Sept joyaux du Tantra shivaïte

Sept joyaux du Tantra shivaïte. Rencontre avec sept maîtres du Cachemire Médiéval par Colette Poggi. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 57005 Paris.

http://originel-accarias.com/

 

Nous devons à Colette Poggi de remarquables travaux sur le shivaïsme cachemirien, ou mieux, sur les shivaïsmes cachemiriens tant le foisonnement intellectuel, religieux, philosophique et métaphysique du Cachemire fut riche et varié du IXème au XIVème siècle, période étudiée dans ce nouveau livre.

 

Couv Poggi

 

Les textes révélés, remarque Colette Poggi, qui font aujourd’hui la réputation du courant non-dualiste cachemirien, sont probablement antérieurs ou très antérieurs aux dates officielles de repérage historique de ces Tantra. Ils se présentent en général sous la forme de dialogues entre Shiva et sa parèdre, entre la Conscience et l’Energie, Shakti. Colette Poggi a choisi de nous conduire dans les subtilités de ces traditions à travers sept sages, une femme et six hommes qui ont exploré les profondeurs de la conscience dans des modalités non dogmatiques, libertaires même : Vasugupta, Somânanda, Utpaladeva, Abhinavagupta, le plus connu d’entre eux, Ksemarâja, Mahesvarânanda, et Lallâ, par ordre chronologique.

« Au fil de notre voyage, annonce Colette Poggi, la parole sera laissée à ces sept sages, de Vasugupta à Lallâ, afin que le timbre original de leur voix intérieure résonne dans notre imaginaire et que leur démarche rationnelle dévoile leur vision de la réalité. De ces sept chercheurs, chacun est parvenu à mettre en lumière un aspect particulier du réel. Certes, cette recherche inlassable s’est déroulée sans laboratoire, ni instrument mais de l’intérieur car ils firent de leur-corps-souffle-esprit un astrolabe ouvert sur la vie infinie, voyant en chaque forme une expression de la créativité de Shiva. Il ne faudrait donc pas chercher dans leurs approches des concepts scientifiques ou philosophiques ; leur parole s’est faite écrins d’éclats d’intuition jaillis de leurs expériences. Ainsi ces sept sages, mystiques et poètes, vibrant chacun d’une intensité particulière, ressemblent à des joyaux qui laissent, en transparence, percer la lumière de manière unique. »

Un grand nombre d’écoles cachemiriennes non-dualistes s’exprimèrent avec chacune leurs spécificités mais aussi des « intuitions communes » comme, en premier lieu, l’expérience d’une seule réalité absolue, Shiva, qui conduit à s’opposer au principe de l’illusion cosmique que l’on rencontre dans d’autres courants. Pour ces écoles, l’illusion perçue par l’ignorant est la réalité de l’être libéré. L’approche revendiquée est toujours la plus directe, immédiate, parfois non-voie, et vise une libération totale, y compris des pratiques et enseignements, par la reconnaissance ou le ressouvenir de sa propre nature originelle, qui demeure.

Pour chacun des sept sages choisis, Colette Poggi présente le contexte culturel et spirituel dans lequel ils furent amenés à enseigner ou transmettre avant de proposer des extraits aux lecteurs.

Avec Lallâ, yogini shivaïte et soufie qui, après avoir subi humiliations et persécutions, s’échappa pour se consacrer à Shiva, nous approchons une œuvre poétique exemplaire qui rend compte des étapes sur le chemin de l’accomplissement : Du désenchantement à la prise de conscience de l’illusion mondaine – Du vide salutaire à l’expérience de la vibration – De l’Emerveillement à l’Apaisement. Le discernement, associé à l’intuition de l’essence, autorise l’apaisement. Lallâ évoque elle aussi une non-voie, une forme sans forme, la pure présence à soi-même comme étant le Seigneur lui-même.

