La Maison des gestes d’Odile Cohen-Abbas

La Maison des gestes par Odile Cohen-Abbas. Texte orné par Alain Breton.

Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Odile Cohen-Abbas nous entraîne une fois de plus dans un monde alternatif qui, au fil des mots, se fait de plus en plus réel, en approchant de l’imaginal d’où découlent nos réalités les plus quotidiennes, déformations denses des idées archétypales. C’est un retour à la source qu’elle inscrit dans la poésie, une élévation à la fois guerrière et tranquille.

Il y a vingt ans qu’il a éteint la lumière

une minute après, il y a cent ans

On pourrait croire qu’il a le pouvoir

de faire vieillir la lumière

Ce n’est pas cela

Il y a – les chiffres mentent –

cent ans et quelques années

qu’il a éteint la lumière

Mais la durée se décale sur l’ampoule noire

comme sur les draps

S’il se tient immobile il pourra faire le signe

aux serviteurs du langage d’apporter

le dire sur le temps et la luminosité

Il y a plusieurs fois cent ans qu’il a éteint la lumière

Plusieurs fois cent ans pour acquérir le pressentiment

de son lit aux draps auréolés.

Cette quête initiatique décalée, parfois à contre-sens pour mieux retrouver le sens de l’ascension, a pour véhicule le langage qui structure ou sert des visions, autant de tableaux qui ne se dessinent pas mais jaillissent soudainement dans un rythme apparemment chaotique. Comme en toute voie initiatique, c’est dans l’intervalle que nous pouvons nous extraire du chaos et se saisir de l’axe de l’être.

Les textes d’Odile Cohen-Abbas, particulièrement le superbe Cantique du Gilles, engloutiront sans regret quiconque manque de vigilance de l’esprit. Comme souvent, elle sait que la chair et l’esprit ne sont qu’un, dès lors le sexe devient art ascensionnel. Le geste est ainsi central, car nul ne peut tricher avec lui-même par le geste. Celui-ci est ajusté ou non, au monde comme à soi-même. Le geste « juste », au moment « juste », dans le lieu « juste », un précepte martial appliqué à l’écriture. La trace est comme le tranchant du sabre.

L’Evanith

– à chaque respiration son nom pénètre et reflue hors d’elle – pendule, lance sa nasse d’exhortations voisées sur la berge.

Du trigle, elle a la peau très rouge, des amoures, une jambe palmilobée qui s’arrête au genou.

Son placenta fut l’agent du néant.

Sa face et sa colonne épineuse exulcérées vers l’En-haut.

Elle veut extraire le Gilles de l’in-pace

et des vésanies médaillées de l’eau.

Elle lui réclame le nombre juste de ses organes,

la désinence de son membre et les plans de construction

nécessaire

pour fonder une tribu avec lui.

Nous ne pouvons qu’inviter à plonger dans la gaste forêt des mots d’Odile Cohen-Abbas. Il n’y a aucune garantie que vous en sortiez indemne, ou même que vous en sortiez tout simplement. C’est au centre, au cœur que se trouve l’unique sortie, verticale.

Les dialectiques factrices de Jean-Charles Pichon

Les dialectiques factrices dans les quêtes du Graal er les alchimies de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx et Association des Amis de Thélème, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris.

www.oeildusphinx.com

Quatre parties composent ce livre magistral de méta-analyse et de métaphysique : le Graal, les Alchimies, la Forme vide, les Machines annexes. Une fois de plus, il est question de mettre l’accent sur les relations plutôt que sur l’objet et le sujet afin de rendre compte du tissage du réel hors des temporalités apparentes.

Jean-Charles Pichon en appelle aux Grandes Images de C.G. Jung : « Non seulement l’objet mais le sujet qui l’observe (JE) ne sont que des composés des Grandes Images, dont l’étude révèle la réalité profonde (l’Inconscient). ».

« L’objet de ce livre, indique-t-il, n’est pas autre que l’étude des processus par lesquels la Grande Image se fait un Système de symbole physique : ce sont les Quêtes du Graal, lors du dernier renversement. Et l’étude des processus par lesquels le Système de symbole physique donne lieu à de nouvelles Grandes Images : c’est toute l’alchimie. Il n’en suit pas que les quêtes du graal et l’alchimie révèlent ce qui est l’Être en soi. Mais aucune quête et aucune science ne le révèlent, bien qu’elles l’imitent, le créent ou le connaissent parfois, soit symboliquement soit par l’image. »

Ceci modifie radicalement et de manière totalement pertinente, le rapport à l’initiatique qui n’est point une conquête (avoir et faire) mais une célébration (être). Les interactions créatrices, les dialectiques, entre Grandes Images et Système de symbole physique, ou encore Archétypes et précipitations, une fois identifiées permettent de comprendre comment les mythes se déplacent dans la temporalité et les cultures, se répliquant et se renouvelant simultanément et aussi comment ils imprègnent le langage.

