De l’ego au Moi Unique

De l’ego au moi unique. Les 5 étapes de l’Eveil spirituel de Marc Gafni. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Marc Gafni est proche du mouvement intégral de Ken Wilber mais il possède aussi une grande connaissance traditionnelle, celle du Talmid et de la kabbale, dans la perspective du hassidisme.

Il peut sembler paradoxal de parler d’étapes quand il est question d’Eveil, cet affranchissement radical de toute temporalité et de toute règle. Nous sommes pourtant dans la tradition classique des voies gradualistes qui proposent une pédagogie de l’Eveil tout en acceptant ce paradoxe.

Même si nous ne pouvons pas réellement parler de nouvel enseignement comme le font les préfaciers, il s’agit bien d’une expression singulière, pertinente, adaptée à nos temps, comme le font tous ceux qui reformulent l’enseignement traditionnel depuis toujours à l’aune du langage, des arts et des sciences de leur époque. Nous sommes dans une expression non-dualiste classique qui conjugue avec talent et originalité les fondements du shivaïsme cachemirien, du bouddhisme Theravada comme du christianisme libéré des contraintes des institutions ou de la kabbale.

Couv Ego-et-moi-unique

« Chacun, nous dit Marc Gafni, est responsable de son propre éveil. De même chaque génération est responsable de son propre apport à l’évolution de la conscience. C’est un contrat de partenariat entre générations. Chaque génération s’engage à apporter ses idées originales à la transformation continue et à l’évolution de la conscience. A son cœur, la conscience est l’amour : l’évolution de la conscience n’est donc rien moins que l’évolution de l’amour. Si, par conséquent, vous réalisez que Dieu est synonyme d’amour, vous comprenez du même coup que l’évolution de l’amour n’est rien moins que l’évolution de Dieu. Dieu est l’infini. L’infini est intime. Dieu est l’infini de l’intimité.

Être éveillé, c’est être amoureux : débordant de vie, enflammé et totalement ouvert comme l’amour. »

Marc Gafni présente les mécanismes d’identification, les conditionnements et contraintes causales, des dénis sophistiqués, les nœuds multiples, les narrations qui constituent et maintiennent l’ego, le « faux-moi ». A partir de sa propre expérience, il rend compte d’un procès qui conduit au-delà de l’ego vers le « Moi Unique », un chemin amoureux qui fait passer d’un amour avec objet à un amour sans objet, né de l’expérience de la non-séparation.

« Le Moi unique se révèle et se réalise tout au long de la vie, dans des moments d’abandon et de grâce, quel que soit notre niveau de conscience. Pourtant, ce n’est qu’après avoir commencé à dépasser l’emprise de l’ego du moi séparé et après avoir réalisé que notre nature est indivisible du champ de conscience infini absolu, que le Moi Unique se révèle et aboutit à la pleine réalisation stable de notre éveil. »

Marc Gafni postule alors pour un processus nécessaire, un dévoilement par prises de conscience successives qui concilie l’unicité et la singularité de son expression en un individu. Il distingue huit stations sur le chemin du Moi Unique, chemin qui commence au tout début de la vie avec le moi-pré-personnel, avant la constitution d’un moi séparé, premier niveau du moi personnel, qui va se figer sur un mode non sain en un « faux moi ». La station 4 concerne le Soi véritable. C’est l’éveil classique selon l’auteur, l’accès à l’impersonnel. Mais le procès se poursuit avec un nouvel éveil, qu’il désigne comme niveau 2 du personnel.

« A la cinquième station, vous êtes témoin de l’émergence du Moi Unique. Le personnel revient au premier plan, mais à un niveau de conscience supérieur, « expression unique du Soi Véritable ». Ce qui caractérise alors le Moi Unique est sa dimension évolutionnaire. La station 6, post-éveil par conséquent, consiste à réduire les parts d’ombre qui persistent, les « petites poches d’identité ». Il introduit le principe d’une « Ombre Unique » pendant du Moi Unique qui doit trouver sa place dans la conscience. Enfin la station 7 est celle du don unique :

« L’obligation que suscite en vous la prise de conscience évolutionnaire de votre Moi Unique est qu’il vous incombe d’offrir les dons que vous seul pouvez donner, dons que le reste de la création désire et qui lui sont nécessaires. Chaque être humain possède un ensemble de dons particuliers à offrir au monde. Votre Perspective Unique donne naissance à ce que j’appelle votre Don Unique. »

Le Don Unique est une contribution à l’évolution de la conscience.

