AJIKAN

 

La méditation Ajikan de Taikō Yamasaki. Editions Dauphin

Dans le Mikkyō c’est-à-dire le bouddhisme ésotérique japonais, le secret ésotérique n’est pas un savoir transmis à de rares initiés, il réside dans notre capacité à entendre l’enseignement qui est déjà là. La méditation sur la lettre sanscrite « A » incréée, non née, y occupe une place centrale. Ajikan est avant tout un mode de réalisation pratique de notre sublime être cosmique. Fondée sur le grand Sutra Dainichi-Kyō, cette pratique condense les éléments de toutes les autres pratiques, elle permet de réaliser la plénitude de la réalité originelle. Le secret est simple, la voie est simplicité.

« Assis tranquillement en méditation, je prononce le shingon (mantra) « A » monosyllabique de Dainichi Nyorai (« Bouddha Grand Solaire » représentant l’univers) qui puise sa source dans l’univers infini, « A » grâce auquel la vie m’a été donnée. Lorsque l’univers et la respiration fusionnent, l’esprit lui-aussi fusionne peu à peu. […] L’esprit (Sublime Être Cosmique) est l’acteur qui permet la réalisation de la partie la plus profonde de la conscience. […] Par la méditation Ajikan je peux faire l’expérience de l’élargissement progressif de mon esprit […] et atteindre un état sublime où ce disque devient l’univers entier ».

Ceci est la première porte de la méditation Ajikan. Avec la pratique nous découvrons une « personnalité universelle » dont la nature est fondamentalement pure, illimitée et altruiste. Cette pratique est simple et exigeante, elle mobilise toute l’expérience de nous-mêmes et de l’univers. C’est pourquoi la méditation Ajikan est restée confinée pendant 1200 ans dans les temples et inaccessible aux laïcs. Elle utilise pour support la méditation sur le disque lunaire (l’esprit, la lumière de la sagesse rigoureuse de Dainichi Nyorai), le lotus (corps, vertus de la douce compassion) et la lettre « A » incréée, source et réalité ultime de toute chose.

Couv ajikan

Ce livre est le premier en langue française sur le sujet. Son auteur, Yamasaki Taiko est Grand Maître, Grand Dignitaire et pratiquant de la tradition Shingon, professeur émérite d’une grande université japonaise, expert en Yoga. Il a notamment effectué la très rigoureuse ascèse Gumonjiho. Son livre est conçu de manière très pédagogique. La première partie pose les bases théoriques, la deuxième passe en revue les pratiques, notamment la manière d’harmoniser corps, souffle et énergie, la troisième introduit de manière méthodique la pratique de la méditation Ajikan dans ses trois aspects : Asukokan, Gachirinkan et Ajikan.

Alors que le bouddhisme exotérique part de la condition de souffrance de l’homme du courant, le Mikkyō considère que, depuis le début, nous résidons dans le « Sanctuaire de l’Eveil » et que si on l’on réalise immédiatement cela, les masses des nuages qui arrêtent les rayons de la lune vont révéler sa majesté. « Tout est état de Samadhi de Dainichi Nyorai, si l’on considère les choses à partir du dixième niveau (l’Esprit de secrète Majesté qui est la quintessence du Mikkyō) ». Les Sutras du Mikkyō (Dainichi-kyō et Kongōchō-kyō) enseignent que « la lumière de la Sagesse éclaire jusqu’aux choses les plus infimes. Sous son action les hommes deviennent Bouddha, Bodhisattva, Myōō (rois de science). Ils se respectent et s’aiment, au-delà des différences. Dans ces Sūtras se déploie un monde dynamique, empli d’harmonie, un monde idéal que les êtres égarés ne peuvent imaginer, quels que soient leurs efforts. Ce monde est précisément l’éveil conservé dans le cœur de Sakyamuni. Ce monde, c’est le Mandara ».

