Ilarie Voronca inédit

Journal inédit suivi de Beauté de ce monde (poèmes 1940/1946) d’Ilarie Voronca. Les Hommes sans Epaules Editions.

www.leshommessansepaules.com

Le tapuscrit de ce journal fut retrouvé très récemment, en 2016, dans les archives de Sașa Pană, directeur de la revue Unu, proche d’Ilarie Voronca (1903 – 1946) et figure centrale de l’avant-garde roumaine. En 1946, Ilarie Voronca s’est donné la mort. Le journal permet de mieux comprendre ce qui l’aura conduit à ce geste puisqu’il rend compte de l’année 1946. Il faut noter que Voronca est l’un des rares roumains exilés à Paris qui reviendra régulièrement en Roumanie, amplifiant sans doute, par ses retours, de terribles déchirures. Nous découvrons dans ces pages la puissance de ses angoisses et de ses tendances suicidaires. L’errance de Voronca, territoriale et spirituelle, malgré le recours permanent à la poésie comme seule axialité, n’a pas été contenue par les amitiés de Brauner, Tzara et autres. Le talent et l’amour ne suffisent pas toujours à compenser l’arrachement.

« C’était la femme d’avant la séparation que je cherchais. La femme de maintenant m’offrait les rides de son visage comme celles de son âme mais moi, je m’obstinais à ne pas les voir. J’aurais voulu l’emporter hors de la pièce, telle qu’elle était et m’enfuir avec elle vers le rivage de la mer d’où un bateau devait me reconduire vers le pays où j’avais organisé ma vie. J’avais décidé d’emprunter la voie maritime parce que les routes terrestres étaient exposées à trop de fatigues et de périls. Mais la femme et les amis et les parents qui l’entouraient ne l’entendaient pas ainsi. Il fallait emporter une partie de ce qui avait constitué sa vie pendant les années de la séparation. Remplir des coffres et des valises avec les choses matérielles de sa vie. (…) Embarqués à Constantza, nous n’avons quitté le bord qu’après trois jours de mouillage. J’étais encore dans l’extase de l’incroyable réunion et la femme réelle avait encore tous les aspects de la femme de ma mémoire ! Ce n’est que le sixième jour, pendant une longue escale dans le port bulgare de Varna que les premiers symptômes d’une vie qui m’était inconnue, se manifestèrent. »

La lecture de ce journal démontrera une fois de plus que la poésie demeure bien supérieure à la psychologie dans la connaissance des méandres de la psyché.

 

Couv Voronca

 

La deuxième partie du livre rassemble divers témoignages de Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Cassou, Jean Follain, Claude Sernet, Eugène Ionesco, Yves Martin, Alain Simon, Guy Chambelland.

Ecoutons Yves Martin :

« Relire Ilarie Voronca, non pas dans le douillet, le silence d’un appartement, mais dans les lieux où il a dû être tellement perdu, les lieux qui l’ont usé, broyé après bien d’autres, Voronca, tu marches, c’est toi dans ce coin de métro, c’est toi qui regardes les draps de la Mort que chaque matin étend derrière l’hôpital Lariboisière. Tu te demandes si parfois il y a des survivants. Tu es de toutes les rues de la capitale, celle qu’un peu de soleil fait bouger comme une ville du Midi, celles qui glissent insidieusement comme Jack L’Eventreur. C’est toi qui es sa victime. Toujours toi. Tu ne vis pas le danger. A force de rêver d’indivisibilité pour être mieux présent dans chaque homme, dans chaque objet, tu te crois réellement invisible… »

La troisième partie rassemble l’intégralité de l’oeuvre poétique d’Ilarie Voronca sous le titre Beauté de ce monde.

 

          Extrait de L’âme et le corps :

 

« Comme un débardeur qui d’un coup d’épaule

Est prêt à se décharger de son fardeau

Ainsi mon âme tu te tiens prête

A rejeter le corps sous lequel tu te courbes.

 

Est-ce pour quelqu’un d’autres

Pour un fossoyeur ou pour un prince

Que tu portes cette chair un instant vivante

Dont tu es étrangère et qui te fait souffrir ?

 

Ah ! Peut-être que celui qui t’a confié mon corps

A oublié de te montrer les routes ensoleillées

Et pour me conduire du néant de ma naissance à celui de ma mort

Tu t’égares entre les marais et les ronces.

 

Réjouissons-nous, mon âme, il y a par ici une ville

Où les femmes sont comme des fenêtres.