Une grande partie de l’ouvrage consiste en une mosaïque de regards sur les interrogations que le thème de l’éveil ne manque pas de provoquer. Il évoque finalement un chemin vers l’assentiment total à la Vie afin de « donner à Dieu toute sa puissance ». Il s’agit bien de Grâce, entendue comme l’auto-communication de Dieu en nous et par nous.

Publicités

L’Art du Chaos

L’Art du Chaos de Dominique Bertrand. Editions Signatura, Le Défens, 84750 St Martin de Castillon, France.

www.signatura.fr

En nous rappelant dès les premiers mots que l’étymologie grecque du mot « chaos » renvoie à la « béance » et au défi que cet essai propose de relever, faire de cette « béance » une « source ».

« L’originel immémorial, confie l’auteur, devient alors originaire, disponible à l’instant même, « pratique ». Sa fécondité exceptionnelle – largement inexplorée – peut ouvrir des perspectives nouvelles, impliquant de nouveaux rapports au monde, à l’autre, à soi-même, à la parole. En réponse aux tentations apocalyptiques, s’il s’agit non seulement de survivre à la tempête qui menace, mais d’user de sa dynamique pour ouvrir de nouveaux champs de présence, il pourrait être utile – sinon urgent – de préciser les conditions d’un art du chaos. »

Couv art-du-chaos

Cet art du chaos se révèle rapidement comme art de vie, un ordonnancement créatif du foisonnement des possibles, une traversée des dualités, qui passe par la quête de l’intervalle, l’auteur évoque « une faille au sein même de la logique, donnant sur ce qui lui échappe ».

La dynamique du chaos demande à être orientée et cela ne peut se concevoir sans éthique ni sans sagesse.

« C’est là l’Œuvre en son ouvrage : dans l’entre-deux, le contact avec l’en-puissance. Transition de phase, seuil entre ce qui est et ce qui peut être. Où l’art devient sagesse : la fine apparition d’un amour sans objet, sinon l’Ouvert, source de ciel en nous. L’éveil d’une joie indéfinissable face au surgir du monde, identique et pourtant inexplicablement nouveau, radieux du possible… Cachée dans l’ombre des mots et des certitudes – prête à donner un coup de patte si la pensée oublie de se surprendre elle-même en chemin – la sagesse du chaos se tient aux aguets, fort curieuse de la fin de l’histoire qui commence ici. »

Le voyage auquel nous sommes conviés sur l’océan du chaos conduit vers les multiples dimensions de l’être, un voyage qui suscite ou même exige d’être présent, au sens de « pré-être », précise l’auteur en s’appuyant sur l’étymologie, afin d’être témoin « du permanent surgissement du monde ».

Métaphysiques, mathématiques, mythes, puissance, chute, gaste puissance, double, entre-deux, extases, ivresses, logiques, langage… sont autant d’îlots (d’expériences) qui jalonnent le voyage jusqu’aux « rivages du sans forme ». Voyage en non-séparation.

« Par son incontournable retour au point-zéro « paradigmatique », charnière des transitions de phases collectives, l’époque se présente comme initiatique, au sens premier. A l’ »initial », le caillou solitaire, marqué du sceau du Double qui, le divisant reliant à lui-même, le divise relie soudain à l’autre, et potentiellement à tout. Faire avec le chaos, c’est éprouver la façon dont à tout instant il nous forme, déforme, transforme. Si le mot « frère » prend ici son sens radical, c’est d’être tous ses enfants, à tout instant de lui naissant, comme l’univers lui-même. »

L’essai de Dominique Bertrand transforme la surface des choses en profondeurs, libère des formes. La poésie de la non-dualité affleure entre les mots et les concepts pour nous arracher au spectacle.

