Autour de Jean-Charles Pichon

Rencontres de Berder 2016 autour de Jean-Charles Pichon, association Les Portes de Thélème, Editions L’œil du Sphinx.

Le colloque de Berder-Ligoure de 2016 a rassemblé pendant près de trois jours treize intervenants et de nombreux participants autour de l’œuvre de Jean-Charles Pichon, une œuvre qui semble de plus en plus devoir être entendue au cours de ce siècle.

Couv rencontres-de-berder-2016

Sommaire : Charlotte-Rita Pichon, La double face de Jean-Charles Pichon – Julien Debenat, Projet d’une frise cyclique – Jean Hautepierre : Fantasy et poésie – Lauric Guillaud, Gustave Doré, mythologue – Jean-Marie Lepeltier, La vérité sur le cœur – Jean-Christophe Pichon, Synchronicité et le Déménagement zodiacal de Jean-Charles Pichon – Philippe Marlin, De la fin au renouveau – Geneviève Béduneau, Mythes et précession – Silvanie Mague, Sur Les litanies des dieux morts de Jean-Charles Pichon – Bernard Pinet, Les Esséniens ou le maillon manquant – Alain Labarsouque, Ma rencontre avec Jean-Charles Pichon – Julien Pichon, La folie quantique – Georges Bertin, Wilhelm Reich, un imaginaire de la pulsation.

Nous le constatons à la lecture des titres des contributions, certaines interventions traitent directement de certains aspects de la pensée complexe de Jean-Charles Pichon tandis que d’autres abordent des thèmes adjacents à son œuvre.

Pour Charlotte-Rita Pichon, il est impossible de comprendre l’œuvre sans approcher l’homme. Or, depuis l’enfance, Jean-Charles Pichon fut habité par un double, un autre en soi, un autre qui est soi.

« Je vais essayer, nous dit-elle, de prouver combien ce dédoublement fut le démarrage de son œuvre complète jusqu’à l’étude de la Machine qui lui tenait tant à cœur. Jean-Charles a toujours tenté de combattre l’injustice, le mensonge, de faire éclater la Vérité, Vérité qui n’est autre que celle tapie au fond de soi-même et qui fait éclater sa propre Réalité.

La Vérité sur le pourquoi de l’Homme, sur sa Liberté et son Conditionnement. »

Reprenant la chronologie des œuvres, Charlotte-Rita Pichon met en évidence la cohérence, de l’œuvre, le sens et le méta-sens derrière la tension entre richesse intime et souffrance :

« Ce qui ressort, conclut-elle de tous ces propos est la présence de Dieu, l’attente de la mort, le refus du bonheur, la recherche de la vérité, d’une justice, d’un idéal et l’extrême solitude de Jean-Charles. Être trop riche à l’intérieur de soi ne peut, en effet, que rendre seul. Cependant, ne pouvant vivre seul, il ne reste qu’une seule solution ; se créer un double. La cohabitation ne sera pas toujours facile mais, au moins, le nombre deux l’emportera toujours sur le Un et permettra à Jean-Charles de poser toutes les questions existentielles qui aboutiront à la recherche de Sa Machine, le libre arbitrage ou la destinée. »

Cette Machine, machine universelle que Jean-Charles Pichon n’a cessé d’approcher, conscient des paradoxes quantiques qui ne pouvaient que le dérouter, et du nécessaire questionnement sur la réalité de la réalité. Tout explorateur des intervalles insaisissables entre les apparences fait ainsi écho à sa démarche. Ainsi Gustave Doré, Carl Gustav Jung ou Wilhelm Reich sont venus dialoguer avec ce penseur d’exception(s) dans tous les sens possibles de cette expression. Les synchronicités, temporelles ou atemporelles font en effet partie de sa « machine de l’éternité ».

Cet ensemble de regards, se révèle plein de sciences et de poésies, empli de promesses et porteur d’intensité.

Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

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Lovecraft

Lovecraft : une approche généalogique de l’horreur au sacré de Lauric Guillaud, Editions L’Oeil du Sphinx.

Lauric Guillaud, professeur émérite de littérature et de civilisation américaines à l’Université d’Angers, personnage aussi attachant qu’érudit, nous offre une brillante et passionnante étude sur les généalogies de l’œuvre lovecraftienne. Si le génie de Lovecraft ne cessera jamais de nous étonner et de nous interroger, ce livre contribue à dénouer une part des mystères de l’œuvre.

