la vie du siècle et pour combattre

Sa routine et ses malheurs. Viens avec moi,

Homme qui ressemble à l’aventure des flammes

Et des illusions qui protestent dans mes yeux ! »

 

Sommaire :

 

Hommage à l’Espagnole, Maria la Femme sans Épaules : par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Henri RODE, Maria BRETON

Editorial : Éditorial d’une colère coronavirienne, qui a tué le poète Guy Chaty ?, Christophe DAUPHIN, Poèmes de Guy CHATY, Yves NAMUR

Les Porteurs de Feu : René DEPESTRE, par Christophe DAUPHIN, Pierre-Alain TÂCHE, par Paul FARELLIER, Poèmes de René DEPESTRE, Pierre-Alain TÂCHE

Ainsi furent les Wah 1 : Poèmes de Christian VIGUIE, Jean-Pierre OTTE, Philippe BARMA, Philippe MONNEVEUX, Béatrice PAILLER, Denis PETIT-BENOPOULOS, Anne PESLIER, Kouam TAWA

Dossier : René DEPESTRE ou l’Odyssée de l’Homme-Rage de vivre (Eloge de l’Homme Banyan), par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Frédéric Jacques TEMPLE, Poèmes de René DEPESTRE

Une Voix, une oeuvre : « Gérard Mordillat, le réel à nu », dessins de Patrice Giorda, par Thomas DEMOULIN, Poèmes de Gérard MORDILLAT, Patrice GIORDA

Ainsi furent les Wah 2, Poètes à l’hôpital : Poèmes de Arthur RIMBAUD, Antonio TABUCCHI, Richard ROGNET, Paul VERLAINE, Madeleine RIFFAUD, Henri MICHAUX, Jean ROUSSELOT, Stanislas RODANSKI, Antonin ARTAUD, Paul ELUARD, Yves MARTIN, Loïc HERRY, Alain MORIN, Michel MERLEN, Jacques SIMONOMIS, Jacques TAURAND, Jean-Michel ROBERT, Tristan CABRAL

Vers les Terres Libres : « Dans la gueule du jour », Poèmes de ELEUSIS

Dans les cheveux d’Aoûn, prose 1 : « Minuscules II, Frédéric TISON

Dans les cheveux d’Aoûn, Prose 2 : RER Migration, Lionel LATHUILLE

Les pages libres des Hommes sans Epaules : Poèmes de Jean CHATARD, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN

Avec la moelle des arbres, notes de lecture : par Odile COHEN-ABBAS, Branko ALEKSIC, Monique W. LABIDOIRE, Claire BOITEL, Claude LUEZIOR

Infos / Echos des Hommes sans Epaules, Poèmes, textes, dessins et sculptures, : par Virginia TENTINDO, Karel HADEK, César BIRÈNE, Kiki DIMOULA, Claude ARGÈS, Adeline BALDACCHINO, Christophe DAUPHIN, Ernesto CARDENAL, Alain BRETON, Ilarie VORONCA, Anne PESLIER

Jacques Basse : Tendres regards à l’absence

Tendres regards à l’absence de Jacques Basse. Edité par l’auteur.

 

Jacques Basse aurait voulu ne jamais écrire ce long texte sur la perte de ses enfants, égarés dans la drogue. Jailli d’un trait comme une longue et douloureuse plainte, ce poème crucial, aux mots terribles, dit toute l’ampleur de la détresse humaine.

 

Ô toi mon grand fils

Dont le délire même

Fut folie extrême

 

Où l’inattendu

Etait imprévisible

 

Fatale te fut «  la blanche »

Ta course d’enfant est finie

Et

Ta course d’homme  a déjà fuit

 

Que te reste-t-il en souvenir

 

Tu fus tu fuis va mon fils va

Longue sera l’absence

 

L’éternité.

 

Ô ce sourire qui s’incline

D’une douceur enfantine

 

Dont la vie au dernier souffle

Retient le souffle

 

Jacques Basse ne nous parle pas seulement de deux enfants perdus mais à travers eux d’une société à la dérive, incapable d’elle-même.

 

On a oublié

Par où tout a commencé

 

Un rai de lumière et le verbe

 

Dans l’ombre dort l’étalon

Il se perd dans le devenir

Mais le chemin y est long

Un augure va dire l’avenir

 

Qu’il est dur de circonvenir

 

L’homme, conduit son destin

Et vit dans un présent incertain

Le futur est chose à naître

Où seul Dieu est le maître

De la lumière et de la matière

 

Quant au passé la science

Qui cherche la connaissance

Nous rend dans un murmure

Un vague succès qui se susurre

 

Ce grand poète nous offre une page d’humanité absolue, que chacun peut partager car nous sommes tous concernés, à la fois responsables et impuissants.

