La pratique spirituelle. De l’effort et du non-effort

La pratique spirituelle. De l’effort et du non-effort de Jean-Marc Mantel. Editions Accarias L’Originel, 3 allée des Œillets, 40230 Saint Geours de Maremne.

http://originel-accarias.com/

Voici un livre très utile. Il présente une sorte de pragmatique de la non-dualité qui servira quelle que soit la pratique mise en œuvre. La matière de l’ouvrage est née de multiples échanges et questionnements sur les voies non-duelles, non des échanges sur les métaphysiques non-dualistes mais sur les pratiques qui leurs sont associées. Les questions sont concrètes et l’auteur a conservé ce mode questions/réponses pour traiter un grand nombre de situations rencontrées par tout pratiquant réellement engagé.

Dans son introduction, Bernard Seghezi dit tout l’intérêt de l’ouvrage :

« Par sa précision et sa clarté, cet enseignement a la qualité des enseignements des grands maîtres spirituels qu’il prolonge. La modernité en plus. Il ne peut pas manquer d’illuminer ses lecteurs, son concepteur. Cela s’accomplit par la disparition, progressive ou immédiate, de la croyance d’être un moi qui lit, un moi qui conçoit. Cette disparition du personnage dans la non-pensée ne donne pas naissance au vide mais au plein. Celui de la réalisation spirituelle. Celui d’être pleine écoute, plénitude silencieuse, joie débordante et sans cause. »

La première partie répond à la question « Quel chemin pour se libérer du mirage du moi ? ». La compréhension est abordée comme une pratique spirituelle. Nous comprenons ce que nous ne sommes pas, ce qui libère la place pour l’être. Les thèmes classiques de la voie progressive et de la voie directe, du maître spirituel, de l’éveil, de la prière, du rituel, de la foi… sont abordées en quelques mots qui disent l’essentiel. Exemple :

« Le Soi est l’unique maître. Il est déjà présent et réalisé. Les enseignements et enseignant(e)s ne sont là que pour vous rappeler cette évidence. Ils disparaissent lorsqu’ils ont rempli leur fonction. C’est en explorant la vraie nature du désir, c’est-à-dire l’unique désir qui sous-tend tous les désirs, que l’objet de la quête se révèle. »

La deuxième partie s’intéresse à l’écoute qui « révèle ce que je ne suis pas ». Une attention particulière à la distinction entre le concept ou le mot et ce qu’il éveille est rappelée. Acceptation, inhibition, intuition, attention, identification, renoncement… trouvent leur place dans une approche globale et fluide dans laquelle l’évaluation et le jugement sont absents. « Toute sensation, même subtile, est objet dans votre écoute. Laissez-la venir et mourir en vous. »

L’écoute du corps dense, du corps subtil, la distinction est un artifice utile, et du souffle, contribuent à la désidentification et la dissolution de la structure égotique. Le « personnage » apparaît dans sa réalité comme pure fiction.

La troisième partie traite davantage de la mise en œuvre des pratiques de méditation, de lâcher-prise, de retour à Soi, de non-saisie… et de leur contribution à l’installation de l’impersonnalité, de l’unité entre observateur, observation et observé, du non-temps ou non-manifesté.

« Dans la conscience de l’instant présent, se maintient encore une division entre un sujet connaissant et un objet de connaissance. Dans la plénitude silencieuse vers laquelle pointe la question « qui ? », il n’y a pas de division. »

L’ouvrage de Jean-Marc Mantel peut être conseillé à tous pour une clarification, une simplification et une validation de la pratique.

La voie des sans maîtres

La Voie des sans maîtres de Rémi Boyer. Editions de La Tarente, Mas Irisia, Chemin des Ravau, 13400 Aubagne.

https://latarente.fr/

L’humain apprend très tôt dans son existence à distinguer les objets des êtres vivants, et la vie qui s’épanouit à l’extérieur de lui de sa propre vie intérieure. Mais on oublie souvent de souligner combien, avant même ces premiers balbutiements de la conscience individuelle, il commence par développer un profond sentiment du simple fait d’être au monde. Cette sensation première appartient à l’ordre de l’essentiel. Rien de vient encore l’entacher. Toute sa vie, si tant est qu’il n’oublie pas sa propre essence en se plongeant totalement dans le concret et dans l’agir, il gardera, comme une nostalgie, le désir de cultiver cette unité avec ce qui précède et d’où procède toutes les formes de vie. C’est le domaine de la non-dualité.

Cette relation avec la surnature s’entretient ; elle se raffine au long de notre existence, lorsqu’on développe la considération pour ce que l’auteur nomme « l’Intervalle ». Elle transcende toutes les explications que peut donner du cosmos telle ou telle tradition. Elle transcende même l’idée de Tradition. Elle commence à vivre vraiment lorsqu’on se libère du joug de la quête et qu’on accepte de reconnaître que c’est elle qui vit à travers nous, et non nous qui vivons pour elle. Il n’y a alors plus rien à faire qu’à la laisser se déployer. Ce non-agir devient l’acte ultime, car il émane de la Source et non de notre propre centre. Par petites touches, Rémi Boyer dévoile des impressions de cette Voie sans dogmes, sans maîtres, sans personne. Il nous livre dans ces pages une collection de perles sur le chemin de la non-dualité : remarques, aphorismes, éclairs poétiques.