L’âne qui a vendu son maître et la question de Heidegger

L’âne qui a vendu son maître de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Dans cet ouvrage original, Jean-Charles Pichon traite de la célèbre question de Heidegger « Pourquoi cela est-il là, plutôt qu’une autre chose ? », question qui intéresse tant les scientifiques que les artistes, les philosophes et les métaphysiciens. Jean-Charles Pichon fut hanté par cette question et c’est Artaud qui lui permit d’avancer, Artaud qui voit dans l’objet de l’organique et seulement de l’organique.

La question est difficile, vertigineuse et vouloir y répondre engage sur des chemins pleins de dangers. La paranoïa guette, suggère Jean-Charles Pichon.

« Cela nous prouve, poursuit-il, à quel point il était difficile, hier, de distinguer l’objet de l’idée. Cela est plus facile aujourd’hui : de Bosco à Auster, de Queneau à Pérec, cent textes le prouvent. Mais aucun de ces machinistes n’a répondu à la Question, ni Heidegger, ni Artaud.

Ecrivains, ils ne savaient qu’écrire, peintres que peindre, musiciens que musiquer.

Philosophes, ils ne savaient que philosopher : les pires, qui, de chaque mot, nombre ou figure trouvés, font aussitôt l’idée maîtresse. Quand il s’agit de distinguer l’objet (de l’élire), de l’investir (de le miser ou de le prendre), de le projeter, non pas dans une idée mais en son dépassement original (originel).

Cette « acception » ne doit pas être de conception sans demeurer de perception. Cette « préhension » ne doit pas être de compréhension sans demeurer d’appréhension : ce chemin est terrible. Le dépassement inexprimable – un « jet » ne doit pas être seulement une projection : une exposition, une jection, une imposition, etc. Je l’ai dit, ce dépassement ultime, un « objectif objecté «  (dans le Déménagement zodiacal). Mais je n’y avais trouvé d’autres symbole-image que l’arbre – ou plutôt celui-là, le saule pleureur, qui ne pleure pas, de mon jardin. »

 

Couv Ane pichon

 

Il y a du Alfred Korzybski, le fondateur de la sémantique générale, dans les propos de Jean-Charles Pichon qui choisit de traiter la question dans un dialogue entre un conteur et un professeur. Le livre alterne les chapitres du conte bien connu L’âne qui a vendu son maître et les analyses de Jean-Charles Pichon, conteur et professeur étant tous les deux soumis à l’objet.

Jean-Charles Pichon clarifie la question, oblige au dépassement des oppositions dualistes :

« Ces mots, aux jours que nous vivons : l’animus, l’anima, ont comblé cent théoriciens, mille analystes, mille foules d’auditeurs. Ils ne comblent pourtant que l’hiatus des genres sexuels, ils laissent béants l’espace qui sépare la matière, la masse, de l’effigie. Au point que le prolétaire ne sera pas, jamais, le fonctionnaire qui l’asservit.

J’avancerai cette hypothèse : l’hiatus final entre ana et meta, l’inventaire et la borne, ne joue pas seulement de l’animus et de l’anima (ils sont encore de l’âne), ni de la production et de la consommation. Ils jouent de la tapisserie et de son envers, la trame. Des multiples aspects offerts à ton regard, car le poème, la peinture est innombrable : cependant que ceux-là se défont, ceux-ci se font ailleurs – à la confuse brume des fils pendus dont l’assemblage doit constituer une autre Tapisserie, ici même.

A quel niveau ? En celui-là qui transcende les « séjours » même des dieux, bien au-delà des 42 de l’Apocalypse, jusqu’aux images finales, indestructibles, du mythe, de la légende, dont l’Elu ne sera jamais que le traducteur.

La glorification de l’âne. »

L’opposition fondamentale entre le conteur et le professeur autour des pérégrinations de l’âne, se réduit dans le silence et le lâcher prise. N’est-ce pas ce à quoi conduit sciences, arts, philosophies et métaphysiques dès lors que le jaillissement est permis ?

Nikolaï Prorokov dans les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 44. Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France.

http://www.leshommessansepaules.com/

 

En cette période singulière où les violences faites aux femmes apparaissent au grand jour dans toutes leurs insupportables étendues et intensités, le comité de rédaction des HSE ouvre ce numéro 44 par un hommage aux Femmes sans Epaules, rendant hommage à deux femmes, poétesses et plus, récemment disparues : Jocelyn Curtil et Marie-Christine Brière qui, toutes les deux, en leur propre style, luttèrent pour la liberté des femmes et pour la liberté de tous, contre toutes les formes d’oppression.

