Abhinavagupta et le miroir de la Conscience

Le miroir de la conscience. Du reflet à la lumière, chemin de dévoilement selon Abhinavagupta (Xème XIème siècles) de Colette Poggi, Editions Les Deux Océans.

Nous devons à Colette Poggi, indianiste et sanskritiste, une remarquable étude sur Les œuvres de vie selon Maître Eckart et Abhinvagupta, publiée en 2000, déjà aux Deux Océans. Spécialiste du shivaïsme non-dualiste du Cachemire, traductrice des œuvres majeurs d’Abhinavagupta, la figure la plus importante et la plus connue de ce courant,  elle nous propose pour la première fois avec ce livre « quinze versets de bonne augure » composés par Abhinavagupta dans son Commentaire sur la Reconnaissance du Seigneur.

 

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« L’originalité de ces versets, nous dit-elle, est de présenter la métaphysique cachemirienne non-dualiste du Shivaïsme au fil d’un hommage rendu à la divinité. Mais l’intérêt essentiel réside en la fécondité des images auxquelles le poète philosophe a eu recours. Les métaphores du miroir, du collier, de l’onde, de la roue, du cœur… émaillent le texte. Toutes procèdent d’une vision dynamique, cinétique, inclusive, empreinte de liberté et intégrant tous les aspects du réel ; corps-souffle-esprit, monde-divinité, objet-sujet, multiplicité-unité, tout relève de la même essence » vibratoire qui en son plus haut degré est pure Conscience-Energie. Ce qui est visé ici, ce n’est ni une virtuosité conceptuelle, ni une impression esthétique, mais simplement l’éveil à travers l’émerveillement. »

Ce qui frappe chez Abhinavagupta, philosophe, métaphysicien, poète, éveilleur-éveillé de haut vol, c’est la permanence et l’immédiateté de son enseignement. La puissance d’Abhinavagupta réside dans une intension sans faille de libérer maintenant, dans cette parole-là, ce silence-là, ce geste-là, cette immobilité-là… Il n’y a finalement chez lui aucun commentaire, tout ce qui est énoncé va droit au but recherché, la Reconnaissance, par une non-voie absolue.

« Selon l’approche du Shivaïsme du Cachemire, intégrative et unitive du réel, la Conscience absolue est ainsi la seule réalité. C’est là le fondement de la vision non-dualiste des maîtres cachemiriens qui nous occupe. Cette réalité vivante est, de manière absolument libre et indépendante, soit par-delà de toute forme, soit investie en l’infinie variété phénoménale grâce à son aspect dynamique (shakti). Le monde, la vie, physique comme psychique, sont ainsi considérés dans le Trika comme un flot ininterrompu de reflets lumineux (abhasa), animés par un ensemble d’énergies universelles (volonté, connaissance, action) qui s’individualisent. Par l’Energie, la Conscience-Lumière assume ainsi tous les aspects de l’existence qui, de ce fait, lui demeurent intérieurs en dépit des apparences. Immanente en chaque être vibre la Lumière-Energie. En tant qu’essence immuable, elle est perçue comme le Soi, supra-individuel, immuable. Une telle vision n’est pas une découverte parmi d’autres. Elle est le seuil de la délivrance (moksa), but suprême des hindous. »

Colette Poggi nous offre les quinze versets en devanagari, en translittération et en traduction avant de les mettre en perspective dans le contexte précieux de l’école philosophique de la Reconnaissance. Elle nous les offre comme un courant vivant, dynamique, changeant et qui pourtant demeure. L’érudition exceptionnelle d’Abhinavagupta est au service d’un jaillissement permanent.

« Emanée d’un tel esprit, suggère Colette Poggi, la lettre peut se faire médiatrice d’une expérience. De l’auteur au lecteur, comme en un jeu de miroir, des images circulent, portées par une parole qui gagnerait à être entendue dans la langue originelle, le sanskrit. Comme pour une psalmodie, le rythme et la mélodie exaltent le sens, ou plutôt faudrait-il dire les sens en raison de la polysémie de certains mots sanskrits. »

Malgré tout, Colette Poggi, réussit à rendre accessible dans le creuset particulier de la langue française, l’intention et l’orientation dynamiques que véhicule et révèle le sanskrit.

