Moindre Souffle de Yannick Girouard

Moindre souffle de Yannik Girouard. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

 

Yannick Girouard déploie avec élégance une poésie délicate qui nous enveloppe pour mieux nous conduire dans les profondeurs du mystère. La mystique qu’il nous propose est libérée des lourdeurs des terrestréités. Nous sentons le lent travail alchimique, peut-être douloureux, qui a permis d’aller au simple par des chemins serpentins et, non sans bonheur, caillouteux.

 

(l’Arche)

 

Depuis les prophètes elle prend l’eau

Ton corps cloué comme une planche

exposé aux tempêtes

le pavois des martyrs quand s’aggrave la brèche

 

la voix du veilleur

l’allège

où se prend le souffle

 

 

où s’imprime ta Face

toujours plus défigurée

j’ai gravé le bois

 

 

Extrait de Béatitudes

 

Au coeur de la Croix

explose la Rose

éternité de l’impossible baiser

sur son cher visage

à perte et jouissance

entre les pétales de nos lèvres

l’eau et le sang de Sa Plaie

mousse l’abîme de la mer

 

Couv moindre souffle

Les mots se tissent en une âme-peau (plutôt qu’un moi-peau) dont la sensibilité se fait miroir.

Même quand il descend dans le monde, dans la dualité oppressante, Yannick Girouard  ne cesse d’orienter vers la lumière, ne serait-ce que par un infime point scintillant.

 

Me voici coupé en deux parts

 

Brûle tout

que mon amour ajoute sa flamme

Un ange recueille la cendre des yeux

 

Nous voici qui avons reconnu Ta douceur

Inonde grottes failles et galeries

englouties la Mémoire architecte

où s’abreuve le feu triste des morts

 

A lire, juste pour la beauté.

 

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Rencontres de Berder 2018 : Le temps

Rencontres de Berder juin 2018/n°14. Le Temps. Association Les Portes de Thélème & Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le temps étant le métacadre de tous nos questionnements au sein de l’expérience dualiste, l’analyse des rapports que nous entretenons avec lui est essentielle à la compréhension de notre évolution. De la thérapie à la métaphysique en passant par l’art, la philosophie ou les sciences physiques, tout chercheur est confronté aux temps.

 

Couv Berder 2018

 

Jean-Charles Pichon, en précurseur, a déjà largement contribué à la convergence entre sciences et métaphysiques que Jocelin Morrison approche dans son intervention intitulée L’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque.

La multiplicité des communications rassemblées dans ces actes nous montre que cette convergence est indissociable d’un « Babel des temps » et, qu’en ce sens, il n’y a sans doute là rien d’ultime. Une multitude de possibles et de simultanéités devraient jaillir de cette convergence.

Au sommaire : Les avatars de l’arché, le retour au passé, des nouvelles sciences à Lovecraft de Lauric Guillaud – ’ultime convergence. Philosophie et science nourrissent une spiritualité laïque de Jocelin Morrison – Le Ver du vase, exposition de Silvanie Maghe – L’avant-dernier livre de Jean-Christophe Pichon – Carnaval ou le temps à l’envers de Georges Bertin – Hommage à Geneviève Béduneau de Philippe Marlin – Lettre ouverte à un ami guénonien sur le sens des temps de Geneviève Béduneau – La régression en littérature de Philippe Marlin – Le temps dans les films de Christopher Nolan Inception/Interstellar de Julie Cloarec-Michaud – Machines anachroniques harmoniques : un temps de la conscience de Jean-Charles de Oliveira – L’être et le temps subjectif par Emmanuel Thibault – De temps à autres… par Bernard Pinet – Robert Liris, psychohistorien à la recherche des traditions perdues de Claude Arz – La tour foudroyée : image ou objet d’histoire ? Par Robert Liris, etc.