L’éveil est une dimension qui échappe aux contingences de l’histoire, qui dépasse les limites spatio-temporelles. C’est pourquoi dans le Mikkyō on adopte librement une position vaste, infiniment vaste, jusqu’aux confins de l’univers. « Alors qu’avec le Kengyō, (bouddhisme exotérique) le pratiquant s’emploie entièrement à pacifier les activités du corps, de la parole et de l’esprit, dans le Mikkyō, on manie habituellement les Trois Secrets, ceux du corps, de la parole, et de l’esprit au moyen des mūdras, les sceaux formés avec les mains, de la récitation de shingons (mantras) et de la fixation de l’attention sur des objets mentaux (lune, lettre A.…).

Méditer sur Aji (lettre « A ») conduit à la sagesse non surgie, enseignement de tous les dharmas à l’origine incréée. « Là où les complexes ascèses du Mikkyō comptent de nombreux shingons et sceaux, alors que Gumonjihō est placée sous le signe de la difficulté, Ajikan se distingue par sa simplicité et sa facilité. Pour autant Gumonjihō et Ajikan convergent en un point essentiel : elles constituent le moyen le plus simple pour approfondir Sanmai ».

L’aspect superficiel de la lettre « A » consiste à attribuer à celle-ci le sens de mère de tous les sons et à voir ainsi que toutes choses sont vides et inexistantes. En réalité, il y a trois sens véritables pour « A » : le sens d’existence (source originelle), celui de vacuité (pas d’existence autonome fixe) et celui d’origine incréée (l’état de vérité unique entre les deux états précédents). C’est la Voie médiane.

Du point de vue pratique, le Mikkyō accorde beaucoup d’importance aux mūdras, les sceaux formés avec les mains qui sont tout sauf des gestes anodins qui traduisent une attitude interne. La pratique de la lettre « A » constitue le cœur du Mikkyō. Celle-ci prend vie et se déploie sous trois aspects :

  • Asokukan : la respiration consciente qui relie l’individu à l’univers à travers la phonation du « A ».
  • Gachirinkan, la méditation sur l’unité du pratiquant, de l’univers et des qualités d’éveil (pureté, fraîcheur, clarté, infinité…) du disque lunaire qui n’est rien d’autre que l’esprit d’éveil du Bouddha en nous et dans l’univers. « La lune n’est autre que notre esprit. Notre esprit n’est autre que la lune. […] Nous ne sommes en pensée que sur le disque lunaire, sur rien d’autre. Si l’on s’applique uniquement à cela, inébranlable, on pénètre la sagesse universelle et s’établit dans l’état de diamant. Si l’esprit vient à se disperser, il faut le contrôler et l’interrompre. S‘il vient à sombrer ; il faut le clarifier… ». Grâce à la méditation sur le lettre-germe sanskrite, Gachirinkan permet de faire croitre en nous « le germe de la nature du Bouddha dont nous sommes dotés dès l’origine ».
  • Ajikan est la forme aboutie de Asokukan et de Gachirinkan. La contemplation en sensation de la couleur, de la forme, des vertus de la lettre « A », du lotus et du disque de la lune éveille les vertus de l’esprit et conduit à l’éveil de l’origine incréé de toute chose. Son propre esprit, le corps et l’univers sont vécus non séparés, incréés, vides et infinis. « Voir l’origine incréée c’est connaitre toutes les sagesses. […] Au sein du non-soi est obtenu le Grand Soi ». La pratique de Ajikan permet l’union mystérieuse du Plan du Diamant (Kongōkai) représenté par le disque lunaire et du plan de la Matrice (Taizōkai) représenté par le lotus. « A », son propre esprit est l’équilibre incréé Nini Funi (deux, cependant non duel).

La présentation technique et opérative est complétée par l’évocation d’autres pratiques usitées dans le Mikkyō : la méditation sur le disque des lettres, la médiation sur les lettres-germes et la marche méditative.

Taikō Yamasaki insiste sur la complémentarité de la pratique et de la doctrine et tout particulièrement sur le fait qu’il faut abandonner les pensées sur l’enseignement pendant la méditation. « Il s’agit uniquement d’éprouver au niveau sensoriel, naturellement de tout son corps, la pureté du lotus, la fraîcheur du disque lunaire. C’est là le secret qui fait s’accomplir la méditation ». « Vivons chaque jour, établis dans le sentiment de Aji, dont nous sommes issus et vers le foyer duquel nous retournerons ».