Colette Poggi identifie une « dynamique de passage » : « du multiple vers l’un ; du dehors au-dedans ; du discours dispersé à la Parole unifiant tous les sens et portant vers un au-delà de tous sens ; de l’apparence et des voiles vers la nudité de l’essence. »

 

Lallâ :

« Tout acte que j’accomplis est adoration,

Toute parole que je prononce, formule sacrée,

Tout ce qui survient, prétexte pour l’union (yoga),

L’univers pour moi ici même n’est autre que le Tantra. »

 

Ce qui frappe le lecteur, et ce peut être salutaire, qui découvre les enseignements de ces sept sages, ce qu’ils mettent à nu, chacun en leur style propre et libre, c’est l’actualité et la permanence de ce qu’ils présentent. Si une voie n’est qu’un regard, ces regards-là sont emplis de beauté et de liberté. Plutôt qu’un essai brillant, ce qu’elle sait faire avec talent, Colette Poggi nous invite, par ce livre profond, avec beaucoup d’amour, à une immersion dans l’intimité de l’esprit.

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Patrice Cauda

Patrice Cauda, Je suis un cri qui marche de Christophe Dauphin. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

http://wwwleshommessansepaules.com

 

Christophe Dauphin nous présente longuement la vie et l’œuvre d’un poète méconnu, Patrice Cauda, grand solitaire inaccessible si ce n’est peut-être par ses écrits. Cet ouvrage est le premier témoignage de l’importance de ce poète.

Sa date de naissance est incertaine, 1921, 1922, 1924 ? Même le jour exact de son décès est sujet à caution. Né à Arles, la ville qui a maltraité Van Gogh, explique dans le détail Christophe Dauphin.

 

Couv Cauda 1

 

C’est une poésie de la noirceur, de l’angoisse, de la douleur et de la souffrance (il faut distinguer les deux). Né dans les échos terribles de la première guerre mondiale, Patrice Cauda devra traverser la deuxième et ses atrocités. Cela n’aide pas à s’orienter vers le pôle de joie. Les poètes de cette époque furent marqués par ce contexte devenu texte.

C’est en 1939 que Patrice Cauda fait une rencontre déterminante, celle d’ Henri Rode, romancier en construction déjà en relation avec Paulhan, Mauriac, Green, Malraux et d’autres. Alors que Rode assume son homosexualité, Patrice Cauda reste voilé. C’est Henri Rode qui décèlera la talent poétique de Patrice Cauda et l’encouragera à écrire. Pris dans l’arbitraire nazi, il échappe de peu à la tragédie de Tulle. Comme beaucoup, il sera silencieux sur l’horreur mais celle-ci affleure sous les mots, fleuve rouge-sans sur lequel naviguer tant bien que mal.

 

Gisant

 

Quand au plus loin du cercle noir

j’épie le bruit des veines endormies

tout semble violemment se fermer

on dirait le fil des révoltes coupé

 

sur le secret on frappe en silence

comme sur un désert de dénuement

 

Nu au chevet de sa propre mémoire

le visage défait de larmes cachées

le cœur dirige sa mimique d’espoir

 

Ô ce lieu invisible qui ressemble à la mort

alors que le corps continue la vie

attaché au sol par habitude

tandis que l’esprit cherche un repos encore ignoré

 

Toute sa poésie sera un cri immense contre l’inacceptable mais un cri d’une lucidité implacable qui exige un dénuement total, ni espoirs, ni préjugés, identifications ou croyances. Cet homme, trop familier avec la mort, toutes les morts, est un poète de la désillusion et de la détresse absolue.

 

Ses deux premiers recueils sont publiés en 1951 et 1952, Pour une terre interdite et L’épi de la nuit, chez Debresse grâce à Henri Rode. Christophe Dauphin note que jamais Patrice Cauda n’aura présenté lui-même ses poèmes à un éditeur. C’est un poète reclus, incertain de lui-même et du monde. Henri Rode parle de lui comme d’un « poète panique ». Malgré un sens aigu de l’amour, Patrice Cauda fut englouti par les sables mouvants de la solitude. Il abandonna la poésie avant de mourir en 1996 laissant une œuvre bouleversante.

