La poésie brésilienne dans les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 49. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Le dossier très riche et passionnant de ce n°49, préparé par Philippe Monneveux et Oleg Almeida, est consacré à la poésie brésilienne des modernistes à nos jours.

En introduction, Christophe Dauphin rend compte de sa rencontre avec Dilma Rousseff lors de sa participation à la Fête de l’Humanité en septembre 2019, une occasion pour faire le point sur la situation désastreuse dans laquelle se trouve le Brésil, situation qui s’est encore dégradée depuis, sous les effets accentués et cumulés des errances et des malversations de Bolsonaro.

Christophe Dauphin poursuit en nous parlant du travail remarquable du photographe Sebastião Salgado et de son engagement pour l’Amazonie.

Si la poésie brésilienne, depuis le 16ème siècle, « s’est d’abord construite en partant de l’imitation de l’Europe et en particulier du Portugal, berceau de sa langue d’adoption », disent Philippe Monneveux et Oleg Almeida, avec des influences diverses, religieuses, néo-classiques, romantiques avec Lord Byron ou engagées avec Victor Hugo, elle connaîtra une véritable rupture au début du 20ème siècle pour établir ses identités propres :

« … le modernisme brésilien représente, en revendiquant ses racines nationales et populaires, une coupure brutale d’avec les mouvements poétique santérieurs. Historiquement, il est fondé par les poètes Mário de Andrade, Oswald de Andrade, et Paulo Menotti del Picchia et les peintres Anita Malfatti et Tarsila do Amaral. (…)

Le modernisme brésilien encourage un retour aux structures élémentaires de la sensibilité brésilienne, ambition qui peut se résumer par le concept d’ »anthropophagie ». L’objectif des modernistes brésiliens est en effet de « déglutir » des formes importées pour produire quelque chose de véritablement national. Ils revendiquent par ailleurs une expression des émotions personnelles, qui se traduit dans les thèmes, la syntaxe et le vocabulaire, ainsi que dans un style conversationnel valorisant le ton prosaïque et la bonne humeur. »

 

 

C’est en 1922, à São Paulo, que ce mouvement se fit connaître lors de Semaine d’Art Moderne, festival de littérature, musique et arts plastiques, organisé pour fêter le premier siècle de l’indépendance du Brésil.

Ce sera la crise de 1929, le coup d’Etat de 1930 et les pertes de liberté à partir de 1935 sous l’ère totalitaire Vargas, qui donnera naissance à la poésie postmoderniste.

« La poésie post moderniste abandonne la provocation et le narcissisme du modernisme, continuent Philippe Monneveux et Oleg Almeida, et s’inspire fortement du quotidien. Elle accorde une place majeure à l’utilisation du langage conversationnel et du vers libre, et subit l’influence du réalisme et du romantisme. »

La richesse, la complexité et les cultures très différentes qu’offre le très vaste territoire brésilien ont bien entendu permis de multiples expressions poétiques en marge des courants ou à l’intérieur de ces derniers. A partir de 1945, sous la dictature, ou dans une liberté retrouvée, les poètes n’ont eu de cesse de se renouveler et d’interroger leurs temps et leurs espaces. Des avant-gardes vont surgir, notamment avec la chute de la dictature en 1983, mais en réalité tout au long de la période post 1945. La « nouvelle poésie »  de la fin du siècle dernier sera marquée par une pluralité grandissante, la recherche identitaire et la place croissante prise par les femmes ou les homosexuels. Les performances se multiplient pour offrir en ce début de millénaire une poésie très contrastée, allant de l’expérimental au retour à des formes anciennes.