Réordonnancements du temps, suspensions du temps, célébrations du temps, révulsions du temps…, temps linéaires, temps cycliques, temps abolis…, la conscience génère des constructions si diverses du temps (voir les travaux d’Edward T. Hall notamment) qu’ignorer ces différences engendrent des catastrophes, dans la vie des couples comme dans la vie des Etats par exemple. Les distorsions temporelles, qu’elles soient consécutives à la prise de substances naturelles ou synthétiques, à des méditations poussées ou à des phénomènes physiques, ouvrent sur des mondes insoupçonnés, qu’ils soient intérieurs ou non. L’hypersubjectivité temporelle renvoie toujours à nous-mêmes. Elle peut nous engloutir ou faire de nous des créateurs.

Chacune des contributions à ces rencontres éclaire certaines facettes de notre rapport au temps. Davantage que des réponses, ce sont des questionnements inattendus que le lecteur pourra s’approprier pour essayer d’autres visions du monde.

Passionnant.

Christian Jourdain

De l’impression d’être à la conscience par Christian Jourdain. Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Dans l’écho subtil laissé par la parole de Stephen Jourdain, Christian Jourdain nous livre ces dialogues imaginés, comme entre deux amis, longues et lentes déambulations dans le jeu de miroir entre l’impression d’être et la conscience, entre dualité et non-dualité, éclairées de fulgurances. Ainsi du songe :

 

« Il fait déjà nuit depuis longtemps… Même si je sais que j’imagine. Je ne peux pas m’empêcher de penser à mon histoire et à cette difficulté de comprendre vraiment. Comme si elle ne m’appartenait pas vraiment, mon histoire m’apparaît comme un songe.

Le verbe « songer » est remarquable, mais il faudrait songer droitement. Non pas songer dans ta vie, non pas rêver à quelque chose, ce qui est une même chose que « penser à », à n’importe quel objet de pensée. Ce que je veux dire par songer droitement, c’est : songer ta vie. Ainsi, il n’y a qu’un acte signifié par un verbe, il n’y a pas d’« objet de songe ». Alors le sujet peut se réveiller.

 

Songer droitement comme tu dis, cela n’a rien à voir avec ce que je fais souvent, rêvasser.

L’important, c’est l’acte, et l’acte que je te suggère n’a rien à voir avec rêvasser ni avec penser. Songer sa vie ne fait pas référence à « sa vie » comme un extérieur, comme une réalité indépendante. Le contenu du songe importe peu. Songer ne présuppose aucun passé, aucun ailleurs, rien d’autre que du maintenant. Songer sa vie, c’est la replacer tout entière dans cette présence qu’est le songe. Il est la mise en place de l’entièreté de ton vécu… »

Couv Jourdain C.

Christian Jourdain tourne avec nous dans la cuisine de notre quotidien, dans le bouillon de culture des impressions secondes, autant d’objets qui brident la conscience immédiate. Il propose un changement de regard qui autorise la vision de l’unité là où nous distinguons des objets épars mêmes rassemblés dans l’apparence par une narration trompeuse.

 

« Enseveli sous ses pensées, il est difficile d’en émerger. Il y a un doute, diabolique celui-là, c’est le doute de soi qui nous empêche de prendre la bonne direction.

Parce que volonté et liberté sont réduites à la volonté et à la liberté de choisir. Mais il y a à comprendre, pas à choisir. On peut choisir entre deux routes pour aller quelque part, mais là on ne va nulle part. Ce n’est pas même qu’on rentre chez soi, on ne l’a jamais quitté ! Si tu es envahi par tes pensées, c’est l’esprit qui se meurt. Mais si tu peux faire ce constat, tu peux aussi tout balayer et redonner tout son éclat au paysage terrestre. C’est l’acte de foi. La volonté et la liberté sont constitutives de la foi au même titre que le doute et la vérité. »

 

Il est très intéressant de remarquer que chaque titre choisi pour introduire les chapitres est un verbe. Ce n’est pas un hasard si Christian Jourdain évite les nominalisations qui fige ou cristallise les procès pour privilégier le verbe qui es toujours dynamique : discerner, lire, douter, unifier, découvrir, évoquer, symboliser, concevoir, être soi-même, penser, méditer, exhumer, s’ouvrir… Parmi ces verbes il y a « vaporiser ». Il ouvre un chapitre sur le Jeu de Saturne et la recherche du silence.