Ce livre est à méditer et à expérimenter. C’est à la fois un corpus et une contribution majeure à la spiritualité et à la survie de l’humanité. Au fur et à mesure que l’on entre dans le propos de l’auteur on s’aperçoit que Ajikan est le début, le milieu et la fin de la Voie. « A » est porteur de toutes les vertus ». Sa pratique permet d’intégrer les secrets les plus profonds de l’être et de la vie, en particulier le fait que le soi est Nini Funi (deux, cependant non duel). Pour peu qu’il communie avec l’intention d’éveil prônée par le Mikkyō et s’essaie un peu à la pratique décrite dans le livre, le lecteur attentionné, comprend pourquoi cette méditation, bien que secrète en ses développements internes, est si importante pour l’homme perdu dans les périphéries séparatrices et aliénantes du monde postmoderne : elle relie l’homme au centre vivifiant et régénérateur de toute chose et crée le pont entre le particulier, l’universel et le divin. Retrouver cette source de vie, de joie et de lumière est donc aussi un enjeu de survie pour l’humanité. « Il faut que l’humanité progresse davantage qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent vers la conscience du fait que la nature et l’humanité sont toutes deux nourries d’un seul et même courant d’énergie vitale ». « A cet égard, Ajikan a un très grand rôle à jouer, en permettant de dépasser les notions de nation, de peuple et de religion ». « Ajikan est en fin de compte la méditation la mieux adaptée à l’homme moderne ».

Osera-t-il, saura-t-il en sonder et en vivre pleinement les Précieux Trésors ?

http://www.editionsdudauphin.com/

Le polar ésotérique

Le polar ésotérique. Sources, thèmes, interprétations de Lauric Guillaud & Philippe Marlin, Editions L’œil du Sphinx.

Lauric Guillaud est professeur émérite de littérature et de civilisation américaine à l’Université d’Angers. Il a publié de nombreux articles sur l’imaginaire anglo-saxon et une série de travaux très intéressants sur des mythes anciens ou modernes.

Philippe Marlin, fondateur et principal animateur de l’association L’œil du Sphinx a su rassembler autour de lui des talents très divers pour créer la maison d’éditions du même nom, une maison particulièrement dynamique qui a proposé depuis l’an 2000 plus de deux cents titres, essais et romans, à des lecteurs de plus en plus nombreux dans les domaines du fantastique, de la science-fiction, de l’ésotérisme, de l’étrange notamment.

Lauric Guillaud et Philippe Marlin nous offrent une étude très exhaustive et passionnante d’un sous genre en vogue du roman criminel ou policier, le polar ésotérique, on parle parfois d’ « eso-polar » qui, nous disent-ils, « allie énigme, suspense et révélation de secrets mystiques, religieux ou occultes, avec un arrière-plan privilégiant sociétés secrètes, conspirationnisme et eschatologie. »

« La structure récurrente du genre, remarquent-ils, repose sur un procédé narratif consistant à dresser des parallèles ou des comparaisons entre la société actuelle et celle d’un siècle passé, opérant un effet de distanciation visant à transférer les problèmes du temps vers quelques lointaines société. »

Toutefois, le genre, particulièrement foisonnant, donnant lieu à des créations protéiformes est particulièrement difficile à typifier. Les auteurs évoquent même « une ivresse des mélanges ». Il s’agit toujours d’écriture hybride selon Françoise Moulin Civil, « à la lisière entre histoire et fiction, entre document et réécriture ». Le polar ésotérique est un espace de liberté,  à la fois ludique et philosophique quand il vient percuter et interroger les évidences d’une pensée trop conformiste. Le genre est à la fois l’expression et le symptôme de notre rapport à l’imaginaire, un rapport trop contraint par les normes. Il n’est pas anodin que ce genre connaisse un grand développement depuis la seconde moitié du XXème siècle.