 

 

Couv Cauda 2

 

La belle et sensible monographie de Christophe Dauphin est suivie d’un choix de poèmes inédits et saisissants.

 

La malédiction du poète (extrait)

 

Toutes les vies des vivants vers la mort

qui reste fermée

 

Tout l’amour des cœurs vers l’espoir

insensible

 

Toute la poussière la boue la nuit

vers les lumières du matin

pour recommencer le même meurtre

 

Et vous et moi qui restons séparés

dans le couloir

où nous nous heurtons

sans jamais nous rencontrer

 

 

La table des solitudes (extrait)

 

Pourtant nos douleurs ont le même poids

Sur la balance du néant

Notre espoir une identique couleur

Dans son domaine de nuit

 

Si je regarde mon visage dans le miroir humain

Je ressemble à ta solitude

D’un battement mon cœur épouse le tien

Comme au fond d’une seule chair

 

De notre mort chaque minute nous rapproche

Pour nous confondre dans sa vérité

Nous dont toutes les différences

S’uniront pour former la même absence

 

Patrice Cauda est un poète de la plus sombre des beautés mais, mieux et plus que n’importe quel modèle psychologique, sa poésie explore au plus profond la psyché humaine. Si vous n’achetez qu’un livre de poésie cette année, achetez celui-ci.

Jacques Taurand : Les étoiles saignent bleu

Les étoiles saignent bleu de Jacques Taurand. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

http://wwwleshommessansepaules.com

Jacques Taurand (1936 – 2008) fut poète, nouvelliste et critique. Il collabora longuement aux Hommes sans Epaules mais aussi à la revue Le Cri d’os.

 

Couv Taurant J

 

Christophe Dauphin introduit par une longue préface ce recueil de poèmes choisis et inédits qui couvre la période 1980 – 2008, soit jusqu’à la disparition du poète. Les premiers mots de Christophe Dauphin posent la stature du poète :

«  Dans sa vie comme dans son poème, ce qui revient au même, Jacques Taurand sait dire au-delà des mots, capter à la pointe du verbe ce qui relève précisément de l’indicible, le Grand Œuvre qui soudain se cristallise, respire et scintille, par la magie de l’image, dans le prisme de cette pépite de vie nommée poème. Concis, sensuel, fluide et spontané son vers est taillé dans le vif du vécu, dans les plus secrètes forêts de l’homme. »

 

Avatar

 

La barrière blanche

Les pommes qui roulent dans l’herbe

Les rires renversés

Font places sous le ciel croassant de l’hiver

Aux ailes vernies de l’écriture

 

Nous pouvons dire de Jacques Taurand qu’il est « né poète » même si des rencontres furent déterminantes dans sa vie d’auteur, comme Michel Manoll. Jacques Taurand rencontra Michel Manoll en 1980, figure de l’Ecole de Rochefort fondée en 1941, marquée par la liberté et des valeurs partagées d’amitié et de respect. Ce mouvement aura marqué la poésie de Jacques Taurand qui reconnaît la filiation, cependant la poésie de Jacques Taurand n’est pas écrite avec les mots et les styles des autres.

« L’art poétique de Jacques Taurand, confie Christophe Dauphin, s’est constitué entre ombre et lumière à mi-voix : Prendre dans les mots – quelques reflets épars – les unir – dans le poème ; il repose sur une méditation et un questionnement de la condition humaine, des éléments, de la désagrégation du temps, un monde à déchiffrer, avec lequel le poète entretient un rapport sans concession mais aussi sensuel : Comment toucher à la beauté sans faire l’amour avec la vie ? »

 

Les joyaux de la flamme

 

Au théâtre des cheminées

j’ai vécu des sabots d’étoiles

des chevaux de feu

 

J’ai pris ton corps

lente braise à durcir les mots

de chair pâle et d’oublis verts

 

Que de lèvres froissées

pour vivre libre

et vaquer aux quatre vents

 

Toi ma très ignorante

des passions dételées

dans la soute des rêves

inépuisable

 

Jacques Taurand sculpte les émotions. L’émotion est ici une matière à travailler. Il se nourrit non seulement de la vie mais aussi des écrits d’autres auteurs.  Son travail de critique fait partie du mouvement de création poétique.