Plus de trente poètes brésiliens, traduits en français par Oleg Almeida, sont présentés au lecteur : Manuel BANDEIRA, Oswald DE ANDRADE, Mario DE ANDRADE, Ronald DE CARVALHO, Murillo MENDES, Cecilia MEIRELES, Carlos DRUMMOND DE ANDRADE, Augusto Frederico SCHMIDT, Vinicius DE MORAES, Dante MILANO, Joao CABRAL DE MELO NETO, Lêdo IVO, Amadeu THIAGO DE MELLO, Decio PIGNATARI, Hilda HILST, Haroldo DE CAMPOS, Ferreira GULLAR, Augusto DE CAMPOS, Francisco ALVIM, Eunice ARRUDA, Paulo LEMINSKI, CHACAL, Ana Cristina CRUZ CESAR, Anderson BRAGA HORTA, Affonso ROMANO DE SANT’ANNA, Claudio WILLER, Ruy ESPINHEIRA FILHO, Antonio CICERO, Tanussi CARDOSO, Antonio CARLOS SECCHIN, Floriano MARTINS, Mirian DE CARVALHO, Antonio LISBOA CARVALHO DE MIRANDA, Periclès LUIZ MEDEIROS PRADE.

 

Poème de Cecília Meireles :

 

Le motif

 

Je chante puisque l’instant existe,

puisque ma vie est complète.

Je ne suis ni joyeux ni triste :

je suis poète.

 

Frère du temps qui s’enfuit,

je vis sans plaisirs ni tourments.

Je traverse les jours et les nuits

au gré du vent.

 

Suis-je voué à partir

ou plutôt à rester ? Suis-je en train

de détruire ou bien de bâtir ?

Je n’en sais rien.

 

Je ne sais qu’une chose : en chantant,

je fais perdurer mon transport…

Et qu’une fois tu mon chant,

Je serai mort

 

Poème de Ferreira Gullar :

 

Mon peuple, mon abîme

 

Mon peuple est mon abîme.

Là, je me perds :

sa détresse me laisse

aveugle et sourd.

 

Mon peuple est mon supplice,

ma tragédie :

s’il vit dans la misère,

c’est de ma faute.

 

Mon peuple est mon destin,

mon avenir :

s’il ne devient en moi

ni poison ni chanson,

je vais mourir.

Cyrille Guilbert : Le lieu dénudé

Le lieu dénudé par Cyrille Guilbert. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Cyrille Guilbert, auteur de romans et recueils de poésie, touche avec ce recueil à la métaphysique et au réel total.

 

c’est le moment de la présence qui séduit

le moment de la lumière

mystère et clarté par quoi je suis touché

ma main traverse cela

 

je sais qu’on ne vit jamais qu’en elle, la lumière

on marche et se courbe au sein de son désir ébloui

en la voyant j’oublie le volume de mon corps

dont est tracé d’avance le trajet d’épuisement

 

 

 

 

Traque de la lucidité, de la présence au réel, traversée des voiles ou des sacs de toile grossière qui masquent le vivant, arrachement des masques gluants des mensonges communs, Cyrille Guilbert tend jusqu’à ce rompre vers l’axialité lumineuse de l’être.

 

il paraît long le chemin vers plus de nudité

il paraît ardu vers le gain de lumière

la bouche ouverte sur un cri blanc

voici la faille où s’épuise ma parole

 

Cyrille Guilbert défait patiemment les mailles de la trame du monde pour se glisser dans l’intervalle et se plonger dans l’océan lumineux. Les mots défont le tissage mais en même temps le reconstitue, autrement. C’est une quête de la parole, une réappropriation du langage qu’il faut extraire des banalités et des menteries.

 

la parole que je veux maintenir en son âpreté

dès qu’elle me quitte ce durcit et se fige

mes mots forment des pierres lapidant la toile du jour

 

C’est un voyage initiatique sans concession qui est voué à l’échec jusqu’à l’ultime retournement.

 

avec des mots accrochés à ce destin de parole erratique

matière informe de mes mots issus d’un fonds d’angoisse

glaise sculptée, lentement modulée, fruit secret de ma patience

je m’attelle encore à la même illusion

de la pierre tenue en main

on n’apprend rien, mais tout finalement s’y révèle

enfoui dans l’opaque

 

C’est le chemin lui-même qui est la libération et non la destination.