Dans sa préface, Philippe Marlin identifie tout d’abord l’articulation entre science et fantastique :

« On ne trouvera sans doute jamais la clef du génie américain. Mais en lisant l’étude de Lauric Guillaud, je ne peux m’empêcher de penser à la démarche du réalisme fantastique introduite par Pauwels et Bergier. Car Lovecraft, en pur matérialiste qu’il était, nous propose une démarche réaliste, presque scientifique, jusqu’au moment où tout bascule. Non, pour des raisons surnaturelles, mais parce qu’en l’état actuel de nos connaissances, le phénomène étudié demeure incompréhensible. Et c’est là, et seulement là, que le fantastique apparaît, avec sa couleur terrifiante qui n’est rien d’autre que celle de l’impossible. »

 

Couv Lovecraft Lauric

La démarche de Lauric Guillaud est très pertinente et les fruits récoltés sont particulièrement riches :

« Pourquoi écrit-on ? interroge-t-il. Comment écrit-on ? Qui écrit vraiment ? Ces questions se posent inlassablement à l’exégète, au chercheur, au critique, au lettré ou au savant. Le grand mystère est la genèse de l’écriture – et même la genèse tout court. Comment être original tout en s’inscrivant dans son siècle, en partageant avec ses contemporains les espoirs et surtout les inquiétudes du zeitgest ? Comment faire œuvre de nouveauté en s’emparant de thèmes, de mythes, de fables soudain réactualisées par la mode ou par le contexte scientifique ?

Je pense avoir toujours usé de la même méthode pour circonscrire un auteur ou un thème : m’attaquer aux commencements, resituer l’homme ou la femme dans son aventure généalogique, chercher le fil du labyrinthe. »

« Il me semblait intéressant de reconstituer une sorte de génétique textuelle des œuvres majeures de Lovecraft dans un essai fondé sur la littérature de compilation et l’art de l’extrait de lecture citationnelle (l’ars legendi comme   ars excerpendi) ; contribuer ainsi à une « archéologie «  des sources de l’auteur afin de saisir les étapes de l’échafaudage de l’œuvre, de son mécanisme et de sa structure esthétiques et mythiques. »

Ainsi explore-t-il la généalogie du thème des mondes perdus dans laquelle nous retrouvons Kunrath, Rosenkreutz mais aussi, plus près de nous, Haggard ou Bulwer-Lytton. Les « terres creuses », les « mondes souterrains » se retrouvent chez Lovecraft. Lauric Guillaud remarque qu’ils sont souvent associés aux « savoirs perdus ». Il clarifie les « ascendances lovecraftiennes », les probables et les hypothétiques, par exemple celles ayant pu conduire au Nécronomicon ou les références reptiliennes. Dans ces généalogies, Abraham Merritt tient une place importante et reconnue. Cependant, Lauric Guillaud explore d’autres pistes comme une filiation Lewis, Poe et Verne ou l’influence du peintre Nicolas Roerich sur les univers de Lovecraft.

La dernière partie de l’ouvrage, De la construction mythique aux Machines de l’Eternité est passionnante. S’appuyant sur la méthodologie durandienne, Lauric Guillaud traque les mythèmes, notamment dans leurs redondances. Si Lovecraft était un rationnel, plutôt méfiant vis-à-vis de l’ésotérisme, les mythèmes présents dans son œuvre tissent une dimension sacrée, avec ses temps et ses espaces typifiés, des éléments de voyages initiatiques, une symbologie un peu chaotique, mais qui peut faire sens. Michel Carrouges et Jean-Charles Pichon  permettent enfin à Lauric Guillaud de suggérer la littérature comme métaphysique, un principe et une clef traditionnels mais peu appliquée au fantastique.

« On peut ranger les oeuvres de Lovecraft ou de Wandrei parmi ces œuvres étranges qui n’ont cessé de décrire une structure physique et métaphysique qui a modifié et parfois démantelé notre vision de la « réalité ». Ces « machines pataphysiques », telles que nous les décrivent Carrouges et Pichon, nous indiquent une « méthode », issue de la tradition du gay sçavoir, qui s’avère essentielle au décryptage d’œuvres provocatrices, longtemps incomprises, voire rejetées. La recherche inlassable de Jean-Charles Pichon n’est pas autre chose que cette exhortation à redécouvrir ces hommes qui ont trouvé la « forme vide » et « choisi la mort au-delà de la mort, l’Irrémédiable », « allant jusqu’où personne ne va » (Les Dialectiques factrices) : Poe, Jarry, Roussel, le Colonel Lawrence, Gilbert-Lecomte, Dauùmal ou Artaud – sans oublier Hodgson, Wandrei, Clark Ashton Smith et R.E. Howard. »

Cette étude comblera les amoureux de l’œuvre de Lovecraft ou plus généralement du fantastique mais intéressera aussi ceux qui étudient la mythologie, la littérature ou la métaphysique.