Questionner l’histoire, l’approfondir, la détourner, la retourner pour écrire des histoires vivantes dans lesquelles la psyché se délecte. Les généalogies du genre sont nombreuses et se croisent nécessairement tant les thèmes sont transversaux. Des noms illustrent apparaissent : Balzac, Hugo, Nerval, Goethe, Villiers de l’Isle-Adam, Bulwer-Lytton qui, en associant littérature et ésotérisme, ont donné au genre ses références et ses exigences de qualité, une qualité qui n’est bien sûr pas toujours au rendez-vous.

Lauric Guillaud et Philippe Marlin, par leur érudition, réussissent à dresser un tableau clair d’un genre qui aime la confusion. Ils analysent tout d’abord les tendances de l’éso-polar, de l’enquête profane à la quête ésotérique et remarque « le retour du détective de l’occulte ». Dans une deuxième partie, ils identifient et étudient les sous-genres de l’éso-polar : polar maçonnique, théo-fiction, livres maudits, éso-polar pictural, éso-polar archéologique, technothriller, éso-polar régional, ésotérisme nazi, polar pontifical… Enfin ils présentent la structure de l’éso-polar autour de l’opposition chronologique, typique du genre :

« Dans l’éso-polar, la notion de construction narrative est inséparable des paramètres de temporalité et d’espace. Si le temps de la fiction épouse le temps chronologique durant l’action du roman, le genre requiert, soit une construction à rebours (on remonte le temps, souvent des effets vers les causes, à partir d’un point précis du temps chronologique), soit une construction avec feed-back (le récit alternant un déroulement chronologique et des retours en arrière ponctuels), soit une construction simultanée ou alternée (deux ou plusieurs récits se déroulent dans le même temps). »

L’éso-polar fait partie de la littérature populaire, c’est-à-dire de la littérature. La littérature populaire est à la fois un témoin des tensions, des carences et des peurs de nos sociétés et un vecteur de changement sociétal. L’éso-polar pourrait être « plus qu’un phénomène socio-culturel (…) une réaction sur le mode de la terreur au matérialisme ambiant ». « L’éso-polar vise tout simplement à réenchanter le monde en réveillant paradoxalement les peurs de la nuit. »

Couv Polar ésotérique

Voici un essai riche et passionnant, qui fait désormais référence sur ce thème, dont la couverture de notre ami Jean-Michel Nicollet évoquera pour chacun d’entre nous le charme de ces moments de lecture entre rêve et réalité.

Editions de L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Miscellanées tantriques

Miscellanées tantriques de Jean Papin, Editions Almora.

Le tantra est vivant et spontané. Il s’affranchit des formes y compris des formes traditionnelles. Par cet ouvrage qui rassemble des entretiens, des causeries dans un dialogue entre textes traditionnels et actualités scientifiques, Jean Papin veut dissoudre les croyances figées qui nuisent à la spontanéité et l’imprévisibilité de la voie.

Le premier entretien traite d’ailleurs de la kundalini, occasion pour Jean Papin de balayer préjugés, présupposés inutiles et confusions variées mais tenaces. Il met en garde contre la méditation de symboles qui se pensent mais ne se méditent pas et invite à la sensation, à l’expérience directe de ce qui se présente, comme dans l’approche Trika notamment. Il invite au simple plutôt qu’à l’adoration de la complexité. Toucher plutôt que représenter.

« A la fin le toucher réunit tout, et c’est ce qu’on appelle le toucher holistique. C’est le toucher de l’énergie, le toucher de la connaissance, qui vous met en accord parfait, en osmose avec le tout. Et vous avez senti, vous voyez les lignes de lumières qui s’entrecroisent, vous en faites partie, ça vous traverse, vous êtes dans la trame, et vous le savez. Alors que l’état de l’homme ordinaire, c’est qu’il ne le sait pas. C’est tout. »

Couv Jean Papin

Jean Papin commente certains passages de textes fondamentaux comme le Vijñāna Bhairava Tantra afin d’établir un rapport renouvelé et plus profond au son, ne pas se laisser saisir par l’esthétique, pour être attentif  au prolongement du son, à son étirement.

« Si l’esprit ne s’intéresse à rien d’autre, à la fin de chaque son, on s’identifiera à la forme merveilleuse du firmament suprême. » dit le sloka 41 du Vijñāna Bhairava Tantra.

