Entre noir & blanc

Entre Noir & Blanc. Les images et les mots des symboles par Jean-François Ortiz et François L’Arpenteur. Cépaduès, 111 rue Nicolas Vauquelin, 31100 Toulouse.

http://www.cepadues.com/

Ce très beau livre voyage dans l’imaginaire des symboles et flirte avec l’Imaginal en noir et blanc.

Nous ne sommes pas dans la fausse interprétation savante du symbole mais bien dans l’évocation, par le mot et l’image, de sa puissance métaphorique qui ouvre des mondes insoupçonnés.

Couv noir et blanc 1

 

« Par ces jeux de langues et de langages, nous disent les auteurs, se nourrit et s’enrichit un imaginaire, outil réel d’exploration, de créativité mais aussi de démesure, pour affronter l’infini et se mesurer aux défis de l’univers, comme à l’arrogance et à la toute-puissance des dieux. Comme en un miroir, comme en une langue première, ces récits ne renvoient finalement les êtres qu’à eux-mêmes, qu’à leurs terreurs, qu’à leurs interrogations et comportements, qu’aux subtiles nuances de leurs sentiments et de leur manifestation, de la plus franche fraternité à la barbarie la plus absolue… »

 

« Symboles et mythes, reprennent-ils, même des plus actuels ou des plus obscurs, confrontent sans relâche l’épaisseur de la modernité à la vérité des êtres, c’est-à-dire à leur ancrage dans ce qui crée et les crée, dans ce qui définit et produit leur humanité, leurs qualités. Plutôt que de figurer ce voile lourd derrière lequel la forme ésotérique tend souvent à dissimuler dans l’ombre la signification du monde et de ses mystères, symboles et mythes offrent bien au contraire l’opportunité de l’irruption du sens par le dévouement du réel, tant dans sa dimension singulière et particulière qu’universelle. »

Le voyage dans les mots et les images, auquel nous sommes conviés, débute par « le début de la fin » et se termine par « la fin des cendres » avant que le commentaire ne s’estompe pour laisser place au silence et à l’être.

Deux poésies se rencontrent, échangent et se fondent, celle des mots, celle de la matière qui se donne à voir par le travail de l’artiste. C’est une déambulation. Les chemins serpentins sont les plus directs.

 

Couv noir et blanc 2

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Gurdjieff

Gurdjieff par Seymour B. Ginsburg. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Presque un siècle après l’ouverture, en 1922, à Fontainebleau, de son institut dédié au Travail l’influence de George Ivanovitch Gurdjieff (1866-1949) demeure et c’est heureux. Si son influence sur de nombreux artistes, scientifiques et auteurs est connue de Kate Bush à René Daumal en passant par Timothy Leary, c’est surtout auprès des nombreux anonymes qui se sont engagés dans une pratique régulière qu’elle s’est fait sentir.

Couv Gurdjieff

L’auteur de cet ouvrage, Seymour B. Ginsburg, qui a collaboré avec Nicolas Tereshchenko, proche de Jeanne de Salzmann, fut le co-fondateur de l’Institut Gurdjieff de Floride. Il est un témoin de ce mouvement et de ce rayonnement discret.

Nicholas Goodrick-Clarke, chercheur renommé, Directeur du Centre pour l’ésotérisme occidental de l’Université du Pays de Galles, précise l’intérêt de ce livre dans un avant-propos :

« Ce livre est un condensé remarquable des enseignements de Gurdjieff dans une conscience plus vaste de l’ésotérisme occidental. Suivant les propres techniques de Gurdjieff, le livre est d’abord et avant tout un guide pratique, commençant par la proposition fondamentale que les humains doivent s’éveiller à la conscience de soi, à la réalisation que derrière « notre personnalité », influencée par un grand nombre de circonstances, repose notre « essence », qui est identique avec la réalité universelle. L’enseignement n’est ainsi pas concerné par la réalisation de quelque chose qui manque, mais plutôt par la découverte, la prise de conscience de notre identité réelle. »

Pour Seymour B. Ginsburg, comme pour Nicolas Tereshchenko, le Travail s’organise autour de trois éléments principaux : « 1) travailler avec un groupe engagé dans des pratiques pour étendre la conscience, 2) une méditation régulière et 3) l’étude du texte principal de Gurdjieff, les Récits de Belzébuth à son petit-fils ».