Dans une première partie consacrée à ce qu’il a nommé « incohérisme », l’auteur situe cette approche spirituelle en précisant quelques notions traditionnelles. « Etre incohériste, dit-il, c’est être à l’avant-garde de soi-même », et il précise que l’adepte incohériste s’enracine dans l’Intervalle entre Rien et Tout. C’est pourquoi il s’exprime en silence, agit sans agir et s’est libéré de ses maîtres comme de ses objectifs, fussent-ils spirituels. Rémi Boyer décline ensuite le registre de cette voie des « sans maîtres » et des « sans but » en s’inspirant de ce qui, dans toutes les Voies spirituelles humaines, permet de dépasser leur propres dogmes, rites et limitations pour ouvrir sur la vraie liberté. Principal obstacle, évidemment, le désir de liberté, l’espoir d’accéder à une existence spirituelle – aberration, s’il en est.

Il consacre aussi une partie importante à la relation alchimique avec l’autre, la polarité complémentaire, dans l’Union première qui fait naître l’amour comme une participation mutuelle toujours en devenir. On ne parle pas ici de rencontre, mais de symbiose : la syzygie. Les êtres s’abolissent dans l’unité, accèdent à l’Un qui ouvre sur Rien. Le monde n’est pas ; le monde n’en finit jamais de naître.

Au carrefour de l’enseignement spirituel et de l’extase créatrice, là où les êtres se rencontrent dans l’Être, Rémi Boyer se fait le conteur de l’indicible. On pouvait s’y attendre, il ne s’agit pas d’une mince affaire. Je ne parle pas son langage, mais je le comprends. À chaque lecteur de laisser résonner en lui – et surtout pas raisonner – les paroles qu’il lira dans ce recueil. Elles viendront faire tinter des tubulures cristallines, éclairer des facettes occultes qui, elles, viendront donner sens à ce qui est lu. Le jeu fait de Rémi Boyer un jongleur de mots, un poète sur la Voie, qui nous charme, nous interpelle ou nous déroute au fil des pages de ce traité qui, certes, ne se lit pas d’une traite, mais devrait trépigner doucement sur la table de chevet de tous ceux qui cherchent et fredonner dans l’esprit de tous ceux qui trouvent…

Deux corps pliés dans un jardin

Deux corps pliés dans un jardin par Anne Peslier. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

Il est parfois impossible de commenter un texte par crainte de le profaner. C’est le cas pour ce long et superbe poème, enlacement de deux êtres et de deux textes au-delà de la mort et au plus profond de la psyché.

Le titre de l’ouvrage essentiel de Leonardo Coimbra, La joie, la douleur et la grâce, titre qui fait procès, évoque parfaitement ce que nous rencontrons dans le chant et le cri d’Anne Peslier.

Un extrait est préférable à tout autre commentaire :

« Cette nuit-là je querelle mon corps

effacé devenu blanc et ton désir en plain visage

étonne ma peine d’être belle

comment pourrais-je te dire

que le désir abruti d’absence

fige le corps dans du marbre

C’est bien ton visage là et ton nom

tu me suis jusqu’à mes instants

je suis installée sur une pierre

telle une sentinelle ne voyant aucun ciel

l’intérieur sous la peau suffit à me diriger

mais l’heure est une épée et

notre chair saigne dans l’écorce de Mars

et ta forêt n’y peut rien tant d’heures

à dérouler ta face dans l’abrutissement de

la nuit

pour tenter d’effacer épuise nos sortilèges

comme un glacier dérive sans jamais

trépasser

Quand j’ai repris le fil de ma naissance j’ai rêvé

que tu m’avais diablement envoûtée

et que mon portrait avait échoué dans la vie pour cette seule raison

deviner ton corps alors

Je me brise parfois pour voir ton

visage jaillir d’une flaque au ciel

partout je suis née et morte sur les

murs où je passe en fille rageuse

nettoyée par plusieurs orages

inerte comme si la vie avait écrasé

ma peau, mais dans quelle mer

plonger pour être sûre de gagner

le naufrage

C’est bien après six mois d’agonie

que tu pleures ta dernière heure

il reste une année avant que l’eau se mêle à ton sang

comme la mer-océan se mêle

ton cœur parlait deux fois

et je n’écoutais que l’âme

pensant qu’un être-mort se noue facilement

à son amante et que cette prison ne s’achève jamais

car chaque parcelle est reconstituée à chaque

endroit du corps qui reste

Marie-Christine Brière

Du rouge à peine aux âmes. La poésie de Marie-Christine Brière par Françoise Armengaud. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

Françoise Armengaud nous propose un très beau livre, hommage à une personnalité exceptionnelle, Marie-Christine Brière, poète et professeure de Lettres. La rencontre entre ces deux femmes de lettres, et de l’être, a permis ce livre profond, original et heureusement décalé.

Marie-Christine Brière est née en 1941, à Albi. Elle est décédée en 2017. Elle se dit « Albigeoise venue à Paris par force ». Tout au long de sa vie, elle s’est beaucoup investie dans la littérature, son enseignement, le théâtre, le chant, la peinture, les luttes féministes et dit avoir vécu une « Seconde naissance en Mai 68 ».