Cette entrée dans le jeu de l’énergie et de la conscience par le son est privilégiée par Jean Papin. A travers le son et les rāga se dessine un chemin vers le spanda, la vibration ultime.

Il s’agit toujours d’abolir la distance maintenue entre l’objet et le sujet par l’inattendu, l’intuition directe, la grâce, entendue comme « l’énergie qui vous tombe dessus », tout ce qui rompt finalement la continuité du voile opaque de la conscience. Nous sommes là proches du Tantrāloka d’Abhinavagupta.

Kundalini, Kali-Yuga, reconnaissance du cœur, conscience et états de conscience, remontée des tattva, déclin, mort et renouveau, voici le fil de l’ouvrage respectant la chronologie des rencontres et entretiens. Les propos sont bien entendus beaucoup plus imbriqués pour rendre compte du tissage de la réalité. Au fil des pages, la métaphysique vient prendre appui sur les orientations pratiques sans que la singularité totale de l’instant ne soit affectée. Jean Papin a toujours le souci d’une inclusivité totale. Laisser quoi que ce soit « au dehors », ne pas s’extraire totalement du langage sans le rejeter, sortir de l’ordinaire sans le réintégrer, maintiennent dans l’illusion, une illusion tangible de dualité.

« Si tu ne vas pas jusqu’au bout, si tu ne réalises pas en même temps l’immanence des choses, tu restes dans le contentement d’une transcendance qui n’est pas satisfaisante, parce qu’elle n’englobe pas toutes les choses, elle n’est pas complète. »

Le chemin de retour au vide « notre pays natal » est présenté de bien des manières d’une tradition à une autre, d’un enseignant à un autre. Jean Papin veille à ce que l’on ne puisse pas s’identifier à son propos et ne cesse de nous renvoyer à notre propre expérience par un questionnement permanent.

Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Jacques Basse : le trait, le mot et la Déesse

Mythes et légendes. Déesses, muses, naïdes, nymphes de Jacques Basse, Editions A l’index.

Jacques Basse poursuit inlassablement son œuvre, hommage à la poésie et à celles et ceux qui l’incarnent.

Toujours le trait et le mot. L’alliance du dessin et du poème.

Cette fois, c’est dans un livre-écrin mauve au format inhabituel que Jacques Basse nous introduit au monde des déesses, muses, naïades et autres nymphes. Près d’une centaine, d’Amphitrite à Xochiquetzal. Certaines nous sont familières, Aphrodite, Astarte, Isis, Miriam…, d’autres moins connues comme Chloris, Pomone ou Nea. Elles viennent de tous les horizons et ont joué, nous dit Jacques Basse, « un très grand rôle dans la vie du commun des mortels et des dieux eux-mêmes ».

Les mythes sont vivants, ils vont, ils viennent, se transforment, glissent d’une culture à une autre, sans perdre leur puissance évocatrice même si nous les oublions, toujours prêts à ressurgir. Ils ne s’absentent toutefois jamais de la psyché des poètes.

Jacques Basse présente chacune d’elles, chacune d’ELLES, au lecteur en trois temps.

Au premier temps, il résume le mythe. Ainsi pour Pomone, nous apprenons que :

« Pomone, nymphe d’une remarquable beauté, est la divinité des fruits, le raisin notamment. Elle déteste la nature sauvage et lui préfère les jardins soigneusement entretenus. Aucune nymphe ne connaissait comme elle l’art de cultiver les jardins et surtout les arbres fruitiers. Pomone n’avait aucune attirance pour les hommes mais fut recherchée en mariage par tous les dieux champêtres. N’étant pas isolée du monde, seules quelques personnes pouvaient l’approcher. Au départ, elle refusa donc de recevoir Vertumne, divinité des saisons et des arbres fruitiers, éperdument amoureux d’elle… »

Au deuxième temps, il fait le portrait au crayon de la déesse avec le talent que nous lui connaissons. Pour la contemplation. Voici Etain, déesse primordiale de la mythologie celtique irlandaise don le nom signifie « poésie » :

 Etain portrait

Dans le troisième et dernier temps, c’est par le poème que Jacques Basse nous conduit dans l’intimité, souvent tragique, de la déesse:

 

Etain

 

J’ai gravé sur la terre du druide ton nom.