Couv HsE 44

 

Le dossier est consacré cette fois à Nikolaï Prorokov (1945 – 1972), poète russe totalement inconnu qui sort ainsi de l’ombre avec ce numéro des HSE. Il trouve ainsi sa place aux côtés des grands poètes, régulièrement célébrés, du « Dégel », période de libéralisation de la littérature soviétique qui débute en 1954  –  1956. C’est, après la mort de Staline, toute la vie de l’esprit qui reprend dans la zone d’influence soviétique même si elle reste sous contrôle, la répression contre la Révolution hongroise en fut la démonstration. Le silence s’impose rapidement à ceux qui ne veulent pas collaborer, victimes d’une censure implacable. Mais la créativité souterraine se déploie malgré tout.

Nikolaï Prorokov tient une place à part au milieu de ces silencieux de talent. Il semble toutefois influencé par le symbolisme et par un mouvement poétique opposé, fondé en 1913 par Nikolaï Goumilev, l’acméisme, qui dénonce l’occultisme et la religiosité du mouvement symboliste. C’est Olga Medvedkova, qui connut Nikolaï Prorokov quand elle était enfant, qui dresse le portrait de ce « poète oublié de l’underground moscovite », évoque sa rencontre avec Mikhaï Boulgakov, son « irruption » dans la poésie, une poésie qu’il veut sans la moindre compromission, sans détour, sans recul :

« Ses mots à lui, nous dit Olga Medvedkova, se veulent gestes, aussi vrais et crus que brusques, aussi peu « littéraires », polis. Ils ne simplifient pas, ne flattent aucun ego. Ses mots à lui ne sont ni sentimentaux ni narcissiques. En mélangeant les registres de langage, ses poèmes ne s’offrent qu’au regard attentif, s’enferment dans une opacité, repoussent ceux qui sont habitués à la littérature des mots d’ordre. Parfois semi-abstraits, ces poèmes sont semblables à la première abstraction de Kandinsky : la syntaxe est brisée, on devine la trame narrative mais on reçoit surtout la décharge d’une vision. »

« C’est, dit-elle encore, en tant que poète lyrique – qui métaphysiquement – est du côté de ce qui vit, du non-fini – que Nikolaï se trouve du côté des tristes (alors que le régime exalte l’enthousiasme), des vieilles et des laides, des chers infirmes et tendres gueux », de ceux qui marchent les pieds nus sur la glace et à qui les pères – « vieillards robustes honnis » – ne pardonneront jamais la moindre défaillance. Cet épithète d’« honni » (ottorzhennyj) est l’une des plus grinçantes dans sa poésie ; les pères ne sont pas honnis par les gens mais par la vie elle-même ; ce sont des morts-vivants, des loups garous. »

 

La charogne

 

Remuez les doigts d’un cadavre,

Arrangez les cheveux de ses mains,

Joignez ses paumes en haut-parleur,

Criez à sa place par sa voix.

 

Déambulez avec ses pieds

Comme s’il avançait lui-même.

Battez vos ennemis de ses poings,

Comme il se doit, comme on aime.

 

Si quelqu’un s’est trompé quelque part,

Secouez sa tête en désapprouvant.

Et au bout de trois minutes

On croira le cadavre vivant.

 

En confondant la mort et la vie,

Vous allez y croire vous aussi.

 

                              Poème de Nikolaï Prorokov

 

 

