Mythes, thèmes et variations

Mythes, thèmes et variations de Chaoying Sun Durand et Gilbert Durand. Editions Desclée de Brouwer.

Cet ouvrage étant encore disponible, nous nous permettons d’insister sur son intérêt. A une époque où les traditions de la planète, les corpus et les praxis sont aisément accessibles, de nouveaux outils sont nécessaires pour ne pas se perdre dans ce foisonnement. Les méthodologies de l’anthropologie de l’imaginaire fondée par Gilbert Durand font partie de ces outils.

En rassemblant deux regards, l’un européen, l’autre chinois, pour analyser les mécanismes de l’imaginaire, la construction des mythes et surtout leurs glissements, dérivations et transformations, en distinguant les mythèmes et leurs fonctions, ce sont des structures qui apparaissent à travers les formes, structures stables sur lesquelles nous pouvons prendre appui.

Les dix études rassemblées portent sur des thèmes très variés qui visent non pas à cerner le sujet mais à se doter d’outils exploratoires.

« Dans la première partie de ce livre, annonce les auteurs : « Complexité et Subtilité de la matière mythique », nous avons insisté sur les motivations du changement du mythe : polysémie, donc « incertitude », de bien des objets symboliques, dérivations que précipitent les réceptions diverses des moments historiques, identités culturelles qui colorent de façon nuancée un symbole ou un mythe, fluctuations biographiques qui signent les « images obsédantes », diffusions d’un thème symbolique à travers des réceptions culturelles différentes. »

« La seconde partie : « Résonances universelles et échanges généralisés », revient aux « permanences », aux « résidus » dirait Pareto – de l’Imaginaire sous les deux modalités anthropologiques qu’elles permettent ; la résonance qui accorde sémantiquement un ensemble culturel dans un autre ensemble et l’échange généralisable de la symbolique. »

L’objectif est de repérer les mythèmes et leur orientation archétypale. Quand deux mythes de cultures très différentes comportent deux tiers de mythèmes communs, ils pointent vers le même archétype et en même temps, ils manifestent ce même archétype.

Gilbert et Chaoying Durand proposent des applications de cette anthropologie remarquable sur les thèmes du Graal, le vase et ce qu’il contient, la Fuite en Egypte, les divinités de la foudre, l’Âge d’Or…

Le grand intérêt de cette approche pour des individus engagés dans un parcours initiatique quel qu’il soit, comme l’avait si bien compris Lima de Freitas, ami et collaborateur des auteurs, est de permettre une compréhension de la fonction du mythe, qui modifie le modèle du monde, voire installe un nouveau paradigme, et des mythèmes, qui sont les véhicules des opérativités. Ainsi, nous pourrons reconnaître dans les différentes expressions culturelles du vase et de ce son contenu les fondements des alchimies internes mais pas seulement. L’absence d’un Graal prototype permet de maintenir vivant le mythe et de garantir son opérativité sur de multiples niveaux logiques qui peuvent s’enseigner les uns les autres.

« En résumé, confient les auteurs, et selon une vision des choses que redécouvre la physique la plus moderne (David Bohm) il ne faut surtout pas chercher à expliquer le Graal, mais se demander ce qu’implique le Graal dans la constellation toujours ouverte de ses apparitions. »

Le mythème prend sens différemment, non seulement selon le niveau logique mais selon le bassin sémantique. Nous sommes toujours immergés dans un bain de langue, le plus souvent inconsciemment. Pour naviguer sur l’océan de la langue et atteindre « l’île des bienheureux ou des immortels », c’est-à-dire un métasens, une axialité, nous devons établir un rapport conscient à la langue et à ses structures, miroirs des structures de l’imaginaire. Pour se faire des chercheurs aussi différents qu’Alfred Korzybscki, Georges Steiner ou Louis Boutard nous serons utiles.

