L’enchâssement

L’enchâssement de Ian Watson. Editions Le Bélial’, 50 rue du Clos 77670 St-Mammès, France.

https://www.belial.fr/

Rares sont les ouvrages qui mêlent linguistique et science-fiction. Nous pensons bien sûr à la célèbre trilogie d’A.E. Van Vogt, Le Monde des Non-A, Les joueurs du Non-A et La Fin du non-A, non-A pour non-aristotélicien,  basée sur les principaux axiomes de la Sémantique Générale d’Alfred Korsybski, publiée dès 1945. L’ouvrage de Ian Watson, original et fascinant, traite de la question de l’enchâssement, d’un possible au-delà du langage.

 

 

C’est le premier roman de Ian Watson, passionné par l’œuvre de Raymond Roussel, particulièrement Nouvelles impressions d’Afrique (1932). Trois intrigues se mêlent dans ce roman. La première s’organise autour d’expérimentations secrètes sur le langage. Des enfants sont isolés pour vivre dans un langage artificiel qui se veut une approche d’une base infralinguistique humaine par un procédé d’enchâssement. Nous sommes proches des théories de Noam Chomsky sur une grammaire universelle, théorie que nous retrouvons dans les grandes métaphysiques non-dualistes.

La deuxième intrigue conduit le lecteur auprès d’une tribu isolée de la forêt amazonienne qui pratique deux langages, le xemahoa A et B. Le second, lui aussi enchâssé, porteur des mythes et traditions, est accessible grâce à un hallucinogène.

Enfin, la troisième intrigue consiste en une rencontre avec un peuple extra-terrestre qui compile tous les langages de l’univers, autant de cartes de la réalité. Ils imaginent qu’en compilant tous les langages, ils pourraient accéder à leur créateur et au réel.

Les trois intrigues se mêlent habilement dans une quête de l’être fondateur du langage. C’est une forme de recherche de la Parole perdue ou de la Lettre perdue, le pressentiment d’une structure absolue.

 

 

Certains passages, rejoignent les thèmes développés dans les voies d’éveil.

Exemple côté extra-terrestre :

« Ce sont des entités variables. Ils manipulent ce que nous appelons réalité grâce au cours flottant de leurs signes. Leurs signes ne connaissent pas de constante et ne reposent que sur des référents variables. Nous sommes enchâssés dans cet univers, prisonniers de lui. Eux, non. Ils s’en échappent. Ils sont libres. Leur faculté de change leur fait traverser les réalités. Mais lorsque nous aurons réussi à superposer tous les programmes constitutifs de la réalité établis par tous les langages, là-bas dans la lune qui orbite entre nos mondes jumeaux, alors nous serons également libres. »

Exemple côté tribu amazonienne :

« Ce discours enchâssé n’est autre que la châsse où sont serrés l’âme, les mythes, de la tribu. Mais cela permet également aux Xemahoa de faire l’expérience immédiate de leur vie mythique au cours de ces célébrations à la fois chantées et dansées. Le dialecte vernaculaire quotidien, le xemahoa A, est passé au crible d’un re-codage extrêmement élaboré qui brise les séquences linéaires du parler normal et restitue le peuple xemahoa à cette unité spatiotemporelle de laquelle, nous autres, avons été coupés. Car nos langages se comportent comme des barrages entre la Réalité et notre Idée de la Réalité.

« Je suis enclin à penser que le xemahoa B est le langage le plus vrai que j’aie jamais rencontré. Il est évident qu’à d’autres égards – pour tout ce qui concerne la vie quotidienne – il met à mal, paralyse, infirme notre vision strictement euclidienne du monde. C’est un langage extravagant, semblable en cela à celui de Roussel, mais pire. L’esprit ne peut espérer seul, sans adjuvant, l’appréhender. Mais dans leurs hallucinations, ces Indiens ont découvert l’élixir vital de la compréhension ! »

Au passage, Ian Watson, soit par accident, soit par compréhension, livre quelques clefs de l’usage traditionnel des puissances serpentines.