La revue Les Hommes sans Epaules retrace son parcours ici :

http://www.leshommessansepaules.com/auteur-Marie_Christine_BRIERE-214-1-1-0-1.html

C’est sous la forme d’un abécédaire, né du dialogue entre Marie-Christine Brière et Françoise Armengaud, que la pensée de cette femme qui aime explorer les marges comme chemins vers soi-même se dévoile touche par touche comme une peinture d’abord incertaine puis qui s’affirme avec sérénité. Des combats engagés jusqu’aux expériences de l’esprit (Joi d’amor, kabbale, zen…) c’est toute la palette de l’expérience humaine qui est approchée sans quitter le vaisseau de la liberté. Marie-Christine Breyer part souvent de sa propre expérience qui se fait matière première d’une œuvre qui émerge par validation de ce qu’offre la matière, brute ou transformée par divers processus qui relèvent parfois d’une alchimie subtile. C’est la poésie en soi. Son rapport à la langue, dont elle connait les limites, lui permet d’exiger davantage des mots que ce qu’ils sont prêts à donner.

Après deux entretiens à propos de Jerzy Grotowski et Giovanna Marini, deux artistes (théâtre et chant) qui ont profondément marqué Marie-Christine Brière, suivent une belle sélection de poèmes choisis dans ses principaux recueils, qui démontrent une œuvre puissante.

Ximeroni

C’est une heure où peu

de gens sont levés, le moment

de la brume entre les mâts.

Derrière eux la montagne

s’ennuage et sur les quais

l’heure blême d’une arrivée

et d’un départ.

Des morts et des vivants

soufflent encore ici,

des morts que l’on transporte

des vivants dont on rêve.

Ils soufflent de fatigue

de colère peut-être

et là, on regarde de tout son être.

Le figuier déplie des mains

au soleil rose sur fonds gris,

les pas de la nuit retirée

donnent des frissons joyeux.

Sans parler cette langue

on la chantait :

ça parlait du marin, du passage

aube-aurore, de jubilations

entre la nuit partie

et le jour tout premier.

Françoise Armengaud propose aussi de longs poèmes inédits qui semblent écrits entre terre et ciel, entre chair et esprit, sans jamais choisir, créant un chant fascinant à la fois très intériorisé et exultant. Extrait de Romancero contraire :

L’aimée échange un livre de désir

celle qui reçoit fluidifie de haut en bas

le frisson est provoqué d’autres objets

sont rentables lancer un briquet

à l’unisson d’un curieux plaisir

qui tourne en rond comme les pluriels

la reprise du souffle

De nombreux extraits de lettres, documents, photographies, illustrent ou complètent l’ouvrage très élaboré qui témoigne de manière très nuancée et avec une délicatesse bienvenue des créativités multiples de Marie-Christine Brière.

Origine d’Alain Sainte-Marie

Origine par Alain Sainte-Marie. Editions Unicité, 3 sente des Vignes, 91530 Saint-Chéron.

www.editions-unicite.fr

Poète-éveilleur, Alain Sainte-Marie est l’auteur de deux essais de philosophie de l’éveil : Le flux de la vie : pour une philosophie de l’affirmation aux Deux Océans (2016) et Le Grand Ailleurs : pour une éthique du dépassement aux Editions L’Originel-Accarias (2019).

Origine est un petit livre remarquable qui ouvre une brèche dans les temps stériles que nous traversons pour laisser passer une lumière féconde. Porté par une écriture ciselée et poétique, les textes courts réinitialisent l’origine à partir de la situation, aussi déplorable soit-elle. D’une lucidité implacable, ne laissant aucune possibilité au lecteur de s’échapper, les mots dessinent la cible de l’essentiel avant de décocher une unique flèche qui ne manque jamais le centre.

« Du sol, des hommes ni du ciel, je ne cueille plus les fleurs. J’entre dans une présence qui ne parle pas, qui ne signifie rien : à son ombre j’ai dormi ma vie. La connaître est non-savoir, et c’est là toute la connaissance. Elle est ce qui nous trouve lorsque l’on n’a plus d’intérêt parce qu’on a vu la masse grouillante de vers que renferme toute chose en son sein. »

« Dans le dédale du sens, des images et des formes, je crois entendre la voix lointaine d’un texte originel et non écrit dont je me fais le scribe infidèle et consciencieux. Mon âme, comme à tâtons, en guette les échos affaiblis tandis que ma voix s’enroule en spirale dans un puits sans fond. »

Alain Sainte-Marie invite l’acteur, qui soudainement perd son texte sur la scène du théâtre de la vie, à délaisser un temps les spectateurs, reflets d’ailleurs absents, pour se retourner vers les coulisses et la machinerie des effets.

« La pluie tombe, machinale, sur les promeneurs, machinaux eux aussi, et leurs chiens. Si les choses sont ce qu’elles paraissent, comment ne pas voir en elles les jouets mécaniques des dieux ? Et moi, leur ombre versatile, qu’est-ce donc qui me fait hurler ce cri de silence à la gloire vivante du rien ? »

Pessimiste, dépressif, mélancolique ? Non, un miroir n’est ni ceci ni cela.

« Je fais du silence originel une corde à ma lyre.

Son primordial dont la rumeur fendille mes solitaires prisons d’écorce. Fissures du chant. Vibration de la parole dans les interstices. La vie renaît. Tous les contraires s’unissent en une même étoile.

