Théâtres et Initiations

Théâtre et Initiations de Christian de Caluwe suivi de Le lieu d’où l’on regarde de Michel Langinieux.

Editions de La Tarente, Mas Irisia, Chemin des Ravau, 13400 Aubagne.

https://latarente.com/

Les deux textes qui sont rassemblés dans ce livre, tout à la fois exigeants et pertinents, renouent avec la fonction primitive du Théâtre, exaltée tant en Inde ancienne qu’en Grèce antique, mais présente en toutes les cultures traditionnelles, quand le Théâtre demeurait le tout premier des arts initiatiques, avec la grammaire. Il rappelle, à celui qui n’est pas encore l’un de ses cadavres ajournés que désigne Fernando Pessoa, la liberté immédiate de la conscience et le devoir de liberté de l’individu, celui qui refuse de se constituer esclave volontaire.

Le théâtre, en libérant les corps, désigne la liberté intrinsèque de l’esprit. L’usage, tant traditionnel qu’avant-gardiste, du masque, peut régler la problématique de la forme à donner aux visages tout en évoquant « l’homme sans tête » de Douglas Harding ou encore l’acéphalité explorée par Georges Bataille. Cependant, le masque suscite aussi l’imagination, le masque de l’acteur, fut-il visage, étant miroir du masque, souriant, neutre ou grimaçant, du monde. Entre les deux, la dimension de l’imaginaire offre l’opportunité de l’instant présent.

 

Couv Théâtre

 

Le théâtre décloisonne les arts. En stupéfiant, il rend « idiot », soit, selon une étymologie grecque ancienne, « éveillé ». Le théâtre, même dit « de boulevard », demeure éminemment subversif par nature. Il éveille. Il peut rassurer jusqu’au vertige et, par renversement, mettre en évidence nos mascarades. Il éclaire la profonde spiritualité (la vie de l’esprit) de la banalité. De la même manière que nous parlerons d’une esthétique du grotesque, nous évoquerons une transcendance du commun, geste, parole et sentiment…

Le théâtre met d’abord en scène la puissance poétique du vivant, celle qui fait et défait la réalité, ouvrant l’intervalle où l’esprit libre peut s’immerger et se déployer.

Au théâtre de l’illusion du monde, des voies se découvrent, accès au Grand Réel. Toutes conduisent sur les rives de l’imaginal, selon Henry Corbin, au bout du bout de l’imaginaire, selon Gilbert Durand, là où l’autonomie est possible afin de se donner à soi-même sa propre loi, selon Cornélius Castoriadis.

Le théâtre est rituel par excellence. Il est aussi l’île des métamorphoses, souvenir d’un âge d’or ou reconnaissance d’une réalité autre, inclusive de toutes les réalités particulières tout en les transcendant.

Le théâtre s’estompe dans sa mise en scène pour laisser vivre l’écrit mais, il est bien le feu qui permet d’inscrire l’écrit, le mot, le sens dans la parole et la mémoire du vivant.

La sacralité du théâtre, portée d’abord par l’acteur, est confiée au spectateur comme révélateur de sa propre sacralité, de l’archaïque au sublime.

Face au monde prométhéen de la rentabilité et de la quantité, le théâtre demeure voix d’Orphée et voie de Psyché, porteur de la fonction imaginale et opérateur de changements créatifs au coeur même de la psyché.

Le théâtre, ce monde éminemment magique, s’adresse à la dimension mystérique de l’être, celle qui se saisit sans besoin d’explicitation ou de commentaire, celle qui traverse la personne et ses codes, émanation de la part indivisible de l’être, celle qui demeure.

Michel Langinieux, éveilleur et lanceur d’alertes, a fait le tour du monde avec un spectacle intitulé Le Fou de Rien, destiné à faire saisir au passant pressé de ce monde qu’il était tout à la fois, l’unique spectateur, l’unique créateur, l’unique réalisateur et l’unique acteur de son propre spectacle. Solipsisme désespéré ? Bien au contraire, félicité de l’Un. Ce spectacle qui n’en était pas un, heureusement décalé, voie d’Eveil en soi, qui non seulement ne pouvait laisser indifférent, mais rendait différent, avait pour fonction de créer, dans l’opaque et terne dualité, une brèche, un intervalle, pour laisser passer la lumière. « Bienheureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière» nous disait Michel Audiard qui, sans le savoir peut-être, invitait ainsi à la folie créatrice et libertaire.