Editions de L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

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Lionel Ray dans Les Hommes sans Epaules

Les Hommes sans Epaules n° 43, premier semestre 2017.

Ce quarante-troisième Cahier Littéraire est consacré à Lionel Ray. Le dossier établi par Paul Farellier est accompagné de poèmes inédits. C’est au début des années 70 que Lionel Ray abandonne le nom de Robert Lohro pour marquer une rupture dans son cheminement et son œuvre poétiques. C’est une période de dissidence, de déconstruction, « celle aussi, nous dit Paul Farellier, d’un totalitarisme linguistique où le poème aura bientôt peine à trouver sa respiration. Mais, trop vrai poète, l’homme auquel nous avons affaire pouvait-il se démettre longtemps de sa liberté ? »

Cette première rupture en annonce une autre, dix ans plus tard, une « métamorphose » qu’il décrira lui-même :

« Alors j’ai décidé, faisant table rase de mes fausses terreurs comme de tout terrorisme linguistico-théorique, de saisir la coïncidence la plus exacte possible entre écrire et vivre, et comme l’un de l’autre se fortifie, d’interroger cette rencontre de l’événement, du regard et du poème. »

Remarquons que cette métanoïa créatrice échappe ici à toute posture.

« Le poème, chez Lionel Ray, nous dit encore Paul Farellier, n’est jamais le déversoir d’une plénitude ; il vient en contrepoint d’un manque, comme la marque d’un dénuement qui obligerait le poète à se jeter dans l’espace verbal. »

 

Dans la broussaille des mots

 

Dans la broussaille des mots

Nous sommes d’étranges voyageurs

Tous empoissés de brume

De chiffres, de griffures et de froid

 

Nos façons d’aveugle sont de patiente

Et d’inégale mesure

Ici quand le rideau tombe

C’est tout le théâtre intérieur qui se vide

La mémoire est en écharpe et s’use

 

Qu’avons-nous fait de toutes ces voix

De cendre et de rose obscure

Elles qui touchaient à peine terre

Comme l’eau vive et comme une flamme

 

Qu’avez-vous fait de vous-même

Ce frisson impalpable des feuilles

Ce plain-chant des humaines chimères

Cette fumée ce désert

 

Des ruptures au sein de l’apparaître émane toutefois une permanence qui fait du temps une matière à travailler par le langage autant que le temps pétrit la langue.

Couv HSE 43

Sommaire : Editorial : La Poésie n’est pas un dire…, par Yves BONNEFOY – Les Porteurs de feu : Ounsi EL HAGE, par Christophe DAUPHIN, Jean-Paul HAMEURY, par Paul FARELLIER, Poèmes de Ounsi EL HAGE, Jean-Paul HAMEURY – Ainsi furent les Wah : Poèmes de Jean PEROL, Yoni AFRIGAN, Olga VASSILEVA, Frédéric TEILLARD, Francine CHARRON, Valère KALETKA, Joachim ARTHUYS, Louis PECCOUD, Alexandre BONNET-TERRILE  – Dossier : « Lionel RAY ou le poème pour condition », par Paul FARELLIER, Poèmes de Lionel RAY – Une voix, une oeuvre: « Taslima NASREEN, poète bengali », par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Taslima NASREEN – Les Inédits des HSE : « Killalusimeno sur les bords du Neckar » par Frédéric TISON, « Aujourd’hui ailleurs » par Lembe LOKK, « Le Coiffeur désœuvré » par Philippe VIGNY – Les Pages des HSE : Poèmes de Claude de BURINE, Elodia TURKI, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN – etc.