 

« J’aimerais pourtant me débarrasser de tout un tas de pensées qui m’empêchent de voir clair, d’où la métaphore du silence.

La pensée ne peut pas se nettoyer elle-même. Elle ne peut pas obéir à une injonction négative la concernant. Si je te demande de ne pas penser à tel objet ou au contraire d’y penser, le résultat sera le même : tu vas y penser ! Cela engendre une certaine pollution mentale qui explique en partie la quête du silence de la pensée. Je crains que le silence en question ne soit révélateur de la projection d’un fonctionnement idéalisé de la pensée. Ce qu’il convient d’éradiquer est cette pensée dictatoriale qui légifère à qui mieux mieux et assèche la source de la conscience en la limitant à la conscience de l’objet, à la conscience d’un autre toujours extérieur à elle-même. A mon avis, ce n’est pas le silence de la pensée qu’il faut prôner, mais la reconnaissance de la pensée en tant que telle. Il faut absolument qu’elle reste à sa place, qu’elle cesse de se prendre pour la vérité. Quand les moines font vœu de silence, leur but est assez clair : ce n’est pas tant la pensée en elle-même qu’ils veulent réduire au silence mais sa prédisposition dégénérée à affirmer la vérité, pour l’empêcher d’avoir prise sur la foi. On pourrait résumer cette victoire de la foi sur la pensée dans une formule du style : le moi est mort, vive moi ! »

 

Les dialogues cherchent à rapprocher le lecteur de sa vraie nature, toujours présente. Avec beaucoup de respect et de finesse, ils écartent le morcellement pour mettre au jour l’axe de ce qui demeure. Les verbes choisis pour les derniers chapitres sont : ressentir, se déborder, édifier, imaginer, incarner (la foi), chuter, mettre en œuvre, connaître, créer, se devenir, pour conclure par ces mots :

« L’impression agit comme principe de conscience, comme révélateur d’une existence sans division. Ta vie est un jaillissement d’impressions, chacune est libre de toute autre, et de chacune tu es libre. »

Le cabaret du Chat Noir

Le cabaret du Chat Noir, histoire artistique, politique, alchimique et secrète de Montmartre de Richard Khaitzine. Editions Le Mercure Dauphinois, 4 rue de Paris, 38000 Grenoble, France.

http://www.lemercuredauphinois.fr/

Le spécialiste de la Langue des Oiseaux qu’est Richard Khaitzine ne pouvait que se passionner pour l’histoire artistique et ésotérique mouvementée de Montmartre. Dans la période incertaine qui suit la Commune, le cabaret du Chat Noir est un lieu magique où se côtoient la plupart des grands noms de l’époque mais aussi des anarchistes et des aventuriers. Le Chat Noir fondé dans le dernier quart du 19ème siècle eut une vie agitée et riche de rencontres inattendues. Artistes, conspirateurs, occultistes, hermétistes s’y donnèrent rendez-vous.

Couv Chat Noir

Au fil des pages, des documents, témoignages, illustrations, Richard Khaitzine laisse se dessiner la silhouette mystérieuse de Fulcanelli, maître d’oeuvre d’une opération tant artistique qu’alchimique.

D’abord taverne, le Chat noir sut se faire cabaret. Ce fut Fulcanelli qui dans Les Demeures philosophales, ouvrage publié en 1930, attira l’attention sur ce cabaret de Montmartre, le désignant comme un centre ésotérique et politique mystérieux. Le Chat Noir, comme cabaret est né d’une rencontre entre Rodolphe Salis, considéré comme tuteur ou créateur de l’établissement, et Emile Goudeau, habitué des cafés littéraires et l’un des fondateurs du Club des Hydropathes en 1870. Salis donna au cabaret sa spécificité. Il accueillait des artistes et des auteurs afin que ceux-ci puissent présenter leurs œuvres ou même écrire et dessiner sur place. Les habitués se frottaient régulièrement aux bandes qui écumaient le quartier. Un drame conduisit le Chat Noir a quitté le boulevard Rochechouart pour la rue de Laval. C’est ce que Richard Khaitzine désigne comme la seconde vie du Chat Noir qui devint un lieu de spectacle.