Cette brèche, cet intervalle, cet entracte, cette pause inattendue et spontanée dans la fuite du monde vers l’accident de vitesse, Michel Langinieux n’aura eu de cesse que de l’agrandir, la répéter, l’indiquer, mettant en perspective nos contradictions, nos lâchetés, voire nos aberrations.

C’est bien la même attention au Soi et la même intention originelle qui se sont manifestées dans son combat mano a mano contre l’Etat-tueur, l’Etat-assassin, quand il dénonça le scandale de l’amiante. Imaginez ! Un homme seul, de théâtre, et un homme du Théâtre de l’Eveil sur les scènes grises et poussiéreuses de nos tribunaux, bousculant les règles et montrant du doigt les criminels assis dans leurs fauteuils ministériels. Combat inégal d’un David artiste contre un Goliath qui se serait fait lui-même Golem afin de ne pas penser. Arpenter les tribunaux endormis pour y chercher en vain la justice et n’y trouver pas même la loi !

Eveilleur et lanceur d’alertes. Les deux temps d’un même mouvement salutaire, destiné à nous extraire de la torpeur, nous extirper de nos médiocres rêveries pour choisir le Songe. Michel Langinieux revendique, pour tous ceux qui ont renoncé, le droit de rêver si cher à Gaston Bachelard. Il demande à l’homme ordinaire de croire en ses rêves extraordinaires. Et de les réaliser.

Michel Langinieux invoque, sur la scène du monde tel qu’il est, la liberté et la beauté de l’être en soi.

Christian de Caluwe aborde lui aussi le thème de l’identité entre le spectateur et le spectacle, sous d’autres rapports, celui des mythes, celui de l’imaginaire, celui des neurosciences. Il nous rappelle que « lorsqu’on va voir une pièce de théâtre, on va se « voir ».

Replongeant le lecteur dans les racines du théâtre, de l’Inde à la Catalogne, passant par la Grèce, la Chine, le Japon, parmi d’autres contrées, il identifie les composants dynamiques d’une « culture secrète » qui sous-tend le théâtre rituel et sacré, serpente à travers les cultures communes et officielles tout en les nourrissant.

En interrogeant « le théâtre et son double », il renouvelle la problématique, finalement faustienne, du doppelgänger. Sur la scène de théâtre, ce qui est caché peut sortir de l’ombre, le non encore conscient peut apparaître et se laisser traverser. Symboles, métaphores et autres procès thérapeutiques, c’est-à-dire qui réconcilient avec soi-même, l’autre et le monde, s’ordonnancent opérativement selon les principes de l’alchimie. Il n’est pas anodin de retrouver le personnage du fou, mis en scène si brillamment par Michel Langinieux dans les analyses et les explorations subtiles de Christian de Caluwe. La folie orientée « à plus haut sens » libère des multiples masques de la farce du monde, seul lieu de l’entendement, et permet l’émergence d’une connaissance ésotérique de soi-même.

C’est une chance de découvrir conjointement ces deux arpenteurs, l’un de l’acte à la pensée, l’autre de la pensée à l’acte, sur la double scène du livre et du monde. Si le théâtre est un regard, il veut embrasser toutes les directions et inclure les dimensions cachées. Avec l’un et l’autre, nous métamorphosons la triste farce de ce monde en Théâtre vivant de l’Eveil.

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Fils de Rabelais

Fils de Rabelais de Valérie de Changy, collection Vents d’Histoire. Editions De Borée, 45, rue du Clos-Four, 63056 Clermont-Ferrand Cedex 2.

https://fr-fr.facebook.com/editionsDeBoree/

Alors que les inépuisables études rabelaisiennes sont légion, Valéry de Changy a fait le choix judicieux du roman pour mieux révéler les multiples facettes de ce François Rabelais auquel nous nous référons à de nombreux titres sans toujours bien saisir la portée de l’héritage profond qu’il nous a laissé.

Dans un XVIème siècle pénétré lentement mais sûrement par les idées de la Renaissance, Rabelais a déclenché de nombreuses hostilités à son égard dont celles d’une Sorbonne monolithique au service du dogme catholique. En 1543, La Sorbonne condamne Pantagruel et Gargantua. La protection des Du Bellay lui évite des ennuis majeurs. Le Quart Livre lui vaudra une nouvelle condamnation et cette fois, peut-être, des ennuis bien tangibles.

