Elodia Turki. L’Infini Désir de l’ombre

L’Infini Désir de l’ombre par Elodia Turki, Editions Librairie-Galerie Racine.

Voici quelques éléments de biographie d’Elodia Turki, tels que nous pouvons les trouver dans un bel article de Pierrick de Chermont intitulé L’appel de la muse chez Elodia Turki que nous vous invitons à lire dans son intégralité :

http://ecrits-vains.com/points_de_vue/chermont3.htm

« Elodia Turki est née dans une prison espagnole à la fin de la guerre d’Espagne, où sa mère antifranquiste militante était enfermée et condamnée à mort. Au bout de dix mois, elles rejoignirent la Tunisie où son père se trouvait déjà. Il reste, de cette période, une volonté de se multiplier pour éprouver fortement le maintien du libre dans les hautes eaux. Ce n’est pas peut-être pas un hasard, si elle épousa un diplomate et vécut sans se fixer dans les grandes villes d’Europe ; qu’elle possède encore trois passeport ; ou qu’elle mena autant d’activités que de vies : championne d’athlétisme qui la fit participer aux jeux olympiques de Rome, professeur de yoga, psychanalyste, éditeur… comme si lieux et activités offraient un même mélange d’exil et de villégiature, de péril et de liberté reconquise. Jeu d’apparente légèreté ou de détachement, où la poésie joua peut-être le rôle de la mère patrie. C’est en 1990, qu’elle officialisa son travail poétique avec un premier recueil de De Pierre et d’eau paru aux Éditions du Club des Poètes, et primé par le grand prix de la Baule. En 1993, elle rencontre Chambelland, avec qui elle publia un deuxième recueil, Possibilité antérieure, paru en 1994. À la mort de ce dernier, elle reprit la Librairie-Galerie Racine avec Alain Breton, relançant le lieu et le travail éditorial de la maison. Chaque année, durant dix ans, près d’une trentaine de recueils enrichirent le catalogue de la collection LGR. La revue les « Hommes sans épaule » fut relancée, et le lieu, la Librairie – Galerie Racine proposa des rencontres, des échanges, qui bien souvent se poursuivirent jusqu’à tard dans la soirée à la Brasserie Les Racines – ce qui n’est pas sans piquant pour une poète qui se garde d’en avoir… Durant cette période, elle publia plusieurs recueils : El Ghazal en 1997, L’Elle du doute en 2001, et Ily Olum en 2003. Outre des ouvrages de poésie, Elodia Turki a également publié des nouvelles, comme le Charme d’Elie en 1993… »

 

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Voici pour l’histoire qui évoque plusieurs destins entrecroisés et laisse deviner bien des secrets, des douleurs et des joies. Mais c’est l’être même d’Elodia Turki qui s’offre dans sa poésie avec une délicatesse plus qu’humaine qui dénude les temps et les espaces, observe depuis l’ombre les reflets lumineux d’une vie incertaine d’elle-même.

La langue redevient sous son regard ce continent créateur, ce réel unique que masquent les mondes. Tous les donnés désapparaissent pour laisser la place à l’être. Les mots peignent et dépeignent, par touches légères, qui, au lieu de couvrir, libèrent. Il s’agit simplement de beauté.

Devant cette poésie, le lecteur a juste envie de silence afin de laisser la profondeur l’engloutir avec bonheur :

 

Tu viens vers moi des lucioles plein les yeux

Tu déclenches le jour

Le ciel recueille tes étoiles

Tu dis des choses mystérieuses

des mots oubliés

Tu séjournes entre l’enfer et le rêve

Tu me dis Je ne peux plus

Tu pleures

Je te dis qu’il est trop tôt

que le jour se lève loin

que nous sommes ici pour nous perdre

 

Et j’invente pour nous une très lente nuit

tissée de peurs et d’innocence

qui nous dépose sur les grèves du temps

ensoleillés de lunes

 

Un autre extrait de ce texte admirable, né d’un jeu, d’où la lettre A est absente, mais pas le son A, parfois glissé du bout des doigts, absente mais présente puisque la mère de toutes les lettres :

 

Je poursuis l’onde lente

le contre-songe de notre histoire

C’est de tous les souvenirs le plus doucement triste

Quelque chose rouge  quelque chose fort en mes doigts dénoués

Tu cherches un contour – un dieu pour l’implorer

Qu’espères-tu qui ne soit en toi depuis le premier souffle ?