Voici venir le jour. »

Le chant est là, dès les premières pages, mais il reste peu audible sous la clameur des obscurités. Les vagues dualistes se brisent avec fracas sur les rochers du quotidien. Mais peu à peu, la solitude si insupportable se transforme en tranquillité et en liberté. La rumeur dualiste laisse place au chant non-dualiste.

Pierre Boujut dans Les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 51. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Le numéro 51 débute par une triste nouvelle, « La disparition d’Elodia Turki, notre Femme sans Épaules et de cœur ». Nous avons déjà évoqué le talent et l’œuvre d’Elodia Turki dans La Lettre du Crocodile. Voici quelques mots extraits du bel hommage de l’équipe des HsE à Elodia :

« L’œuvre d’Elodia est un inlassable chant d’amour aérien, dont certaines pièces n’auraient sans doute pas été renié par Hâfez, le grand maître de la poésie persane, lui-même. Langage épuré, image sensuelle et soigneusement ciselée, vocabulaire précis ; chez Elodia, l’amour côtoie le doute, la solitude, l’attente, l’absence et le questionnement de soi. »

Et quelques mots d’Elodia Turki qui démontrent son intuition de l’essence :

Le monde à travers moi se crée

Si je vis Tu existes

Et Tu meurs si je meurs

A l’intérieur de moi

un domaine effrayant

martèle mes secondes

J’ai recousu l’entaille

enfermé ce moteur et ma peur

et dans le lisse et la beauté

de mes masques

J’ai chanté !

Sommaire : Communiqué des HSE : « La disparition d’Elodia TURKI, notre Femme sans Épaules et de cœur », Poèmes de Elodia TURKI – Editorial : « Les Assises du Feu », par Christophe DAUPHIN – Les Porteurs de Feu : Edmond HUMEAU, par Paul FARELLIER, René de OBALDIA, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Edmond HUMEAU, René de OBALDIA – Ainsi furent les Wah 1, Poèmes de : Alain BRETON, Odile CONSEIL, Paul RODDIE, Michel LAMART, Béatrice PAILLER, Claire BOITEL – Une Voix, une œuvre : « Les univers imaginaires de Matei VISNIEC », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Matei VISNIEC – Dossier : « La poésie et les Assises du Feu : Pierre BOUJUT et La Tour de Feu », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Pierre BOUJUT, Claude ROY – La mémoire, la poésie : « Adrian MIATLEV, la clé du Feu sous la porte de la Tour », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Adrian MIATLEV, Pierre CHABERT – Ainsi furent les Wah 2, Poèmes de : Hervé DELABARRE, Daniel ABEL, Jean-Pierre ELOIRE, Maurice CURY, Facinet CISSE, Frédéric TISON – Les pages des Hommes sans Epaules, Poèmes de : Elodia TURKI, Christophe DAUPHIN, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Odile COHEN-ABBAS – Ainsi furent les Wah 3, Poèmes de : Anne BARBUSSE, Pasqualino BONGIOVANNI, Alain BRISSIAUD, Alexandre BONNET-TERRILE, Maurice COUQUIAUD et les notes de lectures, informations et autres.

Un sommaire foisonnant dont le dossier est consacré à Pierre Boujut qui fonda en 1946 et anima la revue La Tour du Feu, Revue internationale de création poétique, résolument optimiste opposé à l’existentialisme et à toute forme de nihilisme. « Si vous n’aimez pas la vie, n’en dégoûtez pas les autres. Si votre existence n’a pas de sens, ne généralisez pas. » dit Pierre Boujut, ou encore : « A contre destin, sois toi. » La revue est poétique et politique : « Tout impérialisme – capitalisme ou égalitaire – écrit-il, est abject et absurde. Il s’agit de recréer une mentalité de paix et d’arracher les peuples aux envoûtements guerriers que certains se plaisent encore à pratiquer. »

Pendant trois décennies, la revue va célébrer la vie, la créativité, la fraternité, l’amitié… Les poètes se rendent à Jarnac, où Pierre Boujut demeure, pour participer à ce mouvement humaniste et libertaire. Jusqu’à cent poètes, témoigne son fils, participent à ces rencontres.

Christophe Dauphin rappelle les « sacrements » de la revue :

« 1/ Le sacrement du divorce, c’est-à-dire la désertion ; le droit de refuser ce que notre conscience réprouve. 2/ Le sacrement de la canonisation, le droit de dresser des statues aux amis et le devoir de le faire pendant qu’ils sont encore vivants. 3/ Le sacrement de l’illumination, c’est-à-dire de l’instant béni de la création qui met le poète en communion avec l’univers. Le quatrième sacrement aurait pu être le sacrement de la contradiction, tellement celle-ci (la contradiction) est au cœur des débats du groupe. »

Cette revue, conservée précieusement par ceux qui ont su se la procurer, fut marquante pour beaucoup. Pierre Boujut a lui-même publié une vingtaine de recueils de poésie. Voici un poème extrait de La vie sans recours (1958), véritable profession de foi.

Le baptême du poète

Il s’est jeté au feu avec nous

et maintenant il ne pourra plus

retourner chez les serpents

chez les glissants, chez les rampants

chez les fuyants entre deux eaux.

Il a la marque sur son front

il a la fièvre dans ces veines

et sur ses lèvres dévorantes

il a posé le pur charbon.