L’ouvrage propose six parties, six leçons. La première leçon est intitulée « Qui suis-je ? ». Après une rapide notice historique sur Gurdjieff, elle présente la Quatrième voie de Gurdjieff, telle que Seymour B. Ginsburg et Nicolas Tereshchenko l’ont appréhendée. La deuxième leçon aborde « l’expansion de la conscience ». Sont décrits les quatre états de la conscience humaine et la nécessité de l’attention. La troisième partie traite de la transmutation de l’énergie. Il est question de la loi des trois forces, de la loi d’octave et de l’ennéagramme, si mal compris dans notre monde consumériste. La quatrième leçon poursuit la question de l’énergie et cette fois de sa conservation par la prise de conscience des multiples « fuites » d’énergie entre mensonge, soliloque stérile, identification, paroles inutiles, etc. La cinquième leçon insiste sur la méditation et la sixième leçon évoque le travail en groupe notamment les fameuses danses de Gurdjieff.

Chaque partie propose des exercices et les appendices sont riches. Nous trouverons notamment l’étude des rêves selon Gurdjieff, des exercices psychologiques et des lectures des Récits de Belzébuth à son petit-fils.

Avant de conclure, Seymour B. Ginsburg dit quelques mots sur l’amour :

« On n’insistera jamais assez sur l’opinion de Gurdjieff que l’amour authentique est une impulsion d’être sacrée. Une distinction doit être faite entre l’amour authentique et ce qui passe pour de l’amour dans notre société, et qui est basé sur la polarité ou le type. C’est seulement quand nous sommes complètement libres de toutes les peurs et de tous les désirs, et que notre moi personnel est intégré dans une unité d’être consumant tout, que nous faisons l’expérience de l’impulsion d’être sacrée de l’amour authentique. Dans cet état-là, nous savons que nous sommes l’infini, comme toutes les autres choses, et notre amour de ce fait s’étend à tout le monde et à toutes les choses parce qu’elles sont toutes nous. »

Gorakşa et L’alchimie du yoga

L’alchimie du yoga selon Gorakşa par Colette Poggi et Claire Bornstain. Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Ce traité d’alchimie interne propose un « processus de métamorphose intérieure du corps-souffle-pensée ». Il est de première importance et c’est une chance d’y avoir accès.

Il est attribué à Gorakşa, grande figure de la spiritualité indienne des XIe – XIIe siècles, mais pourrait être l’œuvre de disciples. Il inclut des extraits de traités antérieurs, procédé courant dans les tantras. Il s’adresse à des yogin et plus largement à tout individu en queste. Certains des cent soixante-douze versets indiquent en langage crépusculaire certaines pratiques réservées aux pratiquants avancés. Le texte fait partie du corps d’enseignement des Nāthayogin. Si la transmission orale est fondamentale, ce courant n’a pas été avare de textes remarquables.

Parmi les sources de l’enseignement de Gorakşa, nous rencontrons Matsyendranātha, grand poète bengali, qui s’inscrit dans le système Kaula du shivaïsme non-dualiste du Cachemire.

 

Couv Goraksha

 

L’ouvrage est formé de quatre parties.

La première partie aborde « l’exposition à la réalité non-duelle, à la fois lumière et énergie, symbolisée par Shiva et Shakti, le dieu de la conscience infinie et sa parèdre ».

La deuxième partie présente la doctrine du yoga spécifique aux Nāthayogin, une catharsis « pour accéder à l’espace à la fois vide et plein du Cœur ».

La troisième partie traite du corps et de l’énergie cosmique. La non-séparation permet de reprendre « conscience de l’immanence de l’absolu, en tout phénomène, comme son corps et sa conscience ».

La quatrième partie « introduit aux degrés supérieurs du yoga : la dissolution du mental, l’attention au son intérieur, puis, après avoir fait une description du yogin parfaitement libre et détaché, l’avadhūta-yogin, il évoque la grandeur du maître véritable ».