 

Que sont ces désirs qui naissent de l’ondée

Sont-ce les regrets vivants qui ravivent

Les cœurs dont l’envie est ancrée

 

Ou bien les désirs inassouvis

Ou bien les tentations infinies

De rêve qui caressent la grève

Où vivent des drogues sévères

 

Tandis que l’oiseau mouche

Farouche gobe ses mouches

La nature le drogue de mouche

Aux autres drogues il ne touche

 

Habité par une possible faim

Il appréhende l’insaisissable

Fouillant l’espace désirable

Où niche la mouche sans fin

 

Là encore les jeunes drogués

Se piquent à l’héroïne frelatée

Où l’odeur du haschisch dérive

Vers des diaprures qui enivrent

 

L’oiseau qui ne se dope

Résiste à ces appels

Il est rebelle

A toutes drogues

 

La poésie brésilienne dans les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 49. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Le dossier très riche et passionnant de ce n°49, préparé par Philippe Monneveux et Oleg Almeida, est consacré à la poésie brésilienne des modernistes à nos jours.

En introduction, Christophe Dauphin rend compte de sa rencontre avec Dilma Rousseff lors de sa participation à la Fête de l’Humanité en septembre 2019, une occasion pour faire le point sur la situation désastreuse dans laquelle se trouve le Brésil, situation qui s’est encore dégradée depuis, sous les effets accentués et cumulés des errances et des malversations de Bolsonaro.

Christophe Dauphin poursuit en nous parlant du travail remarquable du photographe Sebastião Salgado et de son engagement pour l’Amazonie.

Si la poésie brésilienne, depuis le 16ème siècle, « s’est d’abord construite en partant de l’imitation de l’Europe et en particulier du Portugal, berceau de sa langue d’adoption », disent Philippe Monneveux et Oleg Almeida, avec des influences diverses, religieuses, néo-classiques, romantiques avec Lord Byron ou engagées avec Victor Hugo, elle connaîtra une véritable rupture au début du 20ème siècle pour établir ses identités propres :

« … le modernisme brésilien représente, en revendiquant ses racines nationales et populaires, une coupure brutale d’avec les mouvements poétique santérieurs. Historiquement, il est fondé par les poètes Mário de Andrade, Oswald de Andrade, et Paulo Menotti del Picchia et les peintres Anita Malfatti et Tarsila do Amaral. (…)

Le modernisme brésilien encourage un retour aux structures élémentaires de la sensibilité brésilienne, ambition qui peut se résumer par le concept d’ »anthropophagie ». L’objectif des modernistes brésiliens est en effet de « déglutir » des formes importées pour produire quelque chose de véritablement national. Ils revendiquent par ailleurs une expression des émotions personnelles, qui se traduit dans les thèmes, la syntaxe et le vocabulaire, ainsi que dans un style conversationnel valorisant le ton prosaïque et la bonne humeur. »

 

 

C’est en 1922, à São Paulo, que ce mouvement se fit connaître lors de Semaine d’Art Moderne, festival de littérature, musique et arts plastiques, organisé pour fêter le premier siècle de l’indépendance du Brésil.

Ce sera la crise de 1929, le coup d’Etat de 1930 et les pertes de liberté à partir de 1935 sous l’ère totalitaire Vargas, qui donnera naissance à la poésie postmoderniste.

« La poésie post moderniste abandonne la provocation et le narcissisme du modernisme, continuent Philippe Monneveux et Oleg Almeida, et s’inspire fortement du quotidien. Elle accorde une place majeure à l’utilisation du langage conversationnel et du vers libre, et subit l’influence du réalisme et du romantisme. »

La richesse, la complexité et les cultures très différentes qu’offre le très vaste territoire brésilien ont bien entendu permis de multiples expressions poétiques en marge des courants ou à l’intérieur de ces derniers. A partir de 1945, sous la dictature, ou dans une liberté retrouvée, les poètes n’ont eu de cesse de se renouveler et d’interroger leurs temps et leurs espaces. Des avant-gardes vont surgir, notamment avec la chute de la dictature en 1983, mais en réalité tout au long de la période post 1945. La « nouvelle poésie »  de la fin du siècle dernier sera marquée par une pluralité grandissante, la recherche identitaire et la place croissante prise par les femmes ou les homosexuels. Les performances se multiplient pour offrir en ce début de millénaire une poésie très contrastée, allant de l’expérimental au retour à des formes anciennes.