Seul interdit – ce moment suspendu perplexe –

un peu –

qu’un liquide brûlé enfin délivre

 

Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris, France.

https://editions-lgr.fr/galerie/

Le Parlement des Cigognes de Valère Staraselski

Le Parlement des Cigognes de Valère Staraselski, Editions du Cherche Midi.

Ce livre est terrible et beau.

Un groupe de jeunes français, dans le cadre d’un voyage extra-professionnel, découvre Cracovie. Valère Staraseslki nous offre, comme à l’accoutumée, de superbes portraits de femmes et d’hommes, dans leur complexité, leurs nuances, leurs singularités. Leurs regards, tantôt emprunts de certitudes, tantôt voguant sur l’océan du doute, vont être arrachés à l’illusion par la découverte, à travers un vieil homme à l’élégance étrange, des monstruosités orchestrées par l’occupant nazi avec la complicité, souvent active, d’une partie de la population polonaise.

Trois questions essentielles sont posées à travers cet écrit bouleversant, celui de l’horreur, celui de la transmission, celui de la nature réelle de l’humanité. Aux récits sobres, toujours basés sur des faits réels, rendant compte de l’inimaginable, de l’incroyable, Valère Staraseslki ne cherche pas à opposer une quelconque morale, un quelconque droit, un quelconque espoir. Tout au contraire, il restitue l’humanité dans ce qu’elle a de pire pour que chacun prenne conscience à la fois de son impuissance et de sa responsabilité.

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C’est devant un tableau représentant des cigognes que le vieil homme commence son témoignage. Une plongée dans l’enfer nazi et ses prolongements jusqu’après la fin de la guerre alors que les pogroms contre les juifs se poursuivaient en Pologne. Il transmet. Ce n’est pourtant pas sa volonté, cela semble plus fort que lui. Envahi par l’indicible, il ne peut retenir les mots qui jaillissent, insupportables, des paroles simples jusqu’à la nausée. Quel est en effet l’intérêt de survivre comme membre d’une humanité capable d’actes aussi ignobles ?

Le vieil homme inverse radicalement le rapport entre l’homme et l’animal. Là se trouve une sagesse, celle des cigognes, qu’il convient de méditer.

« Et puis, lorsque j’entendais le raffut qu’elles faisaient la nuit avec leurs becs… et que je savais que ça réveillait les autres dans leurs lits ! Et que ça les empêchait de dormir ! Tant mieux, que je me disais ! Parce que moi, au contraire, ça me rassurait, oui, ça avait même des vertus soporifiques…

Par la volonté des nazis, j’étais ravalé au rang de bête mais, loin de présenter pour moi une déchéance, cela est peu à peu devenu dans mon esprit un progrès, un accroissement de mon humanité. Luxe suprême, je pouvais avoir confiance dans d’autres êtres ! Alors je m’endormais…

(…)

C’est que j’étais devenu pareil à eux. A force de vivre dans la forêt, je réagissais comme eux. Je partageais la même peur du moindre bruit, je me faisais aussi silencieux qu’eux. Je guettais le moindre mouvement, le moindre bruit suspect. Il ne fallait pas, jamais, rien faire craquer sous ses pieds. Surtout que dans la feuillée de l’année précédente se cachaient toujours des branches mortes… Comme eux, mon odorat me servait à me protéger, j’avais acquis une perception de plus en plus aiguë des odeurs, de leurs odeurs à eux, mes semblables, celle des chevaux aussi, avant même qu’ils ne hennissent…

Par la suite, enfin depuis, j’ai souvent été pris d’une flambée de haine à l’encontre des humains, j’ai souvent ressenti une fureur glacée pour un congénère, jamais à l’égard d’un animal. Jamais de jamais pour une bête !