« Cette démarche, indiquent Colette Poggi et Claire Bornstain, revient à faire de soi un domaine (pada) où s’actualise ce mouvement de retour au centre, le domaine atemporel de l’originel. Le corps du yogin joue ici un rôle éminent : il est en effet imaginé et éprouvé comme un espace vibratoire structuré dont l’axe central est parsemé de lotus (padma) ou de roues (cakra). Dotés d’une puissance d’éclosion et d’épanouissement, ces centres vibratoires suggèrent le cheminement du yogin : du monde clos de l’individu centré sur son moi, à l’espace ouvert et vivant où il se meut en résonance avec l’univers. Le yoga, comme toute voie de transformation intérieure, serait-il un chemin de crête que l’aventurier trace, au risque du vertige, comme une incessante recréation ? »

Rencontres de Berder 2018 : Le temps

Rencontres de Berder juin 2018/n°14. Le Temps. Association Les Portes de Thélème & Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le temps étant le métacadre de tous nos questionnements au sein de l’expérience dualiste, l’analyse des rapports que nous entretenons avec lui est essentielle à la compréhension de notre évolution. De la thérapie à la métaphysique en passant par l’art, la philosophie ou les sciences physiques, tout chercheur est confronté aux temps.

 

Couv Berder 2018

 

Jean-Charles Pichon, en précurseur, a déjà largement contribué à la convergence entre sciences et métaphysiques que Jocelin Morrison approche dans son intervention intitulée L’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque.

La multiplicité des communications rassemblées dans ces actes nous montre que cette convergence est indissociable d’un « Babel des temps » et, qu’en ce sens, il n’y a sans doute là rien d’ultime. Une multitude de possibles et de simultanéités devraient jaillir de cette convergence.

Au sommaire : Les avatars de l’arché, le retour au passé, des nouvelles sciences à Lovecraft de Lauric Guillaud – ’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque de Jocelin Morrison – Le Ver du vase, exposition de Silvanie Maghe – L’avant-dernier livre de Jean-Christophe Pichon – Carnaval ou le temps à l’envers de Georges Bertin – Hommage à Geneviève Béduneau de Philippe Marlin – Lettre ouverte à un ami guénonien sur le sens des temps de Geneviève Béduneau – La régression en littérature de Philippe Marlin – Le temps dans les films de Christopher Nolan Inception/Interstellar de Julie Cloarec-Michaud – Machines anachroniques harmoniques : un temps de la conscience de Jean-Charles de Oliveira – L’être et le temps subjectif par Emmanuel Thibault – De temps à autres… par Bernard Pinet – Robert Liris, psychohistorien à la recherche des traditions perdues de Claude Arz – La tour foudroyée : image ou objet d’histoire ? Par Robert Liris, etc.

Réordonnancements du temps, suspensions du temps, célébrations du temps, révulsions du temps…, temps linéaires, temps cycliques, temps abolis…, la conscience génère des constructions si diverses du temps (voir les travaux d’Edward T. Hall notamment) qu’ignorer ces différences engendrent des catastrophes, dans la vie des couples comme dans la vie des Etats par exemple. Les distorsions temporelles, qu’elles soient consécutives à la prise de substances naturelles ou synthétiques, à des méditations poussées ou à des phénomènes physiques, ouvrent sur des mondes insoupçonnés, qu’ils soient intérieurs ou non. L’hypersubjectivité temporelle renvoie toujours à nous-mêmes. Elle peut nous engloutir ou faire de nous des créateurs.

Chacune des contributions à ces rencontres éclaire certaines facettes de notre rapport au temps. Davantage que des réponses, ce sont des questionnements inattendus que le lecteur pourra s’approprier pour essayer d’autres visions du monde.

Passionnant.

Peindre l’invisible par Patrick Ringgenberg.

Peindre l’invisible. Images sacrées d’Orient et d’Occident par Patrick Ringgenberg. Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Nous ne saurions trop vous conseiller ce livre qui nous plonge dans l’art comme philosophie, spiritualité, métaphysique. Trois études de l’auteur, parues chez le même éditeur sont ici rassemblées : L’art chrétien de l’image. La ressemblance de Dieu (2005), La peinture persane ou la vision paradisiaque (2006), L’union du Ciel et de la terre. La peinture de paysage en Chine et au Japon (2004).