Quoi qu’il arrive à son navire

quoi qu’il décide en son sommeil

il est signé de notre amour

il est choisi pour un bonheur

qui s’élève à notre horizon

et le compas des solitudes

n’aura plus centre en son cœur.

Ô mes amis, plus haut que moi

formons l’essaim de vérité

et sans redouter les prophètes

écouter naître le passage

de l’arbre à l’hirondelle

de l’étoile au poème

et de la Tour de Feu au retour éternel.

« La poésie est un moyen de salut individuel et de transformation à la fois magique et révolutionnaire du monde, nous dit encore Christophe Dauphin. Qu’après avoir sauvé le poète, elle soit capable de sauver d’autres hommes, voilà pour Pierre Boujut le plus sûr critère de sa valeur. Pour lui, les poètes sont des prophètes, non pas des meneurs. »

Les deux Prométhée de Jean Delville

Les deux Prométhée de Jean Delville par Daniel Guéguen, Sébastien Clerbois et Jean Ioza Marietti. Editions Lienart & L’Atelier symboliste.

https://lienart2.wixsite.com/lienarteditions

Il existe deux œuvres de Jean Delville intitulée Prométhée, un « immense Prométhée », visible à l’Université Libre de Bruxelles, un second, beaucoup plus petit, réalisé pour illustrer la partition du Poème de feu de Scriabine. Ce livre magnifique, à trois voix, est consacré au sens profond, théosophique, des deux Prométhée.

Rappelons brièvement qui est Jean Delville (1867-1953) que nous avons déjà pu approcher par l’ouvrage remarqué de Sébastien Clerbois, L’ésotérisme et le symbolisme belge paru en 2012 chez Pandora et Jean Delville, la contre-histoire de Daniel Guéguen dans lequel il nous révèle qui fut le « vrai » Delville, dissimulé derrière l’histoire conformiste promue par sa famille.

Cet autodidacte fut l’un des esprits les plus brillants de son époque et par conséquent souvent incompris. Considéré comme une figure majeure du symbolisme, il s’intéressa très tôt à l’occultisme et à l’ésotérisme, fréquenta Papus et Péladan, entre autres, pour devenir martiniste, franc-maçon, théosophe, mais surtout théosophe, précise Daniel Guéguen. Il participera activement aux Salons Rose-Croix organisés par Péladan mais saura se tenir à distance de la « guerre des Deux-Roses » née du différend entre Stanislas de Guaita et Péladan. Blessé par l’affaire Krishnamurti, pour lequel il s’investit énormément pendant dix années, quand celui-ci se sépare de la Société Théosophique, Jean Delville rompt totalement avec sa vie passée et se reconstruit, autre, dans la simplicité, le dépouillement et l’amour d’une jeune femme.

L’œuvre de Jean Delville n’est pas tout orientée vers l’ésotérisme, il a produit par exemple une série d’œuvres sensuelles inspirées de la jeune femme qui partagea sa vie pendant quinze ans, cependant, ses peintures symbolistes sont frappantes de puissance et de profondeur. C’est dans ce domaine qu’il se révèle à la fois douloureusement et pleinement ; « chez Jean Delville, nous dit Daniel Guéguen, ésotérisme et art se confondent à chaque instant de sa longue existence ».

Inspiré par Edouard Schuré, Jean Delville s’intéressa particulièrement aux héros-initié mais aussi aux personnages oraculaires. Il existe un fil qui relie ces initiés et ces prophètes. Il est peut-être un peintre de l’Imaginal, s’efforçant toujours vers la source première, traquant l’essence derrière les formes. C’est particulièrement vrai dans ses travaux sur Orphée et Prométhée. Ces thèmes sont explorés par d’autres figures de la pensée ésotérique de l’époque et souvent renouvelés.

« Son Prométhée, nous dit Jean Ioza-Marietti, peut ainsi être perçu comme l’avènement d’un temps nouveau, expliquant en cela l’absence de chaînes et de supplice. »

Jean Delville explicite ainsi sa perception, imprégnée de théosophisme, du mythe de Prométhée : « Ma conception de Prométhée est toute différente de tous les Prométhées connus. J’ai donné à cette figue son vrai sens ésotérique. Ce n’est pas le feu physique qu’il apporte à l’humanité, mais le feu de l’Intelligence dans l’homme symbolisée par l’Etoile à cinq pointes. Conception ésotérique et symboliste de l’évolution mentale humaine à laquelle j’ai donné un caractère nettement pictural et plastique. »

Finalement ses deux Prométhée s’inscrivent dans sa quête des porteurs de lumière. Prométhée est ici « l’essence de l’être spirituel » et un archétype de l’être humain pris dans la tension entre ses conditionnements et sa nature intrinsèquement libre. Il n’est pas étonnant que Jean Delville se soit rapproché de Scriabine qui cherchait à composer en prenant en compte la résonnance entre notes de musique et chakras. Lui aussi s’est intéressé à la théosophie.

Les trois auteurs de cet ouvrage aux magnifiques illustrations maîtrisent leurs sujets et restituent le parcours étonnant de Jean Delville, à la limite entre son époque et les mondes spirituels qu’ils voulaient traduire sur la toile. Entre histoire du milieu ésotérique, histoire de la peinture symbolique, histoire personnelle et familiale, le lecteur chemine au côté de cette figure d’exception qui, comme Prométhée, reste un instructeur, un « messie laïc », suggère Sébastien Clerbois », qui cherche à éveiller à la totalité des possibles.