Gilbert Durand fut un remarquable précurseur quand il établit son anthropologie de l’imaginaire et les règles de la mythanalyse. Il fut aussi un visionnaire car en ce nouveau millénaire, les mythes se déploient comme jamais, se renouvèlent et se mêlent, appelant une cartographie rigoureuse.

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Louis Boutard

La science du vivant par Yves Le Guélaff. Diffusion FNAC.

Ce livre indispensable fut publié par l’auteur à Concarneau en 2012. Il est consacré à l’œuvre exceptionnelle d’un chercheur remarquable tombé dans l’oubli, Louis Boutard.

Louis Boutard (1880 – 1958) philosophe, philologue, scientifique sut, mieux que quiconque, allier sciences et métaphysiques pour laisser un enseignement aux applications pratiques considérables. De nos jours, il reste quelques individus qui peuvent attester de l’efficacité de ces applications concrètes qui induisent des ruptures telles dans l’évolution technologique qu’elles furent occultées. Les appareils qu’il construisit à partir de l’étude renouvelée de la langue grecque ancienne et de l’antique langue égyptienne concernent l’étude de l’électro-dynamique jusqu’à la procréation vivante.

Armand Hatinguais, ingénieur et ami de Louis Boutard, fut un témoin direct de ses travaux. Il rédigea une série de textes à partir des notes et écrits de Louis Boutard afin de sauvegarder son enseignement. Il rassembla ce travail sous le titre Avec Louis Boutard, Retour aux Sources Méconnues et le déposa à la Bibliothèque Nationale en 1966. Il existe aussi une suite disponible en photocopies consacrée à des exposés sur l’Ether (A-Ether), et sur quelques applications comme les étonnants appareils rituels, autogénérateurs, amplificateurs et autres.

Un texte d’Armand Hatinguais, relatant sa relation avec Louis Boutard, est disponible à cette adresse :

http://quanthomme.free.fr/qhsuite/2005News/imagnews05/030105boutard.pdf

Le grand intérêt des écrits de Louis Boutard, notamment sa « gnose dorienne » est la double interprétation qu’ils permettent, à la fois interne et externe. Les mêmes textes peuvent en effet servir à une alchimie interne et à la construction d’appareils relevant de technicités avancées. C’est sa compréhension singulière de l’alphabet hellénique kadméen primitif et de ses dérivés qui permit à Louis Boutard de réinterpréter textes, architectures, objets sacrés pour accéder à un savoir d’exception.

Le livre d’Yves Le Guélaff mêle considérations métaphysiques et scientifiques, il fait dialoguer Louis Boutard avec Leibniz et Maître Eckhart. Il est certes difficile à lire mais sa lecture est une expérience rare qui fait osciller le lecteur entre intuitions et réalisations scientifiques, poésies et  métaphysiques non-dualistes. Il en sort transformé. Libre à lui de pousser les nombreuses portes cachées entrouvertes par Yves Le Guélaff.

L’homme et les dieux

L’homme et les dieux de Jean-Charles Pichon. Association des Portes de Thélème & Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

La rédaction de « L’histoire thématique de l’humanité » entreprise par Jean-Charles Pichon fut sans doute son œuvre maîtresse, une œuvre sans cesse à augmenter comme il le dit lui-même, nécessairement incomplète mais ô combien importante par la vision qu’elle confère au lecteur de sa place dans le temps et dans l’espace.

Beaucoup empruntèrent à ce livre sans le citer depuis sa première édition en 1965, de Louis Pauwels à Mircea Eliade (ce dernier puisa aussi beaucoup chez Lucian Blaga sans davantage le citer). Jean-Charles Pichon, en relevant le défi d’un travail réputé impossible, rendre compte de l’histoire globale de l’humanité et sa conception du religieux et du divin, a démontré tout l’intérêt de tenter l’impossible.