On reconnaît leurs sourires dans les vitraux des cathédrales

Leurs voix sont les parcs, les fils de la Vierge.

… »

 

Lisons et relisons Ilarie Voronca plutôt que le prix Apollinaire 2018, accordé lamentablement au médiocre Ronces de Cécile Coulon.

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Vies de Saint-Artaud

Vies de Saint-Artaud de David Nadeau, La vertèbre et le rossignol n°5.

www.lulu.com

 

C’est un très beau projet qu’a conduit David Nadeau autour d’Antonin Artaud. Le texte de David Nadaud, puissant et subtil, érudit et créatif, bénéficie d’une centaine d’illustrations d’artistes les plus divers, faisant de ce cahier grand format un objet d’art.

Parmi les artistes illustrateurs, citons : Duccio Scheggi, Rémy Leboissetier, Jean Paul Loriaux, Guy Girard, Valter Unfer, Klervi Bourseul, Marco Baj, Gorgo Patagei, Jean-Pierre Brazs, Harry Jomère, Mario Persico, Giovanni Ricciardi, giAcomo Faiella, Marie-Claire, Carl Lampron, Joelle Gagnon, Nadia Saad, DelaSablo, Ody Saban, Zazie, Craig S Wilson, Luiz Morgadinho,  The Recordists (Sherri Higgins et William Davison), Susana Wald, Enrique de Santiago, Aldo Alcota, Janice Hathaway, Alex Januario, John Welson, John Richardson, David Coulter,Amirah Gazel, Doug Campbell, Maurice Greenia Jr, Irene Plazewska, Jon Graham, Rodrigo Mota, Verónica Cabanillas Samaniego, Daniel Cotrina, Tan Tolga Demirci, Raman Rao, Byron Baker, CAPA (Patricio Blues et Freddy Flores), Rodia Ibaveda,Jaime Eduardo Alfaro Ngwazi, Karl Howeth, Kirstin Chappell, Tunç Gençer, Pinina Podestà, Nelson DP, Sing Wan Chong Li, Paul McRandle, Jason Abdelhadi,Tony Convey, Sylvia Convey, Floriano Martins, Steve Morrison, Malcolm Green, Sean Cornelisse, Helen Frank, Floriana Rigo,Fabienne Guerens, Jacques Marchal, Jean-Paul Verstraeten, Mauro Césari, Jorge Vigil, Catherine Geoffray, Nelly Sanchez, Donjon Evans, Steve Venright, Mitchell Pluto, Rémi Boyer et Jean Gounin…

 

Couv Artaud

 

 

L’œuvre d’Artaud recèle de multiples dimensions et parmi elles, la magie, la métaphysique, le religieux sont explorés et interrogés, parfois par des méthodes très contraignantes ou au contraire selon des innovations renversantes et salutaires. David Nadeau étudie et révèle les nombreuses vies de Saint-Artaud qui pourrait être l’Avatar du futur.

 

« Le vrai nom de Dieu est Antonin Artaud, un être humoristique éternel. Les aum Anges soufflés par la Vierge, c’est lui. Des versions différentes de la Complainte du vieil Artaud assassiné dans l’autre vie, et qui ne reviendra pas dans celle-ci, sont transmises dans le Popol Vuh, ainsi que dans certaines légendes mazdéennes ou étrusques. Cette complainte était encore récitée il y a six siècles, dans les lycées d’Afghanistan, ou « Artaud » s’épelait « Arto ». Des moines bouddhistes tibétains, pendant la pratique de leurs exercices de méditation rituelle, ont entendu monter en eux les syllabes de ce vocable : AR-TAU, nom désignant ce gouffre corporel qu’ils prirent è tort pour le néant, alors que c’est un homme.

Il est Caïn, père des forgerons ; celui qui a accompli les travaux d’Hercule et détruit la Tour de Babel. Kraum-dam est le vocable qui désigne l’âme de cet homme. Dans ses différentes vies, il a toujours été chargé de responsabilités terribles, soutenues par des pouvoirs eux aussi terribles, et écrasants. Il y a plus de 4000 ans, en Chine, il est Lao Tseu et possède alors une canne dont le bout est terminé par une tête de dragon. »

 

Le cahier est disponible ici :

http://www.lulu.com/shop/la-vert%C3%A8bre-et-le-rossignol/vies-de-saint-artaud/paperback/product-23562213.html

Marc Thivolet

Marc Thivolet

 

(7 avril 1931 Fontenay aux Roses – 30 août 2016 Paris)

 

Être éternel par refus de vouloir durer. (René Daumal)

 

 

Marc Thivolet nous a quittés le 30 août à l’hôpital Pitié-Salpêtrière Paris 13.