Etain la déesse transformée en marre d’eau,

Avec une branche de sorbier, un rameau,

Par l’épouse de Midir Roi au grand renom.

 

Transmuée en mouche sept années durant,

Etain a des ressources et du tempérament.

Enveloppée par le doux zéphyr sur la mer,

La déesse outragée en garde un goût amer.

 

Elle pose un œil sur cette place si indigne

Qui lui est réservée, pour le chant du cygne,

Car elle fût par un roi évincée avec dédain.

 

Ce qui l’incite à dire, que l’accord d’airain

Sur un velours de soie frémit dans l’esprit,

Si naît, un son au souffle du cœur qui prie.

 

 

C’est un très bel et très original hymnaire aux déesses et aux muses qu’a composé Jacques Basse. Il renouvèle ainsi l’alliance ancienne avec les déesses et avec le féminin sacré.

http://www.jacques-basse.net/

http://lelivreadire.blogspot.fr/

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Lassalle

Il convient de Jean-Pierre Lassalle, 448ème Encres Vives.

Nous profitons de la publication de ce nouveau recueil de poèmes pour dire tout le bien que nous pensons de Jean-Pierre Lassalle, infatigable baladin des traditions et des avant-gardes.

Il a participé au Mouvement Surréaliste de 1959 à 1966 au côté d’André Breton et Marcel Duchamp. En marge de sa carrière universitaire comme professeur de Linguistique et Littérature françaises, il a publié de nombreux poèmes et il a notamment obtenu le Prix Henri Mondor de l’Académie française avec les Poèmes presques parus en l’an 2000.

Auteur de nombreuses études sur les grands poètes, nous avons particulièrement apprécié ses écrits dans la revue du Cercle Villard de Honnecourt de la GLNF, Les Cahiers d’Occitanie, l’une des meilleures revues maçonniques européennes, véritable lieu de pensée grâce à l’influence de Jean-Pierre Lassalle. Depuis 1983, il est aussi Mainteneur de l’Académie des Jeux Floraux.

Ce recueil propose une poésie exigeante et profonde, célébration de la langue, où la connaissance, l’amour, le sens du tragique s’orientent inlassablement vers la liberté de l’esprit.

 

En souffrance

 

Le désespoir des haies jusques à l’horizon

Mur après mur les ronciers les randals

L’alignement de l’infranchi des buis

L’hyèble douceâtre et le déchirement des roumes

La rare éclosion des gemmes au cœur de l’étonnure

Et l’irruption bourrasque de Sarolta fantasque

Une vie de hardées à l’infini tristesse

Avec le seul orient des perles de l’amour

Souffrant toujours souffrant jusqu’au dernier clivage.

 

Alep

 

Le glacis d’Alep est muraille d’hipparion

Gisant sous la pesée du sabot gigantesque

Mon corps est laminé en ces jours d’indiction

Ne demeure que vie de rampement d’exsangue

Alep admirable ville du grand fardeau

Je fuirai cependant vers l’Oronte sinople

Filigrane d’argent de mon corps glorieux

Mourir cétoine bleue sur le glacis d’Alep.

 

Il convient est la devise autographe d’Antoine Lassalle (1386-1460), elle sied parfaitement à notre autre Lassalle, poète-chevalier qui manie la plume comme l’épée de l’esprit.

 

Encre Vives. Michel Cosem, 2 allée des Allobroges, 31770 Colomiers.

http://encresvives.wix.com/michelcosem

 

Le Message Retrouvé de Louis Cattiaux

Le Message Retrouvé de Louis Cattiaux, Editions Dervy.

Les Editions Dervy nous offre une très belle réédition du Message Retrouvé, ce texte magnifique et fondamental, peut-être le texte le plus important du XXème siècle dans les domaines de la spiritualité, de la métaphysique et de l’alchimie.