C’est un roman-expérience qu’il ne faut pas négliger. Il porte beaucoup de questionnements, d’intuitions mais aussi de connaissances en mouvement et véhiculent aussi certains fondamentaux de la sémantique générale.

 

Satipatthâna. Le chemin direct pour la réalisation

Satipatthâna. Le chemin direct pour la réalisation par Bhikkhu Anâlayo. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Tous ceux qui s’intéressent réellement à la méditation de pleine conscience et qui ne souhaitent pas en rester au phénomène de mode trouveront un grand intérêt à étudier ce livre. Le Satipatthâna sutta est en effet un texte essentiel à la compréhension de la pratique de pleine conscience dans son contexte originel bouddhiste.

 

 

L’auteur, Bhikkhu Anâlayo, devenu moine bouddhiste au Sri Lanka en 1995, a consacré sa thèse de doctorat au Satipatthâna sutta. Il allie érudition universitaire, connaissance traditionnelle et pratique approfondie dans des retraites solitaires et silencieuses répétées. Il présente ainsi sa démarche :

« La pleine conscience et la manière correcte de la mettre en pratique sont certainement des sujets d’importance capitale pour toute personne qui souhaite suivre le chemin du Bouddha vers la libération. Et cependant, pour une compréhension et une pratique correctes de la méditation de pleine conscience, il faut prendre en considération les instructions originelles du Bouddha au sujet de satipatthâna. Considérant cela, ma recherche s’intéresse en particulier aux discours rapportés dans les quatre Nikâyas principaux et les parties les plus anciennes du cinquième Nikâya, en tant que matériau de base d’importance capitale. »

Bhikkhu Anâlayo s’est soucié tout au long de son ouvrage de l’efficacité et de la rigueur de la pratique en même temps que du contexte historique et du champ philosophique qui encadre ou soutient cette pratique.

Le texte du Satipatthâna sutta est dense et bref. Il débute et s’achève par ces mots :

 

[LE CHEMIN DIRECT]

« Moines, voici le chemin direct pour la purification des êtres, pour le dépassement de la tristesse et des lamentations, pour la disparition de dukkha et du mécontentement, pour acquérir la vraie méthode, pour la réalisation du Nibbâna, à savoir les quatre satipatthânas.

 

Bhikkhu Anâlayo, après avoir rappelé la définition du chemin direct selon le satipatthâna, décrit précisément la structure du texte avant de présenter et commenter chacun de ses aspects :

 

« Après cette « définition », le discours décrit en détail les quatre satipatthânas du corps, des ressentis, de l’esprit et des dhammas. Le premier satipatthâna, la contemplation du corps, progresse de l’attention à la respiration, aux postures et aux activités, puis les divisions du corps en ses différentes parties anatomiques et éléments, jusqu’à la contemplation d’un cadavre en décomposition. Les deux satipatthânas suivants sont consacrés à la contemplation des ressentis et de l’esprit. Le quatrième satipatthâna énumère cinq types de dhammas objets de contemplation : les obstacles mentaux, les agrégats, les sphères des sens, les facteurs d’éveil, et les quatre nobles vérités. Après les pratiques de méditation en tant que telles, le discours revient à l’affirmation du chemin direct, en passant par une prédiction sur la durée à l’issue de laquelle la réalisation peut être escomptée. »

Chaque pratique est soulignée par un « refrain » qui rappelle l’essentiel.

L’ouvrage suit cette structure en développant chaque point sans toutefois le diluer dans le commentaire.

Satipatthâna est une pratique centrale, et suffisante, non seulement dans le contexte bouddhiste mais dans toute démarche d’éveil, gradualiste ou subitiste, même si elle trouve sa force dans une approche résolument directe. Elle concerne aussi bien le débutant que le pratiquant avancé dans la méditation intensive.

Jean Klein, la liberté d’être

La Liberté d’être par Jean Klein. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Jean Klein fut l’un des premiers penseurs français introduits au non-dualisme du Cachemire. S’il a étudié et pratiqué d’autres courants de l’Inde traditionnelle, son enseignement direct est imprégné de la fulgurance des maîtres cachemiriens.