Il s’en est allé avec l’élégance et la discrétion qui l’ont tant caractérisé. Tous ceux qui ont connu Marc Thivolet ont été frappés par sa simplicité et par la force de sa pensée et son exigence à pousser la réflexion à des hauteurs toujours plus élevées.

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Son nom est associé au Grand Jeu, mouvement auquel il a consacré sa vie et un grand nombre d’écrits. Ami du peintre Sima (1891 – 1971), de Monny de Boully (1904 – 1968), d’Arthur Adamov (1908 – 1970)… son intérêt pour Le Grand Jeu ne fut pas celui d’un spécialiste, voire d’un exégète. La quête entreprise par Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, Marc l’avait poursuivie avec la singularité qui lui était propre et toutes les implications à la fois psychiques et physiques que cela sous-tend. Il incarnait — dans l’acception de faire corps et esprit — la continuité de l’expérience fondamentale. Les passionnés du Grand Jeu gardent en mémoire sa lumineuse préface Le sang, le sens et l’absence du tome I des œuvres complètes de Roger Gilbert-Lecomte pour les éditions Gallimard (1974), sans oublier le numéro spécial de L’Herne intitulé Le Grand Jeu (1968) dont il assuma la direction. En 1996, les éditions Arma Artis publièrent son dernier écrit La crise du Grand Jeu – Entre présence et expérience.

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Dans les années 50, Marc fait la connaissance de Carlo Suarès (1892 – 1976), ami et traducteur français de Krishnamurti et proche des membres du Grand Jeu. Une longue amitié allait lier ces deux hommes remarquables et Marc s’initia à la Cabale selon l’enseignement de Carlo Suarès. Avec sa compagne, Danielle, ils mirent en scène Le Cantique des Cantiques selon la Cabale. Désigné exécuteur testamentaire de l’œuvre écrite de C. Suarès, Marc en assura la réédition pour les éditions Arma Artis dans la collection « Traités Adamantins ».

Il fut l’un des premiers en France à s’intéresser aux communications médiumniques de l’Américaine Jane Roberts (1929 – 1984). Celle-ci en état de transe entrait en relation avec des plans supérieurs et une entité nommée Seth. Il entreprit la traduction des deux principaux livres de J. Roberts co-écrit avec son époux, Robert Butts  : L’enseignement de Seth – permanence de l’âme. Éd. J’ai Lu (1993) et Le livre de Seth. Éd. J’ai Lu (1999). En parallèle à son activité professionnelle au sein des Éditions Armand Colin, il mena celle d’auteur pour Encyclopædia Universalis et pour Planète, revue créée et dirigée par Jacques Bergier et Louis Pauwels.

Membre du groupe surréaliste de Paris qu’il quitta au début des années 90, Marc était animé par la nécessité impérieuse de voir, comprendre pour mieux percevoir. Il laisse en nous l’empreinte de son énergie à la fois subtile et puissante. Converser avec lui appartenait à ces moments privilégiés dont on mesurait la valeur, la portée et le retentissement intérieur dans l’immédiateté de l’échange.

« Franchir le seuil de soi-même/se dira désormais “passer l’arche” ». Ce sont ses paroles extraites de son recueil de poèmes L’ample vêtement sorti du sel qu’on appelle présent chez les barbares. Éd. La maison de verre (1996). Ce titre s’est imposé à lui dans une phase/phrase de demi-sommeil, autrement dit entre rêve et réalité.

Il a désormais passé l’arche. Nous, nous restons sur le seuil sans perdre de vue le fil de sa trajectoire.