« Nous devons à Jacques Taurand de nombreuses conférences, écrit Christophe Dauphin, ainsi qu’une somme importante de notes et de chroniques publiées dans différentes revues, la meilleure façon, d’après lui, de « sortir de soi et d’oublier son ego, de découvrir d’autres paysages affectifs, d’autres géographies sentimentales. C’est un enrichissement par la différence. Il faut savoir fuir ce fâcheux et fatal Moi-je-mon œuvre qui, hélas, caractérise tant de poètes incapables d’écrire trois lignes sur leurs confrères ! Des poètes qui se mordent la queue ou autre chose. »

 

Un passant va

 

Sous une robe de

lumière

les jambes écartées

des berges

Fluide toison où

se noient les désirs

Voyage muet de

la pierre

Rêve

couleur d’eau

 

Un passant va

Cherche

un autre ciel

au fronton de

novembre

dans le regard gris

d’une haute fenêtre

 

Quel sexe

le hante

Quelle humide présence

coule

entre ses doigts

 

Perspective de brume

Sous la cambrure

Des ponts

Un mi-jour se froisse

s’effeuille

 

Seule

au souvenir

se glace une main

sur la rambarde du temps

Angèle Vannier

Angèle Vannier (1917 – 1980). La traversée ardente de la nuit par Dominique Bodin et Françoise Coty. Editions Cristel, 9, boulevard de la Tour-d’Auvergne, 35400 Saint Malo, France.

http://editions-cristel.com/

Ce très beau livre, hommage à une femme exceptionnelle, poétesse, celte, aveugle, est la première biographie qui est consacrée à Angèle Vannier.

Voici quelques mots extraits de la préface de Jean-Pierre Siméon qui introduisent à la dimension de cette femme :

« Il se trouve en effet qu’Angèle Vannier, confie-t-il, manifestait dans sa personne, dans son travail de création, comme de témoin oraculaire des profondeurs cachées, le vœu le plus intransigeant de la poésie : affirmer les voies d’une vie intense qui récuse la limitation du sens et la répression du désir. Angèle était l’incandescence même, on aurait cru à la voir et entendre dire ses poèmes, debout dans sa parole fervente, écharpe rouge au cou, « une flamme qui parlait «  (j’emprunte la formule à Dante). Tant par la sensualité chaude de sa voix que par la puissance suggestive des images dont elle armait sa langue, elle subjuguait. »

Questionner le langage, bousculer la langue, la mettre au service d’une recherche métaphysique, traverser une double obscurité, celle du corps, celle du monde, avec une lucidité terrible, n’excluent pas la dimension prophétique de sa poésie.

Angèle Vannier est trop oubliée. Celle qui fut proche de Paul Eluard, Théophile Briant, Edith Piaf, parmi d’autres, aurait pourtant dû attirer davantage l’attention.

 

Couv Angèle Vannier

 

L’ouvrage est très documenté et articulé par périodes inégales : Le temps des sources (1917 – 1944) ; Le temps des envols (1944 – 1953) ; Le temps des maturations (1953 – 1958) ; Le temps des interrogations (1958 – 1963) ; Le temps des métamorphoses (1963 – 1967) ; Le temps des impasses (1968 – 1973) ; Le temps des replis (1973 – 1980). Mais, sa vie créatrice fut plus mouvementée encore que cette division ne le laisse penser en raison des multiples facettes de son être, parfois déroutantes. Intéressée par la psychanalyse comme par le surréalisme, ou encore l’astrologie, elle sait passer d’une recherche à une autre et les mêler de manière originale. Sa vie amoureuse est tout aussi riche et complexe.