« Au terme de ce parcours en compagnie d’Abhinavagupta, conclut-elle, nous pourrions revenir un instant sur ce qui est en train de se passer : en lisant les lettres puis les mots, les phrases et le verset tout entier se révèlent à notre vue et à notre compréhension. Une onde intelligible se déploie, aux multiples couleurs sonores et sémantiques, elle finira par susciter une idée qui, avec plus ou moins d’intensité, tel un parfum, imprégnera notre étoffe mentale. »

Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris.

www.dervy-medicis.fr

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Jacques Basse, Hommage à eux

Hommage à eux de Jacques Basse, Mondial Livres.

Avec ce dernier livre dont il confie que ce sera vraiment le dernier mais qui sait ?, Jacques Basse vient clore un cycle remarquable qui inclut les six tomes de Visages en poésie rassemblant, œuvre unique, les poèmes manuscrits et les portraits au crayon réalisés par Jacques Basse de six cents poètes contemporains. Un témoignage essentiel dont on se rendra compte dans quelques années de l’importance.

Ce nouvel opus propose deux cents sonnets, dédicaces, hommages de Jacques Basse à deux cents personnalités qui habitent son monde de partage, deux cents sonnets et les deux cents portraits de leurs dédicataires. Il est intéressant que Jacques Basse, vrai poète, renoue avec la forme classique dont nombre de poètes reconnaissent qu’elle offre une liberté sans égale. La contrainte crée une liberté nue favorable à la création.

Dans son introduction, Marc Wetzel nous fait pénétrer dans le monde et l’intention de Jacques Basse :

« On va découvrir ici le monde de Jacques Basse, et voilà deux surprises : d’abord, il n’y a ici ni choses ni événements, seulement des personnes. Et puis, son monde n’a rien de lui, il n’est littéralement fait que des autres. Pourquoi ?

D’abord, ces gens, à l’évidence, sont réunis par une commune admiration. Basse admire beaucoup, et comme méticuleusement : c’est que, sans une intense estime pour certains êtres humains, on ne peut guère, en soi-même, rejeter la tentation de l’inhumain, ni compenser le mortel mépris que nous inspirent leurs petits camarades de vie – mépris qui, livré à lui-même, tuerait bientôt toute confiance en l’humanité du prochain, comme dans le suivi de la sienne propre. C’est ainsi : seule la grandeur de volonté ou d’intelligence de certains êtres par nous rencontrés (dans la rue aux livres ou dans le livre des rues) nous sauve de la si commode et immunisante petitesse. »

Dans le monde de Jacques Basse, ces deux cents portraits participent à une sage et indispensable réconciliation avec le monde, de l’abbé Pierre à Simone Veil, en passant par Robert Badinter ou Philippe Soupault, Paul Ricoeur, Serge Torri, personnalités connues ou moins connues, membre de ce que Marc Wetzel désigne comme une « baroque armée de doux extra-lucides ».

 

Voyons maintenant l’un de ces sonnets, hommage de Jacques Basse à Hélène Grimaud :

 

Lorsqu’on vous fit on fit la beauté d’Eve.

Souffrez que je sois celui qui ose savoir

Quel est l’ange qui a posé dans vos rêves

Ces dons qu’il n’est possible de concevoir.

 

Tout est couleur en elle, la musique l’envie.

Elle peint Bach en fa dièse, au bleu piano.

C’est une fleur dont la fragrance orange vit,

Que l’abeille qu’un scarabée butine en duo.

 

Poète, elle parfume de rose tous ses poèmes,

Et transcende le vers par le mot qu’elle aime.

Ecrivain de renommée, sa plume est ivresse.

 

Son charme est grand et sa beauté suprême

Ravissante ô que je suis-je loup moi-même,

Et lorsqu’on vous fit on fit tout ce que j’aime.