 

(…)

Il fallait ce péril extrême

posé sur la tête de la femme aimée pour te faire lever

et pour t’entraîner à lutter sans intermédiaire

pour réduit ainsi à ton seul désespoir

confronter l’énergie à l’énergie

 

Je cherche éperdument à être vaincu

mais pas au prix de ma faiblesse

Je ne connais ni pitié ni regret

Je ne te comprends que si tu me vaincs

car je sais que si tu me vaincs

c’est que tu n’as rien omis de toi-même

que tu es présent tout entier

 

Tout ce qui prend corps constitue l’ultime résistance

de l’énergie à elle-même

Tout ce qui prend corps visible ou invisible

a vocation à la restitution

Rien n’est irréversible

mais tout se renverse

                                     Marc Thivolet

 

 

                                                                                                                      Fabrice Pascaud

 

Entretien avec Marc Thivolet et Fabrice Pascaud sur Baglis TV : Introduction au Grand Jeu.

https://www.youtube.com/watch?v=CbIlPi6P3Fs

 

Benjamin Péret

Les Hommes sans Epaules, Cahiers Littéraires n°41, Nouvelle série, premier semestre 2016.

Le dossier de ce beau numéro est consacré à Benjamin Péret. Dans son éditorial, intitulé « Le passager du Transatlantique », Christophe Dauphin explique ce choix :

« Les poètes ont toujours été et sont toujours de ce monde, mais ils sont rares, ceux qui, de la trempe de Benjamin Péret, demeurent toujours et définitivement à l’avant-garde du Feu poétique. Et pourtant, si le Passager du Transatlantique n’a jamais cessé d’être à flot, ce fut trop souvent sur un océan d’ombre, que n’emprunte qu’une minorité, certes, mais active et éclairée. Ce constat a motivé l’écriture du dossier central de ce numéro des HSE. Avec Péret, nous ne sommes jamais dans l’histoire de la littérature, tellement ce poète est actuel – et surtout en ces temps d’assassins et du médiocre dans lesquels nous vivons  -, mais dans la vie. Comment alors expliquer l’audience confidentielle de son œuvre ? »

Si la France a, depuis des décennies, du mal avec la poésie en général et les poètes en particulier qui, souvent, obligent à penser dans un monde qui a vu, avec les soi-disant nouveaux philosophes des années 60-70, l’opinion remplacer la pensée et le savoir. Benjamin Péret, un anticonformiste cher à Sarane Alexandrian, n’a jamais fait la moindre concession à la mondanité.

L’œuvre, toujours injustement méconnue de Benjamin Péret, est immense, aux poèmes s’ajoutent des contes, des écrits politiques, des écrits ethnologiques, des écrits critiques sur le cinématographe et les arts plastiques, sur le surréalisme, la littérature, sans compter les entretiens. Une œuvre éditée aujourd’hui en sept volumes sous le titre Œuvres complètes grâce à l’association des amis de Benjamin Péret.

BenjaminPéret

Son œuvre, toujours aussi actuelle, dérange et secoue. Elle réveille. Benjamin Péret qui poussera de manière exemplaire la pratique de l’écriture automatique dans ses retranchements soulève l’hostilité et l’incompréhension dès la fin des années 1920, notamment de la N.R.F., incompréhension qui demeure.

Voici pourtant ce qu’en dit André Rolland de Renéville en 1939 :

« L’écriture automatique apparaît en harmonie avec le tempérament de Péret, au point qu’il semble que notre poète n’eût pas écrit si le surréalisme n’avait pas été découvert. Benjamin Péret ne conserve de notre langage que la construction syntaxique, l’allure et le ton. Les mots lui deviennent des signes. Il leur redonne un sens absolument libre, dégagé des objets qu’il désigne. De nouveaux objets semblent naître de ces moules dont le contenu nous était imposé par l’usage. Et le miracle est que ces réalités nous les comprenons, tandis que nous traverse l’immense éclat de rire d’un être que nulle contrainte ne retient plus de se lancer à travers notre flore et notre faune urbaines, comme s’il s’agissait pour lui de celles d’une contrée primordiale, ouverte à ses instincts. Il suffit de lire au hasard l’un de ses plus beaux poèmes pour y trouver l’exemple d’une conscience qui décide d’accepter sans y introduire de contrôle, la succession des idées qui se présentent à elle par le mécanisme de leur libre association.  Péret annihile la distance entre l’homme et l’objet, entre l’espace et le temps, entre le réel et le rêve : Sois la vague et le bourreau la lance et l’orée – et que l’orée soit l’étincelle qui va du cou de l’amante à – celui de l’amant – et que se perde la lance dans la cervelle du temps – et que la vague porte la poutre – et que la poutre soit une hirondelle – blanche et rouge comme mon CŒUR et ma peur. »

Christophe Dauphin note que si Benjamin Péret, ce « surréaliste par excellence », « est presque toujours qualifié d’opposant-né », il convient aussi de parler de lui comme d’ « un homme du oui et de l’adhésion à la liberté, à l’amour sublime, au merveilleux, à l’amitié ». Péret, nous dit-il, a aussi « magistralement établit l’analogie entre la démarche poétique et la pensée mythique ». Christophe Dauphin rappelle que Benjamin Péret est définitivement vivant quand bien des prétendus poètes d’aujourd’hui sont déjà morts. En 1945, il tenait ces propos, à la fois réalistes et visionnaires, dans Le déshonneur des poètes.