En annexe de l’ouvrage, de très nombreux documents viennent illustrer, parfois éclairé, le propos. Un choix de poèmes clôt l’ouvrage dont celui-ci :

 

L’aveugle à son miroir

A hauteur d’ange : La Maison du Poète (1958), Seghers (1961)

 

L’ange exterminateur a retourné mes yeux

Vers la terre promise et la face de Dieu.

Je bénis cette main qui l’a donné le droit

De changer l’eau en vin à la table du roi.

 

Aveugle chaque jour, j’entre dans mon miroir

Comme un pas dans la nuit comme un mort dans la tombe

Comme un vivant sans cœur dans un corps de colombe.

Mais je vois de mes yeux courir sous le manteau

Quelque chose de Dieu qui passe et qui repasse

La couleur d’un amour qu’un regard d’homme efface.

 

Et mon sang dévasté par le tour des orages

Travaille à dégager sa course du chaos

A calculer le poids des armes et bagages

Que la vie vous accroche en douce sur le dos.

 

Le marchand de miracle est passé par ici

Mes yeux sont au tombeau mon âme au paradis.

Seigneur tu m’as promis que je lirai ce soir

Le véritable nom de l’arbre dans e noir.

 

Les prêtres du soleil ont tout vu ont tout dit

L’aveugle à son miroir cherche à violer la nuit.

Infimes prodiges d’Alain Breton

Infimes Prodiges par Alain Breton. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

http://wwwleshommessansepaules.com

 

Alain Breton est l’un des poètes les plus marquants de la fin du siècle précédent et de ce début de siècle, à l’articulation difficile de deux millénaires. En ces périodes, nous n’entendons jamais assez les poètes.

 

Couv Alain Breton

 

Dans la préface à ce recueil qui couvre près de quarante années de poésie, Paul Farellier remarque la profonde et audacieuse originalité d’Alain Breton qui, nous dit-il, « s’est jeté dans la marge inhabitée de la poésie française, loin des « lieux poétiques » à haute densité de fréquentation ». Parfois, les marges se constituent en centres où le témoignage de l’être devient puissance qui interroge les évidences. Le poète assume alors la fonction philosophique et va jusqu’à faire penser les morts, très majoritaires en nos temps lourds.

Dans une longue postface, Christophe Dauphin qui a établi cette édition importante, peint la complexité et la richesse du poète qui fuit les éloges. C’est en retraçant un parcours fait de travaux qu’il rend compte du personnage et de l’œuvre, étonnante par sa constance et sa durabilité, tant dans le travail éditorial que dans la création poétique. Alain Breton a déjà marqué son époque. Plus encore, il a inspiré, formé, libéré d’autres plumes qui préparent le futur.

Les poèmes d’Alain Breton sont étrangement vivants. Ils prennent chair à partir du fil des émotions qui dessinent d’improbables thèmes. L’éphémère, l’incertain, l’intranquille demeurent tandis que le lecteur cherche les fondements de cette beauté dérangeante mais qui attire irrésistiblement. Il y a quelque chose de l’ordre du scandale chez Alain Breton, un scandale élégant qui approche sans faire le moindre bruit pour mieux nous bouleverser.

 

Extraits de Lentement Mademoiselle :

 

« Alchimie grave de ton ventre

 

Ta bouche

Ta paix

 

commencée tantôt des étoiles »

 

« Sur nous

Les draps ont fondu

 

Nous sommes ces choses, ces bêtes

Comme des butées d’orange »

 

Extrait de Une chambre avec légende :

 

« Si noire nuit brouillée d’ailes

au fond du fleuve

tu achèves les amants au couteau

puis tu entasses leurs yeux gelés

dans les grottes

près des haltes d’oiseaux »

 

Extrait de Pour rassurer le fakir

 