 

 

Cet ensemble d’entretiens, accordés dans la première partie des années 80, ne perd jamais de vue la non-séparation. Jean Klein cherche toujours à conduire son interlocuteur, ou le lecteur, à sa véritable nature, absolument libre. Les propositions de Jean Klein sont à la fois techniques et affranchies de toute technicité.

 

Voici quelques paroles de Jean Klein qui mettent en évidence la pertinence de ce qu’il offre :

« Dans une situation d’ouverture, vous êtes amour inconditionné. Et inhérente à cet amour, il y a une intelligence qui vous indique exactement comment vous comporter à l’égard de votre frère. Mais vous devriez aussi comprendre qu’effacer la souffrance de votre frère n’est pas un réel bienfait pour lui. La souffrance indique quelque chose. Tout comme une alarme, elle vous alerte. Mais ne tentez pas de vous dérober en posant une quelconque interprétation psychologique. On doit réellement voir ce vers quoi pointe la souffrance.

Vous pouvez aider votre frère à découvrir qui est celui qui provoque la souffrance. Comme tout objet, comme toute perception, la souffrance nous rapatrie vers la conscience, vers l’Ultime, car c’est l’Ultime qui éclaire l’objet. »

« Une expérience survient. Elle ne peut être pensée. Penser n’est pas une expérience directe, c’est traquer une sensation qu’on s’efforce de réitérer. Dans une expérience réelle, la personne qui expérimente est totalement incorporée à ce qui est expérimenté – les deux ne font qu’un, sans qu’interviennent mémoire et problème d’identité. En fait il s’agit d’une non-expérience car il n’y a personne pour expérimenter quoi que ce soit.

Dans le domaine de la technologie, multiplier les expériences est nécessaire, et ne conduit pas à un conflit. Mais sur le plan psychologique, qui est gouverné par la dualité plaisirs-déplaisirs, accumuler des expériences ne fait que renforcer l’ego et rend impossible la véritable expérience, c’est-à-dire la non-expérience. »

 

Au cours de ces entretiens, tous les aspects de la vie spirituelle ou psychologique sont abordés, peurs, désirs, stratégies, adhérences, conditionnements… Mais Jean Klein ne répond pas aux questions sur le même niveau logique, qui maintiendrait dans la dualité, il traverse le questionnement et entraîne le lecteur dans cette traversée avec bienveillance.

« Mais vous touchez quelque chose de plus profond au moment où vous vous demandez « quelle est la raison qui me pousse à poser cette question ? ». Derrière la question il y a une image, celle que vous avez de vous-même, une image marquée par l’insécurité et la peur. L’observation de cette peur vous place à l’extérieur de cette peur. Ainsi la question est-elle une distraction, une façon de vous fuir.

Mais qui essaie de fuir ?

C’est la personne, c’est « l’ego », toujours en quête de distraction, qui pose la question. Aussi faites de cette image du « Je » un objet d’observation. La personne est simplement une image projetée dans l’espace-temps. Elle est discontinue. L’observation, elle, en se tenant en dehors de l’espace-temps, est continue. C’est dans votre conscience que vous voyez apparaître l’objet, la personne, et c’est alors que cesse l’envie de vous identifier à cette image projetée. »

 

Jean Klein, au fil des questions, décrypte le fonctionnement de la mémoire et sa participation à la constitution de cet assemblage que nous appelons « moi » ou « personne ». Ce sont les mécanismes de la relation entre le sujet et l’objet qui sont mis à nu, soit les mécanismes de la séparation. Leur simple observation permet de s’orienter vers la non-séparation, vers l’unité.

Kodo Sawaki

A toi de Kodo Sawaki. Editions L’Originel – Charles Antoni, 27 rue Linné, 75005 Paris, France.

https://loriginel.com/

Dans le monde du zen, Kodo Sawaki (1880 – 1965) dit « Kodo dans demeure », tient une place à part. Il ne fait aucun compromis et désintègre toutes les formes, tous les concepts, y compris celles ou ceux du zen. Ne reste qu’une liberté totalement vécue.