Ne relevant ni de l’histoire de l’art, ni de la philosophie de l’art, ce livre, tout à fait original, relève d’une démarche singulière :

« Mon but, confie l’auteur, était une forme d’immersion philosophique, soit dans la théologie et mystique chrétiennes, soit dans la théosophie et le soufisme persans, soit dans le taoïsme et le bouddhisme, pour éclairer des œuvres dans le faisceau d’une approche à la fois historique et herméneutique. Formant des mondes autonomes, ces études sont donc unies par une même démarche : faire vivre une perception contemplative, retrouver une intensité initiatrice des esthétiques, et témoigner, à travers l’engagement d’une vision inséparablement philosophique et spirituelle, que l’art est un accès majeur à la métaphysique et une présence opérative de la spiritualité. »

Il s’agit d’expériences, à la fois sensorielles et profondément internes, de l’alliance, aujourd’hui trop oubliée, entre la forme et l’esprit.

Couv peindre l'invisible

Chaque étude porte ses propres enjeux. Pour l’islam iranien, Patrick Riggenberg pousse plus loin les intuitions d’Henry Corbin et Louis Massignon sur « la cosmologie possible de la peinture persane ». Ce faisant, il rend compte des trésors précipités depuis l’imaginal par la tradition picturale de la période classique iranienne. Avec l’art chrétien de l’icône, c’est la puissance opérative de l’image qui est recherchée. L’image n’est pas représentation mais vecteur de connaissance et porteur d’une transformation intime. Les traditions chinoises et japonaises de la peinture sont déjà étayées par de très nombreux traités. Patrick Riggenberg n’insiste pas sur ces aspects théoriques et fait le choix de nous conduire dans un voyage libre et poétique vers l’indicible. Vide et Silence sont ainsi soulignés.

« Le Vide est tout mystère. Notre existence, pour autant qu’on sache vivre, est aussi mystérieuse. La vraie énigme est ce que nous avons sous les yeux, et il est aussi l’Invisible qui nous le fait voir. Inutile de chercher le mystère dans des imaginaires improbables, le fantastique ou les sciences-fictions. En associant des nuages ou des brouillards (visions du Vide), puis des forêts et des montagnes (visions du Plein), il résume tous les mystères possibles. Par là, la peinture hérite une vertu initiatique : elle dévoile un vrai mystère, non un artifice de l’imagination. Elle fait entrer par la grande porte dans l’intuition illuminatrice. Une femme nue n’attire pas autant qu’une femme à demi habillée : tout est affaire de suggestions, même si la nudité peut être la plus pure des dissimulations. »

A propos de l’icône, Patrick Riggenberg évoque le don du regard :

« Se tourner vers l’icône demande de se détourner des images profanes en nous et hors de nous. Pour voir une icône, il faut d’ailleurs lui faire face : il faut de même tourner le dos au visible pour voir le Christ. En absorbant l’attention, l’icône isole l’homme de l’extérieur, elle l’emplit d’un seul regard et dissout la fausse intériorité de l’ego. L’homme n’a qu’un seul visage et il ne peut embrasser qu’une direction à la fois. Aux yeux chrétiens, cette direction est l’Icône divine, qui fixe l’orientation des âmes et la géographie de l’existence. L’image sacrée est une boussole de l’âme et une cartographie de l’intelligence. Elle éclaire de la lumière qui seule peut dire ce qu’elle est, et qui seule peut rendre à l’homme la clairvoyance que l’âme a perdue avant le paradis. »

Patrick Riggenberg cherche à nous apprendre à voir « extrêmement » comme Saint-Simon invitait à parler « extrêmement » la langue. Le voyage dans lequel il conduit le lecteur est moins un voyage culturel qu’un voyage intérieur qui change notre rapport à ce qui se donne à voir. L’interprétation n’est pas destinée à nourrir des essais théoriques mais bien un art de vivre.

Michel Lancelot dans Historia Occultae

Historia Occultae n°10. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le dixième numéro de la revue Historia Occultae, devenue une référence dans le domaine de l’ésotérisme, et au-delà, propose un sommaire très varié :

Éditorial, par Emmanuel Thibault – Dire la vérité et se faire vrai, par Christian de Caluwe – L’occultisme et Freud, par Claude Debout – Vous avez dit contre-culture ? par Philippe Marlin – Le voile d’Isis, par Georges Bertin – Le sens et la forme du rite au XXIe siècle, interview par Emmanuel Thibault – L’encensement, par Christian de Caluwe. Tarots et merveilles, par Geneviève Béduneau – Les musiques du chaos – 1, par Olivier Steing – L’ásatrú en Islande, par Raoul Zimmermann – Guérir le territoire, par Emmanuel Thibault – La vigne en tous ses états, par Jean-Marc Brocard.