Ce numéro exceptionnel, consacré à cet Est si proche, est riche d’autres rencontres, depuis Evtouchenko jusqu’aux Femen : Editorial : « La Poésie n’est pas au service d’une classe », par Christophe DAUPHIN –  Les Porteurs de feu : Gaston MIRON, par Jean BRETON, Frédéric Jacques TEMPLE, Christophe DAUPHIN, Alexandre VOISARD, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Gaston MIRON, Alexandre VOISARD – Ainsi furent les Wah : Poèmes de Annie SALAGER, Jean-Claude TARDIF, Daniel ABEL, Frédéric TISON, Eric CHASSEFIERE, Nicolas ROUZET, Aurélie DELCROS – Dossier : « Nikolaï PROROKOV & les poètes russes du Dégel », par Olga MEDVEDKOVA, Karel HADEK, Poèmes de Nikolaï PROROKOV, Evgueni EVTOUCHENKO, Andreï VOZNESSENSKI, Anatoli NAÏMAN, Viktor SOSNORA, Bella AKHMADOULINA, Boris PASTERNAK, Iossif BRODSKI – Une voix, une oeuvre: « Evgueni EVTOUCHENKO », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Evgueni EVTOUCHENKO – Le Document des HSE : « MAÏAKOVSKI inconnu », par Iouri ANNENKOV, Poèmes de Vladimir MAIAKOVSKI
– Le Portrait des HSE : « Iouri ANNENKOV, le peintre et ses rencontres », par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Iouri ANNENKOV – La Mémoire, la poésie : « Daniil HARMS, poète obériou à Leningrad », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Daniil HARMS – Le peintre des HSE : « Oksana SHACHKO, la feuille d’or de la révolution », par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Oksana SHACHKO, Taras CHEVTCHENKO, FEMEN – Dans les cheveux d’Aoun : « Les papillons noirs d’Ivo ANDRIC », par Branko ALEKSIC, avec des textes de Ivo ANDRIC –Les Pages des HSE : Poèmes de Elodia TURKI, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN – etc.

Tao et anarchie

Tao et anarchie de Daniel Giraud. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Illustré par François Matton, cet ouvrage témoigne que toute voie d’éveil, ici le taoïsme, est d’essence libertaire et que tout combat pour la liberté, social ou politique, pointe vers notre véritable nature, intrinsèquement libre, le Soi.

Les premiers mots de ce livre, qui s’adresse aux insatisfaits, aux non conformistes, à  tous ceux qui ont le pressentiment de la liberté de l’être, indiquent l’orientation de ce « petit manuel d’anarchie taoïste » :

« Bandits tragiques dans une forêt de bambous, Max Stirner et Tchouang Tseu se rejoignent. En dehors et sans affaires, ils incarnent l’Unique sans sa propriété, sans autorité ni dualité.

« L’impensable jubilation » (Hakim Bey) de Stirner se fonde dans « l’oubli des mots » de Tchouang Tseu. Alors l’anarchisme est sans qualificatifs et ne peut être défini ou circonscrit, l’absence de Pouvoirs étant l’hors-normes. »

 

Couv Tao et A

 

Autre point d’appui introductif, la reconnaissance de la part indivisible dans un monde qui exalte la personne, le masque :

« L’individu est indivisible. Etant indivisible, il est un. Comment pourrait-il être divisible, séparé de lui-même ? Cet entier étant l’incarnation de l’unité, il est unique. »

Dans ces pages, il est question de Nietzche et de Stirner, qui font échos à Tchouang Tseu mais bien d’autres penseurs pourraient se prêter à ce jeu de la liberté, de Spinoza à Debord. Parce que toute recherche, même la plus maladroite, pointe vers la liberté du Soi. Le questionnement des évidences conduit à la traversée des formes qui sont autant de restrictions ou d’attaches.

« Une liberté restreinte n’est pas libre. Il n’y a pas de bonnes entraves. Or, tout est entrave, tout est piège. Toutes les lois et règlements nous empêtrent et nous empêchent. Il s’agit alors de se dépêcher de se dépêtrer… Sans soumission plus de domination. »

Il s’agit aussi de traverser le langage et les croyances, d’abandonner l’identification entre le sujet et l’objet de renoncer à tout attribut du sujet :

« Engagé dans le désengagement et le désengagement on prend conscience qu’il n’y a pas de bonnes croyances, les idéologies précipitant la mort des idées. « Obtiens l’idée et oublie les mots », conseillait Tchouang Tseu. La nature propre est révélée par la présence à soi-même. »

Rappelant que « Exister est un emploi précaire », Ce petit livre précieux, qu’il faudra toutefois jeter après l’avoir lu, invite seulement à l’être, au simple, au non-duel :

Dans le rapport sujet/objet, « l’objet fait de nous des possédés » (Stirner). Qu’il soit concret ou abstrait, l’objet possède les dépossédés de la non-dualité. Assujettis à l’objet ils ne peuvent réaliser l’ultime sujet. »