Plus de trente poètes brésiliens, traduits en français par Oleg Almeida, sont présentés au lecteur : Manuel BANDEIRA, Oswald DE ANDRADE, Mario DE ANDRADE, Ronald DE CARVALHO, Murillo MENDES, Cecilia MEIRELES, Carlos DRUMMOND DE ANDRADE, Augusto Frederico SCHMIDT, Vinicius DE MORAES, Dante MILANO, Joao CABRAL DE MELO NETO, Lêdo IVO, Amadeu THIAGO DE MELLO, Decio PIGNATARI, Hilda HILST, Haroldo DE CAMPOS, Ferreira GULLAR, Augusto DE CAMPOS, Francisco ALVIM, Eunice ARRUDA, Paulo LEMINSKI, CHACAL, Ana Cristina CRUZ CESAR, Anderson BRAGA HORTA, Affonso ROMANO DE SANT’ANNA, Claudio WILLER, Ruy ESPINHEIRA FILHO, Antonio CICERO, Tanussi CARDOSO, Antonio CARLOS SECCHIN, Floriano MARTINS, Mirian DE CARVALHO, Antonio LISBOA CARVALHO DE MIRANDA, Periclès LUIZ MEDEIROS PRADE.

 

Poème de Cecília Meireles :

 

Le motif

 

Je chante puisque l’instant existe,

puisque ma vie est complète.

Je ne suis ni joyeux ni triste :

je suis poète.

 

Frère du temps qui s’enfuit,

je vis sans plaisirs ni tourments.

Je traverse les jours et les nuits

au gré du vent.

 

Suis-je voué à partir

ou plutôt à rester ? Suis-je en train

de détruire ou bien de bâtir ?

Je n’en sais rien.

 

Je ne sais qu’une chose : en chantant,

je fais perdurer mon transport…

Et qu’une fois tu mon chant,

Je serai mort

 

Poème de Ferreira Gullar :

 

Mon peuple, mon abîme

 

Mon peuple est mon abîme.

Là, je me perds :

sa détresse me laisse

aveugle et sourd.

 

Mon peuple est mon supplice,

ma tragédie :

s’il vit dans la misère,

c’est de ma faute.

 

Mon peuple est mon destin,

mon avenir :

s’il ne devient en moi

ni poison ni chanson,

je vais mourir.

Cyrille Guilbert : Le lieu dénudé

Le lieu dénudé par Cyrille Guilbert. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Cyrille Guilbert, auteur de romans et recueils de poésie, touche avec ce recueil à la métaphysique et au réel total.

 

c’est le moment de la présence qui séduit

le moment de la lumière

mystère et clarté par quoi je suis touché

ma main traverse cela

 

je sais qu’on ne vit jamais qu’en elle, la lumière

on marche et se courbe au sein de son désir ébloui

en la voyant j’oublie le volume de mon corps

dont est tracé d’avance le trajet d’épuisement

 

 

 

 

Traque de la lucidité, de la présence au réel, traversée des voiles ou des sacs de toile grossière qui masquent le vivant, arrachement des masques gluants des mensonges communs, Cyrille Guilbert tend jusqu’à ce rompre vers l’axialité lumineuse de l’être.

 

il paraît long le chemin vers plus de nudité

il paraît ardu vers le gain de lumière

la bouche ouverte sur un cri blanc

voici la faille où s’épuise ma parole

 

Cyrille Guilbert défait patiemment les mailles de la trame du monde pour se glisser dans l’intervalle et se plonger dans l’océan lumineux. Les mots défont le tissage mais en même temps le reconstitue, autrement. C’est une quête de la parole, une réappropriation du langage qu’il faut extraire des banalités et des menteries.

 

la parole que je veux maintenir en son âpreté

dès qu’elle me quitte ce durcit et se fige

mes mots forment des pierres lapidant la toile du jour

 

C’est un voyage initiatique sans concession qui est voué à l’échec jusqu’à l’ultime retournement.