« Les fantômes sont sans matière nette, pourtant leur contact est glacial. De plus, ils ont la manie de transformer les bruits, de s’en approprier la nature même, et cela devient des bruits de fantômes, des bruits déstabilisants. C’est sans doute pour cela que la circulation des fantômes est sévèrement contrôlée. »

 

Cette écriture, très resserrée sans être minimaliste comme le note Christophe Dauphin, est presqu’effrayante de justesse. C’est que l’humain a peur des songes comme du réel, il préfère les chimères et évite ainsi les miroirs poétiques, trop révélateurs. La précision des mots, du rythme, des sons, impose ici de voir l’invisible comme le dissimulé. Une réelle beauté. Le titre de ce recueil, Infimes Prodiges, désigne très exactement de quoi il s’agit.

Impasse des absolus par André Prodhomme

Impasse des absolus par André Prodhomme, Collection Les Hommes sans Epaules. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

http://editions-lgr.fr

André Prodhomme est cet explorateur respectueux de l’humanité qui scrute avec lucidité et bienveillance les expressions sombres ou clarifiantes de l’être humain. Ses poèmes apparaissent comme un chapelet musical d’empathies dans un temps où la destruction de l’empathie est orchestrée méthodiquement. L’autre, surtout l’autre en sa vulnérabilité, peut être détruit. Tel est le message premier de notre temps. André Prodhomme livre les antidotes à cette guerre sociétale, célébrations de l’autre et de la vie même dans ses soubresauts mortifères. Il rend aussi à l’écriture ses fonctions libératrices que le commerce du livre veut enfouir sous les décombres de la finance.

 

Corps à corps

 

Ces livres posés sur mon bureau

Dans un ordre incertain

Sont des bestioles affamées

Des ingénues fatiguées

Qui attendent trop de moi

 

Qui oublient

Que je ne lis pas pour survivre

 

Qui pourraient avancer

D’un centimètre au moins

Faire l’effort de me sauter au visage

Comme elles faisaient autrefois

 

Il n’y a pas si longtemps

 

Quand elles étaient

Le rouge aux lèvres sans rouge à lèvres

Des sorcières inquiétantes

Apportant de l’eau de vie à mon moulin

 

Au lieu de me laisser

Comme elles font aujourd’hui

Avec les pensées empilées

Sur leur derrière abstrait

Leurs titres insupportables

Leurs couvertures déguisées

 

Recto verso

Je leur dis non

Fus-je désœuvré

Je ne serai pas enfariné

Par le premier monstre littéraire venu

 

Je veux des couleurs

Des chairs fraîches ranimées

Des cheveux d’herbes folles

Des bouches qui crient au secours

Des promesses sauvages qui se débattent

Le corps en feu

 

Qu’on craigne mes sales pattes

Mes traces de doigt en marque-page

Mon odeur de lecteur aux abois

Qu’il y ait une rencontre

Un choc une aventure de forêt humide

Sans cailloux à laisser

Sur le chemin du retour

 

Et qu’arrive enfin le livre

Qui accepte de payer à son tour le prix

 

Perdant sa hauteur d’étagère

Arrachant sa dorure sur tranche

Gagnant haut la main sa dignité de berger

 

Couv Prodhomme

 

André Prodhomme sait être au plus près de la meute comme au plus près de l’individu, pour capter la matière émotionnelle qu’il sculpte avec les mots.

L’altération doit être prise en compte, telle qu’elle, pour qu’une libre restauration révoltée soit rendue possible.

 

Le poète l’a dit

Le chemin proposé à l’homme est une asymptote

Pour tenir debout et garder une allure sportive

Il se muscle au quotidien avec tous les engins

disponibles

Gardant l’oeil vers cette courbe aveuglante

Surinformé et ne sachant rien de nouveau

Sur ce monde insensé

Beau terrible jouissif ignoble

Je pose la question de l’ouverture du bal

Extrait de Le chemin

Vies de Saint-Artaud

Vies de Saint-Artaud de David Nadeau, La vertèbre et le rossignol n°5.

www.lulu.com

 

C’est un très beau projet qu’a conduit David Nadeau autour d’Antonin Artaud. Le texte de David Nadaud, puissant et subtil, érudit et créatif, bénéficie d’une centaine d’illustrations d’artistes les plus divers, faisant de ce cahier grand format un objet d’art.