Avec humour ou drôlerie, avec une lucidité implacable, il déloge le moindre conditionnement, la moindre adhérence ou identification et offre l’opportunité de la dissoudre radicalement.

 

 

Il n’a évidemment pas écrit ce livre, on ne le voit pas en train de laisser des traces. Les paroles rassemblées ici le furent par ses disciples proches.

 

Voici quelques extraits pour illustrer, le ton, la pertinence impertinente et la profondeur de ce moine et enseignant incomparable :

 

« Impossible d’échanger ne serait-ce qu’un pet avec le voisin. Chacun d’entre nous doit vivre sa propre vie. Ne perds pas ton temps à te demander qui est le plus doué. »

 

« Savoir que le hara en question ne vaut pas un clou, voilà le vrai hara et le vrai zazen.

Certains veulent renforcer leur hara par la pratique de zazen dans l’espoir de devenir capable de pousser un tel rugissement que le percepteur prendre ses jambes à son cou. Mais ils n’ont pas besoin de zazen pour cela, il leur suffit de boire du saké comme de vrais hommes.

On trouve des livres avec des titres comme « le zen et l’art de développer le hara ». Cette culture du hara ne mène qu’à la paralysie. »

 

« Celui qui cherche sa véritable mission n’a pas envie de faire carrière. Celui qui veut devenir président a perdu la boussole.

Leur élection est tellement importante à leurs yeux que les présidents et les parlementaires font campagne pour gagner des voix. Quels imbéciles ! Même si on me demandait, je refuserais de devenir président : « Vous me prenez pour un idiot ? ». »

 

Mais ne nous laissons pas prendre par cet humour ou cette impertinence, il s’agit de nous à chaque fois. En deux ou trois pages, il s’adresse successivement « A toi qui te mets à ruminer sur la vie » ou « A toi qui penses qu’il faut toujours être « dans le coup » ou encore « A toi qui commences naïvement à te poser des questions sur ton vrai soi »… Chacune de ces interpellations qui ne laissent aucune échappatoire, nous concerne directement.

 

« Repose-toi un moment et tout ira bien. »

Nous avons juste besoin de faire une petite pause.

Être Bouddha veut simplement dire cesser d’être un être humain le temps d’une petite pause.

La boudhéité n’est pas le fruit d’un travail accompli par un être humain. »

 

« On ne pratique pas pour obtenir le satori. C’est le satori qui tire notre pratique. On pratique tirés de toute part par le satori.

Ce n’est pas toi qui cherches la Voie, c’est la Voie qui te cherche. »

 

Kodo Sawaki sait exactement ce qu’il fait :

 

« Ils disent : « Quand j’entends parler Sawaki, ma foi refroidit. » Je vais maintenant plonger leur foi dans un sceau de glace : la foi dont ils parlent n’est rien d’autre que de la superstition.

Ils disent : « Les discours de Sawaki n’éveillent pas la moindre foi chez moi. »

Ils n’éveillent aucune superstition, c’est tout. »

Shams de Tabriz

La quête du Joyau. Paroles inouïes de Shams, maître de Jalâl al-din Rûmi.  Traduction, introduction et notes par Charles-Henri de Fouchécour. Editions du Cerf, 24 rue des Tanneries, 75013 Paris.

www.editionsducerf.fr

Shams de Tabriz fut le maître, l’ami, le compagnon de Mowlâna Jalâl al-din Rûmi. Eveillé contestataire, libre de toutes les adhérences, son enseignement percutant est comme un jaillissement.

Charles-Henri de Fouchécour met pour la première fois à notre disposition l’enseignement exceptionnel de Shams à travers les notes prises par ses disciples, les Maqâlât, relues par le maître, et retrouvées après des siècles.