L’ouvrage ne fait pas que décrire la prison et le piège de son embellissement, il indique aussi comment désapparaître :

« Les « Trois-Un » (Essence, Esprit et Souffle) ont une identité unique : le Souffle contient l’Esprit et celui-ci contient l’Essence. En embrassant les trois dans son « vase », le corps, on embrasse l’Un. Car de l’Essence est issu le Souffle, du Souffle naît l’Esprit, et l’Esprit engendre la Lumière. « La Lumière qui éclaire dans les ténèbres » selon les adeptes de l’Art d’Hermès, c’est le mercure des Sages éclairant la prison corporelle qu’il pénètre. »

 

Samuel Beckett et Jean-Charles Pichon

Si la notion n’est pas maintenue… de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

La pensée de Jean-Charles Pichon englobe de vastes domaines dont les sciences quantiques et la métaphysique. Cet essai court et particulièrement dense constitue autant un commentaire qu’une exploration du texte de Samuel Beckett intitulé Le dépeupleur.

Couv Pichon

Le point de départ de Jean-Charles Pichon réside dans l’identification de cinquante machines littéraires depuis 1848 :

« Toutes ces machines, précise-t-il, nous sont données comme singulières, uniques, bien que toutes prétendent à recouvrir l’univers entier (astrophysique ou biologique, mathématique ou psychanalytique, mythologique ou poétique) ou, plus exactement la localisation du JE dans l’univers. »

Parmi les auteurs de ces machines littéraires, nous trouvons Edgar Poe (Eureka, 1848), Wronski, Saint Yves d’Alveydre, Villiers de l’Isle-Adam, Mallarmé, Yeats, Jarry, Kafka, Daumal… Souvent, un auteur apparaît comme le traducteur, le redécouvreur ou le schismatique d’un autre. Jean-Charles Pichon y distingue l’action de machines littéraires à l’œuvre à travers ou indépendamment des auteurs. Ce qui n’est pas sans évoquer les machines répliquantes de Gilles Deleuze.

« La machine de Beckett a pour objet, nous dit-il, de définir et de préciser le fonctionnement du « séjour où les corps vont cherchant chacun son dépeupleur. »

Beckett raconte tout de la vie des habitants de ce cylindre, sorte de boîte de conserve, sauf le début et la fin. Cette machine est close, désespéramment close. Jean-Charles Pichon en imagine une sortie, en basculant le cylindre, réinterrogeant la « Forme Vide où viennent mourir les dieux et en naître d’autres ». Beaucoup des questionnements suggérés par Jean-Charles Pichon, à travers les mathématiques, ou le rapport à la langue, relèvent des philosophies de l’éveil :

« « L’affaire du cylindre », chère à Beckett, ne serait-elle autre, encore, que l’affaire du seuil, non plus distingué de l’appareil, son séjour ? Et le possesseur de la boîte de corned-beef, du cornet de glace, du bull-roarer, le Jupiter justicier ou l’Apollon flûtiste, seraient-ils autre que JE ? Non plus seulement le seul hôte de l’imaginaire séjour, mais l’unique auteur de toutes ces merveilles.

Sans doute, en ce point, Dieu est mort. Et la Mère elle-même, la première vaincue, n’est plus que la mariée pendue, la demoiselle, la hie, de toute machine célibataire, Jésus est crucifié, Iahvé enrage, le Créateur n’a plus que faire, le Double est un reflet ou un écho, la science se love en vain – le vieux serpent, le Directeur ne dirige plus rien. Tout se passe en dehors des dieux, inutiles. Mais quel ressort secret anime le culbutant ? »

Le texte de Jean-Charles Pichon est accompagné d’un commentaire et de dix études graphiques de Silvanie Maghe.

En 1990, Sylvanie Maghe illustre Le Dépeupleur de Beckett et envoie le texte avec ses illustrations à Jean-Charles Pichon qui écrit alors Si la notion n’est pas maintenue…

L’une et l’autre sont préoccupés par la même question : Comment échapper à la « Forme Vide », au cylindre de Beckett ? A la perte de sens ? A la stérilité de la machine ?