L’arche utopique. Le surréalisme et la loge maçonnique Thébah

L’arche utopique. Le surréalisme et la loge maçonnique Thébah de David Nadeau. Editions la vertèbre et le rossignol, Québec.

La Loge Thébah fut fondée en 1901 dans le cadre de la Grande Loge de France. Elle est connue notamment pour avoir reçu René Guénon en 1912 en son sein. Mais, David Nadeau s’intéresse à une autre période de l’histoire de cette loge. Dans les années 50, la Loge Thébah a recruté plusieurs individus liés aux avant-gardes, principalement au surréalisme : René Alleau, Elie-Charles Flamand, Bernard Roger, Guy-René Doumayrou, Roger Van Hecke, Jean Palou…

David Nadeau n’est pas le premier à s’intéresser à cette alliance entre tradition et avant-garde, il prolonge et complète les travaux de Jean-Pierre Lassalle et Patrick Lepetit par ce bel ouvrage de portraits sans lesquels nous retrouvons les principaux acteurs de la période surréaliste de la Loge Thébah. Après les portraits, il s’intéresse aux arcanes qui sous-tendent ce « surréalisme ésotérique » : le merveilleux, l’utopie, la subversion, la chevalerie, la forge, les cités philosophales, l’alchimie…

« Les surréalistes affiliés à la Loge Thébah, nous dit David Nadeau, sont des artistes et écrivains, apparemment plus proches de la « pensée métaphysique » que du matérialisme athée, qui s’intéressent à différentes traditions initiatiques et religieuses, et qui pratiquent le Rite Ecossais Ancien et Accepté. »

Il signale deux courants plutôt divergents dans cette loge, l’un féru d’alchimie dans la lignée d’un Eugène Canseliet, l’autre guénonien. Certains cependant arriveront à concilier les deux approches.

La partie la plus importante de l’ouvrage rassemble un choix de textes significatifs de ces acteurs qui met en évidence la réalité et la profondeur de leurs recherches. Esprits brillants, ils ont apporté une créativité susceptible de renouveler le discours ésotérique en le libérant du carcan des consensus pour explorer de nouvelles possibilités de compréhension et de mise en œuvre.

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Extrait à propos d’Henri Hunwald :

LE SURRÉALISME ET LA LOGE MAÇONNIQUE THÉBAH : HENRI HUNWALD

Un article de Jean-Pierre Lassalle intitulé « André Breton et la Franc-Maçonnerie » (Histoires littéraires, numéro 1, janvier 2000) a dévoilé au public l’existence d’un noyau de franc-maçons actifs, dès les années cinquante, à l’intérieur et en périphérie du groupe surréaliste parisien. Ces individus étaient liés à une loge de la Grande Loge de France, fondée en 1901 et portant le titre distinctif de Thébah (« l’Arche » en hébreux). À l’époque, la Grande Loge montre quelques divergences fondamentales avec le Grand Orient de France, plus intéressé par l’implication politique et sociale, notamment sur la question de la laïcité et de l’humanisme moderne. La Grande Loge de France, autre branche importante de la franc-maçonnerie dans ce pays, représente alors le versant plus traditionnel et ésotérique. Elle se rattache au Rite Écossais Ancien et Accepté[1]. Selon Jean-Pierre Lassalle, le recrutement de la loge Thébah « était sélectif et l’on y trouvait nombre d’esprits originaux, à la fois tournés vers la tradition et ouverts aux novateurs (p.89) ». L’écrivain ésotériste René Guénon y a été initié en 1912.

« En quelques années, nous dit Lassalle, la Loge Thébah rassembla en son sein plusieurs Surréalistes parmi lesquels [René] Alleau, Elie-Charles Flamand, Bernard Roger, Guy-René Doumayrou, Roger Van Hecke, Jean Palou. » Nous verrons plus loin que presque tous ont pratiqué l’alchimie. Parmi ces individus, René Alleau, Guy-René Doumayrou et Bernard Roger ont continué d’entretenir des relations avec les surréalistes de Paris. Dans la pétition « Le Grimoire sans la formule », lancée en 2003 par l’astrologue surréaliste Fabrice Pascaud, afin de dénoncer les projets de muséification de l’atelier d’André Breton, les signatures de Lassalle, Flamand, Doumayrou et Alleau, se retrouvent aux côtés de celles d’Emmanuel Fenet et Michael Lowy, deux participants du groupe de surréalistes alors réunis à Paris autour de la poétesse Marie-Dominique Massoni. Plusieurs membres du Mouvement Surréaliste, de Phases et du groupe de la revue Supérieur Inconnu sont également signataires.