« Shams de Tabriz, nous dit-il en introduction, est de ces personnes qui naissent habiter de l’intérieur, tandis que d’autres découvrent la raison de leur vie au long d’un parcours imprévu. Ses parents ont soigné son éducation, il leur en fut reconnaissant, mais il s’est tôt senti d’une autre trempe que celle de son père. L’enfant étonnait par sa précocité. Il n’eut de maître qu’un cheikh, qui vivait à l’extérieur des confréries soufies d’Azerbaïdjan. Insatisfait, il s’en sépara tôt. Le reste de sa vie est une grande quête. C’est aussi le temps d’une maturation spirituelle d’exception. Auprès de Jalâl al-din Rûmi, il constatera qu’il était devenu comme un arbre magnifique, ne tenant ce qu’il était d’aucune lignée à laquelle on aurait pu le rattacher… »

Le livre qui restitue les Maqâlât témoigne des échanges entre Shams et Rûmi pendant les vingt mois qu’ils partagèrent à Konya. Le texte montre également la relation compliquée de Shams avec les autres cheikhs que son enseignement dérange, un enseignement qui ne s’adresse pas à des disciples communs :

« Au temps des Maqalât, Shams n’est plus en train de former des disciples. Les personnes auxquelles il destine sa parole sont celles qui participent à la conduite spirituelle des humains dans le monde. Mowlâna en est l’exemple concret. Shams « sonde leur valeur » », comme il le dira. Mais il ne laisse personne en chemin. Il admire la spiritualité d’un cordonnier, celle d’une femme âgée, d’un non-musulman, d’un chrétien en quête d’ouverture. Entre les grands et les petits, il y a les hommes engagés sur la Voie du soufisme, et tout spécialement les plus avancés. C’est cette expérience qui a fortifié sa réflexion sur la relation entre maître et disciple. »

L’amour est au cœur de son enseignement, un amour non conditionné, libre de toute adhérence. Shams invite à la nudité totale de l’être, sans attribut. Si Shams fut formé à l’école du soufisme azerbaïdjanais, son enseignement s’adresse à tous ceux dont les besoins sont d’abord spirituels.

« Quand, au cours d’un entretien, je cite un poème, j’ouvre une brèche, dit Shams, et je donne le sens de son secret. Certains deviennent muets, subjugués par le sens. Chez Mowlânâ, il n’y a pas de mutisme, seulement la subjugation (ghalabe) par le sens. Chez certaines gens, c’est l’insuffisance de sens. Ceci ne me concerne en rien. »

Charles-Henri de Fouchécour propose plus de trois cents pages de paroles de Shams, annotées et placées dans leurs contextes quand cela est nécessaire. A la fin de l’ouvrage, il présente un précieux ensemble de clés de lecture qui permettent une vision globale de la pensée de Shams, ce maître qui n’eut comme assistant que le cœur.

Jacqueline Kelen et le Fils prodigue

Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien de Jacqueline Kelen. Editions du Cerf, 24 rue des Tanneries, 75013 Paris.

www.editionsducerf.fr

Chacun se souvient de la parabole du fils prodigue, peu d’entre nous saisissent les dimensions initiatiques de ce message biblique, s’arrêtant à l’aspect éthique premier.

Jacqueline Kelen nous permet de revisiter la célèbre parabole pour en explorer les subtilités et possibilités tant philosophiques que spirituelles en donnant la parole aux principaux protagonistes à chacune des étapes de cette histoire, fils, frère, père, mère et quelques autres.

 

 

En campant ainsi chacun des personnages, en leurs complexités respectives, en leurs faiblesses et en leurs forces, Jacqueline Kelen leur donne une épaisseur supplémentaire, échappant au jeu familial et sociétal pour pointer vers des archétypes à l’œuvre dans le voyage initiatique.

Le lecteur s’aperçoit rapidement que ce n’est pas seulement le fils qui voyage mais bien tous les acteurs de ce drame qui vivent une forme d’exil et de retour à eux-mêmes, à la fois douloureux et lumineux.

L’écriture magnifique de Jacqueline Kelen se met au service des tableaux multiples de la psyché humaine. La littérature a toujours précédé la psychologie dans la compréhension des êtres humains, à la fois temporellement et dans la justesse. Jacqueline Kelen le démontre une fois encore en décrivant ce qui anime les êtres.