 

Dans l’éditorial d’Yves Bonnefoy, disparu le 1er juillet 2016, éditorial intitulé La poésie n’est pas un dire, mais un déblaiement, une instauration, nous lisons ceci :

« La poésie ? Ce n’est pas ajouter des livres à d’autres, sur des rayons de bibliothèque, pour faire avec eux une littérature, et son histoire, et de la culture, autrement dit de la mort, non, c’est tenter de rendre aux mots la pleine mémoire de ce qu’ils nomment : ces choses simples qui sont de l’infini, de la vie, quand on les perçoit dans leur immédiateté, mais que notre discours conceptualisé, tout analytique, remplace par ses schèmes, ses abstractions. (…)

D’où l’intérêt qu’il y a, pour qui se soucie de la poésie, à écouter les questions qui lui sont posées, c’est une occasion de prendre conscience de ce qui, dans sa réflexion ou même au plus intime de son existence de chaque jour, veut lui faire oublier ce devoir de lucidité, c’est-à-dire abandonner sa grande espérance. »

Les Hommes sans Epaules, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France.

http://www.leshommessansepaules.com/

Oulipo, mode d’emploi

Oulipo, mode d’emploi sous la direction de Christelle Reggiani et Alain Schaffner, Editions Honoré Champion.

C’est en 1960 que Raymond Queneau et François Le Lionnais fondent l’Oulipo, Ouvroire de Littérature Potentielle. Rattaché au Collège de ‘Pataphysique, l’Oulipo a commencé sous la forme d’une société secrète, en rupture avec d’autres mouvements comme le surréalisme ou l’existentialisme. Pour Raymond Queneau, la littérature potentielle est la «  la recherche de formes, de structures nouvelles et qui pourront être utilisées par les écrivains de la façon qui leur plaira ». Refusant de se dire mouvement littéraire, ce n’est que peu à peu que vont se préciser les objectifs, notamment par la rencontre avec les bourbakistes. Les oulipiens sont passés maîtres dans l’utilisation des contraintes pour libérer la créativité. L’Oulipo a agrégé des personnalités très différentes, a multiplié les pistes et les ouvertures pour devenir un vaste mouvement « mutagène » et protéiforme à l’influence aussi certaine que difficile à cerner.

Les études rassemblées dans ce livre forment une contribution de référence, théorique et critique, sur cet anti-mouvement qui en est devenu un, au risque maîtrisé de s’institutionnaliser.

couv-oulipo

Sommaire : Préface de Jean-Jacques Thomas – L’Oulipo et la science de Hugues Marchal – Oulipo et art contemporain de Dominique Moncond’huy – L’Oulipo et la langue de Christelle Reggiani – Masculin / féminin : l’écriture oulipienne a-t-elle un genre ? de Christelle Reggiani – La place du lecteur : contrainte et lisibilité de Franck Wagner – Oulipo international de Camille Bloomfield – L’Oulipo en public de Coraline Soulier – Et si l’Oulipo faisait école ? de Coraline Soulier – La sociabilité littéraire de Christelle Reggiani –  Du roman oulipien au roman de l’Oulipo de Virginie Tahar – Du théâtre booléen au « théêtre » jouetien : de la difficulté d’une dramaturgie oulipienne de Marc Lapprand – L’Oulipo et l’autobiographie : petite étude d’autobioformes de Véronique Montémont – La traduction comme pratique oulipienne : par-delà le texte « original » de Camille Bloomfield et Hermes Salceda – L’écriture de l’essai de Christelle Reggiani – Usage des genres populaires de Virginie Tahar – Une littérature de jeunesse oulipienne ? de Eléonore Hamaide-Jager – Ecritures en collaboration par Alison James – Machines littéraires, machines numériques : l’Oulipo et l’informatique de Camille Bloomfield et Hélène Campaignolle – Les hypertextes oulipiens constituent-ils un genre ? de Pablo Martin Sanchez – Roubaud écranique de Peter Consenstein – Faire (écrire) en atelier de Coranine Soulier – L’Oulipo et la radio de Virginie Tahar.

On le voit, sans épuiser un sujet par nature et par construction inépuisable, les auteurs rassemblés dans cet ouvrage permettent de reconsidérer la richesse et la diversité du corpus oulipien.

https://www.honorechampion.com/

 

Plus sur l’Oulipo : http://oulipo.net

Contre-Allées, Serge Pey

Contre-Allées n°37/38

L’élégante et sobre revue de poésie contemporaine poursuit sa route. L’aventure collective initiée par un groupe d’amis approche de sa vingtième année avec ce numéro largement qui rassemble un grand nombre d’auteurs dont Serge Pey, Christine Bonduelle, Gérard Cartier, Jean-Gabriel Cosculluela, Emmanuel Damon, Bernard Moreau, Isabelle Pinçon…

 

Serge Pey est un grand voyageur des révoltes, des traditions et des poésies des peuples. Son œuvre est traversée par une mystique parfois charnelle. Il spiritualise la matière ou revêt de chair la métaphysique.