(…)

Au milieu, en même temps que l’interminable, l’insupportable horreur. Pendant le carnage, oui, en même temps que les atrocités sans nom commises dans les camps, et tout autour… Cette simplicité et cette délicatesse animale qui ont réussi le miracle de me refaire croire, ne serait-ce que quelques instants, à un possible été. A l’idée de l’été, à l’idée d’accomplissement…  Je peux dire que j’y ai suffisamment cru pour ne pas devenir un enragé, un animal fou, une bête sauvage acculée par les chasseurs ! Parce que si vous saviez ! L’horreur de ce monde, la cruauté de l’existence, ça engendre la folie ! Mais heureusement, la beauté est une force, oui la beauté du vivant… »

C’est donc l’animalité qui sauve de la plongée dans l’obscène dont est capable l’homme, non de manière exceptionnelle, mais de manière banale car parfois rien n’oblige à l’exaction, c’est un choix, certes toujours relatif, mais un choix tout de même. « On peut toujours s’empêcher. » insistait Albert Camus.

Face à ce réel là, mis à part le déni, toujours tentant, nul ne sort indemne et c’est heureux. S’il y a une possibilité, quelque part, de ne pas retomber dans ce qu’il y a de plus vil en l’être humain, c’est en ne quittant pas des yeux l’horreur, en s’imprégnant de cette possibilité toujours tapie, non plus dans l’ombre mais bien en pleine lumière.

Leçon d’histoire, certes, leçon de mort et de vie surtout. De renaissance peut-être. Encore faudrait-il nous poser la question, avec Valère Staraseslki, ne sommes-nous pas déjà morts, nous qui refusons de voir et de croire l’horreur ?

Editions Le Cherche Midi, 23 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris.

http://www.cherche-midi.com

 

Le site de l’auteur :

http://www.valerestaraselski.net

 

 

Epicure

Epicure. La voix de la nature de Renée Koch Piettre, collection Sagesses éternelles, Editions Entrelacs.

L’entreprise de réhabilitation d’Epicure est en cours. Michel Onfray lors des cours de l’Université Populaire de Caen est revenu à maintes reprises sur l’importance d’Epicure et de ses disciples. Renée Koch Piettre, helléniste, directrice d’études émérite à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, après avoir publié en 2005 Comment peut-on être dieu ? La secte d’Epicure, chez Belin, revient sur le sujet et insiste sur la « grande actualité scientifique, depuis qu’au milieu du Siècle des lumières fut exhumée des cendres du Vésuve à Herculanum (…) une bibliothèque antique dont le fonds principal semble avoir appartenu à un épicurien syrien » de ce courant majeur de la philosophie. Ce fond précieux demeure toujours en cours d’étude et livrera encore bien des trésors. A ceci, il convient d’ajouter « une autre bibliothèque qui fascine, une bibliothèque sur pierre datée du second siècle de notre ère, la plus grande inscription de toute l’Antiquité, due à un vieillard épicurien, un certain Diogène, d’Œnanda en Lycie dans l’actuelle Turquie, soucieux de transmettre à ses concitoyens et aux voyageurs de passage une doctrine de salut. ».

 

Couv Epicure

 

Si Epicure fut malmené et caricaturé de son vivant, notamment par Timocrate, son école rayonna pendant cinq cents ans. Ce qui frappe chez Epicure et ses disciples c’est l’importance fondamentale de la communauté, du souci de l’autre, du partage et de la mémoire des moments partagés qui font que ses membres se trouvent vivre à l’égal des dieux :

« Car, nous dit l’auteur, le ciment d’une telle communauté ne se limitait pas  au confort matériel et moral. Il bâtissait une forteresse paradoxale, ouverte à tous les courants d’air, aérienne et invisible, au moyen d’une doctrine physique et cosmologique, appelée phusiologia, elle-même appuyée sur de rigoureux principes d’observation et de logique. Les apprentissages, les démonstrations, jusque dans le dialogue amical et les lettres échangées, visaient à supprimer toute crainte métaphysique, celle de la douleur, de la mort et des dieux. L’éradication devenue définitive – et ce, de manière non seulement idéale, mais encore bien concrète –dès lors que, à force de leçons et de discussions pied à pied, l’élève aboutissait au saut d’une forme de conversion où il reconnaissait en son maître l’égal d’un Olympien par la sérénité tirée de sa doctrine et le rejoignait du même coup en son Olympe. »

L’enseignement au Jardin était pluriel. La rhétorique était délaissée pour « une langue seulement limpide et vraie, transparente à ses objets ». La physique se voit subordonnée à l’éthique. Il s’agit de vivre ensemble et de vivre heureux, dégagé des préjugés sociaux, rejetant aussi bien la posture des stoïciens face à la douleur que la culture traditionnelle construite autour des mythes. La doctrine, sensualiste, la physique, visaient à trouver la sérénité.