 

Le double regard de Jacques Basse, mot et trait, à la fois précis et tendre, célèbre la vie, porte au plus haut les poètes et tranche dans l’incertitude pour révéler la beauté au cœur de l’être humain.

http://www.jacques-basse.net/

Marc Thivolet

Marc Thivolet

 

(7 avril 1931 Fontenay aux Roses – 30 août 2016 Paris)

 

Être éternel par refus de vouloir durer. (René Daumal)

 

 

Marc Thivolet nous a quittés le 30 août à l’hôpital Pitié-Salpêtrière Paris 13.

Il s’en est allé avec l’élégance et la discrétion qui l’ont tant caractérisé. Tous ceux qui ont connu Marc Thivolet ont été frappés par sa simplicité et par la force de sa pensée et son exigence à pousser la réflexion à des hauteurs toujours plus élevées.

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Son nom est associé au Grand Jeu, mouvement auquel il a consacré sa vie et un grand nombre d’écrits. Ami du peintre Sima (1891 – 1971), de Monny de Boully (1904 – 1968), d’Arthur Adamov (1908 – 1970)… son intérêt pour Le Grand Jeu ne fut pas celui d’un spécialiste, voire d’un exégète. La quête entreprise par Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, Marc l’avait poursuivie avec la singularité qui lui était propre et toutes les implications à la fois psychiques et physiques que cela sous-tend. Il incarnait — dans l’acception de faire corps et esprit — la continuité de l’expérience fondamentale. Les passionnés du Grand Jeu gardent en mémoire sa lumineuse préface Le sang, le sens et l’absence du tome I des œuvres complètes de Roger Gilbert-Lecomte pour les éditions Gallimard (1974), sans oublier le numéro spécial de L’Herne intitulé Le Grand Jeu (1968) dont il assuma la direction. En 1996, les éditions Arma Artis publièrent son dernier écrit La crise du Grand Jeu – Entre présence et expérience.

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Dans les années 50, Marc fait la connaissance de Carlo Suarès (1892 – 1976), ami et traducteur français de Krishnamurti et proche des membres du Grand Jeu. Une longue amitié allait lier ces deux hommes remarquables et Marc s’initia à la Cabale selon l’enseignement de Carlo Suarès. Avec sa compagne, Danielle, ils mirent en scène Le Cantique des Cantiques selon la Cabale. Désigné exécuteur testamentaire de l’œuvre écrite de C. Suarès, Marc en assura la réédition pour les éditions Arma Artis dans la collection « Traités Adamantins ».

Il fut l’un des premiers en France à s’intéresser aux communications médiumniques de l’Américaine Jane Roberts (1929 – 1984). Celle-ci en état de transe entrait en relation avec des plans supérieurs et une entité nommée Seth. Il entreprit la traduction des deux principaux livres de J. Roberts co-écrit avec son époux, Robert Butts  : L’enseignement de Seth – permanence de l’âme. Éd. J’ai Lu (1993) et Le livre de Seth. Éd. J’ai Lu (1999). En parallèle à son activité professionnelle au sein des Éditions Armand Colin, il mena celle d’auteur pour Encyclopædia Universalis et pour Planète, revue créée et dirigée par Jacques Bergier et Louis Pauwels.

Membre du groupe surréaliste de Paris qu’il quitta au début des années 90, Marc était animé par la nécessité impérieuse de voir, comprendre pour mieux percevoir. Il laisse en nous l’empreinte de son énergie à la fois subtile et puissante. Converser avec lui appartenait à ces moments privilégiés dont on mesurait la valeur, la portée et le retentissement intérieur dans l’immédiateté de l’échange.

« Franchir le seuil de soi-même/se dira désormais “passer l’arche” ». Ce sont ses paroles extraites de son recueil de poèmes L’ample vêtement sorti du sel qu’on appelle présent chez les barbares. Éd. La maison de verre (1996). Ce titre s’est imposé à lui dans une phase/phrase de demi-sommeil, autrement dit entre rêve et réalité.