L’auteur décrit la « vie officielle » du Chat Noir avant de présenter sa vie cachée. Dans cet espace très à part se mêlent artistes, anarchistes et hermétistes. Cette époque est effervescente, c’est celle des Papus, Péladan, Guaita, Saint-Yves d’Alveydre, entre autres. Dans Paris, plusieurs lieux rassemblent ésotéristes, peintres et poètes. Sous la plume de Richard Khaitzine, ces lieux prennent vie et le Chat Noir apparaît comme un creuset d’où sortiront les œuvres les plus diverses, bousculant souvent les conformismes de l’époque. Gaston Leroux mit en scène dans certains ouvrages les mystères, ou les mythes, inscrits dans la demi-obscurité de l’époque.

Le travail de Richard Khaitzine contribue à restaurer l’alliance qui nous est si chère entre artistes et hermétistes. Il ravira tous ceux qui ont la nostalgie d’une période féconde où la création, sous toutes ses formes, pouvait encore investir quelques lieux hors du temps où la chair pouvait s’unir avec l’esprit. Alors, il n’était pas nécessaire de réenchanter le monde.

Le Chat Noir est un véritable prototype de cabaret, un lieu qui laisse vivre l’esprit derrière la superficialité et la légèreté apparentes quand, de nos jours, on tue l’esprit derrière une prétendue rigueur intellectuelle.

Très documenté, cet écrit rend compte, sans le dénaturer, sans chercher à en épuiser les mystères, d’un foyer de création dont l’influence demeure malgré tout. Cette nouvelle édition, revue et corrigée, est bienvenue pour secouer notre époque.

Dans les bois de la réalisation de Dieu

Dans les bois de la réalisation de Dieu. La voie de la réalisation du Soi par Swami Rama Tirtha. Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Swami Rama Tirtha (1873 – 1906), contemporain de Vivekananda, laissa une empreinte extraordinaire en Inde, notamment en Inde du Nord. Il est une figure éminente du courant védantiste et le rayonnement de son enseignement est international. Il était temps que ses enseignements de Védanta pratique soient enfin disponibles en langue française.

«  Les conférences traduites ici, nous dit Gaura Krishna, à l’origine du projet de traduction, ont principalement été données aux Etats-Unis au début des années 1900. Elles n’ont pas été spécialement choisies puisque le traducteur s’est donné pour tâche de les faire paraître en français dans leur intégralité. Il n’est nul besoin d’être érudit ou grand intellectuel pour suivre Rama, car il fait tout paraître avec clarté, avec évidence, et d’une manière souvent pleine d’humour. Mais Rama ne mâche pas ses mots. Son discours est direct, franc, sans compromis. Il ne saurait y avoir de compromis sur le chemin de la Vérité. Nous atteignons ici les cimes de la sagesse, les cimes du Védanta, et ce dans un langage on ne peut plus simple. »

 

Couv Rama

 

Rama mêle la poésie et le commentaire en un unique message. Cependant, son approche est radicale. :

« Rama, dit-il, ne revendique aucune mission. Le travail est entièrement celui de Dieu. Qu’avons-nous à faire des exemples et des précédents de Bouddha et des autres ? Que nos esprits répondent aux ordres directs de la Loi. Mais même Bouddha et Jésus ont été abandonnés de tous leurs amis et de tous leurs fidèles. C’est ainsi, qu’en dehors de ses sept années de vie dans la forêt, Bouddha a passé les deux dernières entièrement seul, et c’est alors qu’est venue la lumière éclatante : après quoi les disciples ont commencé à s’assembler autour de lui et ont été les bienvenus. Ne soyez pas influencés par les pensées et les opinions de respectables conseillers bien intelligents. Si leurs pensées avaient été en accord avec la Loi, ils auraient pu créer jusqu’à ce jour des cargaisons de Bouddhas.