 

Couv HO 10

 

D’Isis à l’esprit du vin, en passant par Aleister Crowley, la Franc-maçonnerie, ou des questions philosophiques comme celle de la Vérité, les thèmes sont particulièrement divers. La revue s’inscrit bien dans une contre-culture évoquée par Philippe Marlin. Il nous parle notamment de Michel Lancelot, remarquable journaliste et auteur, aujourd’hui oublié, qui mériterait une biographie. Il rappelle l’importance de ses livres, notamment Le jeune lion dort avec ses dents, paru chez Albin Michel en 1974, véritable manifeste, et de l’impact de son émission Campus sur Europe 1 de 1968 à 1972. Michel Lancelot n’a pas seulement accompagné les bouleversements culturels de la fin des années 60, il les a anticipés et parfois nourris de son intelligence.

En même temps, la revue Planète et le Matin des magiciens ouvraient sur les marges philosophiques, artistiques, scientifiques, ésotériques…

L’héritage de ces contre-cultures dont certaines sont entrées dans la culture officielle est considérable même s’il reste difficile à cerner, comme le signale très justement Philippe Marlin :

« Le concept de contre-culture est perçu comme incluant un arsenal hautement complexe et étendu de modes de vie, de sensibilités et de croyances, qui, bien qu’ils se rejoignent nettement à un certain niveau prennent des chemins et des trajectoires biographiques variés, chacun ayant ses propres connexions à d’autres milieux et mondes culturels spécifiques. En tant que telle, à un niveau théorique, la contre-culture, ne peut pas fonctionner effectivement comme catégorie culturelle permettant de définir des groupes sociaux distincts les uns des autres, selon une grille binaire contre/dominant. Le terme agit plutôt comme un mécanisme servant à décrire à décrire des points particuliers de convergence, grâce auxquels les individus peuvent temporairement s’entendre en vue de l’accomplissement d’objectifs spécifiques. Les contre-cultures sont, en effet, des expressions fluides et mutables de sociabilité qui se manifestent lorsque les individus s’associent temporairement pour exprimer leur soutien et/ou pour participer à une cause commune, mais dont les vies quotidiennes se déroulent de fait simultanément sur toute une gamme de terrains les plus divers. »

Historia Occultae, sous la houlette d’Emmanuel Thibault et Philippe Marlin, est un creuset pour les contre-cultures qui veulent vivifier l’art et la pensée, et, pourquoi pas, changer le monde.

Se souvenir du futur

Se souvenir du futur par Romuald Leterrier & Jocelin Morisson. Guy Trédaniel Editeur, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.editions-tredaniel.com/

Philippe Guillemant, qui préface le livre, nous a longuement parlé dans ses ouvrages des rétrocausalités quantiques. En son temps, le padre Vieira expliquait qu’il était plus facile de connaître le futur que le passé et les courants psychologiques dits de « troisième voie », comme l’approche stratégique de Paul Watzlawick, connaissent les causalités futur-présent. Ce qui est nouveau, nous dit Philippe Guillemant, c’est ce qu’avancent des physiciens contemporains comme Matthew Leifer, Huw Price, Yakir Aharonov, Holger Bech Nielsen, dans les pas d’Albert Einstein :

« Si cette nouvelle vision spatiale du temps, explique-t-il, n’atteint toutefois pas encore un véritable consensus en physique, au point de sensibiliser le grand public ou la politique, ce n’est pas tant faute d’arguments en sa faveur – lesquels abondent de toute parts – que parce qu’elle se heurte à l’inertie d’un système enfermé dans des dogmes qui perpétuent l’ancienne croyance, celle d’un temps qui présiderait à la création dans le présent de notre futur immédiat.