Epicure étonne par ses découvertes :

« Epicure (…) avait accédé lui aussi à la notion d’atome, de particule d’atome et d’univers multiples. Il s’était même donné la peine de détailler par le menu la manière dont il était possible d’envisager sans le moindre instrument d’optique ou de mesure, une pareille structure de l’univers et de l’infiniment petit. Plus hardi que nos physiciens, il était allé jusqu’à intégrer à ce système, fondé sur l’observation de la nature à notre portée, une physique de la nature des dieux. Mais les conséquences qu’il en tirait étaient diamétralement opposées aux nôtres : il ne croyait pas, bien sûr, devoir étendre le pouvoir de quelque technoscience ni concevoir et fabriquer un vaisseau intergalactique pour visiter les exoplanètes. C’est depuis Colophon, Mytilène, Lampsaque ou Athènes, depuis les rives de la Méditerranée orientale, qu’il estimait suffisant d’envoyer des courriers d’une cité à l’autre pour faire avec ses disciples le tour de l’univers, autant de fois qu’on pouvait le désirer. C’est qu’il n’est pas mû par une absurde volonté de puissance : son but n’était que d’atteindre la sagesse et la sérénité au milieu des tourbillons de la nature et de l’histoire, et de l’atteindre non pas seul, mais dans une philanthropie modeste dans son offre de familiarité et sans limite ni exclusion, au milieu de troupes d’amis qu’il emmenait jouir en sa compagnie de son havre de sécurité et suivi des foules qui, même après lui, allaient encore pouvoir profiter de ses leçons de physique. »

Au fil des pages, Renée Koch Piettre dessine la grande actualité d’Epicure. Les leçons du Jardin sont bien des leçons pour aujourd’hui pour « un bonheur à la portée des hommes », une sagesse du quotidien par la connaissance et le respect de « la loi naturelle du bonheur et du plaisir ». La seconde partie de l’ouvrage, une anthologie, met à la disposition du lecteur les Maximes capitales, des Fragments de lettres à ses proches et familiers, une Lettre à Hérodote et une Lettre à Ménécée, autant de sources précieuses.

Editions Entrelacs, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Hervé Delabarre, La nuit succombe

La nuit succombe suivi de Carène de Hervé Delabarre, Les Hommes sans Epaules Editions.

Ce livre, nous dit Alain Joubert dans sa préface, « va vous tenir longtemps au cœur même d’un monde en perpétuel renouvellement ». Il insiste sur le caractère automatique de la poésie d’Hervé Delabarre, marquée par le surréalisme et sa proximité avec André Breton, poésie qui évoque aussi un Benjamin Péret ou un Jean Arp.

Mais qu’est-ce, finalement, que l’écriture automatique ? Alain Joubert précise :

« L’écriture automatique est d’abord une preuve, pas une œuvre. Les textes ainsi produits sont le résultat d’une expérience intérieure qui s’aventure jusqu’à mettre au grand jour ce que l’être recèle de plus secret pour lui-même, ce qui se dissimule dans les plis de son inconscient. Cette preuve désigne la source de la poésie, et assigne au langage – à l’écriture – une exigence à s’incarner ; ainsi l’œuvre peut-elle ensuite apparaître.

Mais y-a-t-il une voie automatique, ou bien faut-il plutôt parler de voix automatique ? Ne serait-ce pas le bruit d’un mot, analogiquement proche de celui d’un autre, qui provoquerait un télescopage en forme d’image, plus riche que la somme des deux termes qui la composent ? Précisons cependant que le seul « son » ne suffit pas au poète, tant il est vrai que le rythme intérieur ne lui fait pas « entendre » des bings, des bangs, des zooms ou des zowies, mais bel et bien des mots qui sont chacun porteurs d’un son, des mots-sons en quelque sorte. Et s’il est vrai que le poète « entend » quelque chose en amont du langage en formation, ce sont des mots qu’il entend, pas des bruits ».

 

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La poésie d’Hervé Delabarre recèle une dimension auditive singulière mais elle fait aussi émerger du non-conscient des forces crues et inattendues, parfois ludiques, parfois implacables.