La Table d’attente de Frédéric Tison

La Table d’attente de Frédéric Tison. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Le titre est explicité par une définition extraite du Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition (1932-1935) :

« Table d’attente. Plaque, pierre, planche, panneau sur lequel il n’y a rien encore de gravé, de sculpté, de peint. Fig. : C’est une table d’attente, ce n’est encore qu’une table d’attente, se dit d’un jeune homme dont l’esprit n’est pas encore entièrement formé, mais qui est propre à recevoir toutes les impressions qu’on voudra lui donner. »

 

 

Frédéric Tison dresse ainsi sa Table d’attente autour, nous dit-il, d’un visage absent. Comme peindre un tableau dont il manquerait le personnage principal, absent mais pourtant présent par tous les éléments du tableau, impressionniste. On pense parfois à un doppelgänger, tant le témoin invisible, à la fois veilleur et lanceur d’alerte, est aussi le tourneur de pages de ce livre.

 

« Dans ce pays, mes vêtements sont blancs (ma chemise est d’argent, mon pantalon de neige).

Dans ce pays, je fais le ciel mien.

Dans ce pays, je donne des fêtes douces et secrètes. Ici, je sème mes nuages et mes lois. Dans ce pays, j’ai mes rois et mes reines.

C’est dans ce pays que s’élève mon palais d’eau murmurante. »

 

« L’amour n’est pas là. Il ouvre des portes au loin. Il se trouble dans les miroirs.

Il se dresse dans une chambre vide. Il accueille des souffles et des regards soudains.

Il ne siège pas – il s’efface des trônes et de chaque jardin. Ses larmes sont avides de la mer, ses rires se brisent en silence.

L’amour n’est pas là – C’est un ange noir qui le retient prisonnier. »

 

« Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je te place entre deux colonnes au sein d’une nuit.

Je te répands dans les rues et les herbes, je te dissous dans toutes les faces humaines et les années. Je trouble tes ombres dans la fontaine sculptée, j’y plonge des clefs lourdes.

Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je t’ai contemplé. »

 

Cette saudade en langue française porte, à travers les fragilités extrêmes, vers la beauté.

 

« Fais tien le ciel, chante une heure et ce visage clair qui serait tien – dans tes yeux, dans tes miroirs incertains.

Fais tien cet appel et l’oiseau, le jeune carillon qui passe et tinte si vite ! Tandis qu’il cesse de seulement t’appartenir. »

 

Frédéric Tison engage un combat contre le temps, s’élève au-dessus des conditionnements pour marcher sur les morceaux de temps brisés comme autant de marches vers la clarté.

Aletheia de Denis Petit-Benopoulos

Aletheia par Denis Petit-Benopulos. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Ce recueil de textes, presque des contes poétiques où se mêlent vie quotidienne, complexité dramatique de la Grèce des Colonels et actions des dieux de l’Olympe, conduit le lecteur dans les chaleurs, les saveurs et les expressions colorées de la terre grecque. Il y a parfois du Nikos Kazantzakis dans la manière dont Denis Petit-Benopoulos nous introduit dans l’âme grecque, pas celle des universitaires allemands qui, à partir du XVIIIème siècle, édifièrent une Grèce idéalisée qui n’existait pas, mais celle du peuple grec, dans ses nuances et ses profondeurs parfois étranges.