Il a désormais passé l’arche. Nous, nous restons sur le seuil sans perdre de vue le fil de sa trajectoire.

 

(…)

Il fallait ce péril extrême

posé sur la tête de la femme aimée pour te faire lever

et pour t’entraîner à lutter sans intermédiaire

pour réduit ainsi à ton seul désespoir

confronter l’énergie à l’énergie

 

Je cherche éperdument à être vaincu

mais pas au prix de ma faiblesse

Je ne connais ni pitié ni regret

Je ne te comprends que si tu me vaincs

car je sais que si tu me vaincs

c’est que tu n’as rien omis de toi-même

que tu es présent tout entier

 

Tout ce qui prend corps constitue l’ultime résistance

de l’énergie à elle-même

Tout ce qui prend corps visible ou invisible

a vocation à la restitution

Rien n’est irréversible

mais tout se renverse

                                     Marc Thivolet

 

 

                                                                                                                      Fabrice Pascaud

 

Entretien avec Marc Thivolet et Fabrice Pascaud sur Baglis TV : Introduction au Grand Jeu.

https://www.youtube.com/watch?v=CbIlPi6P3Fs

 

Le Dieu des portes

Le Dieu des portes de Frédéric Tison, collection Les Hommes sans Epaules, Librairie-Galerie Racine.

Voici une belle poésie, qui a la fraîcheur du réel dans un monde où le déni est devenu le nouveau golem. La poésie est un art de l’intervalle qui, face à l’impossibilité de dire, évoque, suggère, révèle  ou contre-révèle, désigne par l’absence, souligne le vide. Il s’agit de « passer sans porte », de traverser l’apparaître, de ne pas attendre que les ailes poussent pour se jeter dans le vide. Elles auront poussé avant d’arriver au sol.

 

« Il forge un anneau qu’il place au doigt de son ombre. Seule, et glacée, l’eau de la fontaine se tait.

 

Mais il regarde l’ombre où il ne s’est jamais vu plus clair, et c’est lorsqu’il se touche des lèvres que l’eau soudain lui parle d’elle-même. »

 

Le Dieu des portes garde l’instant présent. Mais sa garde fait signe et nous oriente pour peu que nous demeurions attentifs à ce qui est là. A la fois dans le temps et à travers le temps.

 

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« On raconte que nul ne me compare. Je ne fais pas de bruit, paraît-il ; on dit déjà que je connais la lente histoire des fleuves, dans les rues.

Il paraît que je suis le prince de l’envers et de la fumée, que je caresse les oiseaux et les fleurs d’un autre parc – on dit que j’augmente le ciel et le vent !

Il paraît que je suis l’une de vos pensées ; soudain les vents emportent la rue, et ce qui tombe à vos pieds avant d’être emporté demeure encore cette pensée.

Depuis longtemps on raconte que je fis donner des bals auxquels je n’ai jamais paru. »

 

Janus hante ce livre par son insaisissabilité. Frédéric Tison lui offre une troisième face, celle qui rend les deux autres visibles dans le miroir de la vie.

 

« Ce sont quelques murmures autour d’elle, quelques murmures autour de lui, il y a de la nuit dans leurs mains, de la buée sur leurs lèvres.

 

Nous les voyons écrire sur la cire du monde, tandis qu’un autre livre est dans leurs mains, une autre buée sur leurs lèvres.

 

Observons-les dans un miroir proche. Le ciel est si bas qu’on voit se sombres, aujourd’hui. »

 

Le dieu des portes rend l’errance créatrice, féconde. La poésie, comme hymne à la beauté et à la liberté, juste comme une célébration qui ne demande rien, n’attend rien, ne propose rien, nous offre pourtant tout.

 

« Tous tes livres ainsi que des portes à demi-closes, toutes tes étagères comme des cages sans barreaux – et l’ange de ta bibliothèque, rêvant sur les gouttières…

 

Tables, où tu songes – lits, où tu tombes – rues, où tu désires ; il n’est rien où tu n’as quelquefois menti – il n’est rien où tu n’as quelquefois aimé.