Jean-Charles Pichon passe le cycle du Graal au tamis du système promesse-réponse. Remarquons que ce système opère en toute dimension initiatique et peut-être même dans tous les domaines de la vie. Ce schéma promesse-réponse en implique un autre : déliement-défi car on se délie de sa promesse et on répond au défi. Les personnages principaux du cycle du Graal et les événements qu’ils connaissent, souvent des épreuves, apparaissent comme les facettes d’un unique quêteur et d’une seule quête, indépendante des temps et des lieux qui sont des états de la conscience en mouvement.

Avec l’alchimie, l’Or remplace le Graal mais les enjeux demeurent, notamment le sujet essentiel du temps que Jean-Charles Pichon a parfaitement identifié à la fois du point de vue métaphysique, ce qui est classique, et du point de vue scientifique, ce qui fait de lui un précurseur.

« Le fondement de toute science rationnelle est la croyance en une flèche unique du temps. Cette flèche est axée de l’Avant vers l’Après : soit du passé vers le devenir, soit du devenu vers l’Avenir. Mais les deux sens eux-mêmes ne peuvent se succéder que de l’Avant vers l’Après : dans le cycle cosmologique, le matin précède le soir ou le printemps l’automne, dans le processus de vie, l’enfance précède l’âge adulte, ou (très probablement) le minéral la plante, qui précède l’animal.

Cette croyance est donc suffisamment prouvée, à cela près du moins que, quelque part, dans l’Instant, hic et nunc, le devenir précède le devenu (mais c’est alors le devenir qui est avant, le devenu qui est après). »

Intégrer ce principe est indispensable pour réaliser une quête initiatique, Graal, Pierre Philosophale ou plénitude du Vide.

Jean-Charles Pichon ne travaille pas à grands traits, il conduit le lecteur sur l’océan agité des ambivalences. Parfois un îlot de stabilité permet à la pensée de se poser avant de repartir. Etudier cette œuvre magistrale est un voyage aussi passionnant que risqué. Les certitudes volent en éclat sans que d’autres viennent les remplacer.

« Si, nous dit-il, tout le problème est celui-là : la maintenance et la plénitude de Ce qui est, l’Être ne dure pas sans se faire différent (autrement), il ne se change pas sans redevenir le même (la même chose). Ou, du moins, c’est ainsi que JE lit les processus, comme il voit le bâton se briser quand il le plonge d’un élément dans l’autre (demeurant le bâton même) et le nuage ou l’arbre se répéter dans le fleuve, la ville dans le mirage ou soi-même dans le miroir – une même chose dans l’autre.

Mais la réflexion (que provoque la réflection) et le sentiment de casse que provoque la réfraction ne sont que des illusions nées des lectures. »

Il faut encore traverser les apparences, se saisir des intervalles, car, conclut Jean-Charles Pichon, « le jeu seul permet à JE une approche acceptable de la réalité ».

Davantage sur ce livre :

https://www.jeancharlespichon.com/wp/?cat=35

Œuvres sanskrites de Ramana Maharshi

Œuvres sanskrites de Ramana Maharshi.Editions Almora, 42 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Traduits et commentés par David Dubois, les quatre textes de Ramana Maharshi, écrits directement en sanskrit, sont proches des voies directes du shivaïsme non-dualiste du Cachemire. Nous sortons ainsi du cadre du Védânta dans lequel s’inscrivent généralement les enseignements de ce maître spirituel indien au grand rayonnement.

Les quatre textes mis à notre disposition sont L’essence de l’enseignement, Cinq joyaux offerts à la Montagne Rouge, Qui suis-je ?, le texte le plus connu, et Vision du réel.

L’expérience directe est au cœur de ces quatre textes qui s’affranchissent des considérations rituelles, intellectuelles ou autres pour privilégier une plongée sans réserve et sans commentaire dans les profondeurs de l’être. L’une des versions du verset le plus important de L’essence de l’enseignement exprime au mieux la révélation :

C’est simplement l’absolu

qui brille absolument au centre de l’espace du Cœur,

qui se manifeste directement en tant que Moi :

« je suis-je ».

Plonge par toi-même

dans ce Cœur

en méditant ou en t’immergeant,

le souffle coupé.

Vis en toi-même !

David Dubois insiste à plusieurs reprises : « Ramana n’a eu qu’une seule « pratique », celle de la plongée en soi ».