Le premier poème de ce recueil s’intitule Le sourire noir et dès les premiers vers, un style s’impose, mais non restreint au langage, il s’agit d’un style de l’Être.

 

A la marge du sourire

La menace

Comme une détresse

 

Imprécation

A peine murmurée

De la blessure à la bouche

De la vénération à la terreur

 

Dans la ravine

Où les tourments sont soulignés du doigt

Le scalpel désigne à la blessure

Les crins noirs de l’abécédaire

 

Franchie l’orée des bas

Et des étoffes noctambules

L’ongle

Incise une nuit capitonnée

 

Ou encore avec Autre chose :

 

Les mots sont détournés de leur sens,

reste à savoir s’ils en ont un vraiment.

Le rasoir ne dort que d’un œil,

les draps en feu carillonnent,

un arbre foudroyé vous salue,

et la barbe elle-même se met à pleurer.

 

Quoi de plus beau qu’un cure-dent

sinon le cul de Proserpine

ou bien, pour faire bander les rimes,

celui de Messaline.

 

Quant à l’amour,

C’est à désespérer vraiment,

il n’est plus qu’un chemin de croix

qui monte vers un lointain Golgotha

 

Hervé Delabarre, ce sont aussi des contes et des chants, des contes cruels, à l’érotisme astringent et des chants hantés par le jeu des sonorités.

 

Il est là

Gominé dans ta glu

Englué dans ta glose

D’impudique immolée

D’immodérée sacrée

Et fosse profanée

Car c’est ainsi

Tu l’oses

 

Que viennent les images !

Voici un livre pour « affronter les intempéries du baiser ».

 

Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France.

http://www.leshommessansepaules.com/

Connaissance de la Totalité

Connaissance de la Totalité de Serge Carfantan, Editions Almora.

En posant la question « Pourquoi (entendez comment) l’univers fonctionne comme une totalité vivante ? » Serge Carfantan s’engage dans une démarche très wilberienne, c’est-à-dire intégrale, afin de rassembler les savoirs trop fragmentés de notre époque en un ensemble dynamique capable de nous rapprocher du réel, qui échappe toutefois à toute modélisation, à la fois dans sa globalité et dans sa complexité.

 

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Ce spécialiste de philosophie indienne, qui enseigne notamment à l’Université de Bayonne, nous propose un voyage dans « le sillage de la mécanique quantique », à la croisée des disciplines et théories les plus innovantes, nous faisant croiser, outre Ken Wilber, presque fil conducteur de l’ouvrage, Raymond Ruyer et sa Gnose de Princeton, Erwin Laszlo, Carl G. Jung, David Bohm, Karl Pribam, Rupert Sheldrake, Douglas Harding, entre autres chercheurs qui nous introduisent à un nouveau paradigme, déjà relativement installé dans le domaine de la science, mais qui doit encore s’imposer pour ouvrir des perspectives que, probablement, nous ne saurions encore que soupçonner.

Serge Carfantan part de la question de la matière et d’un changement radical de perspective. Nous avons en effet abandonné l’approche atomiste qui a structuré la recherche du siècle dernier pour une vision en terme de structures énergétiques interdépendantes, de champs de cohérence, dans laquelle l’objet se dissout et le vide est réhabilité.

Pour aborder l’étirement des dimensions existentielles jusqu’à la métaphysique, une approche globalisante est indispensable qui inclut la question des états de conscience que Serge Carfantan introduit comme clé de l’ouvrage. La théorie holographique de David Bohm, la théorie de la synchronicité de C.G. Jung, les travaux exceptionnels de Philippe Guillemant, dont nous avons déjà parlés, sur la conscience, le temps, l’élasticité de la Nature, la théorie de la causalité formative de Rupert Sheldrake, la philosophie intégrale de Ken Wilber, le dialogue introduit par Erwin Lazlo entre philosophie indienne et physique avancée, la vision de l’homme sans tête de Douglas Harding, la vision écologique de Teddy Edouard Goldsmith, se combinent de manière créatrice pour interroger le réel et en obtenir des réponses.