 

Et ton enfance comme une fleur qui te regarde ; et ta jeunesse, comme une fleur délirante sur le chemin, entre les bornes… »

 

http://editions-lgr.fr

AVEL IX. Le port, les ports

AVEL IX. Poésie, art, littérature n°30. Le port, les ports. Les Amis de la Tour du Vent 2016.

Ce numéro de la belle revue AVEL IX débute avec un texte de Théophile Briant, daté de 1951, intitulé « Mission du poète dans la technocratie ».

Théophile Briant s’inscrit dans le spas de René Guénon et de Gabriel Marcel pour traiter de la victoire annoncée du règne de la quantité sur le règne de la qualité, victoire inscrite dans l’hyper-développement de la technique. Il en appelle à « la Pensée libre » et à la « libre Poésie » pour contrer la toxicité « des techniques d’avilissement » pour restaurer « la valeur intrinsèque » :

« Or c’est cette « valeur intrinsèque » (au-dessus de la monnaie), qu’il importe de restaurer, face aux techniques d’avilissement qui sont déjà sorties des camps de concentration pour s’infiltrer dans la propagande, dans la Presse d’information et jusque dans les relations humaines.

Le poète a la parole. D’abord, parce qu’il reste la fleur de l’humanité. Ensuite parce que son métier n’étant pas « rentable » (suivant une expression à la mode) il ne peut être suspecté de collusion avec les organisateurs de la corruption générale.

D’où la nécessité pour lui de changer sa lyre d’épaule et d’interpeller les maîtres du jour, en suscitant dans la foule des réactions de défense. Nous ne pouvons plus nous désintéresser de ce qui se trame en direction des élites, dans « les ténèbres extérieures ». Nous sommes plus que jamais responsables les uns des autres. »

Depuis ce message visionnaire, la situation n’a cessé de se dégrader et pourtant, et pourtant, la poésie tient bon, la beauté tient bon, au milieu même de la fange et de la laideur du monde.

Cette revue est consacrée au port et aux ports, à la symbolique si profonde, à la fois comme ouverture vers l’infini et comme escale ou point de retour d’un voyage aussi intérieur qu’extérieur. Textes, poèmes et peintures superbes d’Alain Bailhache orientent le lecteur vers la liberté qui naît de chaque port.

 

L’invisible port

 

Il me souvient d’un jour de neige

Où le spas, à peine, se posaient.

Je sais

J’entrerai nue dans le règne

Où tu m’as précédée.

 

Délivrer les mots tout vifs

Forgés au creuset de l’âme

Comme pains chauds, respirant bon.

Porter l’espérance de l’aube

Et danser parmi les stèles.

 

Lumière sur la chair cicatrisée

Epreuve achevée du corps.

 

Dans le miroir

Eau devenue tranquille

Je te sais parvenue à l’invisible port.

 

                              Danièle Auray

                              (La Source de sable)

 

 

Sommaire : La Tour du Vent comme port par Béatrix Balteg – Mission du poète dans la technocratie par Théophile Briant – Marée Mostrum par Patrice Leroux – Ces pontons déserts où les rêves sont restés à quai par Charlotte Cabot – Littérature de voyage et mythologie des ports de Saint-Servan par Sophie Chmura – Poèmes – L’enfant de l’équinoxe par Théophile Briant – Etc.

 

Association des Amis de la Tour du Vent, 87 avenue John Kennedy, 35400 Saint-Malo, France.

Benjamin Péret

Les Hommes sans Epaules, Cahiers Littéraires n°41, Nouvelle série, premier semestre 2016.