Le MR porte un regard nouveau sur ce qui est ancien « plus ancien que l’ancien » devrait-on dire, sur ce qui demeure ; un regard nouveau c’est-à-dire non conditionné par les idiosyncrasies culturelles temporelles. Bien sûr, il ne peut s’extraire totalement des limites du langage mais la puissance poétique du texte libère les mots des contingences inévitables.

Louis Cattiaux (1904 – 1953) fut l’un des grands esprits du siècle dernier. Féru d’alchimie, peintre qui renouvèle l’alliance entre Tradition et avant-gardes, son rayonnement discret est considérable et c’est au XXIème siècle que son œuvre connaîtra l’influence qu’elle mérite. En 1950, il rencontra Charles d’Hooghvorst. De cette rencontre, naquit un mouvement important qui permit la première édition du MR en 1956.

Couv MR

Le MR est orienté tout entier vers ce qui est inscrit dans les anciens textes traditionnels, il en a le parfum nous dit Lanza del Vasto dans sa célèbre préface. Louis Cattiaux nous dit que le MR contient « une initiation et une mystique étroitement unies et présentées sous une forme tellement concentrée que cela exige plus que la lecture ordinaire, les mots étant dépassés par la révélation et l’ouvrage se présentant comme de l’air liquide qui a acquis d’autres propriétés extraordinaires, mais invisibles au premier examen… » Ce texte se médite longuement, il se polit, il se travaille comme l’alchimiste traite sa matière.

Le MR se présente sur deux colonnes. L’une rassemble les versets qui traite de l’externe, l’autre ceux qui traitent de l’interne mais ceci dans un jeu de miroirs subtils qui introduisent à l’essence, de la dualité à la non-dualité. Emmanuel et Charles d’Hooghvorst, dans leur présentation, précise :

« Chacun des versets comporte plusieurs sens en profondeur, la colonne de gauche donne généralement les sens terrestres : moral, philosophique et ascétique ; la colonne de droite donnant les sens célestes : cosmogonique, mystique et initiatique. Parfois ces versets sont complétés par un troisième placé au milieu de la page, accordant les deux autres dans le sens alchimique qui unit le ciel et la terre, touchant au mystère de Dieu, de la création et de l’homme ; ce sens le plus profond, il n’appartient qu’à Dieu de le découvrir à l’homme pieux. »

 

 

22 C’est quand nous renonçons à comprendre que nous commençons à comprendre réellement.
– C’est quand nous renonçons à rien expliquer que nous commençons à nous faire entendre et à être compris réellement.
     22′ Celui qui baigne dans la clarté du feu intérieur, est comme idiot dans le monde, cependant il est seul vraiment éclairé.
 » Pour approcher la vérité, il faut être nu comme elle. « 

 

23 Ne sois que toi-même, n’interroge que toi-même, ne pénètre que toi-même, ne te perds qu’en toi-même, ne te trouve qu’en toi-même, ne repose qu’en toi-même et tu approcheras le Seigneur du dedans, qui accomplit toutes choses en toi sans toi.      23′ La création, l’homme, l’art ne sont pas perfectibles, en ce sens qu’ils sont seulement dévoyés et que leur plus parfait accomplissement n’est que le retour à leur perfection initiale.
 » Il y a mieux que saisir l’évidence de la vie, c’est participer à sa pureté primitive. « 

 

23″ Supporte-toi,
Aide-toi,
Cherche-toi,
Découvre-toi,
Connais-toi,
Accomplis-toi,
avec l’aide du Seigneur du ciel.

 

24 La semence des astres est cachée dans la terre. 24′ Le limon de la terre est la première créature.

 

Le MR se développe en nous par la pratique répétée du texte. Il n’est pas une nouvelle révélation, il opère alchimiquement pour que notre nature originelle et ultime divine se révèle par elle-même, graduellement ou spontanément dans le champ infini de notre conscience libre. Le Message Retrouvé est un compagnon de queste précieux et rare.

Editions Dervy, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

 

Site sur Le Message Retrouvé : http://www.lemessageretrouve.net

 

Le Dzogchen de Longchenpa

Longchenpa, anthologie du Dzogchen. Ecrits sur la Grande Perfection, introduction, traduction du tibétain et notes de Tulku Thondup, Editions Almora.