De même que Jean-Charles Pichon prolonge et d’une certaine manière libère Le Dépeupleur, Sylvanie Maghe prolonge le travail de Jean-Charles Pichon par ses gravures talentueuses, qui illustrent ce qui se passe, ce qui apparaît, quand la notion que Beckett voulait à tout prix maintenir s’échappe…

Les entretiens de Mazu

Les entretiens de Mazu, maître Chan du VIII 18ème siècle, introduction, traduction et notes par Catherine Despeux, Editions Les Deux Océans.

Mazu (prononcez Matsou) est l’une des grandes figures du bouddhisme chinois. Dans une longue introduction, Catherine Despeux, dont on sait l’excellence, rappelle au lecteur ce qu’est le Chan, ou Tchan, avant et après Mazu. Le mot Chan traduit le sanskrit dhyâna, qui désigne, nous dit-elle « un état de grande absorption de l’esprit ». C’est aussi « l’une des six pâramitâ, c’est-à-dire des six attitudes d’esprit ou six moyens qui permettent de passer de notre rive du samsâra (transmigration) à celle du nirvâna (grande extinction). »

Les découvertes des dernières décennies et particulièrement les milliers de manuscrits des grottes de Dunhuang ont permis de clarifier l’histoire du Chan et de Bodhidarma, interrogeant ainsi les discours traditionnels comme de mieux cerner le Chan de Mazu.

Catherine Despeux se fonde sur les écrits de Zongmi (780 – 841), autre grande figure du Chan :

« Zongmi distingue trois courants du Chan : 1) le courant qui enseigne la cessation des illusions et la culture du cœur ; 2) le courant de l’annihilation absolue, qui serait celui de Senshui, du Tiantai et de Mazu, bien que ces maîtres, ajoute Zongmi, ne considèrent pas cela comme leur doctrine principale ; 3) le courant de la découverte directe de la nature du coeur.

Dans la Préface au recueil sur les différentes origines du Chan, Zongmi énumère cinq sortes de Chan correspondant à cinq catégories de pratiquants : le Chan des hérétiques, le Chan de l’homme du commun, le Chan du Petit Véhicule (des bouddhas pour soi), le Chan du Grand Véhicule (des bodhisattavas) et le Chan du Véhicule Suprême (des bouddhas), c’est-à-dire le « Chan de la pureté de l’Ainsi-venu (rulai qingjing chan). Ainsi alors que Shenhui, dans son sermon retrouvé parmi les manuscrits de Dunhuang, opposait le Chan de la pureté au Chan de l’Ainsi-venu, Zongmi les réunit en un seul Chan : celui de la pureté de l’Ainsi-venu. »

 

Couv Les-Entretiens-de-Mazu

 

La traduction des Entretiens de Mazu proposée par Catherine Despeux est basée sur la version de Sijia yulu (Entretiens des quatre écoles). Catherine Despeux met en évidence toutes les difficultés d’une telle traduction.

Extrait à propos du Cœur :

« Tous les dharma sont le dharma du Cœur. Tous les noms sont les noms du Cœur. Toutes choses naissent du Cœur, le Cœur est la base des dix mille choses. Il est dit dans un soûtra : « Qui connaît le Cœur et parvient à l’origine est dénommé auditeur ». Tous les noms sont égaux, toutes les significations sont égales, toutes les choses sont égales, elles sont l’Unité pure et sans mélange. Si l’on demeure à chaque instant libre au sein de l’enseignement, l’on se tient dans le domaine absolu (dharmadhâtu) et tout est alors le domaine absolu, l’on se tient dans l’ainsité et tout est l’ainsité. Si l’on se tient dans l’Absolu, toutes les choses sont l’Absolu, si l’on se tient dans le phénoménal, toutes les choses sont le phénoménal. Que lorsque les éléments s’élèvent, l’Absolu et le phénoménal ne soient pas distincts. Si l’on parvient à ces merveilles sans quitter l’Absolu, tout n’est alors que le changement du Cœur. »

L’enseignement non-dualiste, direct, de Mazu traverse les formes et cherche à faire jaillir l’évidence de l’éveil. Les représentations dissoutes, la place se libère, toute la place.

Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint Séverin, 75005 Paris.

http://www.dervy-medicis.fr/