« Les ennemis de la poésie ont eu de tout temps l’obsession de la soumettre à leurs fins immédiates, de l’écraser sous leur dieu ou, maintenant, de l’enchaîner au ban de la nouvelle divinité brune ou « rouge » – rouge-brun de sang séché – plus sanglante encore que l’ancienne. Pour eux, la vie et la culture se résument en utile et inutile, étant sous-entendu que l’utile prend la forme d’une pioche maniée à leur bénéfice. Pour eux, la poésie n’est que le luxe du riche, aristocrate ou banquier, et si elle veut se rendre « utile » à la masse, elle doit se résigner au sort des arts « appliqués », « décoratifs », « ménagers », etc. »

Benjamin Péret est plus que jamais précieux dans un monde ou la compromission, la trahison et la falsification sont la norme.

 

A travers le temps et l’espace

Attendre sous le vent et la neige des astres

la venue d’une fleur indécente sur mon front décoloré

comme un paysage déserté par les oiseaux appelés soupirs du sage

et qui volent dans le sens de l’amour

voilà mon sort

voilà ma vie

Vie que la nature a fait pleine de plumes

et de poisons d’enfants

je suis ton humble serviteur

 

Je suis ton humble serviteur et je mords les herbes des nuages

que tu me tends sur un coussin qui

comme une cuisse immortelle

conserve sa chaleur première et provoque le désir

que n’apaiseront jamais

ni la flamme issue d’un monstre inconsistant

ni le sang de la déesse

voluptueuse malgré la stérilité d’oiseau des marécages intérieurs

 

Sommaire du numéro :
Editorial : « Le Passager du Transatlantique », par Christophe DAUPHIN
Les Porteurs de Feu : Marc PATIN, par Christophe DAUPHIN, Jean-Clarence LAMBERT, par César BIRÈNE, Poèmes de Marc PATIN, Jean-Clarence LAMBERT
Ainsi furent les Wah: Poèmes de Philip LAMANTIA, Hervé DELABARRE, Guy CABANEL, Jean-Dominique REY, Emmanuelle LE CAM, Ivan de MONBRISON, Gabriel ZIMMERMANN
Dossier : La parole est toujours à Benjamin PÉRET, par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Jean-Clarence LAMBERT, Poèmes de Benjamin PERET
Une voix, une oeuvre : Annie LE BRUN, par Karel HADEK, Poèmes de Annie LE BRUN
Portraits éclairs : Lionel RAY, par Monique W. LABIDOIRE, Fabrice MAZE, par Odile COHEN-ABBAS
Dans les cheveux d’Aoûn, proses de : Jean-Pierre GUILLON, Fabrice PASCAUD
La mémoire, la poésie : Jehan MAYOUX, par César BIRÈNE, Alice MAYOUX, Poèmes de Jehan MAYOUX
Les pages des Hommes sans Epaules : Poèmes de Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN, Gisèle PRASSINOS
Avec la moelle des arbres: Notes de lecture de Nicole HARDOUIN, Paul FARELLIER, Jean CHATARD, Christophe DAUPHIN, Béatrice MARCHAL
Infos/Echos des HSE : par Claude ARGÈS, avec des textes de Alain JOUBERT, Jacques LACARRIERE, Jean-Pierre GUILLON, Abdellatif LAABI, Jean ROUSSELOT, Christophe DAUPHIN, Roger KOWALSKI, Jacques SIMONOMIS, Alain JOUFFROY, Lemmy KILMISTER
Les inédits des HSE: « Poèmes », par Ashraf FAYAD, avec des textes de Christophe DAUPHIN, Abdellatif LAABI

 

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Marc Patin

Les Yeux très bleus d’une nuit pareille à un rire sans regret de Marc Patin, Editions Les Hommes sans Epaules.

Malgré la biographie que lui a consacrée Christophe Dauphin en 2006, Marc Patin demeure injustement méconnu, dans l’ombre de Noël Arnaud et Jean-François Chabrun, ses deux collègues du groupe surréaliste La Main à Plume, bien qu’étant reconnu comme le poète du groupe. Ce volume consacré à son œuvre poétique (1938-1944) vient comme un nécessaire hommage de réparation.