Doucement, résolument, comme une mouche nettoie ses pattes du miel dans lequel elle s’est prise, nous devons enlever toute particule d’attachement aux formes et aux personnalités. Les relations doivent être coupées l’une après l’autre, les liens doivent se rompre jusqu’à la concession finale sous forme de couronnes mortuaires et de renoncements à contrecœur. »

« L’homme doit apprendre à mourir tout aussi naturellement et simplement que l’enfant doit apprendre à marcher. Cette Mort signifie l’état où le serviteur n’est pas un serviteur individuel, le disciple pas un disciple, le Raja pas un Raja, l’ami pas un ami et l’ennemi pas un ennemi, les promesses des gens pas des promesses, les menaces pas des menaces, les dispositions pas des dispositions, les droits pas des droits, où tout est Dieu. Il n’y a qu’Une Réalité. Quand le cœur bat en accord avec elle, le monde entier bat en accord avec le cœur. Quand le mental devient en désaccord avec elle (c.à.d. s’appuie sur des apparences), le monde entier vibre différemment du mental. Aussi longtemps que nous ressentons une impulsion pour défendre le corps et riposter au nom de la personnalité en rendant coup pour coup, nous sommes morts. Il n’y a pas de test de grandeur plus sûr que la faculté de ne pas tenir compte des expressions mortifiantes et insultantes. »

Avec Rama, la personne ne tient pas longtemps, elle est renvoyée au néant. Aussi sec que paraisse son enseignement, il n’est pas sans émotion mais c’est une émotion sans objet, libre, née de la non séparation, de la réalisation de Soi.

« Dans la conception védantique du mental, le point essentiel est que nous devons réaliser que notre Soi véritable est le Soleil des soleils, la Lumière des lumières. Jetez-vous simplement dans cet état, au-dessus du mental et déshypnotisez-vous dans la Lumière des lumières, dans le Soleil des soleils, et vous verrez le monde entier se déployer en un panorama, ou fondu comme un nuage. Tout se produira d’une manière docile. »

Rama est éminemment pratique. Il demande que chacune de ses propositions soient expérimentées avant d’être acceptées. Son enseignement, malgré sa sécheresse, est empli d’amour qu’il distingue, pour des raisons pédagogiques, et non comme réalités en trois degrés, correspondant aussi à trois niveaux de religion : «  Je suis à Lui » ; « Je suis à Toi » ;  « Je suis Lui ».

Quel que soit le sujet abordé dans les conférences ou entretiens, Rama vise toujours la libération immédiate. Il est sans compromis, capable d’être gradualiste mais toujours dans une perspective subitiste.

Nikolaï Prorokov dans les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 44. Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France.

http://www.leshommessansepaules.com/

 

En cette période singulière où les violences faites aux femmes apparaissent au grand jour dans toutes leurs insupportables étendues et intensités, le comité de rédaction des HSE ouvre ce numéro 44 par un hommage aux Femmes sans Epaules, rendant hommage à deux femmes, poétesses et plus, récemment disparues : Jocelyn Curtil et Marie-Christine Brière qui, toutes les deux, en leur propre style, luttèrent pour la liberté des femmes et pour la liberté de tous, contre toutes les formes d’oppression.

Couv HsE 44

 

Le dossier est consacré cette fois à Nikolaï Prorokov (1945 – 1972), poète russe totalement inconnu qui sort ainsi de l’ombre avec ce numéro des HSE. Il trouve ainsi sa place aux côtés des grands poètes, régulièrement célébrés, du « Dégel », période de libéralisation de la littérature soviétique qui débute en 1954  –  1956. C’est, après la mort de Staline, toute la vie de l’esprit qui reprend dans la zone d’influence soviétique même si elle reste sous contrôle, la répression contre la Révolution hongroise en fut la démonstration. Le silence s’impose rapidement à ceux qui ne veulent pas collaborer, victimes d’une censure implacable. Mais la créativité souterraine se déploie malgré tout.