A travers la question des NDE, Serge Carfantan aborde le thème de la dimension spirituelle de la conscience, indépendante de l’activité du cerveau avant de clore momentanément par une réflexion profonde sur l’évolution, réflexion qui clarifie les concepts d’évolution, de changement, de processus, de progression, distingue entre trois niveaux temporels, temporalités de la matière, du vivant et de l’esprit, pour revenir à la question de la conscience, finalement véritable sujet de l’ouvrage.

Serge Carfantan conclut :

« Une bonne théorie constitue un pointeur en direction de la Totalité. Une théorie du Tout n’a donc pas pour fonction de s’attarder sur un savoir qui se perdrait dans les détails du relatif. Le nombre de fourmis sur Terre, la masse de l’eau des océans, le nombre des morts à Waterloo ou je ne sais quoi d’autre. Ce qui nous intéresse, c’est la structure fondamentale de l’Univers, la Manifestation comme Manifestation de la Totalité, à la fois du point de vue de l’observable, et simultanément du point de vue du participable. Du point de vue de l’étude de l’univers objectif, dans les différents quadrants qui lui sont consacrés et du point de vue subjectif de la conscience. C’est indiscutable, la Totalité se donne à nous, l’Univers est ordonné de manière très précise et ordonné dans une Totalité. En tant qu’êtres humains, nous ne pouvons pas nous en dissocier, nous en faisons partie ; de par notre structure corporelle nous sommes inscrits dans la Toile de la vie ; de par notre structure mentale, nous pensons dans l’Esprit ; notre âme plonge dans la psyché du Cosmos tout entier. Si nous mettons entre parenthèses le mirage égotique d’une existence séparée, nous voyons que chacun d’entre nous est non seulement la vague d’une existence individuelle, mais l’océan tout entier qui fait corps avec la vague. »

Nous retrouvons dans ce travail remarquable certains fruits des approches non-dualistes, qu’elles soient orientales ou occidentales.

Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Le site de l’auteur : www.philosophie-spiritualite.com

Avel IX. Rêves et Songes

Avel IX Poésie, Art, Littérature n°31. Les Amis de la Tour du Vent.

Ce numéro de la revue dirigée par Béatrice Balteg et fondée en 1987 « pour perpétuer la démarche poétique » de Théophile Briant célèbre donc le trentième anniversaire de la revue à travers « Rêves et Songes ».

Au sommaire, nous trouvons des Lettres et dédicaces inédites de Colette à Théophile Briant de 1922 à 1949, un texte de Théophile Briant daté de 1939 et intitulé Le Rêve dont voici deux extraits :

« Songe, rêve, mots magiques de notre langue, vous seuls représentez encore les derniers vestiges de l’enfance du monde. Oui, avant d’arriver à ce moment de vieillissement planétaire, où SATURNE, à moitié gâteux, s’apprête à dévorer ses derniers enfants il fut un âge d’or, où sous les astres nouveau-nés, les anges et les hommes rêvaient du monde à venir, car le rêve fut l’état primitif des premières créatures de Dieu. »

« Légendes, mirages, paniques inimaginables, voluptés idéales, d’où sortirent peut-être des fils du ciel et du songe, le monde des rêves est un « opéra fabuleux ». Car il y a d’étranges analogies entre le rêve et la poésie, à cause de cette détente miraculeuse qui permet à l’âme, libérée des chicanes de la raison pure, d’écarquiller ses prunelles de songe, qui ne connaissent ni le temps ni l’espace, sur la féérie du cosmos et des corps célestes et d’établir l’équation des métamorphoses de la nature et de ses propres « variations symphoniques ». A travers l’énigme des croisières sidérales, la mer mouvante des images nocturnes, la cellule reste la camera suprême, porteuse de passé, synopsis d’avenir. »

Daniel Auray s’intéresse à la fragilité et la force du rêve à travers le rêve éveillé de Faridet le bouffon tandis que Myrdhin part à la recherche de La Clef des Songes du monde celtique.

Ce numéro propose également de nombreux poèmes dont Rivages Infinis de Marc Le Gouard :

 

Rivages Infinis

 

Eternité

 

Rends-moi

Aux rivages infinis

Dont je rêve

En mon sommeil humain

 

Terre-mère

D’avant la naissance

Et d’après la mort.