Le dossier de ce beau numéro est consacré à Benjamin Péret. Dans son éditorial, intitulé « Le passager du Transatlantique », Christophe Dauphin explique ce choix :

« Les poètes ont toujours été et sont toujours de ce monde, mais ils sont rares, ceux qui, de la trempe de Benjamin Péret, demeurent toujours et définitivement à l’avant-garde du Feu poétique. Et pourtant, si le Passager du Transatlantique n’a jamais cessé d’être à flot, ce fut trop souvent sur un océan d’ombre, que n’emprunte qu’une minorité, certes, mais active et éclairée. Ce constat a motivé l’écriture du dossier central de ce numéro des HSE. Avec Péret, nous ne sommes jamais dans l’histoire de la littérature, tellement ce poète est actuel – et surtout en ces temps d’assassins et du médiocre dans lesquels nous vivons  -, mais dans la vie. Comment alors expliquer l’audience confidentielle de son œuvre ? »

Si la France a, depuis des décennies, du mal avec la poésie en général et les poètes en particulier qui, souvent, obligent à penser dans un monde qui a vu, avec les soi-disant nouveaux philosophes des années 60-70, l’opinion remplacer la pensée et le savoir. Benjamin Péret, un anticonformiste cher à Sarane Alexandrian, n’a jamais fait la moindre concession à la mondanité.

L’œuvre, toujours injustement méconnue de Benjamin Péret, est immense, aux poèmes s’ajoutent des contes, des écrits politiques, des écrits ethnologiques, des écrits critiques sur le cinématographe et les arts plastiques, sur le surréalisme, la littérature, sans compter les entretiens. Une œuvre éditée aujourd’hui en sept volumes sous le titre Œuvres complètes grâce à l’association des amis de Benjamin Péret.

BenjaminPéret

Son œuvre, toujours aussi actuelle, dérange et secoue. Elle réveille. Benjamin Péret qui poussera de manière exemplaire la pratique de l’écriture automatique dans ses retranchements soulève l’hostilité et l’incompréhension dès la fin des années 1920, notamment de la N.R.F., incompréhension qui demeure.

Voici pourtant ce qu’en dit André Rolland de Renéville en 1939 :

« L’écriture automatique apparaît en harmonie avec le tempérament de Péret, au point qu’il semble que notre poète n’eût pas écrit si le surréalisme n’avait pas été découvert. Benjamin Péret ne conserve de notre langage que la construction syntaxique, l’allure et le ton. Les mots lui deviennent des signes. Il leur redonne un sens absolument libre, dégagé des objets qu’il désigne. De nouveaux objets semblent naître de ces moules dont le contenu nous était imposé par l’usage. Et le miracle est que ces réalités nous les comprenons, tandis que nous traverse l’immense éclat de rire d’un être que nulle contrainte ne retient plus de se lancer à travers notre flore et notre faune urbaines, comme s’il s’agissait pour lui de celles d’une contrée primordiale, ouverte à ses instincts. Il suffit de lire au hasard l’un de ses plus beaux poèmes pour y trouver l’exemple d’une conscience qui décide d’accepter sans y introduire de contrôle, la succession des idées qui se présentent à elle par le mécanisme de leur libre association.  Péret annihile la distance entre l’homme et l’objet, entre l’espace et le temps, entre le réel et le rêve : Sois la vague et le bourreau la lance et l’orée – et que l’orée soit l’étincelle qui va du cou de l’amante à – celui de l’amant – et que se perde la lance dans la cervelle du temps – et que la vague porte la poutre – et que la poutre soit une hirondelle – blanche et rouge comme mon CŒUR et ma peur. »

Christophe Dauphin note que si Benjamin Péret, ce « surréaliste par excellence », « est presque toujours qualifié d’opposant-né », il convient aussi de parler de lui comme d’ « un homme du oui et de l’adhésion à la liberté, à l’amour sublime, au merveilleux, à l’amitié ». Péret, nous dit-il, a aussi « magistralement établit l’analogie entre la démarche poétique et la pensée mythique ». Christophe Dauphin rappelle que Benjamin Péret est définitivement vivant quand bien des prétendus poètes d’aujourd’hui sont déjà morts. En 1945, il tenait ces propos, à la fois réalistes et visionnaires, dans Le déshonneur des poètes.