L’ouvrage commence et ce n’est pas anodin, par un développement sur « les deux flèches du temps », anticipant les conséquences de ce qui devient commun aujourd’hui à travers la notion de rétro-causalité pour s’affranchir d’un passé causal et d’une vision temporelle linéaire, ouvrant ainsi l’espace à la dynamique singulière des mythes.

Ce travail se présente de manière chronologique mais le discours relève de l’aïon, des manifestations spiralaires d’une extra-temporalité. Il pose les bases d’une théorie des cycles qui est l’une des constantes des approches traditionnelles, depuis « la nuit des temps ».

Jean-Charles Pichon traite ainsi des dieux paléolithiques, divinités mortes, dieux du Soleil, dieux du savoir, des âges légendaires avant d’aborder les temps historiques, l’âge de Ptolémée, les temps modernes et les temps nouveaux. Dans cette démarche et avant Gilbert Durand, il traque les fonctions de certains mythèmes à travers les temps comme la gémellité (qu’il désigne sous le vocable « gémité »), le paradis, la puissance serpentine, l’ordre, l’oeuf… ce qui permet de dessiner une configuration culturelle des croyances en fonction de la mesure d’intensité de l’adhésion au mythème ou au contraire du rejet du mythème. Apparaissent ainsi des ruptures et des sauts qualitatifs, dans le cheminement et le développement de ce que nous désignons aujourd’hui comme « mème » ou « réplicateurs ». Plus encore, cela permet d’interroger le sens de l’action d’un même qui pourrait prendre sa source non dans son origine mais dans sa finalité.

Nous sommes en présence de grandes forces coagulées par des constellations de mythèmes plus ou moins orientés ce qui conduit Jean-Charles Pichon à des analyses et des propositions d’une grande pertinence mais aussi étonnamment actuelles :

« Les mythes gémiques s’abolissent dans le monde entier au XVème siècle (fin de l’Empire Germanique, fin de Byzance, fin des Mayas) et la notion de Liberté est bientôt après combattue. Ces mythes renaissent trois siècles plus tard, dans les trois syncrétismes républicains, et la Liberté est l’un d’eux.

Des trois, il est probable que le mythe de Liberté sera le plus durable et le plus fort. L’Egalité ne survivra pas au dieu de Justice, dont le crépuscule est maintenant proche ; la Fraternité perdra sa puissance en même temps que les dieux d’Amour perdront la leur. Au contraire, le Génie de la Liberté accompagnera toujours le mythe de la Création – l’un des constituants du dieu futur. L’argument qu’on nous oppose ne peut donc être négligé : il a l’avenir pour lui. »

L’œuvre de Jean-Charles Pichon est visionnaire. En interrogeant à la fois notre expérience et notre action prises dans notre regard qui détermine notre conditionnement sur telle ou telle flèche du temps, c’est la question de la dualité et de l’affranchissement de celle-ci qu’il introduit. Que faire en effet de trois millions de dieux ?

« L’homme ferait-il la vie des dieux, nous dit-il, comme, en nous détruisant et en nous renouvelant, nos cellules font la nôtre ? Ou n’est-ce pas là qu’une illusion, une suprême ruse, pour me donner à croire que j’édicte à mon gré les règles qui me lient ? N’en serait-ce pas une, je suis encore perdant, car mon présent contient une possible Durée (par quoi je suis, peut-être, utile aux dieux), mais, à l’instant que je vis, le Possible est déjà le passé (par où, certainement, Ils me tiennent).

A cela, le Sage sourit. Et le Héros, le Mage, le Génie, le Juste et le Saint sourient de même. »

Le Sacre du Noir

Le Sacre du Noir de Lauric Guillaud. Editions Cosmogone 6, rue Salomon Reinach, 69007 Lyon.

www.cosmogone.com

Lauric Guillaud, professeur émérite de littérature et de civilisation américaines à l’Université d’Angers, est un spécialiste des imaginaires anglo-saxons et notamment de Lovecraft. Dans ce nouvel ouvrage, beau par sa forme et passionnant par son propos, il invite le lecteur à explorer l’imaginaire gothique et ses relations avec l’imaginaire maçonnique.