Couv Marc Patin

Né en 1919 et mort dramatiquement en 1944 en Allemagne laissant une œuvre déjà exceptionnelle à 24 ans. Sarane Alexandrian évoque Marc Patin comme le « Rimbaud du surréalisme ». Christophe Dauphin parle de lui comme d’un grand poète surréaliste de l’amour qui sort enfin de son purgatoire », purgatoire qu’il analyse en ces mots :

« Comment expliquer alors ce silence inextricable autour du poète et de son œuvre ? Comment expliquer le silence autour du génie de ce poète que Paul Eluard, bien plus que son ami, avait salué son égal, l’une des voix les plus prometteuses de sa génération et du surréalisme, et qui fut foudroyé dans la force de l’âge ? Marc est mort jeune à l’âge de vingt-quatre ans, dans une époque trouble, et a peu publié de son vivant. Cependant ce silence n’est pas gratuit ; il a été entretenu par ceux qui n’hésitèrent pas à le lâcher et à le calomnier dans ce qui demeure la période la plus critique de Patin. Des accusations qu’il subit, Guy Chambelland sera le premier à démontrer l’absurdité et l’inanité, tout en saluant la « ferveur et les images aériennes » du poète. Il s’agissait d’un premier pas d’importance devant nous mener vers la « réhabilitation » de la mémoire de Marc Patin, comme vers la découverte de son œuvre. »

Fin 1937, est fondé le groupe d’inspiration Dada Les Réverbères autour de Michel Tapié, Jacques Bureau, Pierre Minne et Henri Bernard, que Marc Patin rejoint rapidement. Poésie, jazz, peinture, théâtre, le groupe est très actif, publie une revue du même nom dans laquelle Marc Patin publie régulièrement des poèmes. En 1938, il tombe amoureux de Christiane qui va exalter son don pour la poésie. Le premier numéro de la revue propose un manifeste « Démobilisation de la poésie » dont Marc Patin est signataire. Rejet des formes, y compris celles de la révolution poétique, et installation dans le merveilleux.

Après Christiane (1938-1940) et Les Réverbères (1937-1939) vient la période Vanina (1940-1944) et La Main à Plume (1941-1943). Vanina (ou l’Etrangère) va devenir, nous dit Christophe Dauphin, « le grand mythe de l’œuvre de Marc Patin ». La Main à Plume naît de la volonté de rassembler les surréalistes restés sur le territoire français pendant le deuxième conflit mondial. Son action s’inscrit dans la continuité des deux manifestes surréalistes. Marc Patin se rapproche alors de Paul Eluard. Leurs œuvres respectives se croisent de bien des manières, l’amour bien sûr mais aussi les incertitudes d’un monde en ruine. Mais Marc Patin tend vers « une libération totale de l’esprit ». « La grande affaire de la poésie de Patin, précise Christophe Dauphin, est de révéler l’homme à lui-même, de lui donner la possession de soi : « La poésie, depuis toujours, établit les rapports entre l’homme et le monde, retrace les moindres nuances de leurs conjonctions, replace l’homme dans son élément, lui incorpore l’élément cosmique… ». Au cœur de cette queste, la Femme magique, Vanina, tient une place essentielle, à la fois inspiratrice, initiatrice et clé de réalisation.

Dans sa courte vie, Marc Patin va écrire près de sept cents poèmes, la plupart encore inconnus, dont plus de la moitié ont été rassemblés dans ce magnifique volume.

Vanina

I

Elle se livre toute vive au soleil

L’espace d’une lampe d’Avril

Compose le monde où elle vit

Elle accorde les teintes subtiles du jour

A la nuance exacte de ses yeux

Elle plie toute parole

A la forme mouvante de sa bouche

Elle suit à l’horizon

La courbe agile de ses gestes

Elle invente l’amour

Elle ne s’étonne de rien

Son regard enchâsse la pierre frêle d’un seul matin

Eperdument sensible

Elle passe sans distinguer

Parmi les hommes aux visages confondus.

II

Dégagé du sable et des herbes

Orienté par l’aimant du printemps

Son corps est chaque jour plus transparent

Les mille rayons de sa vie la transpercent

Les jambes aiguisées et les mains finement taillées

Elle s’abandonne aux méandres de son sang

La nuit ne tarde pas à la couvrir

Du poids léger des vivants qu’elle ignore

Elle va bientôt tourner son visage de bois tendre

Vers le cristal fumé du couchant.