Nikolaï Prorokov tient une place à part au milieu de ces silencieux de talent. Il semble toutefois influencé par le symbolisme et par un mouvement poétique opposé, fondé en 1913 par Nikolaï Goumilev, l’acméisme, qui dénonce l’occultisme et la religiosité du mouvement symboliste. C’est Olga Medvedkova, qui connut Nikolaï Prorokov quand elle était enfant, qui dresse le portrait de ce « poète oublié de l’underground moscovite », évoque sa rencontre avec Mikhaï Boulgakov, son « irruption » dans la poésie, une poésie qu’il veut sans la moindre compromission, sans détour, sans recul :

« Ses mots à lui, nous dit Olga Medvedkova, se veulent gestes, aussi vrais et crus que brusques, aussi peu « littéraires », polis. Ils ne simplifient pas, ne flattent aucun ego. Ses mots à lui ne sont ni sentimentaux ni narcissiques. En mélangeant les registres de langage, ses poèmes ne s’offrent qu’au regard attentif, s’enferment dans une opacité, repoussent ceux qui sont habitués à la littérature des mots d’ordre. Parfois semi-abstraits, ces poèmes sont semblables à la première abstraction de Kandinsky : la syntaxe est brisée, on devine la trame narrative mais on reçoit surtout la décharge d’une vision. »

« C’est, dit-elle encore, en tant que poète lyrique – qui métaphysiquement – est du côté de ce qui vit, du non-fini – que Nikolaï se trouve du côté des tristes (alors que le régime exalte l’enthousiasme), des vieilles et des laides, des chers infirmes et tendres gueux », de ceux qui marchent les pieds nus sur la glace et à qui les pères – « vieillards robustes honnis » – ne pardonneront jamais la moindre défaillance. Cet épithète d’« honni » (ottorzhennyj) est l’une des plus grinçantes dans sa poésie ; les pères ne sont pas honnis par les gens mais par la vie elle-même ; ce sont des morts-vivants, des loups garous. »

 

La charogne

 

Remuez les doigts d’un cadavre,

Arrangez les cheveux de ses mains,

Joignez ses paumes en haut-parleur,

Criez à sa place par sa voix.

 

Déambulez avec ses pieds

Comme s’il avançait lui-même.

Battez vos ennemis de ses poings,

Comme il se doit, comme on aime.

 

Si quelqu’un s’est trompé quelque part,

Secouez sa tête en désapprouvant.

Et au bout de trois minutes

On croira le cadavre vivant.

 

En confondant la mort et la vie,

Vous allez y croire vous aussi.

 

                              Poème de Nikolaï Prorokov

 

 

Ce numéro exceptionnel, consacré à cet Est si proche, est riche d’autres rencontres, depuis Evtouchenko jusqu’aux Femen : Editorial : « La Poésie n’est pas au service d’une classe », par Christophe DAUPHIN –  Les Porteurs de feu : Gaston MIRON, par Jean BRETON, Frédéric Jacques TEMPLE, Christophe DAUPHIN, Alexandre VOISARD, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Gaston MIRON, Alexandre VOISARD – Ainsi furent les Wah : Poèmes de Annie SALAGER, Jean-Claude TARDIF, Daniel ABEL, Frédéric TISON, Eric CHASSEFIERE, Nicolas ROUZET, Aurélie DELCROS – Dossier : « Nikolaï PROROKOV & les poètes russes du Dégel », par Olga MEDVEDKOVA, Karel HADEK, Poèmes de Nikolaï PROROKOV, Evgueni EVTOUCHENKO, Andreï VOZNESSENSKI, Anatoli NAÏMAN, Viktor SOSNORA, Bella AKHMADOULINA, Boris PASTERNAK, Iossif BRODSKI – Une voix, une oeuvre: « Evgueni EVTOUCHENKO », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Evgueni EVTOUCHENKO – Le Document des HSE : « MAÏAKOVSKI inconnu », par Iouri ANNENKOV, Poèmes de Vladimir MAIAKOVSKI
– Le Portrait des HSE : « Iouri ANNENKOV, le peintre et ses rencontres », par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Iouri ANNENKOV – La Mémoire, la poésie : « Daniil HARMS, poète obériou à Leningrad », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Daniil HARMS – Le peintre des HSE : « Oksana SHACHKO, la feuille d’or de la révolution », par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Oksana SHACHKO, Taras CHEVTCHENKO, FEMEN – Dans les cheveux d’Aoun : « Les papillons noirs d’Ivo ANDRIC », par Branko ALEKSIC, avec des textes de Ivo ANDRIC –Les Pages des HSE : Poèmes de Elodia TURKI, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN – etc.