 

avec des mots accrochés à ce destin de parole erratique

matière informe de mes mots issus d’un fonds d’angoisse

glaise sculptée, lentement modulée, fruit secret de ma patience

je m’attelle encore à la même illusion

de la pierre tenue en main

on n’apprend rien, mais tout finalement s’y révèle

enfoui dans l’opaque

 

C’est le chemin lui-même qui est la libération et non la destination.

La Table d’attente de Frédéric Tison

La Table d’attente de Frédéric Tison. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Le titre est explicité par une définition extraite du Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition (1932-1935) :

« Table d’attente. Plaque, pierre, planche, panneau sur lequel il n’y a rien encore de gravé, de sculpté, de peint. Fig. : C’est une table d’attente, ce n’est encore qu’une table d’attente, se dit d’un jeune homme dont l’esprit n’est pas encore entièrement formé, mais qui est propre à recevoir toutes les impressions qu’on voudra lui donner. »

 

 

Frédéric Tison dresse ainsi sa Table d’attente autour, nous dit-il, d’un visage absent. Comme peindre un tableau dont il manquerait le personnage principal, absent mais pourtant présent par tous les éléments du tableau, impressionniste. On pense parfois à un doppelgänger, tant le témoin invisible, à la fois veilleur et lanceur d’alerte, est aussi le tourneur de pages de ce livre.

 

« Dans ce pays, mes vêtements sont blancs (ma chemise est d’argent, mon pantalon de neige).

Dans ce pays, je fais le ciel mien.

Dans ce pays, je donne des fêtes douces et secrètes. Ici, je sème mes nuages et mes lois. Dans ce pays, j’ai mes rois et mes reines.

C’est dans ce pays que s’élève mon palais d’eau murmurante. »

 

« L’amour n’est pas là. Il ouvre des portes au loin. Il se trouble dans les miroirs.

Il se dresse dans une chambre vide. Il accueille des souffles et des regards soudains.

Il ne siège pas – il s’efface des trônes et de chaque jardin. Ses larmes sont avides de la mer, ses rires se brisent en silence.

L’amour n’est pas là – C’est un ange noir qui le retient prisonnier. »

 

« Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je te place entre deux colonnes au sein d’une nuit.

Je te répands dans les rues et les herbes, je te dissous dans toutes les faces humaines et les années. Je trouble tes ombres dans la fontaine sculptée, j’y plonge des clefs lourdes.

Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je t’ai contemplé. »

 

Cette saudade en langue française porte, à travers les fragilités extrêmes, vers la beauté.

 

« Fais tien le ciel, chante une heure et ce visage clair qui serait tien – dans tes yeux, dans tes miroirs incertains.

Fais tien cet appel et l’oiseau, le jeune carillon qui passe et tinte si vite ! Tandis qu’il cesse de seulement t’appartenir. »

 

Frédéric Tison engage un combat contre le temps, s’élève au-dessus des conditionnements pour marcher sur les morceaux de temps brisés comme autant de marches vers la clarté.

Aletheia de Denis Petit-Benopoulos

Aletheia par Denis Petit-Benopulos. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Ce recueil de textes, presque des contes poétiques où se mêlent vie quotidienne, complexité dramatique de la Grèce des Colonels et actions des dieux de l’Olympe, conduit le lecteur dans les chaleurs, les saveurs et les expressions colorées de la terre grecque. Il y a parfois du Nikos Kazantzakis dans la manière dont Denis Petit-Benopoulos nous introduit dans l’âme grecque, pas celle des universitaires allemands qui, à partir du XVIIIème siècle, édifièrent une Grèce idéalisée qui n’existait pas, mais celle du peuple grec, dans ses nuances et ses profondeurs parfois étranges.

 

Les villageoises avaient laissé les charrettes à bras dans les villages

On y laissait pourrir l’avoine

On ne reverrait plus

Les chevaux réquisitionnés par l’armée de libération

Elles descendaient avec les aînés

Laissant les filles à la maison s’occuper des plus petits

Un panier sous chaque bras, elles passaient par des chemins de traverse

Pour atteindre les abords de la ville, s’engouffrer dans les ruelles

 

Grand-père qui avait été notaire

Avait rendu service à l’une d’elles

Une question d’héritage

Un galeux de fils qui avait fait juste assez d’études

Pour leur faire signer en douce des papiers, des codicilles

A la mort du père, il voulut déposséder la mère, la chasser

Grand-père l’en empêcha

Et pour le remercier, elle fournissait les légumes, les œufs et le lait

 

Et sa fille aînée servait de nourrice aux jumeaux

 

 

 

Dire la vie quotidienne, la vie réelle, est sans doute ce qu’il y a de plus difficile en littérature. Comment confier au lecteur un regard ? C’est ce que réussit l’auteur. Il sait montrer la vie qui s’organise autour de la mort, toujours omniprésente, la mort banale, ou celle que l’histoire amène dans notre quotidien insensiblement. Un avertissement.