« Toutefois, ajoute-t-il, l’expression de cette pratique intime, qui n’est ni connaissance, ni mystique, ni dévotion, ni méditation mais l’essence de tout cela, s’est adaptée à ses différents auditeurs et a été influencée par les systèmes tout fait qui lui sont tombés sous la main. »

David Dubois cherche donc les sources de l’enseignement de Ramana Maharshi, les utilisations qu’il a pu faire de ce que proposait l’environnement traditionnel afin de mieux cerner la nature véritable de cet enseignement, souvent instrumentalisé par les diverses écoles qui ont cherché à se l’approprier. Les quatre textes choisis libèrent des contingences et mettent en évidence la voie directe :

Vois, quand on cherche le mental,

Il n’y a pas de mental !

C’est cela,

La Voie Directe.

Apprendre à voir dans la non-séparation permet de dépasser les formes de délivrance :

Tant que l’on se croit prisonnier,

On se soucie de se délivrer.

Mais l’on doit chercher

« Qui est prisonnier ? »

Quand on réalise directement notre Soi

Toujours déjà délivré,

On ne se soucie plus d’être prisonnier

Ou délivré !

C’est en fait l’essence non-duelle de tout enseignement traditionnel qui est approchée ici avec une grande subtilité.

« Il y a ainsi deux dimensions dans la pratique conseillée par Ramana, observe David Dubois : voir cela qui voit ; ou aimer cela qui désire, qui veut, qui ressent. Deux faces d’une même pièce, deux moments d’une même respiration, du même battement de cœur. Juste une nuance. Connaissance ou amour. Vision ou désir. Inséparables comme l’air et le vent, comme le Dieu et la Déesse. »

L’expérience du rien

L’expérience du rien par Nisargadatta Maharaj.Editions Accarias L’Originel, 3 allée des Œillets, 40230 Saint Geours de Maremne.

http://originel-accarias.com/

Avec ce livre, nous touchons l’enseignement ultime de Nisargadatta.  Les paroles rassemblées datent de la dernière année de sa vie alors qu’il visait la non-dualité de la manière la plus directe qui soit, de la manière la plus foudroyante.

Aucune adaptation à l’interlocuteur, aucune volonté pédagogique, Nisargadatta ne quitte jamais le Réel, le Rien, de vue. Ses paroles n’appellent pas le commentaire, au contraire, elles tranchent celui-ci, ni avant, ni après, pour ouvrir l’intervalle sur le Réel.

La base de l’enseignement de Nisargadatta réside dans la compréhension qu’il n’y a pas d’individu. Saisir la nature de la conscience permet de comprendre que nous ne sommes pas la conscience. Cependant dit-il, « Tout ce qui est compris, tout ce qui est vue n’est pas vrai. ».

Sans commentaire :

« « Je suis » est Présence. Cette Présence du « Je suis » ne devrait pas être là. Seul le non-« Je suis » peut rencontrer ce rien. »

« Une fois que vous comprenez que vous n’êtes pas le corps, que vous n’êtes pas enveloppé dans le nom et la forme, et que vous êtes seulement le Brahman manifesté, vous êtes libre. »

« C’est la connaissance qui est le problème, la source de tous les problèmes. En l’absence de connaissance, de cette conscience, où est la question de la misère, de la douleur ou du plaisir ? »

« Lorsque les personnes expérimentées spirituellement viennent ici, elles entrent dans un dialogue juste pour se divertir. Dans le véritable état, rien n’est. Tout ce discours spirituel n’est que du jargon spirituel. Vous pouvez parler dans le monde aux masses ignorantes ; vous pouvez leur transmettre n’importe quel concept. »

« J’ai perçu ce qui est et aussi ce qui n’est pas ; et quand les deux, ce qui est et ce qui n’est pas, ont disparu, alors ce qui reste est « Je » ; je ne suis certainement pas la présence et même pas la présence de l’absence. »

Chaque parole de Nisargadatta est énoncée dans la pleine conscience que le langage est impuissant à évoquer ce dont il parle :

« Quoi que je dise, vous devez le percevoir sans le filtre des mots. Car, si nous acceptons les mots, que se passe-t-il ? Sur la base des mots, nous créons un concept ; et ensuite, sur la base de ce même concept, nous l’acceptons pour ce que nous sommes. Ainsi nous créons une image basée sur un certain concept à partir des mots que nous pensons entendre. Mais ce n’est pas la connaissance, jnâna. Seul ce qui est directement perçu est de la connaissance. »