Ex-libris d’Henri Hunwald

Le médecin et alchimiste Henri Hunwald est responsable de l’entrée en franc-maçonnerie d’Alleau, puis de Roger, Doumayrou, Flamand, Palou et Van Hecke. Né le 24 janvier 1908, en Hongrie, il émigre en Roumanie, avant de s’installer à Paris. Disciple du baron Alexandre Von Bernus[2], ses recherches dans le domaine hermétique sont axées principalement sur la médecine spagyrique et les travaux de Paracelse. En 1940, à Paris, Hunwald se lie d’amitié avec Eugène Canseliet. En juin 1948, il soutient sa thèse sur Paracelse et les débuts de la chimie médicale. En octobre de l’année suivante, il est inscrit à l’Ordre de Médecins de la Seine, exerçant la médecine générale et l’homéopathie. Le 26 avril 1956, le docteur Henri Hunwald est reçu apprenti franc-maçon dans la loge Thébah. Les relations d’Hunwald avec le mouvement surréaliste sont malheureusement peu documentées. Il était ami avec Maryse Sandoz, alors mariée au cinéaste surréaliste Michel Zimbacca. Breton avait beaucoup d’estime pour ce médecin homéopathe, qui le reçoit quelquefois en consultation. Les écrivains surréalistes Arpad Mezei et Marcel Jean lui adressent leurs remerciements, dans l’ouvrage Genèse de la pensée moderne dans la littérature française (1950), pour leur avoir fourni de la documentation au sujet des « âges successifs de l’humanité » et de la Grande Année de 25 790 années solaires. Au sommaire du premier numéro de la revue ésotérique La Tour SaintJacques, dirigée par Robert Amadou, le premier article est d’Henri Hunwald (« Paracelse le médecin à la croisée des chemins »), et le second d’André Breton (« Magie quotidienne », repris en 1970 dans le recueil posthume d’articles Perspective cavalière).

L’ésotériste surréaliste Bernard Roger m’a communiqué la copie d’un texte inédit d’Henri Hunwald, et qui ne semble pas avoir été destiné à la publication, sur les « origines cosmiques du pentagramme ». Cette figure était une représentation de l’étoile Vénus chez les Mésopotamiens, avant de devenir le symbole pythagoricien de l’homme-microcosme et de l’amour générateur. L’auteur explique que cette figure astronomique illustre les cinq révolutions synodiques de chacune des deux révolutions sidérales de Vénus, mouvements que les astronomes mésopotamiens, trois mille ans avant notre ère, ont réussi à déterminer avec exactitude :

« Coïncidence curieuse ou hasard objectif, les tablettes de Djomet-Nasr, aux pentagrammes parfaits, font partie de la collection Herbert Wald, à l’Ashmolean Museum d’Oxford, qui doit son origine au grand Elias Ashmole, dont le rôle de chaînon entre les Rose+Croix et la Maçonnerie est bien connu. »

Le roman de Michel Butor, Portrait de l’artiste en jeune singe (Gallimard, 1967), évoque l’enseignement ésotérique transmis par Henri Hunwald dans son appartement de la rue du Val de Grâce, lors de séances qui réunissaient notamment André Breton, Jean Palou, Eugène Canseliet et Claude d’Ygé. Aux environs de 1958, Hunwald et Alleau fondent le Cercle Hermès, un groupe de réflexion sur la science hermétique et l’alchimie, dont un des objectifs était la recherche de signes alchimiques dans le patrimoine construit de Paris. Bernard Roger, Guy-René Doumayrou, Élie-Charles Flamand, Eugène Canseliet, Claude d’Ygé et Mario Misraki (lui aussi membre de la Loge Thébah) ont participé aux travaux de ce groupe. En 1961, Hunwald est frappé d’une crise cardiaque pendant une tenue de *la Loge Thébah, alors qu’il officie à son poste de Premier Surveillant. Transporté à l’hôpital Saint-Antoine, il meurt dans la nuit.

L’ex-libris d’Henri Hunwald représente, dans un soleil encadré par les symboles des quatre éléments, un ballon en verre entouré par un Ouroboros ailé et couronné, et à l’intérieur duquel un corbeau est posé sur un crâne.

David Nadeau

BIBLIOGRAPHIE :

Paracelse et les débuts de la chimie médicale. Paris, 1948.

« Paracelse (1493-1541), le médecin a la croisée des chemins, quelques réflexions sur son oeuvre ». La Tour Saint-Jacques, numéro 1, 1955.

Alexandre von Bernus, Alchimie et médecine, trad. Anne Forestier (sc. Anne Hunwald), introd. Dr Henri Hunwald. Dangles, 1960.

L’Astrologie (ouvrage collectif). Albin Michel, Collection « Cahiers de l’Hermétisme », Paris, 1984.


[1]     Le Rite Écossais Ancien et Accepté est l’un des rites maçonniques les plus répandus dans le monde. Il a été fondé en 1801 à Charleston, aux États-Unis, sous l’impulsion de John Mitchell et Frederic Dalcho. L’organisation des cérémonies rituelles propres aux différents degrés d’initiation est codifiée sur la base des Grandes Constitutions de 1786.

[2]     En 1921, le poète et alchimiste allemand Alexandre Von Bernus (1880-1965) fonde le laboratoire pharmaceutique Soluna, toujours en activité.

Anne Teresa De Keersmaeker

Drumming & Rain. Carnet d’une chorégraphe par Anne Teresa De Keersmaeker & Bojana Cveijić. Fonds Mercator Rosas. Distribution en dehors de la Belagique par Yale University Press, New Haven et Londres.

https://www.rosas.be/fr/

Anne Teresa De Keersmaeker, née en 1960, est l’une chorégraphe contemporaine les plus innovantes, comparable par son rayonnement à Carolyn Carlson ou Pina Bausch.

Dans ce troisième volume des Carnets d’une chorégraphe, elle échange avec la théoricienne et musicologue Bojana Cvejić, et propose une grande variété de regards sur ses œuvres de jeunesse et d’autres œuvres remarquées comme Drumming, Rain, En Attendant et Cesena.