 

Tu vois, le temps s’est arrêté, on boit toujours le café turc accompagné d’un verre d’eau servi sur un miroir.

 

L’eau est si fraîche, le verre embué, qu’on peut y dessiner des lettres.

 

L’après-midi de ce jour-là, la foule presse le pas sur la place jusque sur les marches de l’église, elle se répand comme une nappe pour un bon repas de famille.

 

Du balcon de l’hôtel de ville, un petit homme chauve va pour harranguer la foule, mais il hésite, se retourne, s’avance, se retourne encore, il agite le smains comme s’il avait trop de bagues à ses doigts ou bien les fils d’une marionnette invisible ou bien encore un jeu d’allumettes qui se seraient toutes embrasées en même temps. […]

L’homme se met enfin à parler dans le microphone ; des quatre coins de la place, sa voix rauque, convulsive, se répand comme une traînée de poudre ; l’enfant chavire, on la retient et la voix s’engouffre au-delà, dans les rues jusqu’à l’autre place que barre la moustache du vieux de Morée.

On lui dit, sa tante qui porte des lunettes rondes et roule en Coccinelle rouge, on lui dit, son père qui lui tient la main, on lui dit, son oncle qui achète des cigarettes, on lui dit, son grand-père qui joue au tavli en brandissant sa canne à pommeau d’ivoire, on lui dit, la foule qui reflue à présent, on lui dit, sa mère qui lui sourit sans la voir, on lui dit, sa grand-mère qui ne sourit qu’à la lumière, on lui dit, son frère qui va naître, on lui dit, cet homme, tu vois cet homme, c’est un colonel. 

 

Cette Aletheia, cette vérité, est celle des mythes dans lesquels nous avons la vie, le mouvement et l’être. Les mots frappent par leur justesse, appelant immédiatement l’expérience qui, pourtant, devrait nous rester étrangère. Le langage ne peut dire le réel mais il peut en donner l’intuition, le pressentiment. C’est toujours du voyage d’Ulysse dont nous parle Denis Petit-Benopoulos, le voyage de retour à nous-même, une fois tombés les masques de l’apparaître. Ici, la poésie retrouve sa fonction initiatique.

 

Aux heures les plus chaudes, j’écorchais mes pieds nus à la terre rouge, je comptais les fourmis, je ramassais les brins d’écume, j’avançais vers l’horizon sans me retourner, devant moi marchaient en file indienne Ulysse, Achille, Ajax et Patrocle, le chemin s’enfonçait dans la nuit, je ne voyais ni la mer ni la terre, seulement les tombes ouvertes au-dessus desquelles balbutiaient, têtes recouvertes, de jeunes veuves, je n’entendais que le bruit de l’ombre quand elle plie sous la vague, le murmure des olives quand dans les filets elles se mêlent aux étoiles, je fermais les yeux, biches bondissantes, brebis égarées, taureaux fumants jaillissaient devant moi, la terre tremblait sous la lune, les paysans que j’avais pris d’abord pour des dieux, les soldats que j’avais pris pour des héros, les vieilles femmes descendues des maisons en ruine, chargées d’ailes et de résine, poudrées de chaux vive, tous faisaient dans l’eau de petites entailles avant de disparaître,

 

Tout comme en leur temps les époux, les pères, les amants, les fils et les filles des tombes d’en haut.

 

A lire absolument.

 

 

Jacques Basse, Poète Eternel

Nous retrouvons Jacques Basse, l’un des plus précieux de nos poètes à la fois par la langue et par la profondeur qu’il traduit dans l’assemblage secret des mots.

Voici deux recueils, le premier intitulé avec lucidité Le chemin obscur n’est qu’un leurre, le second rassemblant Reprises et Inédits.

Alors que la souffrance nous plaque généralement au sol, nous fait manger la poussière, Jacques Basse témoigne d’une souffrance verticale, qui élève et se transforme en libération par le sel alchimique de la passion.

La passion est un sentiment

qui élève, monte, grandit.

On escalade des sommets,

on les survole, on s’envole,

on est au-dessus du commun.