« Dans la vie mondaine, précise-t-il, avec le pouvoir de l’argent, on peut tout acheter. De même, en faisant le don de soi, on obtient l’état de Brahman ; et quand on fait don de l’état de Brahman, on obtient celui de Parabrahman. Dans le premier état, vous devenez la conscience manifestée ; dans le second ou dernier état, vous abandonnez totalement la conscience. A la fin du processus, vous êtes le Parabrahman. »

« L’état absolu est antérieur à la conscience ; il signifie l’état de non-né. Puisque le Parabrahman ne se connaît pas lui-même – « que c’est ». Mes mots ne sont ancrés que dans l’Absolu. Vous devez être capable d’en déduire une quelconque signification. »

On imagine très bien Nisargadatta feuilletant cet ouvrage et s’exclamant avec son humour habituel : « Je n’ai jamais dit ça, vous l’avez peut-être entendu mais je ne l’ai jamais dit. ».

« La maladie n’a ni nom ni forme ; elle n’a pas de véritable fondement, car le « je suis » est aussi une illusion. Il faut donc essayer de comprendre de cette façon : « Quel est mon vrai sens ? » Aucun mot ne peut saisir ou capturer votre véritable sens. Vous ne pouvez jamais être assimilé à un mot, car vous êtes avant les mots. Les mots sont ultérieurs à vous. »

La pratique spirituelle. De l’effort et du non-effort

La pratique spirituelle. De l’effort et du non-effort de Jean-Marc Mantel. Editions Accarias L’Originel, 3 allée des Œillets, 40230 Saint Geours de Maremne.

http://originel-accarias.com/

Voici un livre très utile. Il présente une sorte de pragmatique de la non-dualité qui servira quelle que soit la pratique mise en œuvre. La matière de l’ouvrage est née de multiples échanges et questionnements sur les voies non-duelles, non des échanges sur les métaphysiques non-dualistes mais sur les pratiques qui leurs sont associées. Les questions sont concrètes et l’auteur a conservé ce mode questions/réponses pour traiter un grand nombre de situations rencontrées par tout pratiquant réellement engagé.

Dans son introduction, Bernard Seghezi dit tout l’intérêt de l’ouvrage :

« Par sa précision et sa clarté, cet enseignement a la qualité des enseignements des grands maîtres spirituels qu’il prolonge. La modernité en plus. Il ne peut pas manquer d’illuminer ses lecteurs, son concepteur. Cela s’accomplit par la disparition, progressive ou immédiate, de la croyance d’être un moi qui lit, un moi qui conçoit. Cette disparition du personnage dans la non-pensée ne donne pas naissance au vide mais au plein. Celui de la réalisation spirituelle. Celui d’être pleine écoute, plénitude silencieuse, joie débordante et sans cause. »

La première partie répond à la question « Quel chemin pour se libérer du mirage du moi ? ». La compréhension est abordée comme une pratique spirituelle. Nous comprenons ce que nous ne sommes pas, ce qui libère la place pour l’être. Les thèmes classiques de la voie progressive et de la voie directe, du maître spirituel, de l’éveil, de la prière, du rituel, de la foi… sont abordées en quelques mots qui disent l’essentiel. Exemple :

« Le Soi est l’unique maître. Il est déjà présent et réalisé. Les enseignements et enseignant(e)s ne sont là que pour vous rappeler cette évidence. Ils disparaissent lorsqu’ils ont rempli leur fonction. C’est en explorant la vraie nature du désir, c’est-à-dire l’unique désir qui sous-tend tous les désirs, que l’objet de la quête se révèle. »

La deuxième partie s’intéresse à l’écoute qui « révèle ce que je ne suis pas ». Une attention particulière à la distinction entre le concept ou le mot et ce qu’il éveille est rappelée. Acceptation, inhibition, intuition, attention, identification, renoncement… trouvent leur place dans une approche globale et fluide dans laquelle l’évaluation et le jugement sont absents. « Toute sensation, même subtile, est objet dans votre écoute. Laissez-la venir et mourir en vous. »

L’écoute du corps dense, du corps subtil, la distinction est un artifice utile, et du souffle, contribuent à la désidentification et la dissolution de la structure égotique. Le « personnage » apparaît dans sa réalité comme pure fiction.

La troisième partie traite davantage de la mise en œuvre des pratiques de méditation, de lâcher-prise, de retour à Soi, de non-saisie… et de leur contribution à l’installation de l’impersonnalité, de l’unité entre observateur, observation et observé, du non-temps ou non-manifesté.

« Dans la conscience de l’instant présent, se maintient encore une division entre un sujet connaissant et un objet de connaissance. Dans la plénitude silencieuse vers laquelle pointe la question « qui ? », il n’y a pas de division. »

L’ouvrage de Jean-Marc Mantel peut être conseillé à tous pour une clarification, une simplification et une validation de la pratique.