Exemple avec le Vieux Serviteur :

« Avec l’âge on perd les mots, mais la sensibilité s’accroît. A la moindre émotion les yeux s’embuent de larmes et si les mains tremblent, c’est de ne plus vouloir prendre ni retenir. On effleure les êtres et les choses, on les regrette déjà, et tel un fleuve parvenant à l’estuaire on s’abandonne sans réticence à ce qui va advenir. Je ne sais pas si la vieillesse est le temps de la sagesse, mais elle creuse le silence qui tantôt semble un linceul, tantôt un manteau de lumière. »

Ou la Mère :

« L’amour d’une mère est incompris ou moqué par beaucoup, on le dit trop indulgent, trop protecteur. Et pourtant, c’est une lame enfoncée dans le cœur, une sollicitude inapaisée. Une mère ne supporte pas même l’idée que son enfant puisse souffrir, être houspillé, elle refuse d’imaginer que le malheur puisse s’abattre sur ses jeunes épaules, elle veut le prémunir contre l’insulte et le chagrin, contre l’injustice et la trahison. Tout enfant, ressent-elle, a un destin de roi, rien ne devrait l’en priver. Et voici la blessure quand j’ai réalisé combien inutile, affreusement vain, était mon amour puisqu’il ne peut rien contre la mort vilaine. »

Jacqueline Kelen fait intervenir deux acteurs inattendus, invisibles et essentiels, pourtant si évidents. Le premier est l’ange de l’écriture, qui anime chaque page de ce livre :

« Ma mission requiert une certaine adresse ainsi qu’une oreille musicale. Toutes les voix qui montent des passants de la Terre, je les recueille et les assemble : il y a beaucoup de cris, de pleurs et d’injures, des chants aussi et des prières, je perçois les diverses nuances des soupirs et me plais à attraper au vol les louanges, les rires et les déclarations d’amour. J’harmonise l’ensemble afin d’en composer une belle symphonie que je dépose ensuite au pied du Trône, espérant que mon Maître se réjouira. »

Le second est tellement actuel, l’ange du retournement, qui était si cher à Jean Canteins :

« Moi, on ne me voit jamais, on ne me croit guère ou bien on rit quand j’annonce des choses à venir. Oh, ce n’est pas moi qui décide d’apporter une bonne nouvelle, de prévenir d’un danger, mais c’est avec bon cœur que je remplis scrupuleusement ma mission. Ce faisant, je porte secours aux hommes tout en obéissant au Seigneur. »

Il est bien à l’œuvre cet ange, voyageur comme tous les anges, au côté du Fils, toujours disponible chaque fois que le Fils s’arrête pour saisir ce qui s’offre à lui en l’instant présent. La présence appelle la Présence.

Avec Jacqueline Kelen, la parabole se fait conte initiatique, affranchi des époques, pour délivrer un enseignement et déchirer quelques voiles opaques qui nous dissimulent le Réel.

Nisargadatta

L’amour de soi. Le rêve originel de Shri Nisargadatta Maharaj. Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Shri Nisargadatta Maharaj est un grand sage de Bombay qui manifesta parfaitement la non-dualité au quotidien. Son enseignement, très direct, souvent percutant, vise à réaliser immédiatement la non-séparation. Outre les bhajan quotidiens, Nisargadatta donnait un discours deux fois par semaines. De 1977 à 1981, un disciple de  Nisargadatta, Shri Dinkar Kshirsagar a noté scrupuleusement les paroles de Maharaj. La diffusion de ces notes cumulées fut approuvée par Nisargadatta. D’abord publié en marathi, ce recueil réorganisé, fut traduit en anglais puis, de l’anglais, en français.

Nisargadatta ne traite que de l’essentiel mais à chaque fois sous un angle différent afin de créer un accès direct au Réel. Il ne laisse jamais son auditoire se laisser emporter par les périphéries, ce qui rend précieux et efficace chacune de ses paroles.