Tao et anarchie

Tao et anarchie de Daniel Giraud. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Illustré par François Matton, cet ouvrage témoigne que toute voie d’éveil, ici le taoïsme, est d’essence libertaire et que tout combat pour la liberté, social ou politique, pointe vers notre véritable nature, intrinsèquement libre, le Soi.

Les premiers mots de ce livre, qui s’adresse aux insatisfaits, aux non conformistes, à  tous ceux qui ont le pressentiment de la liberté de l’être, indiquent l’orientation de ce « petit manuel d’anarchie taoïste » :

« Bandits tragiques dans une forêt de bambous, Max Stirner et Tchouang Tseu se rejoignent. En dehors et sans affaires, ils incarnent l’Unique sans sa propriété, sans autorité ni dualité.

« L’impensable jubilation » (Hakim Bey) de Stirner se fonde dans « l’oubli des mots » de Tchouang Tseu. Alors l’anarchisme est sans qualificatifs et ne peut être défini ou circonscrit, l’absence de Pouvoirs étant l’hors-normes. »

 

Couv Tao et A

 

Autre point d’appui introductif, la reconnaissance de la part indivisible dans un monde qui exalte la personne, le masque :

« L’individu est indivisible. Etant indivisible, il est un. Comment pourrait-il être divisible, séparé de lui-même ? Cet entier étant l’incarnation de l’unité, il est unique. »

Dans ces pages, il est question de Nietzche et de Stirner, qui font échos à Tchouang Tseu mais bien d’autres penseurs pourraient se prêter à ce jeu de la liberté, de Spinoza à Debord. Parce que toute recherche, même la plus maladroite, pointe vers la liberté du Soi. Le questionnement des évidences conduit à la traversée des formes qui sont autant de restrictions ou d’attaches.

« Une liberté restreinte n’est pas libre. Il n’y a pas de bonnes entraves. Or, tout est entrave, tout est piège. Toutes les lois et règlements nous empêtrent et nous empêchent. Il s’agit alors de se dépêcher de se dépêtrer… Sans soumission plus de domination. »

Il s’agit aussi de traverser le langage et les croyances, d’abandonner l’identification entre le sujet et l’objet de renoncer à tout attribut du sujet :

« Engagé dans le désengagement et le désengagement on prend conscience qu’il n’y a pas de bonnes croyances, les idéologies précipitant la mort des idées. « Obtiens l’idée et oublie les mots », conseillait Tchouang Tseu. La nature propre est révélée par la présence à soi-même. »

Rappelant que « Exister est un emploi précaire », Ce petit livre précieux, qu’il faudra toutefois jeter après l’avoir lu, invite seulement à l’être, au simple, au non-duel :

Dans le rapport sujet/objet, « l’objet fait de nous des possédés » (Stirner). Qu’il soit concret ou abstrait, l’objet possède les dépossédés de la non-dualité. Assujettis à l’objet ils ne peuvent réaliser l’ultime sujet. »

L’ouvrage ne fait pas que décrire la prison et le piège de son embellissement, il indique aussi comment désapparaître :

« Les « Trois-Un » (Essence, Esprit et Souffle) ont une identité unique : le Souffle contient l’Esprit et celui-ci contient l’Essence. En embrassant les trois dans son « vase », le corps, on embrasse l’Un. Car de l’Essence est issu le Souffle, du Souffle naît l’Esprit, et l’Esprit engendre la Lumière. « La Lumière qui éclaire dans les ténèbres » selon les adeptes de l’Art d’Hermès, c’est le mercure des Sages éclairant la prison corporelle qu’il pénètre. »