 

Les villageoises avaient laissé les charrettes à bras dans les villages

On y laissait pourrir l’avoine

On ne reverrait plus

Les chevaux réquisitionnés par l’armée de libération

Elles descendaient avec les aînés

Laissant les filles à la maison s’occuper des plus petits

Un panier sous chaque bras, elles passaient par des chemins de traverse

Pour atteindre les abords de la ville, s’engouffrer dans les ruelles

 

Grand-père qui avait été notaire

Avait rendu service à l’une d’elles

Une question d’héritage

Un galeux de fils qui avait fait juste assez d’études

Pour leur faire signer en douce des papiers, des codicilles

A la mort du père, il voulut déposséder la mère, la chasser

Grand-père l’en empêcha

Et pour le remercier, elle fournissait les légumes, les œufs et le lait

 

Et sa fille aînée servait de nourrice aux jumeaux

 

 

 

Dire la vie quotidienne, la vie réelle, est sans doute ce qu’il y a de plus difficile en littérature. Comment confier au lecteur un regard ? C’est ce que réussit l’auteur. Il sait montrer la vie qui s’organise autour de la mort, toujours omniprésente, la mort banale, ou celle que l’histoire amène dans notre quotidien insensiblement. Un avertissement.

 

Tu vois, le temps s’est arrêté, on boit toujours le café turc accompagné d’un verre d’eau servi sur un miroir.

 

L’eau est si fraîche, le verre embué, qu’on peut y dessiner des lettres.

 

L’après-midi de ce jour-là, la foule presse le pas sur la place jusque sur les marches de l’église, elle se répand comme une nappe pour un bon repas de famille.

 

Du balcon de l’hôtel de ville, un petit homme chauve va pour harranguer la foule, mais il hésite, se retourne, s’avance, se retourne encore, il agite le smains comme s’il avait trop de bagues à ses doigts ou bien les fils d’une marionnette invisible ou bien encore un jeu d’allumettes qui se seraient toutes embrasées en même temps. […]

L’homme se met enfin à parler dans le microphone ; des quatre coins de la place, sa voix rauque, convulsive, se répand comme une traînée de poudre ; l’enfant chavire, on la retient et la voix s’engouffre au-delà, dans les rues jusqu’à l’autre place que barre la moustache du vieux de Morée.

On lui dit, sa tante qui porte des lunettes rondes et roule en Coccinelle rouge, on lui dit, son père qui lui tient la main, on lui dit, son oncle qui achète des cigarettes, on lui dit, son grand-père qui joue au tavli en brandissant sa canne à pommeau d’ivoire, on lui dit, la foule qui reflue à présent, on lui dit, sa mère qui lui sourit sans la voir, on lui dit, sa grand-mère qui ne sourit qu’à la lumière, on lui dit, son frère qui va naître, on lui dit, cet homme, tu vois cet homme, c’est un colonel. 

 

Cette Aletheia, cette vérité, est celle des mythes dans lesquels nous avons la vie, le mouvement et l’être. Les mots frappent par leur justesse, appelant immédiatement l’expérience qui, pourtant, devrait nous rester étrangère. Le langage ne peut dire le réel mais il peut en donner l’intuition, le pressentiment. C’est toujours du voyage d’Ulysse dont nous parle Denis Petit-Benopoulos, le voyage de retour à nous-même, une fois tombés les masques de l’apparaître. Ici, la poésie retrouve sa fonction initiatique.

 

Aux heures les plus chaudes, j’écorchais mes pieds nus à la terre rouge, je comptais les fourmis, je ramassais les brins d’écume, j’avançais vers l’horizon sans me retourner, devant moi marchaient en file indienne Ulysse, Achille, Ajax et Patrocle, le chemin s’enfonçait dans la nuit, je ne voyais ni la mer ni la terre, seulement les tombes ouvertes au-dessus desquelles balbutiaient, têtes recouvertes, de jeunes veuves, je n’entendais que le bruit de l’ombre quand elle plie sous la vague, le murmure des olives quand dans les filets elles se mêlent aux étoiles, je fermais les yeux, biches bondissantes, brebis égarées, taureaux fumants jaillissaient devant moi, la terre tremblait sous la lune, les paysans que j’avais pris d’abord pour des dieux, les soldats que j’avais pris pour des héros, les vieilles femmes descendues des maisons en ruine, chargées d’ailes et de résine, poudrées de chaux vive, tous faisaient dans l’eau de petites entailles avant de disparaître,

 

Tout comme en leur temps les époux, les pères, les amants, les fils et les filles des tombes d’en haut.