« En essence, vous n’êtes pas différent de Brahman ; mais vous imaginez que vous êtes le corps. A cause de cette identification erronée, vous croyez au péché et au mérite. De plus, vous croyez que vous êtes une victime des circonstances. Le point fondamental est l’identification avec le corps, et le fait d’être un homme ou une femme. C’est une erreur même de considérer que vous êtes un être humain. En réalité, vous êtes seulement la conscience pure, qui écoute à présent. »

Le questionnement subtil que propose Nisargadatta ne vise pas à trouver des réponses qui seront encore des agencements de concepts mais à laisser libre la place pour le Soi.

« Comment étiez-vous quand il n’y avait pas d’expérience d’avoir un corps ? En l’absence d’ignorance, il ne peut y avoir de la connaissance. A cause de l’ignorance de l’enfant à la racine, il y a une accumulation de plus en plus d’informations. La connaissance ainsi que l’ignorance ne sont que des illusions primaires, donc fausses. L’ignorance est à la racine de tout. Sans votre corps, vous ne savez pas que vous êtes. Notre conscience même est appelée l’esprit, l’intellect, la conscience individuelle, et l’ego. Quand l’information de notre existence est connue comme insignifiante, il n’y a aucune possibilité pour des modifications mentales quelconques. Qui vient en premier, l’esprit ou moi ? Si je n’existe pas, qu’est-ce qui pourrait exister ? Comment appelle-t-on cet état ? »

Nisargadatta réaffirme inlassablement ce qui est, écartant croyances et identifications.

« Tant qu’il y a prana dans le corps, Atman est le témoin de tout événement. Pour Lui, il n’y a ni aller ni venir. Vous êtes Atman, mais vous ne l’avez pas encore réalisé. Vous devez vivre en tant qu’Atman et pratiquer l’ascèse. Atman est le même en tous. Ceci est un fait qui doit être compris.

On doit avoir la conviction d’être la conscience elle-même. Alors on sait que tous les noms sont les siens. Être sûr de ne pas être le corps signifie être un vrai dévot. Même conquérir le monde ne procurera pas une pleine satisfaction. Ceci est possible seulement après la réalisation du Soi, qui signifie être le Soi. »

« La disparition du corps, qui fait si peur aux autres, sera si agréable pour vous. Soyez prêt pour ce plaisir. » dit-il encore.

« Tout ce que vous entendez et acceptez comme étant vrai vous affecte, selon votre croyance. La meilleure chose à faire, c’est de tout rejeter comme étant faux. Un jnani est un nirguna, même s’il est dans un corps, qui fait partie de saguna. Nirguna est le non-manifesté, et saguna est le manifesté. C’est le connaisseur de tout. Le monde entier est contenu dans un atome de conscience. Notre souffrance commence avec notre imagination de vivre dans le monde. Mais c’est comme un état de rêve ; s’en réveiller donne la libération. »

Chaque discours oriente vers l’évidence de la non-dualité.

« Continuez vos activités normales comme vous voulez, mais ne vivez pas comme le corps. Vous devez vivre comme Atman. »

Les titres donnés aux chapitres, souvent brefs, correspondants à chaque discours, donnent le ton de ces cinq cents pages : « La libération, c’est être libre de concepts » ; « Pas de temps, pas de monde » ; « Le toucher de « je suis » est dans le moment présent » ; « Changez votre compréhension, pas vos actions » ; Vous êtes Paramatman, ni attaché, ni libre » ; « La mort est terrible mais personne n’en a fait l’expérience » ; « Le mot « immaculé » ne signifie pas « blanc » » ; « Mendier à moitié nu ne signifie pas le détachement » ; « Réaliser le Soi, c’est être complet » ; etc.

Nisargadatta ne laisse pas de place pour l’obtention, seulement pour la célébration de ce qui est.

Il ne cherche ni à gagner du temps, ni à en perdre, il dissout l’identification au temps comme l’identification au corps. Il sait que la libération est juste à un mot de nous-même et, à chaque lecteur, il offre ce mot.