Parmi les artistes illustrateurs, citons : Duccio Scheggi, Rémy Leboissetier, Jean Paul Loriaux, Guy Girard, Valter Unfer, Klervi Bourseul, Marco Baj, Gorgo Patagei, Jean-Pierre Brazs, Harry Jomère, Mario Persico, Giovanni Ricciardi, giAcomo Faiella, Marie-Claire, Carl Lampron, Joelle Gagnon, Nadia Saad, DelaSablo, Ody Saban, Zazie, Craig S Wilson, Luiz Morgadinho,  The Recordists (Sherri Higgins et William Davison), Susana Wald, Enrique de Santiago, Aldo Alcota, Janice Hathaway, Alex Januario, John Welson, John Richardson, David Coulter,Amirah Gazel, Doug Campbell, Maurice Greenia Jr, Irene Plazewska, Jon Graham, Rodrigo Mota, Verónica Cabanillas Samaniego, Daniel Cotrina, Tan Tolga Demirci, Raman Rao, Byron Baker, CAPA (Patricio Blues et Freddy Flores), Rodia Ibaveda,Jaime Eduardo Alfaro Ngwazi, Karl Howeth, Kirstin Chappell, Tunç Gençer, Pinina Podestà, Nelson DP, Sing Wan Chong Li, Paul McRandle, Jason Abdelhadi,Tony Convey, Sylvia Convey, Floriano Martins, Steve Morrison, Malcolm Green, Sean Cornelisse, Helen Frank, Floriana Rigo,Fabienne Guerens, Jacques Marchal, Jean-Paul Verstraeten, Mauro Césari, Jorge Vigil, Catherine Geoffray, Nelly Sanchez, Donjon Evans, Steve Venright, Mitchell Pluto, Rémi Boyer et Jean Gounin…

 

Couv Artaud

 

 

L’œuvre d’Artaud recèle de multiples dimensions et parmi elles, la magie, la métaphysique, le religieux sont explorés et interrogés, parfois par des méthodes très contraignantes ou au contraire selon des innovations renversantes et salutaires. David Nadeau étudie et révèle les nombreuses vies de Saint-Artaud qui pourrait être l’Avatar du futur.

 

« Le vrai nom de Dieu est Antonin Artaud, un être humoristique éternel. Les aum Anges soufflés par la Vierge, c’est lui. Des versions différentes de la Complainte du vieil Artaud assassiné dans l’autre vie, et qui ne reviendra pas dans celle-ci, sont transmises dans le Popol Vuh, ainsi que dans certaines légendes mazdéennes ou étrusques. Cette complainte était encore récitée il y a six siècles, dans les lycées d’Afghanistan, ou « Artaud » s’épelait « Arto ». Des moines bouddhistes tibétains, pendant la pratique de leurs exercices de méditation rituelle, ont entendu monter en eux les syllabes de ce vocable : AR-TAU, nom désignant ce gouffre corporel qu’ils prirent è tort pour le néant, alors que c’est un homme.

Il est Caïn, père des forgerons ; celui qui a accompli les travaux d’Hercule et détruit la Tour de Babel. Kraum-dam est le vocable qui désigne l’âme de cet homme. Dans ses différentes vies, il a toujours été chargé de responsabilités terribles, soutenues par des pouvoirs eux aussi terribles, et écrasants. Il y a plus de 4000 ans, en Chine, il est Lao Tseu et possède alors une canne dont le bout est terminé par une tête de dragon. »

 

Le cahier est disponible ici :

http://www.lulu.com/shop/la-vert%C3%A8bre-et-le-rossignol/vies-de-saint-artaud/paperback/product-23562213.html