« Les ennemis de la poésie ont eu de tout temps l’obsession de la soumettre à leurs fins immédiates, de l’écraser sous leur dieu ou, maintenant, de l’enchaîner au ban de la nouvelle divinité brune ou « rouge » – rouge-brun de sang séché – plus sanglante encore que l’ancienne. Pour eux, la vie et la culture se résument en utile et inutile, étant sous-entendu que l’utile prend la forme d’une pioche maniée à leur bénéfice. Pour eux, la poésie n’est que le luxe du riche, aristocrate ou banquier, et si elle veut se rendre « utile » à la masse, elle doit se résigner au sort des arts « appliqués », « décoratifs », « ménagers », etc. »

Benjamin Péret est plus que jamais précieux dans un monde ou la compromission, la trahison et la falsification sont la norme.

 

A travers le temps et l’espace

Attendre sous le vent et la neige des astres

la venue d’une fleur indécente sur mon front décoloré

comme un paysage déserté par les oiseaux appelés soupirs du sage

et qui volent dans le sens de l’amour

voilà mon sort

voilà ma vie

Vie que la nature a fait pleine de plumes

et de poisons d’enfants

je suis ton humble serviteur

 

Je suis ton humble serviteur et je mords les herbes des nuages

que tu me tends sur un coussin qui

comme une cuisse immortelle

conserve sa chaleur première et provoque le désir

que n’apaiseront jamais

ni la flamme issue d’un monstre inconsistant

ni le sang de la déesse

voluptueuse malgré la stérilité d’oiseau des marécages intérieurs

 

Sommaire du numéro :
Editorial : « Le Passager du Transatlantique », par Christophe DAUPHIN
Les Porteurs de Feu : Marc PATIN, par Christophe DAUPHIN, Jean-Clarence LAMBERT, par César BIRÈNE, Poèmes de Marc PATIN, Jean-Clarence LAMBERT
Ainsi furent les Wah: Poèmes de Philip LAMANTIA, Hervé DELABARRE, Guy CABANEL, Jean-Dominique REY, Emmanuelle LE CAM, Ivan de MONBRISON, Gabriel ZIMMERMANN
Dossier : La parole est toujours à Benjamin PÉRET, par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Jean-Clarence LAMBERT, Poèmes de Benjamin PERET
Une voix, une oeuvre : Annie LE BRUN, par Karel HADEK, Poèmes de Annie LE BRUN
Portraits éclairs : Lionel RAY, par Monique W. LABIDOIRE, Fabrice MAZE, par Odile COHEN-ABBAS
Dans les cheveux d’Aoûn, proses de : Jean-Pierre GUILLON, Fabrice PASCAUD
La mémoire, la poésie : Jehan MAYOUX, par César BIRÈNE, Alice MAYOUX, Poèmes de Jehan MAYOUX
Les pages des Hommes sans Epaules : Poèmes de Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN, Gisèle PRASSINOS
Avec la moelle des arbres: Notes de lecture de Nicole HARDOUIN, Paul FARELLIER, Jean CHATARD, Christophe DAUPHIN, Béatrice MARCHAL
Infos/Echos des HSE : par Claude ARGÈS, avec des textes de Alain JOUBERT, Jacques LACARRIERE, Jean-Pierre GUILLON, Abdellatif LAABI, Jean ROUSSELOT, Christophe DAUPHIN, Roger KOWALSKI, Jacques SIMONOMIS, Alain JOUFFROY, Lemmy KILMISTER
Les inédits des HSE: « Poèmes », par Ashraf FAYAD, avec des textes de Christophe DAUPHIN, Abdellatif LAABI

 

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Dôgen : Réaliser Genjôkôan

Réaliser Genjôkôan. La clé du Shôbogenzô de Dôgen de Shohaku Okumura, Editions Almora.

Dôgen, fondateur de l’école sôtô du Zen au XIIIème siècle a laissé une œuvre profonde, poétique et philosophique, qui renvoie toujours à la pratique.