Lonchenpa ou Longchen Rabjam (1308-1364) est l’un des grands maîtres tibétains qui s’est consacré à cette voie directe tout à fait remarquable qu’est le dzogchen ou « grande perfection ».

Couv Loncchempa

Cette somme, traduite de l’anglais est parfaitement accompagnée par les commentaires et notes de Tulku Thondup Rinpoché, érudit et pratiquant de premier plan.

L’ouvrage est divisé en trois parties. La première partie analyse le contexte du dzog chen par de nombreuses définitions et distinctions, entre soutra et tantra, entre tantras externes et tantras internes ou encore entre les trois tantras internes. Tulku Thondup Rinpoché précise également les divisions de l’atiyoga, Semde, Longde et Men-Ngag-De avant d’expliciter la supériorité de cette dernière sur les deux autres divisions. Il observe les enseignements et pratiques du dzog-chen au regard des autres yanas et traditions. Le but du dzog-chen est la réalisation de l’essence du Bouddha. Nous sommes dans une tradition non-dualiste dont l’enseignement apparaît très scientifique, voire même « chirurgical » tant l’analyse des étapes est fine et rigoureuse et l’ajustement de la pratique précis. Peu de traditions ont porté si loin l’exigence technique sans pour autant figer celle-ci dans un formalisme qui nierait la fluidité et la liberté du Réel.

Tulku Thondup Rinpoché consacre un chapitre à la vie des grandes figures du dzogchen moins pour des raisons historiques que pour illustrer les différentes formes d’apprentissage et de réalisation.

La deuxième partie restitue brièvement la vie de Longchen Rabjam et sa place exceptionnelle dans les lignées des grands maîtres tibétains : « Parmi les maîtres du dzogpa chenpo, confie Tulku Thondup Rinpoché, depuis l’époque de Gourou Padmasambhava et Vimalamitra (IXème siècle), Kunkhyen Longchen Rabjam (Kun-mKhyen Klong-Chen Rab-‘Byams, 1308-1363) fut le plus grand expert, méditant, philosophe et écrivain. ». Le portrait de cet homme exceptionnel permet de mieux comprendre son influence considérable sur ce courant ésotérique.

La troisième partie de l’ouvrage rassemble les textes fondamentaux de Longchenpa. Cette anthologie propose trois grands ensembles, la base, la voie, le résultat. Les enseignements présentent une double caractéristique, gradualiste et subitiste. Chaque étape doit être réalisée avec précision avant de passer à l’étape suivante. Mais en chaque étape, l’intervalle, l’accès direct demeure toujours présent, les étapes sont une actualisation de ce qui est déjà là.

« Alors détendez-vous naturellement et spontanément dans l’esprit-au-présent lui-même sans efforts ni imputations. Quelles que soient les pensées qui apparaissent, contemplez à l’intérieur [de l’esprit-au-présent] en vous détendant de manière ordinaire, tel quel et dénudé sans rejets ni acceptations. Être dans l’essence qui est libération par la vision ; dans la nature qui est libération par la réalisation et la caractéristique qui est l’auto-libération est l’état naturel de l’esprit. Quoiqu’il apparaisse [dans l’esprit], traitez-le sans y prêter grande attention, l’esprit reste alors dans l’état naturel de la conscience intrinsèque et la réalisation par elle-même surgit naturellement. A cet instant, sans l’influence d’aucun attachement, que ce soit de rejet ou d’acceptation, restez dans la conscience intrinsèque immuable, la sagesse primordiale instantanément libérée, [l’union de] la félicité, la clarté et l’absence de concepts. »

La force de cet enseignement réside dans la capacité de Longchenpa de préserver la finalité de l’œuvre en chaque reflet de celle-ci qu’il soit exposé scientifiquement ou poétiquement ou les deux à la fois.

Tulku Thondup a accompli un travail considérable pour rendre ces textes disponibles y compris à un lecteur non averti. Tout lecteur familier des approches non-dualistes trouvera matière ici à enrichir sa propre pratique même s’il ne s’inscrit pas dans la voie du dzogchen.

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