 

 

Extrait de A Renato Pira mon ami cuisinier

 

         

Quand mon copain est mort

j’ai pensé que tout le monde

était mort

 

Mourir est une capacité

Semblable à celle de vivre

Tout est affaire de point de vue

 

Mais il faut savoir être vivant

pour penser que tout le monde

est mort

et son contraire aussi

il faut savoir être mort

pour penser

que tout le monde est vivant

 

La résurrection est de cet ordre

dire à ceux qui se croient vivants

autour de nous

de ressusciter

mais pas dans les cimetières

 

Vous trouverez davantage sur Serge Pey ici : http://sergepey.fr

 

Emmanuel Damon est notamment connu pour ses collaborations avec des musiciens mais il est aussi l’auteur d’une dizaine d’ouvrages et collabore à de nombreuses revues.

Extrait :

La nuit est une entaille pour notre soif

Un vœu de distance pour l’orage

Dormir

A semé dans la chambre une friche heureuse

Dont l’orvet goûte la fraîcheur

Dormir exauce une promesse d’ombre

L’herbe au verger s’abîme

Confond les fruits

Le soleil égaré avec le ruisseau file

 

Et pour vous donner envie de parcourir cette belle revue, cette phrase de Franck Cottet qui fait singulièrement écho aux temps confinés que nous traversons :

 

Parce que la violence des mots que nous nous sommes jetés a épuisé l’air de la pièce, crevé le silence, laissé déferler la fatigue, j’ai ouvert la fenêtre.

         

Une revue à découvrir toujours, à soutenir encore.

http://contreallees.blogspot.fr

La transcendance de l’humain

La transcendance de l’humain par Claude Saliceti, Editions Entrelacs.

Ce « plaidoyer pour un humanisme spirituel » veut contribuer à la restauration du lien entre spiritualité et humanisme, lien défait tant par « la collusion du religieux et du politique » que par « l’identification et la soumission du spirituel au religieux ». Ce sont les « Lumières » qui ont, par crispation scientiste, séparer le spirituel de l’humanisme.

Pour l’auteur, « la spiritualité humaine a sa source dans cette capacité dont dispose l’humain et dont il n’a pas décidé, d’avoir une conscience claire de lui-même, de sa finitude, de cette relation ambivalente, contradictoire entre ce qui est lui et ce qui n’est pas lui… ». Finalement, la spiritualité a sa source dans l’expérience, souvent douloureuse, de la dualité, dont l’être humain tend à s’affranchir par « un dépassement dans un illimité, une unité, une permanence, une perfection, une complétude individuelle qui serait aussi une communion, une fusion dans un Tout et dans l’Unité de ce Tout ».

Ce fut un long processus qui fit basculer l’humanité de la pensée métaphysique mythique des religions polythéistes de l’Antiquité vers une philosophie rationnelle. Ce processus accompagne une individualisation, une singularisation, une liberté qui fondent aujourd’hui, parfois faussement, les sociétés modernes. L’erreur prométhéenne de « l’homme auto-suffisant » va effacer peu à peu le rêve créatif orphique.

L’auteur consacre un chapitre à la question de l’immanentisme dont il distingue deux faces : « La face matérialiste et scientiste et la face subjectiviste et libertaire toutes deux reliées par un démiurgisme commun, et entre lesquelles l’humanisme autosuffisant, dans son refus de tout lien avec une réalité transcendante fondatrice, ne cesse d’osciller et de basculer ». Cette dualité immanentiste, ce binaire réducteur, aux effets toxiques, est bousculée par un troisième terme qui dépasse les oppositions, « transcende le connu et le connaissant », troisième terme « d’où seulement peuvent provenir aussi les idées d’un « souverain bien » et de cet accomplissement-communion auxquels nous aspirons et qui nous donnent les raisons et le courage, la vertu de maîtriser notre ego possessif et dominateur pour s’en approcher. »

C’est la science elle-même, nous dit l’auteur, qui remet en cause l’immanentisme et permet l’émergence d’un humanisme « renouant avec ses sources spirituelles, historiques, religieuses et philosophiques, en repensant celles-ci au feu de l’expérience et de nos savoirs nouveaux ».