Lauric Guillaud ne s’est pas restreint à la littérature, ni à la culture nord-américaine et britannique, il a mis en place une véritable démarche interdisciplinaire, s’inscrivant même dans cette transdisciplinarité appelée de ses vœux par Gilbert Durand, et a recherché des matériaux dans les cultures allemande et française.

 

 

D’emblée, le lecteur se demandera quel peut bien être le lien entre le gothique et la Franc-maçonnerie. Lauric Guillaud met au jour pour la première fois des terreaux, des influences, des croisements improbables qui ont pu irriguer certains aspects de l’imaginaire maçonnique.

« Nous verrons d’abord, annonce Lauric Guillaud, les grandes tendances du gothique avant de les mettre en perspective avec certains rituels maçonniques. Nous vérifierons enfin cette double influence sur les productions contemporaines. A l’ombre des colonnes, nous découvrirons l’effroi délicieux du romantisme noir ; à l’ombre des cachots et des souterrains gothiques, nous découvrirons les mystères de la Franc-maçonnerie. »

Lauric Guillaud commence ce voyage imaginaire, parfois imaginal, dans l’Angleterre des débuts du XVIIIème siècle, un siècle où prolifèrent les clubs les plus divers et les sociétés plus ou moins secrètes. Nous découvrons les Hell-Fire Clubs, réceptacles d’anciens cultes, de pratiques libertines ou de défis divers. Le premier de ces clubs, transgressif, anti-religieux, libertaire fut fondé à Londres en 1719 par le duc de Wharton. Il accueille femmes et hommes sur un pied d’égalité. Ce nouvel égalitarisme réservé contribuera plus tard à faire évoluer les pratiques dans la société anglaise et tardivement dans la Franc-maçonnerie. Les Hell-Fire Clubs se développeront sous des formes et avec des objectifs très divers allant de la société savante aux cérémonies sexuelles pseudo-satanistes, en passant par les très nombreux rites paramaçonniques qui animent la scène ésotérique britannique. Progressivement, ces groupes quittent les tavernes pour la clandestinité. L’expérience des Hell-Fire Clubs semble caractériser cette période de transition et de confusion pendant laquelle la religion perd de son influence sous les avancées de la science, la pensée rationnelle se développe, et les pouvoirs se déplacent.

« Ainsi, nous dit Lauric Guillaud, coexistaient les perspectives progressistes reflétées par les philosophes des Lumières et la fascination durable pour les pratiques rituelles dont l’origine se perdait dans la nuit des temps (cultes païens, druidisme, rosicrucianisme, etc.). »

Dans cette tension entre ombre et lumière, entre ville et nature, entre progrès et régression, entre conformisme et excès, de nouvelles créativités vont apparaître qui influenceront aussi bien les arts que la pensée, initiatique ou profane. Dès le siècle précédent, la mélancolie annonce le romantisme, noir puis gothique. La rupture des Lumières avec les sociétés traditionnelles est violente et suscite un mal-être sociétal, des résistances et des résurgences de pratiques anciennes plus ou moins comprises.

Lauric Guillaud analyse divers aspects de ce vaste mouvement de transformation complexe : Y-a-t-il eu un proto-gothique américain ? Comment se sont développées les sociétés secrètes gothiques, quelles questions pose le Frankenstein de Mary Shelley ? Qu’est-ce qui caractérise l’initiation gothique ?

La seconde entrée de l’ouvrage est donc maçonnique et débute par une recherche sur l’impact littéraire et artistique de la Franc-maçonnerie. L’un des ponts entre l’imaginaire maçonnique et l’imaginaire gothique se trouve dans leurs approches respectives de l’architecture et de l’archéologie.