Le Genjôkôan, introduction au Shôbogenzô ou Trésor de l’œil du vrai Dharma, est considéré comme son essai le plus essentiel. C’est la subtilité de ce texte que nous propose de dévouvrir Shohaku Okumura, maître zen contemporain.

L’ouvrage ne s’adresse pas seulement aux pratiquants de zazen mais à tous ceux qui recherchent une méditation du silence.

Le Genjôkôan est classiquement bouddhiste, c’est-à-dire qu’il prend appui sur les instructions du Bouddha et s’inscrit dans le cadre général du mahayana.

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Si l’éveil est pour Dôgen, « un processus vivant continu », laissant les expériences spectaculaires à leur place secondaire, il insiste dans ce texte sur « les activités quotidiennes comme pratiques de Bodhisattva », nous dit Shohaku Okumura. Ces orientations pratiques, rédigées au XIIIème siècle, demeurent actuelles ce qui démontre combien elles touchent à l’essentiel et s’affranchissent des conditions temporelles. « Il nous faut aborder tout ce que nous faisons en tant que pratique de bodhisattva. »

Le texte lui-même est bref, dense et difficile à saisir en ses multiples nuances et possibilités. Le commentaire de Shohaku Okumura est donc bienvenu pour rendre ce texte vivant et performatif dans et par la pratique.

Ainsi « Nos vies sont le croisement du soi et de toutes choses ». Shohaku Okumura précise :

« Afin d’examiner la relation entre illusion et éveil et celle entre êtres vivants et bouddhas, Dôgen Zenji approfondit le rapport entre jiko, le soi, et banpô, tous les êtres (ban veut dire dix mille, myriades ou sans nombre ; po signifie êtres ou choses). D’après lui, illusion et éveil relèvent seulement de la relation entre soi et autrui. L’illusion n’est pas une entité fixe de l’esprit, qui une fois éliminée, sera remplacée par l’éveil. »

Dans le Genjôkôan, Dôgen propose : « Se porter vers toutes choses pour manifester la pratique-éveil est illusion. Toutes choses venant et manifestant la pratique-éveil à travers le soi est réalisation. »

Dôgen est souvent surprenant. Bien que s’inscrivant dans un bouddhisme classique, il sait décaler le regard pour inviter à une saisie directe de ce qui est là. La non-dualité qu’il propose s’affranchit du jeu entre dualité et non-dualité porté par le langage.

« Dôgen exprime la réalité de tous les êtres qui comprend être et non-être, forme et vacuité.

La reconnaissance de cette réalité est la raison pour laquelle Dôgen assure dans Maka Hannya Haramitsu (Sutra du Coeur) que « La forme n’est que la forme et rien d’autre que la forme et la vacuité rien d’autre que la vacuité. » Encore une fois, lorsque nous disons que la forme est vacuité, dans l’intellect il y a deux choses : la forme et la vacuité et nous disons que ces deux choses en sont une seule. C’est ainsi que nous percevons généralement les choses dans la vie quotidienne. »

Mais ce rapport demeure dualiste, il maintient ou crée de la séparation, c’est pourquoi Dôgen l’écarte pour une nudité totale. En faisant de la pratique même l’éveil, Dôgen invite à la reconnaissance :

« Ce n’est pas le soi qui s’éveille à la réalité, suggère Shohaku Okumura, mais zazen qui s’éveille à zazen, le Dharma qui s’éveille au Dharma et Bouddha qui s’éveille à Bouddha. (…)

Voilà pourquoi Dôgen a enseigné que zazen n’est pas une pratique faite pour transformer les êtres humains en bouddhas. Zazen est la pratique même du Bouddha. »

Chaque enseignement de Dôgen ouvre à de vastes développements qui convergent cependant tous vers le simple et l’évidence que nous voilons de nos considérations.

L’exploration de Shohaku Okumura, loin d’éloigner de l’essence du texte, y ramène en modifiant notre rapport aux mots et au monde quotidien.

Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr