Julius Evola et la voie héroïque du « détachement parfait »

Julius Evola et la voie héroïque du « détachement parfait » de Jean-Marc Vivenza. Editions Archè, via Troilo 2, 20136 Milan, Italie.

http://www.editionsarche.fr/

Nous connaissons surtout Julius Evola pour son apport à l’hermétisme italique qui reste sans égal en Europe mais comme d’autres hermétistes de la péninsule, il s’est intéressé, de manière rigoureuse, à d’autres courants, notamment orientaux.

Jean-Marc Vivenza cherche à identifier les sources et fondements métaphysiques de l’ouvrage publié en 1943 par Julius Evola sous le titre la Doctrine de l’Eveil. Son sous-titre en était Essai sur l’ascèse bouddhique. Mais, si les références bouddhistes sont bien réelles, les principes métaphysiques relevés par Julius Evola demeurent, indépendamment des temporalités et des cultures traditionnelles.

C’est lors d’une crise existentielle aigue, qui le conduisit à user de psychotropes, que Julius Evola rencontre le bouddhisme à travers un texte, le Majjhimanikâyo qui produira chez lui une sorte d’illumination qui le libère de ses penchants auto-destructeurs. La Doctrine de l’Eveil est un fruit de ce moment particulier et prendra une forme à la fois ascétique et héroïque, ce dernier caractère typifiant par ailleurs l’hermétisme italique.

S’appuyant sur ses connaissances du bouddhisme, des bouddhismes devrait-on dire, et par de nombreuses citations extraites des écrits de philosophes occidentaux, Jean-Marc Vivenza étaye la construction du texte d’Evola et en éclaire le sens comme la portée. C’est la question métaphysique de l’essence et de l’existence, celle du rapport entre le rien et la chose, le vide et le plein qu’approfondit l’auteur, sans apporter une réponse qui ne pourrait être que relative. Il s’agit d’aller toujours plus profondément vers l’insaisissable.

« Sans accès possible, l’être est présent dans son absence et absent en tant que présent. La révélation de l’inexistence de l’être, n’est qu’un moyen de sombrer plus avant dans l’absence de l’être. L’intolérable ne peut se comprendre, mais il est certain qu’une seule chance par lui nous reste offerte : celle d’accepter le « non-sens ». L’existant, le sujet, se retournant sur lui-même doit donc impérativement affronter dans l’angoisse, la nuit vide, l’absence cruelle, son expulsion hors de lui-même vers le délaissement. Le sujet n’est rien d’autre que cette ouverture au rien, à l’innommable altérité face à laquelle il affronte, tout en rencontrant sa tragique limite ; limite tragique mais joyeuse au sein de laquelle il atteint, tout en l’ignorant, son invisible souveraineté d’absence. Il n’est donc d’autre mission véritable pour l’être, il n’est d’autre fin authentique pour lui, qu’une souveraine perte définitive qui l’ordonne au silence du non-savoir. »

Outre cette approche de l’essentiel à travers les mots, agencés non en concepts mais en expériences mêmes, Jean-Marc Vivenza dégage des différents courants traditionnels évoqués une architecture non inféodée aux formes et distingue quelques repères invariables des voies d’éveil qui seront utiles au lecteur engagé dans une pratique.

« En définitive, dit-il, ʺl’Eveilʺ consiste à comprendre que rien ne peut conduire où l’on est déjà, que rien, strictement rien n’a été enseigné, car la libération n’a pas à être recherchée, puisque depuis toujours, et pour toujours, il n’y a jamais eu nul temps dans lequel nous avons été placés ; (…)

Rien n’est apparu, rien ne disparaît. Tout est vide au sein de l’éternel Néant. »

A lire.

René Depestre dans Les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 50. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Tout ce cinquantième numéro est orienté vers la liberté et la résistance comme si, en cette période, il fallait rappeler que la poésie est toujours une résistance à toutes les formes d’oppression, jamais une collaboration.

 

 

Les premières pages rendent hommage à Maria Andueza, personnalité foret et discrète de la scène poétique, compagne de Jean Breton, basque espagnole de la Retirada, retraite des réfugiés espagnols de la guerre civile 1936-1939.

Christophe Dauphin livre un éditorial plein d’une saine colère dite coronavirienne à propos de la mort de Guy Chaty :

Qui a tué le poète Guy Chaty ? lance-t-il, cette « femme tousseuse » ? La sous-estimation des risques ? Le mépris des « expériences étrangères » ? Le court-termisme  cynique politicien ? Leur incompétence ? L’Etat néolibéral et son inhumanité ? L’hôpital à la carcasse désossée par l’Etat nélibéral ? L’absence de tests, de moyens, de masques ? Marc Bloch nous dit d’outre-tombe (in L’Etrange Défaite, Société des Editions Franc-Tireur, 1946) : « Nous venons de subir une incroyable défaite. A qui la faute ?… A tout le monde en somme, sauf à eux (nos généraux). Quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe – qui demandera elle-même à être expliquée – fut l’incapacité du commandement. »

Et plus loin : « l’épidémie a mis à nu et fait ressortir toutes les impostures de la doctrine libérale ».

Christophe Dauphin propose textes et notices de poètes à l’hôpital. Nous retrouvons Arthur Rimbaud, Antonio Tabucchi, Richard Rognet, Paul Verlaine, Madeleine Riffaud, Henri Michaux, Jean Rousselot, Stanislas Rodanski.

Le dossier est consacré à René Depestre « ou l’odyssée de l’Homme-Rage de vivre ». René Depestre, poète haïtien errant et homme d’exception dont la route serpentine le conduisit auprès de Che Guevara, Fidel Castro, Mao-Tsé-Toung comme aux côtés des poètes et penseurs Blaise Cendrars, Tristan Tzara, Jean-Paul Sartre, Pablo Neruda, André Breton, Léopold Sédar Senghor et tant d’autres.

L’un des aspects les plus intéressants soulevés par Christophe Dauphin à propos de son nomadisme est sa capacité à exiler l’exil.

« Je ne suis pourtant pas un homme de l’exil, explique René Depestre ; je ne connais pas l’effondrement existentiel, la perte tragique de soi des exilés de à vie. J’ai pu partout sur mon chemin prendre des racines. Je me suis ajouté les pays de mon nomadisme. Et je ne suis pas désespéré, et j’ai fait de la mondialisation comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir ! Comme aurait dit Sartre, j’ai fait de ses antagonismes de l’exil des contradictions fécondes. »

« René Depestre ne s’est jamais considéré en exil, reprend Christophe Dauphin, il n’en a jamais souffert, car, nous dit-il : « J’ai emporté avec moi Jacmel, mon enfance. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être un exilé ; je n’ai jamais souffert de l’exil parce que depuis la plus haute Antiquité, il y a une sorte de dolorisme attaché à la notion de l’exil, à la notion de nostalgie, à la notion de saudade au Brésil, en portugais. Moi, je n’ai jamais connu cette sorte de malaise existentiel dû à l’exil, parce que j’emporte avec moi partout où je vais Haïti, mon chez-soi haïtien ; mon chez soi insulaire m’a toujours accompagné, mon natif natal fait partie de mon nomadisme, si je peux dire. »

C’est sur ce socle que René Depestre a développé une poésie puissante et joyeuse pendant « soixante années de création poétique, précise Christophe Dauphin, dont chaque mot a été lavé par la vie, dont le poète est le vaudou-l’arc-en-ciel, avançant à grands pas de diamant ; véritable journal de bord intérieur sur le qui-vive du monde, autobiographie criblée de combats, de rivières et de rêves en crue ; taillée dans la saison des îles du sang poétique, le long d’un itinéraire exceptionnel, qui unit le mythe aux nervures du vécu, des premiers poèmes en colère, au chant dionysiaque et vigoureux des passions caribéennes, avec l’étoile de tous les hommes. »

 

Poème ouvert à tous les vents

Tu as mis une paire d’ailes à ton art

Car tout poète sait quand c’est l’heure

De jeter ses dernières cages à la mer

Et de lever  des voiles qui font route vers son identité.

A l’homme à qui on a tout pris : son nom,

Sa patrie, la fable de son enfance,

Le bois de ses souvenirs, sa rage de vivre.

A cet homme à qui on a enlevé ses jambes

Pour qu’il reste à jamais coincé dans ses cris.

A cet homme brisé, fourvoyé dans sa peau.

Je lègue ma fureur et mon bruit, je remets

Une colline que tous les vents traversent

Pour qu’il soit toujours en train de se battre

Et qu’il n’arrête jamais de frapper les papes

Qui vole à la vie ses perles et son orient.

A cet homme que l’horreur infinie du monde

N’a pas encore vaincu, à cet homme dompteur

Des métaux de son sang, géomètre des courbes

Lyriques de la femme, et qui répète que

La vie humaine est la fumée d’un incendie

Dont le nom n’apparaît dans aucun idiome.

A cet homme né sur un ordre du rossignol

Et à qui le feu confie ses bêtes de proie

Je réveille son droit de réinventer l’homme.

Je luis dis : « Suis-moi. Je suis le vieux soleil

Qui émerge de la douleur pour mieux sauter

Dans la vie du siècle et pour combattre

Sa routine et ses malheurs. Viens avec moi,

Homme qui ressemble à l’aventure des flammes

Et des illusions qui protestent dans mes yeux ! »

 

Sommaire :

 

Hommage à l’Espagnole, Maria la Femme sans Épaules : par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Henri RODE, Maria BRETON

Editorial : Éditorial d’une colère coronavirienne, qui a tué le poète Guy Chaty ?, Christophe DAUPHIN, Poèmes de Guy CHATY, Yves NAMUR

Les Porteurs de Feu : René DEPESTRE, par Christophe DAUPHIN, Pierre-Alain TÂCHE, par Paul FARELLIER, Poèmes de René DEPESTRE, Pierre-Alain TÂCHE

Ainsi furent les Wah 1 : Poèmes de Christian VIGUIE, Jean-Pierre OTTE, Philippe BARMA, Philippe MONNEVEUX, Béatrice PAILLER, Denis PETIT-BENOPOULOS, Anne PESLIER, Kouam TAWA

Dossier : René DEPESTRE ou l’Odyssée de l’Homme-Rage de vivre (Eloge de l’Homme Banyan), par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Frédéric Jacques TEMPLE, Poèmes de René DEPESTRE

Une Voix, une oeuvre : « Gérard Mordillat, le réel à nu », dessins de Patrice Giorda, par Thomas DEMOULIN, Poèmes de Gérard MORDILLAT, Patrice GIORDA

Ainsi furent les Wah 2, Poètes à l’hôpital : Poèmes de Arthur RIMBAUD, Antonio TABUCCHI, Richard ROGNET, Paul VERLAINE, Madeleine RIFFAUD, Henri MICHAUX, Jean ROUSSELOT, Stanislas RODANSKI, Antonin ARTAUD, Paul ELUARD, Yves MARTIN, Loïc HERRY, Alain MORIN, Michel MERLEN, Jacques SIMONOMIS, Jacques TAURAND, Jean-Michel ROBERT, Tristan CABRAL

Vers les Terres Libres : « Dans la gueule du jour », Poèmes de ELEUSIS

Dans les cheveux d’Aoûn, prose 1 : « Minuscules II, Frédéric TISON

Dans les cheveux d’Aoûn, Prose 2 : RER Migration, Lionel LATHUILLE

Les pages libres des Hommes sans Epaules : Poèmes de Jean CHATARD, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN

Avec la moelle des arbres, notes de lecture : par Odile COHEN-ABBAS, Branko ALEKSIC, Monique W. LABIDOIRE, Claire BOITEL, Claude LUEZIOR

Infos / Echos des Hommes sans Epaules, Poèmes, textes, dessins et sculptures, : par Virginia TENTINDO, Karel HADEK, César BIRÈNE, Kiki DIMOULA, Claude ARGÈS, Adeline BALDACCHINO, Christophe DAUPHIN, Ernesto CARDENAL, Alain BRETON, Ilarie VORONCA, Anne PESLIER

Jacques Basse : Tendres regards à l’absence

Tendres regards à l’absence de Jacques Basse. Edité par l’auteur.

 

Jacques Basse aurait voulu ne jamais écrire ce long texte sur la perte de ses enfants, égarés dans la drogue. Jailli d’un trait comme une longue et douloureuse plainte, ce poème crucial, aux mots terribles, dit toute l’ampleur de la détresse humaine.

 

Ô toi mon grand fils

Dont le délire même

Fut folie extrême

 

Où l’inattendu

Etait imprévisible

 

Fatale te fut «  la blanche »

Ta course d’enfant est finie

Et

Ta course d’homme  a déjà fuit

 

Que te reste-t-il en souvenir

 

Tu fus tu fuis va mon fils va

Longue sera l’absence

 

L’éternité.

 

Ô ce sourire qui s’incline

D’une douceur enfantine

 

Dont la vie au dernier souffle

Retient le souffle

 

Jacques Basse ne nous parle pas seulement de deux enfants perdus mais à travers eux d’une société à la dérive, incapable d’elle-même.

 

On a oublié

Par où tout a commencé

 

Un rai de lumière et le verbe

 

Dans l’ombre dort l’étalon

Il se perd dans le devenir

Mais le chemin y est long

Un augure va dire l’avenir

 

Qu’il est dur de circonvenir

 

L’homme, conduit son destin

Et vit dans un présent incertain

Le futur est chose à naître

Où seul Dieu est le maître

De la lumière et de la matière

 

Quant au passé la science

Qui cherche la connaissance

Nous rend dans un murmure

Un vague succès qui se susurre

 

Ce grand poète nous offre une page d’humanité absolue, que chacun peut partager car nous sommes tous concernés, à la fois responsables et impuissants.

 

Que sont ces désirs qui naissent de l’ondée

Sont-ce les regrets vivants qui ravivent

Les cœurs dont l’envie est ancrée

 

Ou bien les désirs inassouvis

Ou bien les tentations infinies

De rêve qui caressent la grève

Où vivent des drogues sévères

 

Tandis que l’oiseau mouche

Farouche gobe ses mouches

La nature le drogue de mouche

Aux autres drogues il ne touche

 

Habité par une possible faim

Il appréhende l’insaisissable

Fouillant l’espace désirable

Où niche la mouche sans fin

 

Là encore les jeunes drogués

Se piquent à l’héroïne frelatée

Où l’odeur du haschisch dérive

Vers des diaprures qui enivrent

 

L’oiseau qui ne se dope

Résiste à ces appels

Il est rebelle

A toutes drogues

 

Les racines du yoga

Les racines du yoga par James Mallinson et Mark Singleton. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

C’est un livre indispensable, une somme considérable de textes fondamentaux sur le yoga qui permettent de retrouver les origines et les développements de ce que nous désignons comme « yoga » et qui recouvre en réalité une multitude de courants et pratiques différenciés et souvent contradictoires.

Mark Singleton est enseignant-chercheur à l’Université de Londres, spécialisé dans l’étude du hatha-yoga. James Mallinson est maître de conférence en sanskrit et civilisation indienne classique. C’est en constatant l’accès limité aux sources textuelles du yoga et des méconnaissances qui en découlent que les auteurs ont entrepris de mettre à disposition cette « compilation érudite » de textes très divers.

« Bien évidemment, précisent-ils, les textes ne reflètent pas à eux seuls toute l’évolution du yoga. Ils ouvrent des fenêtres sur des traditions particulières à des époques définies. L’absence de référence à telle ou telle pratique dans les textes n’est pas la preuve de son inexistence absolue dans le yoga. Inversement, l’apparition de nouvelles pratiques dans les textes signale bien souvent des innovations plus anciennes. Malgré ces réserves, les textes restent néanmoins la principale source fiable de connaissance du yoga à des périodes précises de l’histoire, à la différence des récits généralement invérifiables que les traditions et les lignées véhiculent sur leur propre compte. »

Cette problématique générale vaut d’ailleurs pour toutes les traditions, ce que n’ont pas intégré nombre d’historiens des traditions occidentales.

Un autre aspect de la démarche des auteurs réside dans la cible choisie :

« Les extraits de textes présentés ci-après portent principalement sur la pratique et non sur la philosophie. De façon générale, nous n’avons pas retenu les passages traitant de philosophie, sauf lorsqu’ils sont en lien avec la pratique (par ex. la méditation sur les éléments tattva). Le yoga traditionnel n’a que rarement, sinon jamais, existé en dehors d’environnements religieux et doctrinaux définis. Alors que ces derniers présentent une diversité considérable, le yoga en lui-même se réduit à quelques éléments essentiels, tant théoriques que pratiques, communs à la plupart des milieux. Nous nous sommes donc concentrés sur la pratique du yoga et avons laissé de côté les systèmes philosophiques sous-tendant cette pratique dans ses aspects spécifiquement sectaires. »

La construction de l’ouvrage est très intéressante et permet au lecteur de rechercher facilement une matière selon les questions qu’il se pose. En effet après des éléments historiques, des clarifications de vocabulaires et des généralités, les auteurs abordent les pratiques dans cet ordre : posture – contrôle du souffle – corps yogique – sceaux yogiques – mantra – retrait, fixation et méditation – samâdhi – pouvoirs yogiques – libération.

On peut ainsi, par exemple, découvrir l’évolution de certaines pratiques de l’école Kaula ou l’appropriation par des courants tantriques de pratiques de hatha yoga.

L’ensemble des textes rassemblés ici, peu connus sauf des spécialistes, permet de reconstituer une histoire plus ajustée du yoga, de dissoudre des croyances courantes et monolithiques sur le sujet, mais aussi d’extraire les pratiques d’environnements culturels pesants ou limitatifs (notamment pour les femmes). Le lecteur avisé distingue ainsi combien le degré d’intégration de la non-dualité joue sur la mise en œuvre des pratiques.

Véritable anthologie de textes inconnus ou négligés, fruit d’un travail aussi rigoureux qu’érudit, ce livre renouvèle et rectifie notre façon de considérer le yoga en l’enrichissant et la diversifiant. C’est désormais un ouvrage de référence essentiel.

La grandeur de l’homme par Svâmi Prajnânpad

La grandeur de l’homme par Svâmi Prajnânpad. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 75005 Paris.

http://originel-accarias.com/

Rares sont les penseurs de l’éveil qui ont utilisé le langage pour dissoudre le langage et conduire à la non-dualité. Krishnamurti en est un exemple. Prajnânpad un autre, qui, souligne Roger-Pol Droit, sait « cheminer de phrase en phrase, vers un au-delà du dicible qui s’atteindrait par le discours ».

Cet ouvrage est construit par Colette et Daniel Roumanoff à partir des paroles de Prajnânpad recueillies dans des lettres confiées par les disciples ou extraites d’entretiens enregistrés. Ils insistent sur la modernité du langage utilisé. Prajnânpad évitait les mots sanskrits, instaurait le simple, le direct, l’immédiat.

Daniel Roumanoff distingue trois grands thèmes dans ces paroles :

La connaissance intellectuelle, celle du connaisseur des formules coupée de l’expérience, qui s’oppose à la connaissance réelle, de celui qui se connaît lui-même.

Connaître c’est être. Se connaître, c’est être soi-même. Non pas connaître le Soi mais revenir à soi après avoir perçu qu’il n’est pas possible de trouver à l’extérieur ce que l’on cherche.

La séparation entre moi et l’autre est la source de la souffrance ordinaire. Connaître, c’est annihiler cette séparation. La vraie connaissance est l’unité.

 

 

 

Les propos de Svâmi Prajnânpad commentent des Upanishad mais aussi des histoires. Commentaires déconcertants, remarque Roger-Pol Droit, « Au sens le plus simple de ce terme : défaire un concert. C’est-à-dire : désorganiser un ensemble, démanteler un réseau d’éléments renvoyant les uns aux autres. ». La déconstruction est un outil commun de la pensée mais ici, il s’agit d’autre chose, il apparaît qu’il n’y a ni déconstruction, ni construction, tout demeure, dans la non-séparation, et tout continue à vivre avec ses distinctions. La puissance des paroles est suffisante :

« L’Inde aujourd’hui vit dans ses rituels et ses sectes. L’Inde n’avait pas de sectes. L’Inde ne pouvait se limiter à une forme particulière. Dans les Upanishad, il n’y a pas de secte.

Il y est dit : « Connais-toi toi-même. » On y lance un défi : « Connais-toi toi-même et rien d’autre. Laisse tomber tout autre discours. »

Pas de mots, non, non. Seulement : connais-toi toi-même. Rien d’autre. Où sont les rituels ? Où est Dieu ? Où est le culte qu’on doit lui rendre ?

Seulement : connais-toi toi-même. C’est le pont vers la félicité, peut-on dire ou encore l’immortalité. L’état au-delà de la mort, l’état au-delà de la souffrance, l’ambroisie mais on ne peut pas traduire ainsi. Immortalité, félicité, mais cela ne rend pas le sens exact. Le sens exact d’amta : être au-dessus de la mort. L’état au-dessus de la mort ou au-dessus de la dualité, au-dessus de l’action-réaction en langage moderne.

C’est le pont vers l’immortalité.

Il y a la mort, il y a l’immortalité.

Quel est le chaînon qui les relie ?

Connais-toi toi-même.

Se connaître soi-même seulement.

Seulement cela. »

 

Même dans les choses connues de la philosophie, Prajnânpad instille l’inattendu, c’est connu mais c’est étranger, connu intellectuellement seulement mais sans l’expérience intime. Il ne s’agit pas de repousser l’intellect mais de l’aiguiser, d’en faire un allié. Il ne laisse pas le langage recouvrir le langage, il cherche à passer au travers, maintenant, de manière directe d’abord mais aussi de manière gradualiste si nécessaire pour son interlocuteur.

Ne pas adhérer, ne pas nommer, ne pas retenir, ne pas projeter… juste vivre l’instant présent qui est éternité. Reconnaître la Vérité de ce qui se présente et dans ce qui se présente.

« Quand la perfection est-elle atteinte ? Quand on voit que tout est neutre. Quand on sent, quand on voit que partout tout est neutre.

Il agit, il agira ou l’action se produira selon les circonstances. Il n’a rien de particulier à imposer.

Alors il agit, il semble agir, mais non, il n’agit pas.

L’action a lieu en lui.

Parce qu’il n’est pas responsable.

Il n’a aucune initiative pour agir. Selon la demande de la situation, il agit.

Il voit la différence, il sent la différence de situation et il est avec cette différence.

Quand la vérité, la réalité est connue, alors vivre, se mouvoir parmi les gens devient une source de joie. »

 

Selon le rapport établi avec les paroles de Prajnânpad, rassemblées dans ce livre, le lecteur connaîtra une agréable satisfaction intellectuelle ou une véritable expérience.

Ted Chiang, la question de la langue

La tour de Babylone de Ted Chiang. Editions Gallimard-Folio
5 rue Gaston-Gallimard, 75328 Paris cedex 07.

http://www.gallimard.fr/

Ted Chiang fait parties des auteurs actuels de science-fiction qui se sont emparés de la question de la langue comme l’ont fait auparavant A.E. Van Vogt ou Ian Watson.

Vous avez pu le découvrir en regardant l’excellent film Arrival, réalisé par Denis Villeneuve, sorti en 2016 sur les écrans, avec Luise Banks qui joue le rôle d’une linguiste chargée de communiquer avec des extra-terrestres. L’histoire est tirée de la nouvelle L’histoire de ta vie, l’une des nouvelles rassemblées dans l’ouvrage intitulé La tour de Babylone.

Ted Chiang est un spécialiste en informatique. Il a écrit plusieurs nouvelles de science-fiction qui ont été primées. Ce n’est pas la première fois qu’il aborde la question de la langue dans une nouvelle. Déjà dans le même recueil, le personnage principal de la nouvelle Comprends cherche à construire une langue nouvelle capable de servir ses immenses potentialités, libérées par une drogue.

 

 

 

Dans L’histoire de ta vie, Louise Banks cherche à comprendre la structure de la langue des heptapodes venus de l’espace pour se poser en douze lieux du globe terrestre. Si l’intrigue semble classique, le véritable sujet est bien celui de la langue. Il est traité en s’appuyant sur l’hypothèse de Sapir-Whorf et le principe de Fermat. C’est la langue qui structure notre construction et expérience du monde et nos interactions. Cette approche a été explorée de manière approfondie par des chercheurs comme Alfred Korsybski, Paul Watzlawick, John Grinder, Richard Bandler, Edward T. Hall et leurs équipes.

Nous touchons avec ces questionnements aussi bien aux sciences quantiques qu’aux métaphysiques non-dualistes tant la grammaire est essentielle à l’actualisation de la conscience.

En effet, les heptapodes utilisent pour communiquer une langue non phonologique, formée de sémagrammes qui échappent aux limites des causalités linéaires et temporelles. Ils font usage de deux langues, l’heptapode A et l’heptapode B pour échanger avec les humains :

« En l’examinant, je comprenais que les heptapodes aient créé un système d’écriture sémasiographique ; il convenait mieux à une espèce au mode de conscience simultané pour laquelle le discours tenait lieu de goulet d’étranglement, à exiger que chaque mot suive le précédent, séquentiellement. Avec l’écriture, par contre, tous les signes portés sur une page étaient visibles en même temps. Pourquoi enfermer l’écriture dans une camisole glottographique, requérir d’elle le caractère séquentiel du discours ? Cela ne serait jamais venu à l’esprit de ces extraterrestres. L’heptapode B tirait parti des deux dimensions ; au lieu de filer les morphèmes un par un, il en proposait une pleine page à la fois.

Maintenant que l’heptapode B m’avait offert un mode de conscience simultané, je voyais en quoi la grammaire de l’heptapode A se justifiait : ce que mon esprit séquentiel percevait jusque-là comme inutilement complexe se révélait une tentative d’introduire une certaine flexibilité dans les confins du discours séquentiel. Par voie de conséquence, je pouvais plus facilement utiliser l’heptapode A, mais il me paraissait toujours un méchant substitut de l’heptapode B. »

 

Voici deux autres extraits qui illustrent la puissance de la pensée de l’auteur :

« Avec l’heptapode B, je vivais l’expérience exotique de pensées codées graphiquement. Je passais des moments de transe où mes pensées ne s’exprimaient plus par le biais de ma voix interne ; à la place, je me représentais des sémagrammes qui s’épanouissaient telles des fleurs de givre sur un carreau de fenêtre.

Mieux je maîtrisais la langue et plus je voyais des dessins sémagraphiques complets susceptibles d’exprimer des idées complexes. Mes processus mentaux n’accéléraient pas. Mon esprit campait sur la symétrie inhérente des sémagrammes, lesquels me semblaient plus qu’un langage : des mandalas. Ainsi je méditais sur le caractère interchangeable des prémisses et des conclusions. Il n’y avait pas de direction implicite à l’articulation des propositions, de « cheminement » précis ; tous les éléments d’un raisonnement étaient aussi puissants, tous possédant la même importance. »

 

L’heptapode B permet d’échapper à la prison du temps linéaire, de distinguer les rétro-causalités et d’ouvrir le champ des possibles. En échappant au dialogue interne pour une perception directe et élargie c’est une autre expérience du monde qui se profile, infiniment plus riche de nuances et de créativités grâce à un niveau élevé d’enchâssement.

« L’univers physique pouvait être considéré comme une langue à la grammaire des plus ambiguë, chaque événement physique impliquant un énoncé analysable de deux manières totalement différentes, causale et téléologique, toutes deux valables. Quel que soit le contexte disponible, on ne pouvait en disqualifier aucune.

Lorsque les ancêtres des humains et des heptapodes avaient acquis la première étincelle de conscience, ils avaient perçu le même monde physique, mais ils avaient effectué des analyses grammaticales différentes de leurs perceptions ; les visions du monde qu’ils avaient fini par adopter résultaient de cette divergence. Les humains avaient acquis un mode de conscience séquentiel, les heptapodes un mode de conscience simultané. Nous faisions l’expérience des événements dans un certain ordre, et nous percevions leur relation comme une relation de cause à effet. Ils faisaient l’expérience de tous les événements à la fois, et ils percevaient un objectif sous-jacent au tout. Un objectif de minimisation et de maximisation. »

La kabbale dénouée de Jean-Charles Pichon, nouvelle édition

La kabbale dénouée de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Voici une nouvelle édition d’un texte fondamental de Jean-Charles Pichon (1920-2006), enrichie et complétée d’extraits et de citations de différents ouvrages de Jean-Charles Pichon, au sujet de la Kabbale et de la métaphysique.

Jean-Charles Pichon est un penseur aussi exceptionnel que méconnu, à la fois inconnu romancier, poète, auteur dramatique, dialoguiste, philosophe, métaphysicien, en quête d’un modèle intégral ouvert.

 

 

Extrait de la préface de Rémi Boyer :

« Jean-Charles Pichon « explore extrêmement » l’évolution humaine à travers les cycles qu’elle manifeste. S’il s’inscrit ainsi dans les pas d’un Mircéa Eliade ou de quelques autres auteurs traditionnels, il va bien au-delà, tout comme un Lucian Blaga, par son questionnement et sa démarche des explorations linéaires et temporelles.

Toujours, il cherche à rendre dynamique ses modèles théoriques. Il conçoit ainsi une machine à penser rigoureuse, nourrie du langage des noms, des nombres et des signes[1]. Une méta-machine plutôt puisqu’elle est destinée à mettre en évidence les mécanismes, les interactions mais aussi les erreurs d’autres machines à penser comme celles de Goethe, Joachim de Flore, Kafka, Duchamp, Artaud… autant de regards posés sur le monde, autant de lucidités diverses.

Il convient de distinguer deux types de machines. Nous avons d’une part les « grandes machines » mythiques et ésotériques, celles-là rigoureuses (Maya, Homère, Hésiode, Platon, la Kabbale, etc.), en regard d’autres machines littéraires plus « flottantes ». Les premières prendraient leurs sources dans l’Imaginal pour venir féconder les esprits tandis que les secondes orienteraient, plus ou moins adroitement, au gré du vent de l’inspiration de l’auteur, vers ce même « Entre-Deux ». Avec Louis-Claude de Saint-Martin, nous pourrions dire que les « grandes machines » sont inventées par les penseurs, et les machines littéraires par des « pensifs ». Jean-Charles Pichon aurait sans doute froissé Quintilien et Tertullien. Ses discours et ses écrits exigent un effort de l’esprit. Pourtant, ces machines sont simplement efficaces et sobres. Elles dissipent la confusion, elles clarifient, elles confèrent de l’ordre, plutôt qu’elles n’organisent. Jean-Charles Pichon sait autrement. Il enseigne autrement. Il éveille autrement au Réel, à la fois toujours le même et toujours autre.

Porteur d’un art de vivre qui allie poésie et rigueur encyclopédique, Jean-Charles Pichon renvoie dos à dos l’Eglise et le scientisme, c’est pour mieux contribuer, tout en s’en gardant farouchement, à une alliance du religieux et de la science, le premier parce qu’il relie, la seconde parce qu’elle dénoue.

La pensée de Jean-Charles Pichon n’est jamais chronique, il investit avec fermeté l’aïon et  ses dynamiques spiralaires. Procès, figures, lois, forme-vide… préparent l’élaboration d’une scolastique machinale mais c’est son utilisation des verdicts zodiacaux qui demeure la plus étonnante et la plus riche en perspectives créatrices. »

[1] Le petit métaphysicien illustré de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx.

L’enchâssement

L’enchâssement de Ian Watson. Editions Le Bélial’, 50 rue du Clos 77670 St-Mammès, France.

https://www.belial.fr/

Rares sont les ouvrages qui mêlent linguistique et science-fiction. Nous pensons bien sûr à la célèbre trilogie d’A.E. Van Vogt, Le Monde des Non-A, Les joueurs du Non-A et La Fin du non-A, non-A pour non-aristotélicien,  basée sur les principaux axiomes de la Sémantique Générale d’Alfred Korsybski, publiée dès 1945. L’ouvrage de Ian Watson, original et fascinant, traite de la question de l’enchâssement, d’un possible au-delà du langage.

 

 

C’est le premier roman de Ian Watson, passionné par l’œuvre de Raymond Roussel, particulièrement Nouvelles impressions d’Afrique (1932). Trois intrigues se mêlent dans ce roman. La première s’organise autour d’expérimentations secrètes sur le langage. Des enfants sont isolés pour vivre dans un langage artificiel qui se veut une approche d’une base infralinguistique humaine par un procédé d’enchâssement. Nous sommes proches des théories de Noam Chomsky sur une grammaire universelle, théorie que nous retrouvons dans les grandes métaphysiques non-dualistes.

La deuxième intrigue conduit le lecteur auprès d’une tribu isolée de la forêt amazonienne qui pratique deux langages, le xemahoa A et B. Le second, lui aussi enchâssé, porteur des mythes et traditions, est accessible grâce à un hallucinogène.

Enfin, la troisième intrigue consiste en une rencontre avec un peuple extra-terrestre qui compile tous les langages de l’univers, autant de cartes de la réalité. Ils imaginent qu’en compilant tous les langages, ils pourraient accéder à leur créateur et au réel.

Les trois intrigues se mêlent habilement dans une quête de l’être fondateur du langage. C’est une forme de recherche de la Parole perdue ou de la Lettre perdue, le pressentiment d’une structure absolue.

 

 

Certains passages, rejoignent les thèmes développés dans les voies d’éveil.

Exemple côté extra-terrestre :

« Ce sont des entités variables. Ils manipulent ce que nous appelons réalité grâce au cours flottant de leurs signes. Leurs signes ne connaissent pas de constante et ne reposent que sur des référents variables. Nous sommes enchâssés dans cet univers, prisonniers de lui. Eux, non. Ils s’en échappent. Ils sont libres. Leur faculté de change leur fait traverser les réalités. Mais lorsque nous aurons réussi à superposer tous les programmes constitutifs de la réalité établis par tous les langages, là-bas dans la lune qui orbite entre nos mondes jumeaux, alors nous serons également libres. »

Exemple côté tribu amazonienne :

« Ce discours enchâssé n’est autre que la châsse où sont serrés l’âme, les mythes, de la tribu. Mais cela permet également aux Xemahoa de faire l’expérience immédiate de leur vie mythique au cours de ces célébrations à la fois chantées et dansées. Le dialecte vernaculaire quotidien, le xemahoa A, est passé au crible d’un re-codage extrêmement élaboré qui brise les séquences linéaires du parler normal et restitue le peuple xemahoa à cette unité spatiotemporelle de laquelle, nous autres, avons été coupés. Car nos langages se comportent comme des barrages entre la Réalité et notre Idée de la Réalité.

« Je suis enclin à penser que le xemahoa B est le langage le plus vrai que j’aie jamais rencontré. Il est évident qu’à d’autres égards – pour tout ce qui concerne la vie quotidienne – il met à mal, paralyse, infirme notre vision strictement euclidienne du monde. C’est un langage extravagant, semblable en cela à celui de Roussel, mais pire. L’esprit ne peut espérer seul, sans adjuvant, l’appréhender. Mais dans leurs hallucinations, ces Indiens ont découvert l’élixir vital de la compréhension ! »

Au passage, Ian Watson, soit par accident, soit par compréhension, livre quelques clefs de l’usage traditionnel des puissances serpentines.

C’est un roman-expérience qu’il ne faut pas négliger. Il porte beaucoup de questionnements, d’intuitions mais aussi de connaissances en mouvement et véhiculent aussi certains fondamentaux de la sémantique générale.

 

La poésie brésilienne dans les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 49. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Le dossier très riche et passionnant de ce n°49, préparé par Philippe Monneveux et Oleg Almeida, est consacré à la poésie brésilienne des modernistes à nos jours.

En introduction, Christophe Dauphin rend compte de sa rencontre avec Dilma Rousseff lors de sa participation à la Fête de l’Humanité en septembre 2019, une occasion pour faire le point sur la situation désastreuse dans laquelle se trouve le Brésil, situation qui s’est encore dégradée depuis, sous les effets accentués et cumulés des errances et des malversations de Bolsonaro.

Christophe Dauphin poursuit en nous parlant du travail remarquable du photographe Sebastião Salgado et de son engagement pour l’Amazonie.

Si la poésie brésilienne, depuis le 16ème siècle, « s’est d’abord construite en partant de l’imitation de l’Europe et en particulier du Portugal, berceau de sa langue d’adoption », disent Philippe Monneveux et Oleg Almeida, avec des influences diverses, religieuses, néo-classiques, romantiques avec Lord Byron ou engagées avec Victor Hugo, elle connaîtra une véritable rupture au début du 20ème siècle pour établir ses identités propres :

« … le modernisme brésilien représente, en revendiquant ses racines nationales et populaires, une coupure brutale d’avec les mouvements poétique santérieurs. Historiquement, il est fondé par les poètes Mário de Andrade, Oswald de Andrade, et Paulo Menotti del Picchia et les peintres Anita Malfatti et Tarsila do Amaral. (…)

Le modernisme brésilien encourage un retour aux structures élémentaires de la sensibilité brésilienne, ambition qui peut se résumer par le concept d’ »anthropophagie ». L’objectif des modernistes brésiliens est en effet de « déglutir » des formes importées pour produire quelque chose de véritablement national. Ils revendiquent par ailleurs une expression des émotions personnelles, qui se traduit dans les thèmes, la syntaxe et le vocabulaire, ainsi que dans un style conversationnel valorisant le ton prosaïque et la bonne humeur. »

 

 

C’est en 1922, à São Paulo, que ce mouvement se fit connaître lors de Semaine d’Art Moderne, festival de littérature, musique et arts plastiques, organisé pour fêter le premier siècle de l’indépendance du Brésil.

Ce sera la crise de 1929, le coup d’Etat de 1930 et les pertes de liberté à partir de 1935 sous l’ère totalitaire Vargas, qui donnera naissance à la poésie postmoderniste.

« La poésie post moderniste abandonne la provocation et le narcissisme du modernisme, continuent Philippe Monneveux et Oleg Almeida, et s’inspire fortement du quotidien. Elle accorde une place majeure à l’utilisation du langage conversationnel et du vers libre, et subit l’influence du réalisme et du romantisme. »

La richesse, la complexité et les cultures très différentes qu’offre le très vaste territoire brésilien ont bien entendu permis de multiples expressions poétiques en marge des courants ou à l’intérieur de ces derniers. A partir de 1945, sous la dictature, ou dans une liberté retrouvée, les poètes n’ont eu de cesse de se renouveler et d’interroger leurs temps et leurs espaces. Des avant-gardes vont surgir, notamment avec la chute de la dictature en 1983, mais en réalité tout au long de la période post 1945. La « nouvelle poésie »  de la fin du siècle dernier sera marquée par une pluralité grandissante, la recherche identitaire et la place croissante prise par les femmes ou les homosexuels. Les performances se multiplient pour offrir en ce début de millénaire une poésie très contrastée, allant de l’expérimental au retour à des formes anciennes.

Plus de trente poètes brésiliens, traduits en français par Oleg Almeida, sont présentés au lecteur : Manuel BANDEIRA, Oswald DE ANDRADE, Mario DE ANDRADE, Ronald DE CARVALHO, Murillo MENDES, Cecilia MEIRELES, Carlos DRUMMOND DE ANDRADE, Augusto Frederico SCHMIDT, Vinicius DE MORAES, Dante MILANO, Joao CABRAL DE MELO NETO, Lêdo IVO, Amadeu THIAGO DE MELLO, Decio PIGNATARI, Hilda HILST, Haroldo DE CAMPOS, Ferreira GULLAR, Augusto DE CAMPOS, Francisco ALVIM, Eunice ARRUDA, Paulo LEMINSKI, CHACAL, Ana Cristina CRUZ CESAR, Anderson BRAGA HORTA, Affonso ROMANO DE SANT’ANNA, Claudio WILLER, Ruy ESPINHEIRA FILHO, Antonio CICERO, Tanussi CARDOSO, Antonio CARLOS SECCHIN, Floriano MARTINS, Mirian DE CARVALHO, Antonio LISBOA CARVALHO DE MIRANDA, Periclès LUIZ MEDEIROS PRADE.

 

Poème de Cecília Meireles :

 

Le motif

 

Je chante puisque l’instant existe,

puisque ma vie est complète.

Je ne suis ni joyeux ni triste :

je suis poète.

 

Frère du temps qui s’enfuit,

je vis sans plaisirs ni tourments.

Je traverse les jours et les nuits

au gré du vent.

 

Suis-je voué à partir

ou plutôt à rester ? Suis-je en train

de détruire ou bien de bâtir ?

Je n’en sais rien.

 

Je ne sais qu’une chose : en chantant,

je fais perdurer mon transport…

Et qu’une fois tu mon chant,

Je serai mort

 

Poème de Ferreira Gullar :

 

Mon peuple, mon abîme

 

Mon peuple est mon abîme.

Là, je me perds :

sa détresse me laisse

aveugle et sourd.

 

Mon peuple est mon supplice,

ma tragédie :

s’il vit dans la misère,

c’est de ma faute.

 

Mon peuple est mon destin,

mon avenir :

s’il ne devient en moi

ni poison ni chanson,

je vais mourir.

Satipatthâna. Le chemin direct pour la réalisation

Satipatthâna. Le chemin direct pour la réalisation par Bhikkhu Anâlayo. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Tous ceux qui s’intéressent réellement à la méditation de pleine conscience et qui ne souhaitent pas en rester au phénomène de mode trouveront un grand intérêt à étudier ce livre. Le Satipatthâna sutta est en effet un texte essentiel à la compréhension de la pratique de pleine conscience dans son contexte originel bouddhiste.

 

 

L’auteur, Bhikkhu Anâlayo, devenu moine bouddhiste au Sri Lanka en 1995, a consacré sa thèse de doctorat au Satipatthâna sutta. Il allie érudition universitaire, connaissance traditionnelle et pratique approfondie dans des retraites solitaires et silencieuses répétées. Il présente ainsi sa démarche :

« La pleine conscience et la manière correcte de la mettre en pratique sont certainement des sujets d’importance capitale pour toute personne qui souhaite suivre le chemin du Bouddha vers la libération. Et cependant, pour une compréhension et une pratique correctes de la méditation de pleine conscience, il faut prendre en considération les instructions originelles du Bouddha au sujet de satipatthâna. Considérant cela, ma recherche s’intéresse en particulier aux discours rapportés dans les quatre Nikâyas principaux et les parties les plus anciennes du cinquième Nikâya, en tant que matériau de base d’importance capitale. »

Bhikkhu Anâlayo s’est soucié tout au long de son ouvrage de l’efficacité et de la rigueur de la pratique en même temps que du contexte historique et du champ philosophique qui encadre ou soutient cette pratique.

Le texte du Satipatthâna sutta est dense et bref. Il débute et s’achève par ces mots :

 

[LE CHEMIN DIRECT]

« Moines, voici le chemin direct pour la purification des êtres, pour le dépassement de la tristesse et des lamentations, pour la disparition de dukkha et du mécontentement, pour acquérir la vraie méthode, pour la réalisation du Nibbâna, à savoir les quatre satipatthânas.

 

Bhikkhu Anâlayo, après avoir rappelé la définition du chemin direct selon le satipatthâna, décrit précisément la structure du texte avant de présenter et commenter chacun de ses aspects :

 

« Après cette « définition », le discours décrit en détail les quatre satipatthânas du corps, des ressentis, de l’esprit et des dhammas. Le premier satipatthâna, la contemplation du corps, progresse de l’attention à la respiration, aux postures et aux activités, puis les divisions du corps en ses différentes parties anatomiques et éléments, jusqu’à la contemplation d’un cadavre en décomposition. Les deux satipatthânas suivants sont consacrés à la contemplation des ressentis et de l’esprit. Le quatrième satipatthâna énumère cinq types de dhammas objets de contemplation : les obstacles mentaux, les agrégats, les sphères des sens, les facteurs d’éveil, et les quatre nobles vérités. Après les pratiques de méditation en tant que telles, le discours revient à l’affirmation du chemin direct, en passant par une prédiction sur la durée à l’issue de laquelle la réalisation peut être escomptée. »

Chaque pratique est soulignée par un « refrain » qui rappelle l’essentiel.

L’ouvrage suit cette structure en développant chaque point sans toutefois le diluer dans le commentaire.

Satipatthâna est une pratique centrale, et suffisante, non seulement dans le contexte bouddhiste mais dans toute démarche d’éveil, gradualiste ou subitiste, même si elle trouve sa force dans une approche résolument directe. Elle concerne aussi bien le débutant que le pratiquant avancé dans la méditation intensive.