« Pourquoi, interroge Lauric Guillaud, le roman « maçonnique » se présente-t-il comme une extension culturelle d’une pratique circonscrite à la Loge ? Sans doute parce que l’imaginaire du romantisme dit « noir » a été exacerbé par des notions purement maçonniques comme le lieu clos (reflet de la Loge), l’obligation du secret, les oppositions ténèbres/lumière, rejet/admission, soleil/Lune et surtout vie/mort. C’est l’initiation qui cimente ces notions en les incorporant dans des rituels proches du psychodrame. »

Au fil des pages, à travers les très nombreux extraits ou références, apparaît au lecteur une « étroite parenté de plusieurs textes gothiques et de certains rituels maçonniques marqués par le goût du noir et du cérémonial ». Cette attirance vers l’obscur et la nuit est cependant associée à une orientation vers un « centre », un axe, à une recherche de verticalité. Il s’agit de rester dans l’ombre pour mieux trouver la lumière. Il existe une dimension initiatique propre à l’originalité et la liberté du courant gothique qui trouve un reflet, parfois une réponse dans l’imaginaire maçonnique.

Un livre à ne pas manquer pour son originalité et la richesse de son contenu.

La nature de la conscience

La nature de la conscience de Rupert Spira. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 75005 Paris.

http://originel-accarias.com/

Le travail de Rupert Spira, dans les pas de Jean Klein, de Nisargadatta ou de Francis Lucille, intéressera tout individu pratiquant le rappel de soi ou plus généralement investissant les approches non-duelles.

D’emblée Rupert Spira pose la question de la conscience qui constitue l’axe de tout travail véritable, question qui est aussi la réponse.

« Ce livre, précise-t-il, suggère que la conscience est la réalité fondamentale et sous-jacente à la dualité apparente mental-matière et qu’oublier, ignorer ou méconnaître cette réalité constitue la cause profonde de tout le malheur existentiel qui envahit et oriente la vie de grand nombre de gens et les conflits plus larges qui existent entre les communautés et les nations. A l’inverse, il est proposé que la reconnaissance de la réalité fondamentale de la conscience soit une condition préalable, nécessaire et suffisante pour tout individu en quête de bonheur durable et, en même temps, le fondement de toute paix mondiale. »

Le premier pas consiste à accepter l’expérience comme matière du travail, écartant de fait la croyance. Rupert Spira parle de voie de la vérité ou de voie de l’opinion. Dans le paradigme qu’il propose, celui de « la conscience seule », l’opposition dualiste entre expérience extérieure et expérience intérieure n’a plus sens. Toute expérience est mentale. Par « mental », Rupert Spira entend les pensées, images, sentiments, sensations mais aussi toute perception sensorielle des objets présentés comme extérieurs. Il note que « la nature du mental lui- même ne se montre jamais dans une conscience objective (…). La reconnaissance par le mental de sa nature essentielle relève d’un autre genre de connaissance, une connaissance qui fait l’objet de la quête ultime de toutes les grandes traditions religieuses, spirituelles et philosophiques et qui gît au cœur de toute personne aspirant à la paix, à l’épanouissement et à l’amour. »

Laisser émerger la conscience totale, soit sans objet, masquée par « la conscience de » est le sujet de ce livre. Rupert Spira invite tout d’abord à distinguer entre la conscience et les objets. Pour cela, il analyse les processus qui conduisent par identifications et agglomération artificielle à la constitution d’un « ego ». Pour se sortir de cet « enchevêtrement », Rupert Spira évoque une voie directe, intime, simple, évidente. « La connaissance de notre propre être – l’expérience qui luit dans le mental en tant que la connaissance « Je suis » – est la même chez tout le monde. Nul n’y a un accès privilégié et, pour cette raison, c’est la seule connaissance qui ne suscite pas de dissension. Elle est absolument vraie, en tous états, en toutes circonstances et toutes conditions. Si nous nous trouvons en désaccord sur la nature de notre être essentiel, c’est que nous nous prenons pour un objet. Un différend ne peut intervenir qu’au sujet d’une chose qui possède des qualités objectives. »

Rupert Spira développe l’investigation et le rappel de soi en s’appuyant remarquablement sur une expérience d’un acteur jouant le rôle du Roi Lear, pour illustrer le basculement dans le silence et le Réel. Il pose tout au long de l’ouvrage différents regards visant à dissoudre les oppositions futiles au sein de la dualité et à suspendre toute comparaison.