Inaccessible, inventif, intouchable.

Tout y est surprenant,

des odeurs aux couleurs.

Le reste est sans relief,

on ne pense plus aux griefs.

Un certain temps !

Il y a cette nécessité de l’être, ce souvenir de l’être que la poésie ne cesse de sortir de l’oubli né de la fragmentation et de la réplication qui voilent le réel :

Comme devaient être

troublantes et fascinantes

autrefois,

la terre vierge

et la lune toute nue

lascivement exposées.

Avant que l’homme

de jour en jour,

recule les limites

du merveilleux,

dépouille l’imaginaire

surprenant l’invisible.

Au rêve l’inexpliqué

devient explicable.

Est-ce osé de dire

l’aveuglement

de l’être ?

L’amour vivifie la poésie de Jacques Basse que cela soit dans la déchirure, implacable, dans la communion, instauratrice ou restauratrice ou dans le doute, effrayant acide qui ronge :

Espérer

Mais es-tu honnête lorsque tu me dis

Vouloir toujours près de moi là rester

Contre moi en me couvrant de baisers

Moi si présent jadis muet aujourd’hui

Es-tu honnête quand tu ne me dis rien

Que tu lances tes yeux dans les miens

Jusqu’à tomber au profond de ma vie

Là où mon âme gît sans aucune envie

Quand es-tu honnête belle amoureuse

Qui désarme d’un sourire merveilleux

Et qui enflamme d’une invite capiteuse

Le mystère caché des jeux langoureux

La mort, à la fois omniprésente et impossible, qui n’existe pas mais fait croire qu’elle existe, conduisant ainsi le destin des uns et des autres, est toujours présente dans la poésie, au premier plan, ou replié au plus profond des mots :

Néant

Dans le néant

Qui nous enveloppe,

Un concept

N’y résiste pas.

Une abstraction effraie

Toutes sortes de gens.

Pourtant, est une évidence

Qui ne peut être niée.

La mort ne vit pas,

Elle ne peut donc pas mourir

Puisque sans vie.

Mais où se situe-t-elle ?

Dans son infinie grandeur

Unique,

Elle défie le temps.

A commander chez l’auteur :

Jacques Basse, 21 rue de la République, 30000 Nîmes.

Claire Boitel

Objets de la Demoiselle de Claire Boitel. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Claire Boitel interroge notre rapport à la réalité à travers les objets du quotidien, nos activités, ou nos concepts, eux-mêmes objets.

Elle commence par L’éponge :

« Si on arrive en force, on rebondit dessous. Pour être en relation avec l’éponge, il faut l’imbiber. Elle absorbe tout, elle filtre, alambic marin. »

 

Le parapluie :

« Incarnation du risque : autant que les mitaines, il relève de la maîtrise de la sensualité. »

 

La glace :

« Translucide comme la prunelle d’une fée, opaque comme le désir de la sorcière, elle dresse des monolithes d’exaltation solitaire, elle incite à un spectacle masturbé. Elle empêche la communion sauf dans la mort. »

Ce ne sont pas que jeux de mots plaisants, il s’agit d’une observation forte qui propose une véritable philosophie et un art de vivre.

 

Sexe :

«  De l’intérieur, les os habillent la chair. Le sexe est un secret, au même titre qu’une étoile inconnue. »

 

Elle consacre d’ailleurs un chapitre à L’oeuf dont elle nous dit, très justement, qu’il « peut être considéré comme une matière céleste. ».

 

 

Après les objets de la Demoiselle, nous avons accès aux « Techniques de la Demoiselle », aux « lieux sacrés de la Demoiselle », au « Style de la Demoiselle », au « miroir (magique) de la Demoiselle » et à quelques autres cadeaux intimes, jusqu’à la mort et l’éternité.

La Demoiselle « fouille la lumière » et met au jour des secrets, des réalités, des enseignements, aussi brefs que salutaires :

« L’absence, la perte : même principe, faire sentir puissamment l’être ou la chose pas ou plus là. Avec un surcroît de romantisme pour le « plus jamais ». Le définitif, l’irrémédiable qu’on sacre. »

 

La Demoiselle nous fascine, il ne faut pas se laisser prendre. Elle a plus à donner que de l’apparence séduisante, il s’agit d’une quête intransigeante même si elle n’est pas sans plaisir.

D’ailleurs, elle avertit le lecteur :

« Ces finesses qu’on découvre à la troisième lecture sont d’invisibles caresses. »