III

Le matin mêlé de neige et de lait

Elle lisse les roses de ses bras

Du long miel de ses yeux

Elle célèbre pour elle seule la fête du blé.

IV

Pour la voir pour l’aimer toujours

Je la mêle en plein midi aveuglante et bruyante

Au silence de la nuit

Et je multiplie à l’infini mes yeux par les siens.

V

Martyre heureuse épargnée par le feu

Toute à la santé de l’été

Pour que je l’aime elle s’échappe.

                                                            13 janvier 1940

 

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Alain-Pierre Pillet

 

Alain-Pierre Pillet nous a quittés brutalement le 16 décembre 2009, à l’âge de 62 ans. Une mort devenue vie grâce, notamment, aux Amis d’Alain-Pierre Pillet qui, rassemblés en association, l’ADADAPP, font vivre son œuvre. Ils ont publié, aux Editions La Doctrine, le premier volume des Œuvres complètes d’Alain-Pierre Pillet.

Ce qui caractérisait la pensée ou la parole d’Alain-Pierre Pillet était sans doute l’élégance qui toujours pointait sous l’humour, la lucidité froide, la sensibilité exacerbée ou contenue. Cette élégance de l’être lui aura permis de traverser ce monde qu’il comprenait trop et qui le comprenait si mal à moindre douleur peut-être. Cet adepte de l’alternative nomade, voyageur des géographies physiques comme psychiques, fut un témoin étonnant de ce qui est là par ses regards décalés, éclairant soudainement ce que nous ne voulions voir.

Son humour qui le mettait à distance salutaire de l’autre, de l’ami qui trahit comme de l’ennemi qui passe, n’aura pas toujours suffit à le préserver. Les mots, avec plus de certitude, lui ont permis avec le talent étrange et délicieux qui était le sien, de s’échapper tout en révélant.

Ce premier volume rassemble tous les ouvrages publiés en autoédition à l’exception de Venezia Traviata qui sera intégré au volume cinq. C’est un volume très réussi, à la fois sobre et exigeant dans sa forme comme dans son contenu, les textes, poèmes ou proses, étant étayés par de nombreuses illustrations d’artistes comme Max Schoendorff, Pierre Nadal, Robert Lagarde, Jean Terrossian pour les signalisations du texte Les Dangers de la route, Anne-Lise Déhée et d’autres encore.

L’un des textes les plus surprenants est l’enquête André Breton à Venise, pour laquelle il recueillit quarante contributions, alors que Breton n’est jamais allé à Venise. Trois questions sont posées aux participants : Vous avez été à une époque de votre vie proche d’André Breton. Vous a-t-il parlé de Venise ? Quelles sont les rencontres entre le surréalisme et Venise ? Quels rapports entretenez-vous avec cette ville ? Parmi les réponses, nous trouvons celles de Nelly Kaplan, Léo Ferré, Jean Rollin, Edgar Morin, Philippe Soupault, Henri Pastoureau…

La force subtile et inattendue des mots et de la pensée d’Alain-Pierre Pillet se dévoile sans doute de manière plus évidente dans ses poèmes, comme lieu de l’intime.

 

L’aurore

 

S’enfoncer

dans l’amour

comme un pieu

dans sa soie

à peine

ourlée

de gouttelettes

rouges

et ton bras

étoilé

sur ma cuisse

ton bras

qu’enlacent au désir

et lacèrent

en sang

ces longs jours

d’incertitude

 

Mais elle émerge aussi, dans un temps autre, avec une grande évidence dans des irruptions :

 

Avis à la population !

La population n’aura plus lieu.

 

D’abord le rire ou le sourire, puis l’incertitude et le doute, le vide et le tragique presque prophétique. Alain-Pierre Pillet par ses regards sur la situation interrogent non seulement notre époque mais la nature humaine, et son mensonge sans cesse renouvelé, qui traverse les époques.

 

Editions La Doctrine, 11 rue Verte, CH-1205 Genève (Suisse).

Jacques Lacarrière chez les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules, Jacques Lacarrière & les Poètes grecs, Cahiers littéraires n°40.