« Lorsque la conscience retire son attention de l’expérience objective, son connaître commence à refluer en elle-même et ce faisant, elle est progressivement libérée des limitations qu’elle a contractées au moment de prendre la forme du mental fini. Lorsque la conscience cesse de s’élever sous la forme du mental ou de l’attention, elle se dévoile, pour ainsi dire, et connaît ou reconnaît simplement son propre être et rien que lui. La conscience survient sous la forme du mental pour connaître le corps et le monde, mais pour se connaître, il lui suffit de demeurer en et en tant qu’elle-même. Il lui suffit d’être elle-même et rien qu’elle-même. »

Rupert Spira balaie les idées communes et fausses sur la méditation, sur les prétendus états de conscience, les vaines recherches du bonheur quand il s’agit simplement de laisser la place vide pour la conscience.

Cet « essai sur l’unité de l’esprit et de la matière » est sans aucun doute l’un des meilleurs ouvrages publiés ces dernières années sur le sujet, à la fois par sa rigueur et son ouverture.

Entre noir & blanc

Entre Noir & Blanc. Les images et les mots des symboles par Jean-François Ortiz et François L’Arpenteur. Cépaduès, 111 rue Nicolas Vauquelin, 31100 Toulouse.

http://www.cepadues.com/

Ce très beau livre voyage dans l’imaginaire des symboles et flirte avec l’Imaginal en noir et blanc.

Nous ne sommes pas dans la fausse interprétation savante du symbole mais bien dans l’évocation, par le mot et l’image, de sa puissance métaphorique qui ouvre des mondes insoupçonnés.

Couv noir et blanc 1

 

« Par ces jeux de langues et de langages, nous disent les auteurs, se nourrit et s’enrichit un imaginaire, outil réel d’exploration, de créativité mais aussi de démesure, pour affronter l’infini et se mesurer aux défis de l’univers, comme à l’arrogance et à la toute-puissance des dieux. Comme en un miroir, comme en une langue première, ces récits ne renvoient finalement les êtres qu’à eux-mêmes, qu’à leurs terreurs, qu’à leurs interrogations et comportements, qu’aux subtiles nuances de leurs sentiments et de leur manifestation, de la plus franche fraternité à la barbarie la plus absolue… »

 

« Symboles et mythes, reprennent-ils, même des plus actuels ou des plus obscurs, confrontent sans relâche l’épaisseur de la modernité à la vérité des êtres, c’est-à-dire à leur ancrage dans ce qui crée et les crée, dans ce qui définit et produit leur humanité, leurs qualités. Plutôt que de figurer ce voile lourd derrière lequel la forme ésotérique tend souvent à dissimuler dans l’ombre la signification du monde et de ses mystères, symboles et mythes offrent bien au contraire l’opportunité de l’irruption du sens par le dévouement du réel, tant dans sa dimension singulière et particulière qu’universelle. »

Le voyage dans les mots et les images, auquel nous sommes conviés, débute par « le début de la fin » et se termine par « la fin des cendres » avant que le commentaire ne s’estompe pour laisser place au silence et à l’être.

Deux poésies se rencontrent, échangent et se fondent, celle des mots, celle de la matière qui se donne à voir par le travail de l’artiste. C’est une déambulation. Les chemins serpentins sont les plus directs.