La voie des sans maîtres

La Voie des sans maîtres de Rémi Boyer. Editions de La Tarente, Mas Irisia, Chemin des Ravau, 13400 Aubagne.

https://latarente.fr/

L’humain apprend très tôt dans son existence à distinguer les objets des êtres vivants, et la vie qui s’épanouit à l’extérieur de lui de sa propre vie intérieure. Mais on oublie souvent de souligner combien, avant même ces premiers balbutiements de la conscience individuelle, il commence par développer un profond sentiment du simple fait d’être au monde. Cette sensation première appartient à l’ordre de l’essentiel. Rien de vient encore l’entacher. Toute sa vie, si tant est qu’il n’oublie pas sa propre essence en se plongeant totalement dans le concret et dans l’agir, il gardera, comme une nostalgie, le désir de cultiver cette unité avec ce qui précède et d’où procède toutes les formes de vie. C’est le domaine de la non-dualité.

Cette relation avec la surnature s’entretient ; elle se raffine au long de notre existence, lorsqu’on développe la considération pour ce que l’auteur nomme « l’Intervalle ». Elle transcende toutes les explications que peut donner du cosmos telle ou telle tradition. Elle transcende même l’idée de Tradition. Elle commence à vivre vraiment lorsqu’on se libère du joug de la quête et qu’on accepte de reconnaître que c’est elle qui vit à travers nous, et non nous qui vivons pour elle. Il n’y a alors plus rien à faire qu’à la laisser se déployer. Ce non-agir devient l’acte ultime, car il émane de la Source et non de notre propre centre. Par petites touches, Rémi Boyer dévoile des impressions de cette Voie sans dogmes, sans maîtres, sans personne. Il nous livre dans ces pages une collection de perles sur le chemin de la non-dualité : remarques, aphorismes, éclairs poétiques.

Dans une première partie consacrée à ce qu’il a nommé « incohérisme », l’auteur situe cette approche spirituelle en précisant quelques notions traditionnelles. « Etre incohériste, dit-il, c’est être à l’avant-garde de soi-même », et il précise que l’adepte incohériste s’enracine dans l’Intervalle entre Rien et Tout. C’est pourquoi il s’exprime en silence, agit sans agir et s’est libéré de ses maîtres comme de ses objectifs, fussent-ils spirituels. Rémi Boyer décline ensuite le registre de cette voie des « sans maîtres » et des « sans but » en s’inspirant de ce qui, dans toutes les Voies spirituelles humaines, permet de dépasser leur propres dogmes, rites et limitations pour ouvrir sur la vraie liberté. Principal obstacle, évidemment, le désir de liberté, l’espoir d’accéder à une existence spirituelle – aberration, s’il en est.

Il consacre aussi une partie importante à la relation alchimique avec l’autre, la polarité complémentaire, dans l’Union première qui fait naître l’amour comme une participation mutuelle toujours en devenir. On ne parle pas ici de rencontre, mais de symbiose : la syzygie. Les êtres s’abolissent dans l’unité, accèdent à l’Un qui ouvre sur Rien. Le monde n’est pas ; le monde n’en finit jamais de naître.

Au carrefour de l’enseignement spirituel et de l’extase créatrice, là où les êtres se rencontrent dans l’Être, Rémi Boyer se fait le conteur de l’indicible. On pouvait s’y attendre, il ne s’agit pas d’une mince affaire. Je ne parle pas son langage, mais je le comprends. À chaque lecteur de laisser résonner en lui – et surtout pas raisonner – les paroles qu’il lira dans ce recueil. Elles viendront faire tinter des tubulures cristallines, éclairer des facettes occultes qui, elles, viendront donner sens à ce qui est lu. Le jeu fait de Rémi Boyer un jongleur de mots, un poète sur la Voie, qui nous charme, nous interpelle ou nous déroute au fil des pages de ce traité qui, certes, ne se lit pas d’une traite, mais devrait trépigner doucement sur la table de chevet de tous ceux qui cherchent et fredonner dans l’esprit de tous ceux qui trouvent…

Deux corps pliés dans un jardin

Deux corps pliés dans un jardin par Anne Peslier. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

Il est parfois impossible de commenter un texte par crainte de le profaner. C’est le cas pour ce long et superbe poème, enlacement de deux êtres et de deux textes au-delà de la mort et au plus profond de la psyché.

Le titre de l’ouvrage essentiel de Leonardo Coimbra, La joie, la douleur et la grâce, titre qui fait procès, évoque parfaitement ce que nous rencontrons dans le chant et le cri d’Anne Peslier.

Un extrait est préférable à tout autre commentaire :

« Cette nuit-là je querelle mon corps

effacé devenu blanc et ton désir en plain visage

étonne ma peine d’être belle

comment pourrais-je te dire

que le désir abruti d’absence

fige le corps dans du marbre

C’est bien ton visage là et ton nom

tu me suis jusqu’à mes instants

je suis installée sur une pierre

telle une sentinelle ne voyant aucun ciel

l’intérieur sous la peau suffit à me diriger

mais l’heure est une épée et

notre chair saigne dans l’écorce de Mars

et ta forêt n’y peut rien tant d’heures

à dérouler ta face dans l’abrutissement de

la nuit

pour tenter d’effacer épuise nos sortilèges

comme un glacier dérive sans jamais

trépasser

Quand j’ai repris le fil de ma naissance j’ai rêvé

que tu m’avais diablement envoûtée

et que mon portrait avait échoué dans la vie pour cette seule raison

deviner ton corps alors

Je me brise parfois pour voir ton

visage jaillir d’une flaque au ciel

partout je suis née et morte sur les

murs où je passe en fille rageuse

nettoyée par plusieurs orages

inerte comme si la vie avait écrasé

ma peau, mais dans quelle mer

plonger pour être sûre de gagner

le naufrage

C’est bien après six mois d’agonie

que tu pleures ta dernière heure

il reste une année avant que l’eau se mêle à ton sang

comme la mer-océan se mêle

ton cœur parlait deux fois

et je n’écoutais que l’âme

pensant qu’un être-mort se noue facilement

à son amante et que cette prison ne s’achève jamais

car chaque parcelle est reconstituée à chaque

endroit du corps qui reste

Marie-Christine Brière

Du rouge à peine aux âmes. La poésie de Marie-Christine Brière par Françoise Armengaud. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

Françoise Armengaud nous propose un très beau livre, hommage à une personnalité exceptionnelle, Marie-Christine Brière, poète et professeure de Lettres. La rencontre entre ces deux femmes de lettres, et de l’être, a permis ce livre profond, original et heureusement décalé.

Marie-Christine Brière est née en 1941, à Albi. Elle est décédée en 2017. Elle se dit « Albigeoise venue à Paris par force ». Tout au long de sa vie, elle s’est beaucoup investie dans la littérature, son enseignement, le théâtre, le chant, la peinture, les luttes féministes et dit avoir vécu une « Seconde naissance en Mai 68 ».

La revue Les Hommes sans Epaules retrace son parcours ici :

http://www.leshommessansepaules.com/auteur-Marie_Christine_BRIERE-214-1-1-0-1.html

C’est sous la forme d’un abécédaire, né du dialogue entre Marie-Christine Brière et Françoise Armengaud, que la pensée de cette femme qui aime explorer les marges comme chemins vers soi-même se dévoile touche par touche comme une peinture d’abord incertaine puis qui s’affirme avec sérénité. Des combats engagés jusqu’aux expériences de l’esprit (Joi d’amor, kabbale, zen…) c’est toute la palette de l’expérience humaine qui est approchée sans quitter le vaisseau de la liberté. Marie-Christine Breyer part souvent de sa propre expérience qui se fait matière première d’une œuvre qui émerge par validation de ce qu’offre la matière, brute ou transformée par divers processus qui relèvent parfois d’une alchimie subtile. C’est la poésie en soi. Son rapport à la langue, dont elle connait les limites, lui permet d’exiger davantage des mots que ce qu’ils sont prêts à donner.

Après deux entretiens à propos de Jerzy Grotowski et Giovanna Marini, deux artistes (théâtre et chant) qui ont profondément marqué Marie-Christine Brière, suivent une belle sélection de poèmes choisis dans ses principaux recueils, qui démontrent une œuvre puissante.

Ximeroni

C’est une heure où peu

de gens sont levés, le moment

de la brume entre les mâts.

Derrière eux la montagne

s’ennuage et sur les quais

l’heure blême d’une arrivée

et d’un départ.

Des morts et des vivants

soufflent encore ici,

des morts que l’on transporte

des vivants dont on rêve.

Ils soufflent de fatigue

de colère peut-être

et là, on regarde de tout son être.

Le figuier déplie des mains

au soleil rose sur fonds gris,

les pas de la nuit retirée

donnent des frissons joyeux.

Sans parler cette langue

on la chantait :

ça parlait du marin, du passage

aube-aurore, de jubilations

entre la nuit partie

et le jour tout premier.

Françoise Armengaud propose aussi de longs poèmes inédits qui semblent écrits entre terre et ciel, entre chair et esprit, sans jamais choisir, créant un chant fascinant à la fois très intériorisé et exultant. Extrait de Romancero contraire :

L’aimée échange un livre de désir

celle qui reçoit fluidifie de haut en bas

le frisson est provoqué d’autres objets

sont rentables lancer un briquet

à l’unisson d’un curieux plaisir

qui tourne en rond comme les pluriels

la reprise du souffle

De nombreux extraits de lettres, documents, photographies, illustrent ou complètent l’ouvrage très élaboré qui témoigne de manière très nuancée et avec une délicatesse bienvenue des créativités multiples de Marie-Christine Brière.

Origine d’Alain Sainte-Marie

Origine par Alain Sainte-Marie. Editions Unicité, 3 sente des Vignes, 91530 Saint-Chéron.

www.editions-unicite.fr

Poète-éveilleur, Alain Sainte-Marie est l’auteur de deux essais de philosophie de l’éveil : Le flux de la vie : pour une philosophie de l’affirmation aux Deux Océans (2016) et Le Grand Ailleurs : pour une éthique du dépassement aux Editions L’Originel-Accarias (2019).

Origine est un petit livre remarquable qui ouvre une brèche dans les temps stériles que nous traversons pour laisser passer une lumière féconde. Porté par une écriture ciselée et poétique, les textes courts réinitialisent l’origine à partir de la situation, aussi déplorable soit-elle. D’une lucidité implacable, ne laissant aucune possibilité au lecteur de s’échapper, les mots dessinent la cible de l’essentiel avant de décocher une unique flèche qui ne manque jamais le centre.

« Du sol, des hommes ni du ciel, je ne cueille plus les fleurs. J’entre dans une présence qui ne parle pas, qui ne signifie rien : à son ombre j’ai dormi ma vie. La connaître est non-savoir, et c’est là toute la connaissance. Elle est ce qui nous trouve lorsque l’on n’a plus d’intérêt parce qu’on a vu la masse grouillante de vers que renferme toute chose en son sein. »

« Dans le dédale du sens, des images et des formes, je crois entendre la voix lointaine d’un texte originel et non écrit dont je me fais le scribe infidèle et consciencieux. Mon âme, comme à tâtons, en guette les échos affaiblis tandis que ma voix s’enroule en spirale dans un puits sans fond. »

Alain Sainte-Marie invite l’acteur, qui soudainement perd son texte sur la scène du théâtre de la vie, à délaisser un temps les spectateurs, reflets d’ailleurs absents, pour se retourner vers les coulisses et la machinerie des effets.

« La pluie tombe, machinale, sur les promeneurs, machinaux eux aussi, et leurs chiens. Si les choses sont ce qu’elles paraissent, comment ne pas voir en elles les jouets mécaniques des dieux ? Et moi, leur ombre versatile, qu’est-ce donc qui me fait hurler ce cri de silence à la gloire vivante du rien ? »

Pessimiste, dépressif, mélancolique ? Non, un miroir n’est ni ceci ni cela.

« Je fais du silence originel une corde à ma lyre.

Son primordial dont la rumeur fendille mes solitaires prisons d’écorce. Fissures du chant. Vibration de la parole dans les interstices. La vie renaît. Tous les contraires s’unissent en une même étoile.

Voici venir le jour. »

Le chant est là, dès les premières pages, mais il reste peu audible sous la clameur des obscurités. Les vagues dualistes se brisent avec fracas sur les rochers du quotidien. Mais peu à peu, la solitude si insupportable se transforme en tranquillité et en liberté. La rumeur dualiste laisse place au chant non-dualiste.

Pierre Boujut dans Les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 51. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Le numéro 51 débute par une triste nouvelle, « La disparition d’Elodia Turki, notre Femme sans Épaules et de cœur ». Nous avons déjà évoqué le talent et l’œuvre d’Elodia Turki dans La Lettre du Crocodile. Voici quelques mots extraits du bel hommage de l’équipe des HsE à Elodia :

« L’œuvre d’Elodia est un inlassable chant d’amour aérien, dont certaines pièces n’auraient sans doute pas été renié par Hâfez, le grand maître de la poésie persane, lui-même. Langage épuré, image sensuelle et soigneusement ciselée, vocabulaire précis ; chez Elodia, l’amour côtoie le doute, la solitude, l’attente, l’absence et le questionnement de soi. »

Et quelques mots d’Elodia Turki qui démontrent son intuition de l’essence :

Le monde à travers moi se crée

Si je vis Tu existes

Et Tu meurs si je meurs

A l’intérieur de moi

un domaine effrayant

martèle mes secondes

J’ai recousu l’entaille

enfermé ce moteur et ma peur

et dans le lisse et la beauté

de mes masques

J’ai chanté !