Ce très beau numéro est consacré à Jacques Lacarrière et à la poésie hellénique. Dans son éditorial, Christophe Dauphin nous rappelle que la Grèce et l’Arménie sont des terres de souffrance et de résistance dans lesquelles la poésie est irriguée par le sang perdu.

Jacques Lacarrière, qui nous a quittés en 2005, « aventurier de l’esprit et l’un des meilleurs connaisseurs du monde antique et de la Méditerranée », rebelle précieux qui s’est toujours efforcé de transmettre ce qui est, témoigne, dans une œuvre multiple, du rayonnement permanent de la Grèce. Les poèmes choisis pour cet hommage sont d’une grande densité, souvent charnus pour mieux souligner l’esprit qui demeure.

 

Cinabre

 

Soleil emprisonné dans les macles du soir,

blessure d’où suinte le mercure,

tu dis l’ultime cri du sang avant qu’il ne se fige

la grande paix des cicatrices et la convalescence de la terre

 

Nous retrouverons avec grand plaisir dans le dossier l’un des grands auteurs grecs du XXème siècle, grand ami de Nikos Kazantzakis, Anghélos Sikélianos, dont on se rappellera le merveilleux Dithyrambe de la Rose. La poésie grecque des dernières décennies du siècle passé fut particulièrement riche comme en témoigne Jacques Lacarrière :

« Je crois qu’il est bon de préciser ici que la Grèce, à l’inverse de la France, n’a jamais connu d’écoles, de mouvements, de chapelles ni de cercles poétiques. Les poètes grecs n’ont jamais manifesté, à quelque génération qu’ils appartiennent, un besoin de communauté littéraire. Très vite, ces poètes nouveaux – ou du moins dont les œuvres opérèrent une évolution sans marquer pour autant de rupture avec les poètes antérieurs – vont faire poésie à part, si je puis dire. Je ne vais pas ici me mettre à dresser l’inventaire de leurs noms ni de leurs oeuvres car à partir de ces années 70, la poésie se caractérise par un foisonnement d’œuvres et de publications, une véritable explosion de revues, une multiplicité de personnalités, d’individualités pour qui la poésie se trouve désormais affranchie de toute sujétion à l’histoire. Je dis bien : à l’histoire mais sans pour autant braver ou brader aussi la mémoire… »

Le choix de poèmes rassemblés dans HsE démontre que les Hellènes n’ont pas quitté la Grèce depuis des siècles comme certains l’ont avancé imprudemment en Grèce même. L’essentiel est toujours de revenir en Ithaque comme l’affirme Constantin Cavafy :

 

Et surtout n’oublies pas Ithaque.

Y parvenir est ton unique but.

Mais ne presse pas ton voyage,

Prolonge-le le plus longtemps possible

Et n’atteins l’île qu’une fois vieux.

Riche de tous les gains de ton voyage,

Tu n’auras plus besoin qu’Ithaque t’enrichisse.

Couv HsE40

Sommaire : Editorial, « Une voix grecque dans la nuit arménienne », par Christophe Dauphin – Les Porteurs de Feu : Jacques Lacarrière, par César Birène, Claude Michel Cluny, par Paul Farellier, Jean Pérol, Poèmes de Jacques Lacarrière, Claude Michel Cluny – Ainsi furent les Wah : Poèmes de Kiki Dimoula, Francesca Yvonne Caroutch, Hervé Sixte-Bourbon, Frédéric Tison, Christine Guinard – Dossier : Jacques Lacarrière & les poètes grecs contemporains, par Christophe Dauphin, avec des textes de Jacques Lacarrière, Poèmes de Constantin Cavafy, Anghélos Sikélianos, Georges Séféris, Andréas Embirikos, Yannis Ritsos, Odysséas Elytis, Nanos Valaoritis, Aris Alexandrou, Dimitri Christodoulou, Titos Patrikios – Le peintre du surréel grec : Nikos Engonopoulos, par Nanos Valaoritis, Poèmes de Nikos Nikos Engonopoulos – Les inédits des HSE : « Ecrit à l’Ange de Smyrne », par Paul Farellier – La mémoire, la poésie : Armen Lubin, par Paul Farellier, Poèmes de Armen Lubin – Dans les cheveux d’Aoûn, proses : Gwen Garnier-Duguy, par Pierrick de Chermont, Hélène Durdilly, par Odile Cohen-Abbas, Jean-Gabriel Jonin, par Rémi Boyer, Alain Breton, par Odile Cohen-Abbas – etc.

Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen – France.

http://www.leshommessansepaules.com/