 

Immensité sablonneuse et océane

Où mon esprit repose

Entre deux vies…

 

Entre deux vagues

Qui se déroulent

A l’infini de ma mémoire

 

Et vont mourir sur un rivage…

 

De vagues en vies

De vies en vagues

De vagues envies de tout quitter…

 

Et revenir…

 

Enfin, Jean-Luc Legros, en colère face à la prolifération des « fausses paroles », nous rappelle que « Les poètes ne pensent pas que le verbe puisse être employé en pure perte, ils se sentent une mission de s’acquitter d’une tâche peu ordinaire, selon leur inspiration et leur genre propre. Une sensibilité poétique ne sort jamais indemne : un paysage, un chat qui s’étire ou ce flot de sang répandu à la surface de la terre. »

 

Association des Amis de la Tour du vent, 87 avenue Kennedy, 35400 Saint-Malo, France.

www.latourduvent.org

 

 

 

 

Nanos Valaoritis, Amer carnaval

Amer carnaval de Nanos Valaoritis, éditions bilingue français/grec, présentée et établie par Photini Papariga, préface de Christophe Dauphin. Editions Les Hommes sans Epaules.

La poésie grecque, enracinée dans l’Antiquité, a toujours su faire éclater les règles, se dépasser elle-même pour explorer ailleurs et autrement. Nanos Valaoritis, né en 1921, est l’un des grands poètes grecs actuels, dans un pays où la poésie  a conservé les fonctions philosophique et politique.

 

Celui qui a toujours poussé les mouvements auxquels il a participé à leurs limites extrêmes afin d’en extraire le meilleur reste associé au surréalisme dans lequel il voit un art de vivre. Il a beaucoup écrit et publié, poèmes bien sûr mais aussi romans, laissant une œuvre vaste, engagée, imprégnée de la sueur de la réalité. Il s’exilera aux USA en 1967 après l’avènement de la dictature des Colonels. Aujourd’hui, de retour à Athènes, il s’oppose à une nouvelle forme de dictature exercée sur la Grèce, celle de Berlin et Bruxelles : « Berlin et Bruxelles se comportent comme au temps de l’impérialisme romain. Les classes moyennes grecques paient d’énormes taxes, seuls les plus riches y échappent, les armateurs surtout. Ensuite, l’Allemagne nous prête de l’argent, mais nous contraint à acheter des produits allemands. Aujourd’hui, l’Allemagne craint l’effet boomerang si les pays du Sud ne peuvent plus rien acheter. »

Amer carnaval est un superbe recueil que nous présente Christophe Dauphin :

« Nous y retrouvons ce miel acide, cette flamme fuligineuse, cette source sulfureuse, qui a donné tout son éclat à cette œuvre poétique singulière. Des poèmes insolites et souvent insolents, suscités par un élan lyrique exacerbé mais toujours maîtrisé : une alchimie où l’étincelle des mots et le feu des images donnent naissance à des éclats où affleure à tout moment la révolte, mais aussi l’envers burlesque ou merveilleux du monde quotidien. »

 

Soupire, espèce d’effrontée

 

La fille a soupiré

et les montagnes se sont fendues

la belle a soupiré

et les vallées se sont fendues

le prêtre a soupiré

et les églises se sont fendues

le monstre a soupiré

et les rivières se sont fendues

le berger a soupiré

et les troupeaux se sont fendus

le nuage a soupiré

et mon cœur s’est fendu

le capitaine a soupiré

et ses bateaux se sont fendus

le roi a soupiré

et les piscines se sont fendues

le sultan a soupiré

et les concubines se sont fendues

le bien-aimé a soupiré

et le corset de la fille s’est fendu

les montagnes soupirent

et les vallons se sont fendus

les morts ont soupiré

et le monde d’en bas s’est ouvert

et les âmes sont sorties dans la rue

et elles sont assises aux cafés

et elles ont bu leur café

avec du raki et des feuilles de laurier

et le bon Dieu les a vues

et il leur a dit retournez

dans vos ténèbres éternelles

qui vous a donné la permission

de sortir dans la lumière du soleil

et les morts ont répondu

ton Fils le Jésus-Christ

nous a promis Résurrection –

de sortir dans la lumière du soleil

de nous asseoir aux cafés

de boire notre café

avec du raki et du tsipouro

avec du champagne et

          du caviar noir…

 

                    Athènes, 17 octobre 2012

 

Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France.

http://www.leshommessansepaules.com/