Sommaire : Communiqué des HSE : « La disparition d’Elodia TURKI, notre Femme sans Épaules et de cœur », Poèmes de Elodia TURKI – Editorial : « Les Assises du Feu », par Christophe DAUPHIN – Les Porteurs de Feu : Edmond HUMEAU, par Paul FARELLIER, René de OBALDIA, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Edmond HUMEAU, René de OBALDIA – Ainsi furent les Wah 1, Poèmes de : Alain BRETON, Odile CONSEIL, Paul RODDIE, Michel LAMART, Béatrice PAILLER, Claire BOITEL – Une Voix, une œuvre : « Les univers imaginaires de Matei VISNIEC », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Matei VISNIEC – Dossier : « La poésie et les Assises du Feu : Pierre BOUJUT et La Tour de Feu », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Pierre BOUJUT, Claude ROY – La mémoire, la poésie : « Adrian MIATLEV, la clé du Feu sous la porte de la Tour », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Adrian MIATLEV, Pierre CHABERT – Ainsi furent les Wah 2, Poèmes de : Hervé DELABARRE, Daniel ABEL, Jean-Pierre ELOIRE, Maurice CURY, Facinet CISSE, Frédéric TISON – Les pages des Hommes sans Epaules, Poèmes de : Elodia TURKI, Christophe DAUPHIN, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Odile COHEN-ABBAS – Ainsi furent les Wah 3, Poèmes de : Anne BARBUSSE, Pasqualino BONGIOVANNI, Alain BRISSIAUD, Alexandre BONNET-TERRILE, Maurice COUQUIAUD et les notes de lectures, informations et autres.

Un sommaire foisonnant dont le dossier est consacré à Pierre Boujut qui fonda en 1946 et anima la revue La Tour du Feu, Revue internationale de création poétique, résolument optimiste opposé à l’existentialisme et à toute forme de nihilisme. « Si vous n’aimez pas la vie, n’en dégoûtez pas les autres. Si votre existence n’a pas de sens, ne généralisez pas. » dit Pierre Boujut, ou encore : « A contre destin, sois toi. » La revue est poétique et politique : « Tout impérialisme – capitalisme ou égalitaire – écrit-il, est abject et absurde. Il s’agit de recréer une mentalité de paix et d’arracher les peuples aux envoûtements guerriers que certains se plaisent encore à pratiquer. »

Pendant trois décennies, la revue va célébrer la vie, la créativité, la fraternité, l’amitié… Les poètes se rendent à Jarnac, où Pierre Boujut demeure, pour participer à ce mouvement humaniste et libertaire. Jusqu’à cent poètes, témoigne son fils, participent à ces rencontres.

Christophe Dauphin rappelle les « sacrements » de la revue :

« 1/ Le sacrement du divorce, c’est-à-dire la désertion ; le droit de refuser ce que notre conscience réprouve. 2/ Le sacrement de la canonisation, le droit de dresser des statues aux amis et le devoir de le faire pendant qu’ils sont encore vivants. 3/ Le sacrement de l’illumination, c’est-à-dire de l’instant béni de la création qui met le poète en communion avec l’univers. Le quatrième sacrement aurait pu être le sacrement de la contradiction, tellement celle-ci (la contradiction) est au cœur des débats du groupe. »

Cette revue, conservée précieusement par ceux qui ont su se la procurer, fut marquante pour beaucoup. Pierre Boujut a lui-même publié une vingtaine de recueils de poésie. Voici un poème extrait de La vie sans recours (1958), véritable profession de foi.

Le baptême du poète

Il s’est jeté au feu avec nous

et maintenant il ne pourra plus

retourner chez les serpents

chez les glissants, chez les rampants

chez les fuyants entre deux eaux.

Il a la marque sur son front

il a la fièvre dans ces veines

et sur ses lèvres dévorantes

il a posé le pur charbon.

Quoi qu’il arrive à son navire

quoi qu’il décide en son sommeil

il est signé de notre amour

il est choisi pour un bonheur

qui s’élève à notre horizon

et le compas des solitudes

n’aura plus centre en son cœur.

Ô mes amis, plus haut que moi

formons l’essaim de vérité

et sans redouter les prophètes

écouter naître le passage

de l’arbre à l’hirondelle

de l’étoile au poème

et de la Tour de Feu au retour éternel.

« La poésie est un moyen de salut individuel et de transformation à la fois magique et révolutionnaire du monde, nous dit encore Christophe Dauphin. Qu’après avoir sauvé le poète, elle soit capable de sauver d’autres hommes, voilà pour Pierre Boujut le plus sûr critère de sa valeur. Pour lui, les poètes sont des prophètes, non pas des meneurs. »