« Seule, poursuit-il, une telle respiritualisation de l’humanisme et des Etats de droit démocratiques et laïques les rendant capable de justifier, de réaffirmer à nouveau avec force la sacralité de la personne humaine et la possibilité et la nécessité d’un universalisme éthique me paraît donc à même de combattre, à la fois, une mondialisation de la société humaine guidée seulement, comme aujourd’hui, par l’économie, la technique, la finance et la volonté de puissance, le désastre écologique, et le relativisme et le nihilisme culturels et éthiques que cette mondialisation engendre, ainsi que les résurgences des fanatismes idéologiques, identitaires, religieux et nationalistes qu’en réaction elle suscite également.

La réalisation d’un tel humanisme spirituel partagé me paraît être la première condition de l’avènement d’une citoyenneté planétaire seule à même de rapprocher tous les humains. Avènement dont les Etats de droit démocratiques se doivent d’être les creusets. »

En réaffirmant la responsabilité de l’Etat, et en creux son actuelle faillite, Claude Salicetti nous indique à considérer cet humanisme spirituel, que d’autre pourrait désigner comme spiritualité laïque, comme un nécessaire opérateur de changement sociétal.

Cet essai, dense et rigoureux, nous rappelle l’urgence de la tâche en restaurant les fondamentaux de l’humanisme issu de la Renaissance.

Editions Entrelacs, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Miyamoto et la Geisha

Myamoto et la Geisha de Thierry Emmanuel Garnier, Editions Arqa.

Miyamoto Musashi fut et demeure le plus grand samouraï de l’histoire du Japon, fondateur de l’école des deux sabres qui perdure à travers le Katori Shintô Ryû de Maître Otake, école qui a le statut de trésor national au Japon. Mais l’auteur du célèbre Traité des cinq roues fut aussi un philosophe de l’éveil remarquable que le mythe associe au maître zen Takuan, tout aussi célèbre.

On sait le lien entre la voie du sabre et la calligraphie. Thierry Emmanuel Garnier nous offre un livre magnifique unissant les deux arts que Miyamoto a pu incarner.

 

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L’histoire relatée dans ces pages intervient à la fin de la vie de Miyamoto. Il s’agit de la rencontre entre le vieux samouraï devenu un sage et d’une femme, Kina, prêtresse guérisseuse à l’apparence de geisha. Thierry Emmanuel Garnier restitue à travers le texte et l’illustration toute la subtilité des rapports dans le Japon ancien quand les dieux et les kamis participent pleinement au tissage des mondes des humains.

« Contre toute attente, l’émissaire qui fut annoncé, puis présenté par la servante de Miyamoto, était une femme encore jeune, au visage de tenshi, joliment paré d’un kimono aux motifs fleuris évoquant des camélias, la fleur symbole des maîtres samouraïs. Manifestement l’émissaire n’ignorait rien de la tradition ancestrale et connaissait parfaitement l’Iroha-uta ou le « Chant des Fleurs », ce poème japonais composé avec la totalité des quarante-sept hiraganas, qui fut attribué au moine Kobo Daishi. Outre d’enseigner la calligraphie, ce poème commençait par trois syllabes essentielles I-ro-ha qui parlaient de la couleur du cœur, le rouge sensuel et éclatant du désir passionné, mais enseignait surtout la vacuité et le néant du Monde. Fallait-il y voir là un signe du destin, pensa songeur Miyamoto tout en récitant ostensiblement une partie du poème à voix haute devant la femme apprêtée : «  Iro ha Nihote to – Chiri nuru wo – Waka yo tare so – Tsune naramu – Uwi no okuyama – Kefu koete – Asaki ume mishi – Wehi mo sesu. (Le plaisir est enivrant / Mais s’évanouit / Ici-bas, personne / Ne demeure. / Aujourd’hui franchissant / Les cimes de l’illusion / Il n’est plus ni de rêve creux / Ni d’ivresse).

Cet hymne à l’amour et à l’immortalité sous l’ombre lumineuse du Fuji-yama est un très bel hommage à Miyamoto Musashi et, à travers lui, à l’essence du Japon traditionnel.

http://www.editions-arqa.com