 

Couv noir et blanc 2

Gurdjieff

Gurdjieff par Seymour B. Ginsburg. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Presque un siècle après l’ouverture, en 1922, à Fontainebleau, de son institut dédié au Travail l’influence de George Ivanovitch Gurdjieff (1866-1949) demeure et c’est heureux. Si son influence sur de nombreux artistes, scientifiques et auteurs est connue de Kate Bush à René Daumal en passant par Timothy Leary, c’est surtout auprès des nombreux anonymes qui se sont engagés dans une pratique régulière qu’elle s’est fait sentir.

Couv Gurdjieff

L’auteur de cet ouvrage, Seymour B. Ginsburg, qui a collaboré avec Nicolas Tereshchenko, proche de Jeanne de Salzmann, fut le co-fondateur de l’Institut Gurdjieff de Floride. Il est un témoin de ce mouvement et de ce rayonnement discret.

Nicholas Goodrick-Clarke, chercheur renommé, Directeur du Centre pour l’ésotérisme occidental de l’Université du Pays de Galles, précise l’intérêt de ce livre dans un avant-propos :

« Ce livre est un condensé remarquable des enseignements de Gurdjieff dans une conscience plus vaste de l’ésotérisme occidental. Suivant les propres techniques de Gurdjieff, le livre est d’abord et avant tout un guide pratique, commençant par la proposition fondamentale que les humains doivent s’éveiller à la conscience de soi, à la réalisation que derrière « notre personnalité », influencée par un grand nombre de circonstances, repose notre « essence », qui est identique avec la réalité universelle. L’enseignement n’est ainsi pas concerné par la réalisation de quelque chose qui manque, mais plutôt par la découverte, la prise de conscience de notre identité réelle. »

Pour Seymour B. Ginsburg, comme pour Nicolas Tereshchenko, le Travail s’organise autour de trois éléments principaux : « 1) travailler avec un groupe engagé dans des pratiques pour étendre la conscience, 2) une méditation régulière et 3) l’étude du texte principal de Gurdjieff, les Récits de Belzébuth à son petit-fils ».

L’ouvrage propose six parties, six leçons. La première leçon est intitulée « Qui suis-je ? ». Après une rapide notice historique sur Gurdjieff, elle présente la Quatrième voie de Gurdjieff, telle que Seymour B. Ginsburg et Nicolas Tereshchenko l’ont appréhendée. La deuxième leçon aborde « l’expansion de la conscience ». Sont décrits les quatre états de la conscience humaine et la nécessité de l’attention. La troisième partie traite de la transmutation de l’énergie. Il est question de la loi des trois forces, de la loi d’octave et de l’ennéagramme, si mal compris dans notre monde consumériste. La quatrième leçon poursuit la question de l’énergie et cette fois de sa conservation par la prise de conscience des multiples « fuites » d’énergie entre mensonge, soliloque stérile, identification, paroles inutiles, etc. La cinquième leçon insiste sur la méditation et la sixième leçon évoque le travail en groupe notamment les fameuses danses de Gurdjieff.

Chaque partie propose des exercices et les appendices sont riches. Nous trouverons notamment l’étude des rêves selon Gurdjieff, des exercices psychologiques et des lectures des Récits de Belzébuth à son petit-fils.

Avant de conclure, Seymour B. Ginsburg dit quelques mots sur l’amour :

« On n’insistera jamais assez sur l’opinion de Gurdjieff que l’amour authentique est une impulsion d’être sacrée. Une distinction doit être faite entre l’amour authentique et ce qui passe pour de l’amour dans notre société, et qui est basé sur la polarité ou le type. C’est seulement quand nous sommes complètement libres de toutes les peurs et de tous les désirs, et que notre moi personnel est intégré dans une unité d’être consumant tout, que nous faisons l’expérience de l’impulsion d’être sacrée de l’amour authentique. Dans cet état-là, nous savons que nous sommes l’infini, comme toutes les autres choses, et notre amour de ce fait s’étend à tout le monde et à toutes les choses parce qu’elles sont toutes nous. »