 

A lire absolument.

 

 

Jacques Basse, Poète Eternel

Nous retrouvons Jacques Basse, l’un des plus précieux de nos poètes à la fois par la langue et par la profondeur qu’il traduit dans l’assemblage secret des mots.

Voici deux recueils, le premier intitulé avec lucidité Le chemin obscur n’est qu’un leurre, le second rassemblant Reprises et Inédits.

Alors que la souffrance nous plaque généralement au sol, nous fait manger la poussière, Jacques Basse témoigne d’une souffrance verticale, qui élève et se transforme en libération par le sel alchimique de la passion.

La passion est un sentiment

qui élève, monte, grandit.

On escalade des sommets,

on les survole, on s’envole,

on est au-dessus du commun.

Inaccessible, inventif, intouchable.

Tout y est surprenant,

des odeurs aux couleurs.

Le reste est sans relief,

on ne pense plus aux griefs.

Un certain temps !

Il y a cette nécessité de l’être, ce souvenir de l’être que la poésie ne cesse de sortir de l’oubli né de la fragmentation et de la réplication qui voilent le réel :

Comme devaient être

troublantes et fascinantes

autrefois,

la terre vierge

et la lune toute nue

lascivement exposées.

Avant que l’homme

de jour en jour,

recule les limites

du merveilleux,

dépouille l’imaginaire

surprenant l’invisible.

Au rêve l’inexpliqué

devient explicable.

Est-ce osé de dire

l’aveuglement

de l’être ?

L’amour vivifie la poésie de Jacques Basse que cela soit dans la déchirure, implacable, dans la communion, instauratrice ou restauratrice ou dans le doute, effrayant acide qui ronge :

Espérer

Mais es-tu honnête lorsque tu me dis

Vouloir toujours près de moi là rester

Contre moi en me couvrant de baisers

Moi si présent jadis muet aujourd’hui

Es-tu honnête quand tu ne me dis rien

Que tu lances tes yeux dans les miens

Jusqu’à tomber au profond de ma vie

Là où mon âme gît sans aucune envie

Quand es-tu honnête belle amoureuse

Qui désarme d’un sourire merveilleux

Et qui enflamme d’une invite capiteuse

Le mystère caché des jeux langoureux

La mort, à la fois omniprésente et impossible, qui n’existe pas mais fait croire qu’elle existe, conduisant ainsi le destin des uns et des autres, est toujours présente dans la poésie, au premier plan, ou replié au plus profond des mots :

Néant

Dans le néant

Qui nous enveloppe,

Un concept

N’y résiste pas.

Une abstraction effraie

Toutes sortes de gens.

Pourtant, est une évidence

Qui ne peut être niée.

La mort ne vit pas,

Elle ne peut donc pas mourir

Puisque sans vie.

Mais où se situe-t-elle ?

Dans son infinie grandeur

Unique,

Elle défie le temps.

A commander chez l’auteur :

Jacques Basse, 21 rue de la République, 30000 Nîmes.

Claire Boitel

Objets de la Demoiselle de Claire Boitel. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

Claire Boitel interroge notre rapport à la réalité à travers les objets du quotidien, nos activités, ou nos concepts, eux-mêmes objets.

Elle commence par L’éponge :

« Si on arrive en force, on rebondit dessous. Pour être en relation avec l’éponge, il faut l’imbiber. Elle absorbe tout, elle filtre, alambic marin. »

 

Le parapluie :

« Incarnation du risque : autant que les mitaines, il relève de la maîtrise de la sensualité. »

 

La glace :

« Translucide comme la prunelle d’une fée, opaque comme le désir de la sorcière, elle dresse des monolithes d’exaltation solitaire, elle incite à un spectacle masturbé. Elle empêche la communion sauf dans la mort. »

Ce ne sont pas que jeux de mots plaisants, il s’agit d’une observation forte qui propose une véritable philosophie et un art de vivre.