Elle crée Asch, sa première chorégraphie en 1980 et dès 1982, elle explore les musiques de Steve Reich avec Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich. Le travail sur les musiques de Steve Reich sera un axe essentiel de son travail et aboutira à des œuvres remarquables qui sont le sujet de ce coffret. Elle travaillera aussi avec d’autres musiques, anciennes, populaires ou contemporaines.

Sa recherche chorégraphique introduit des modèles mathématiques et géométriques comme le démontrent ces carnets et un sens profond de l’intensité minimaliste des musiques de Steve Reich qui font éclater les structures répétitives closes par un très léger décalage, créant ainsi un intervalle immense de liberté. La chorégraphie donne une intensité insoupçonnée à cette musique qui intègre alors tous les sens.

« Pour lancer la machine jusqu’à son point critique, et ainsi élever l’objet sériel à la puissance d’un processus temporel dynamique, il s’agit certes pour les danseurs de maîtriser de mémoire un véritable écheveau de variations formelles mais plus encore de s’autoriser un certain dessaisissement de soi-même par le mouvement : c’est leur propre joie et leur propre sueur qu’ils réinjectent pour alimenter la machine. Les manifestations de plaisir n’ont rien à faire ici avec l’ordinaire clin d’œil narcissique du virtuose ; il s’agit plutôt de stimuler l’esprit d’un certain régime du collectif, comme le font du reste les musiciens de Steve Reich, se connectant les uns aux autres pour gérer les processus, en varier le flux et les durées – et ce régime est lui-même désigné comme un « déconditionnement ».

L’aspect rituel de la musique et de la danse relève d’une dimension très initiatique et libertaire. La chorégraphie développe une accélération de la forme jusqu’à ce qu’elle cède à l’intensité et s’offre comme pure liberté et pure joie. La puissance intégrative de l’ensemble génère une conscience vaste, déconditionnée accompagnée d’une beauté sans critères.

Pour découvrir Anne Teresa De Keersmaeker, voici le délicat Quatuor n°4, œuvre de jeunesse donné à l’Opéra de Paris.

Histoires Chan

Histoires Chan (Chan de Gushi) rassemblées par Serge Leclercq. Disponible sur Rakuten ou Amazon.

Le Chan chinois, ou Tchan, et sa version japonaise, le Zen, est le courant bouddhiste le plus proche de l’enseignement très dépouillé du Bouddha historique.

Que l’approche soit subitiste ou gradualiste, ces deux approches donnèrent lieu à d’âpres et célèbres débats, le Chan a su se garder des périphéries culturelles qui furent absorbées par les autres courants bouddhistes, pour ne conserver que l’essentiel.

Le Chan s’adressait autrefois non à des érudits (il y en eut cependant) mais souvent à des illettrés qui œuvraient les deux tiers de leur temps dans les champs. La pragmatique s’imposa naturellement et c’est le quotidien même qui devint le support de la pratique. Une tradition d’histoires, souvent brèves, se développa soit pour orienter l’esprit, soit pour le libérer.

Les histoires rassemblées par Serge Leclercq sont issues du Chan, du Zen ou encore des traditions d’arts martiaux qui s’imprégnèrent de ces courants. Il a puisé dans différentes sources écrites anciennes mais a repris également quelques histoires entendues dans les monastères ou les dojos. Certaines sont connues, d’autres non. Elles sont souvent construites sur une rupture qui ouvre un intervalle dans le continuum artificiel de la personne. Mais, elles peuvent être aussi comme une vague douce qui vient finalement attaquer le rocher du moi pour l’user. De temps en temps, mais vraiment de temps en temps, Serge Leclercq commente les histoires, brièvement également.

L’ensemble de ses histoires que Serge Leclercq appelle avec justesse « clavicules », petites clefs, est plein de profondeur, de jaillissement, d’humour, une source inépuisable de méditation et d’ajustement.

Exemple :

Ni eau ni lune.

La Nonne Qian Dai Neng étudia le Chan avec Maître Yuan Jue Fo Guang sans atteindre l’éveil.

Par une nuit sans lune, elle prit un seau et alla le remplir à la rivière. Malheureusement, le cercle de métal qui enserrait le récipient se brisa. Le fond s’écrasa sur le sol et toute l’eau fut renversée.

Alors Qian Dai ressentit un grand bien être.

Elle écrivit un court poème :

« Saisissant le vieux seau. Le fond n’a pas résisté.

L’eau est dispersée. La lune ne peut se refléter. »

« Le récit, nous dit Serge Leclercq, comme vecteur d’un enseignement initiatique est une matière passionnante pour l’étude. On découvre un tronc commun et des variantes. On reprend l’essentiel ou bien on approfondit. C’est selon.

L’interprétation, quand elle diffère d’une tradition à l’autre, est plus délicate. Le Chan laisse bien souvent le pratiquant réfléchir par lui-même et trancher. Chaque récit peut correspondre à une étape du cheminement spirituel ainsi, selon l’individu et le moment, la signification peut s’éclairer d’une lumière nouvelle. »

Serge Leclercq est professeur de Littérature et de Linguistique à l’Université du Yunnan, en Chine. Il a vécu une vingtaine d’années en Chine et huit au Japon. Il a longuement pratiqué et étudié la bouddhisme Chan.