Si l’on sait au contraire, relativiser ces dogmes, alors la physique toute seule nous conduit devant l’évidence que notre futur ne nous attend pas pour se structurer en notre absence, et la seule question qui subsiste réellement est de savoir dans quelle mesure il pourrait ne rester que partiellement configuré, et donc encore susceptible de nous laisser une part de libre arbitre. »

Au passage, Philippe Guillemant donne une définition de l’esprit qu’il convient de relever : « une structure d’informations plus ou moins autonome et appartenant à l’invisible (dans un sens élargi au vide lui-même), qui jouerait un rôle aussi important dans la construction du réel à partir du futur que celui des tourbillons, tornades ou cyclones dans notre météorologie quotidienne. J’entends don ici un rôle essentiellement « dynamique » qui serait relatif à une mécanique atemporelle de l’espace-temps, qui pourrait être décrite par une physique du futur ayant appris à modéliser son évolution hors du temps… »

Couv Se souvenir du futur

Romuald Leterrier est chercheur en ethnobotanique, spécialiste du chamanisme amazonien. Jocelin Morrison est journaliste scientifique. Leur association débouche sur une proposition à la fois originale et passionnante qui bouleverse le rapport à la conscience.

Leur travail est essentiellement pragmatique. La compréhension des synchronicités, rétrocausalités, archétypes, mouvements de la conscience visent essentiellement à transformer l’individu et la société. Il ne s’agit pas cependant de développement personnel mais bien de « transpersonnel », évoquant le processus d’individuation de C.G. Jung. Bien entendu, nous croisons à maintes reprises les démarches des philosophies de l’éveil ou des métaphysiques non-duelles notamment dans la nécessité de s’extraire des conditionnements :

« Ainsi, nous disent les auteurs, la conscience du moi exerce une influence intentionnelle qui densifie les potentialités futures. Cette conscience doit simultanément se rendre disponible au fait que le futur puisse ouvrir des voies vers ces potentialités, grâce à la rétrocausalité, ce qui rend possible l’apparition de coïncidences signifiantes que l’on appellera « synchronicités ». Cette disponibilité de la conscience du moi implique un relâchement des liens entre le moi et la conscience automatique et instinctuelle liée au corps. La ligne temporelle de la conscience du moi est ainsi déviée de ses automatismes en se rapprochant de sa raison d’être, qui correspond à la conscience du Soi. Il y a alors ouverture d’une voie non causale par commutation de ligne temporelle vers une ligne « supérieure », et on peut dire que le Soi a fait sortir le moi de son conditionnement. Si ce détachement n’intervient pas, la conscience suit une ligne temporelle inférieure, conditionnée, qui sera celle de l’ego, proche d’une conscience « robotisée » qui croit à tort disposer d’un libre arbitre. »

L’un des objectifs, éminemment pratique, est la maîtrise du hasard par l’intention. « Le hasard est un intermédiaire entre la volonté de la conscience et la densité de la matière. Le hasard n’est pas un déchet, avertissent les auteurs, il est, en fait, le véritable gouvernail du réel. »

Au sein du continuum espace-temps, l’intention est moins un désir qu’une recherche de destination. Cela évoque le « vouloir » de certaines traditions. Pour les auteurs, « par le biais de sa cognition extratemporelle et via un détour hors espace-temps, la conscience rétrocausale peut informer et agir sur un système aléatoire dans le passé, créant ainsi des synchronicités et un ensemble d’informations qui seront cohérentes dans le futur et vérifiables ».

Romuald Leterrier et Jocelin Morrison prennent le temps d’expliciter avec clarté la conscience rétrocausale, c’est l’un des grands intérêts de l’ouvrage, avant de nous inviter à « naviguer avec notre conscience dans l’espace-temps flexible » et à créer volontairement des synchronicités.

Le paradigme n’est plus causal. Il s’agit d’un paradigme de sens qui déploie la liberté créatrice. Les auteurs font le lien avec des systèmes comme le yi-king et les guérisons qui font sens quand on prend en compte la rétrocausalité.

« La rétrocausalité, nous disent-ils, nous libère du temps linéaire, mais aussi d’une soumission au hasard aveugle. En ce sens, elle s’inscrit dans la lignée de grandes traditions libératrices. »

En appelant à la mise en œuvre de « collectifs de rétrocognition », les auteurs veulent contribuer à une conscience collective globale et à l’actualisation de futurs plus harmonieux et créateurs.