 

Sexe :

«  De l’intérieur, les os habillent la chair. Le sexe est un secret, au même titre qu’une étoile inconnue. »

 

Elle consacre d’ailleurs un chapitre à L’oeuf dont elle nous dit, très justement, qu’il « peut être considéré comme une matière céleste. ».

 

 

Après les objets de la Demoiselle, nous avons accès aux « Techniques de la Demoiselle », aux « lieux sacrés de la Demoiselle », au « Style de la Demoiselle », au « miroir (magique) de la Demoiselle » et à quelques autres cadeaux intimes, jusqu’à la mort et l’éternité.

La Demoiselle « fouille la lumière » et met au jour des secrets, des réalités, des enseignements, aussi brefs que salutaires :

« L’absence, la perte : même principe, faire sentir puissamment l’être ou la chose pas ou plus là. Avec un surcroît de romantisme pour le « plus jamais ». Le définitif, l’irrémédiable qu’on sacre. »

 

La Demoiselle nous fascine, il ne faut pas se laisser prendre. Elle a plus à donner que de l’apparence séduisante, il s’agit d’une quête intransigeante même si elle n’est pas sans plaisir.

D’ailleurs, elle avertit le lecteur :

« Ces finesses qu’on découvre à la troisième lecture sont d’invisibles caresses. »

Jusqu’à la cendre par Claude Luezior. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

https://editions-lgr.fr

C’est une poésie violente pour un monde violent. C’est une poésie lumineuse pour un monde lumineux. Les opposés, qui ne viennent pas nécessairement en coïncidence, et les paradoxes de la vie, qui à la fois se multiplie et s’auto-détruit, sont comme le sang des poèmes de Claude Luezior.

Aucune facilité, aucune dérobade, aucun contournement, le choc du vivant qui ne cesse, de réplique en réplique, de s’étendre. Une dualité corrosive mais aussi créatrice. Art de mort et art de vie. Mais toujours la beauté, parfois ensanglantée.

 

Sans fin

 

interstices

rugueux

des catacombes

 

ici s’étreignent

les ossuaires

d’atroces attentes

 

et s’érigent

en monolithes

les prières

de craie

 

ici-même

le refuge

avant l’arène

finale

avant l’ultime

solution

 

des couloirs

à perte de vie

et dans les niches

alcôves

et dédales

 

une danse

pour tibias disloqués


 

 

Il y a un ordo ab chaos chez Claude Luezior, sauf que ce n’est pas l’ordre qui émerge, plutôt la liberté, l’amour ou encore une horreur sacrée, qui se nourrissent du chaos pour s’élever vers la lumière, un instant, juste un instant, parfois davantage, à peine.

 

Chairs vives

 

goutte à goutte

leur sang

ne cesse

de ruisseler

jusqu’à nous

 

encre indélébile

encre

toujours

vive

 

encre à jamais

rouge

malgré les fours

crématoires

 

chairs

décharnées

regards

 

à travers

les pages d’Histoire

ces visages

me dévisagent

 

concentré

inhumain

tellement humaines

de désespoir

 

 

Dans ce monde en cendre, quelques joyaux scintillent avec élégance pour restaurer l’être, malgré tout.

 

Intime

 

une épaule

peuplée de tendresse

pour trébucher

parfois

 

une épaule sans limite

estuaire

qui répare

quilles et mâts

à la dérive

 

une épaule

gestation

quand se recroquevillent

mes angoisses fœtales

 

une épaule

métamorphose

de mes argiles

 

une épaule

où frémit

sa pudeur

 

une épaule qui respire

au gré d’un sein

tout juste issu

du paradis

 

son épaule

fertile

nourrissant

mes carences

 

Site de l’auteur :

https://claudeluezior.weebly.com/