Il a recueilli un orphelin de treize ans, Justus, qu’il considère comme son fils, un fils qui baigne dans l’effervescence rabelaisienne et s’imprègne des idées libertaires de ce père adoptif. Nous pourrions dire de Rabelais qu’il incarne à son époque l’alliance entre tradition et avant-garde, la tradition étant cet incessant rappel à l’essentiel au sein des modernités successives. Cette posture est par nature intenable, suscitant adversités et incompréhensions dans tous les milieux. L’adversaire est ici le chevalier de Puis-Herbault, sorbonnard rigide qui se pense missionner pour protéger la foi. Il compte frapper Justus pour atteindre François l’humaniste et ses pairs.

Couv Rabelais

Le roman est porté par une belle langue qui restitue le rythme rabelaisien de la vie. Le lecteur se plonge avec délectation dans l’intrigue et se confronte avec les idées portées par Rabelais.

Au cœur des valeurs rabelaisiennes, se trouve la liberté, liberté d’être, de penser et d’agir, une liberté qui doit s’inventer et se réinventer au quotidien par un affranchissement à la fois des conditionnements de l’époque et de conditionnements plus personnels. Il est intéressant de noter que Justus étant passionné d’arts culinaires, la saveur tient une place essentielle dans le roman. Or, le goût et l’odorat sont les plus immédiats des sens après le toucher, se prolongeant par l’ouïe et la vue jusqu’à la pensée. Cette approche sensorielle donne à l’expérience une indispensable assise « ici et maintenant » permettant de partir en quête du « déjà et pas encore », quête si singulière chez Rabelais.

Nous retrouvons dans la relation entre François et Justus, le projet éducatif humaniste de Rabelais, soucieux d’embrasser les disciplines afin qu’elles se nourrissent les unes les autres. Nous parlerions aujourd’hui de transversalité. Le roman met également en lumière la place de la femme chez Rabelais. Il voudrait les libérer du fardeau sociétal qui les contraint dans la tenaille des mâles. Pour cela, il ne cherche pas à les idéaliser mais les voudrait chair et esprit quand les uns ne les prennent que chair et les autres pur esprit. Valérie de Changy nous offre deux belles figures de femmes rebelles, Blanche et Eulalie, qui refusent le carcan dans lequel les préjugés communs les maintiennent et choisissent la marginalité d’une communauté.

Le roman reprend les thèmes rabelaisiens intemporels : la lutte contre les institutions qui, toujours, enferment, la vivance ou la survivance des idées nouvelles, la relation avec la nature, la question des affranchissements, celui du fils face au père, celui de la femme devant l’homme, nécessaires pour co-créer dans une véritable relation, celle de l’amour par conséquent. Il s’agit toujours, conclut Valérie de Changy d’élever à la liberté. Sans oublier l’éclat de rire au cœur du tragique sans lequel Rabelais ne serait pas Rabelais.

Comme toujours avec Rabelais, il apparaît furieusement actuel. Il est salutaire de se retourner vers lui pour nous réveiller de l’engourdissement sombre qui envahit aujourd’hui notre monde. Il y a un recours à Rabelais comme il y a un recours à Spinoza ou un recours aux forêts. Ce livre, d’abord publié en Belgique, a déjà reçu le prix Rabelais et le prix Contrepoint. Mais le plus beau prix pour Valérie de Changy, en véritable fille de Rabelais, est sans doute celui du lecteur qui sort de ce roman plus vivant qu’il ne l’était avant d’en ouvrir la première page. Rabelais sera toujours un renouvellement de l’intensité.

A ne pas manquer. Et nous attendons la suite annoncée avec impatience…

 

Sept joyaux du Tantra shivaïte

Sept joyaux du Tantra shivaïte. Rencontre avec sept maîtres du Cachemire Médiéval par Colette Poggi. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 57005 Paris.

http://originel-accarias.com/

 

Nous devons à Colette Poggi de remarquables travaux sur le shivaïsme cachemirien, ou mieux, sur les shivaïsmes cachemiriens tant le foisonnement intellectuel, religieux, philosophique et métaphysique du Cachemire fut riche et varié du IXème au XIVème siècle, période étudiée dans ce nouveau livre.

 

Couv Poggi

 

Les textes révélés, remarque Colette Poggi, qui font aujourd’hui la réputation du courant non-dualiste cachemirien, sont probablement antérieurs ou très antérieurs aux dates officielles de repérage historique de ces Tantra. Ils se présentent en général sous la forme de dialogues entre Shiva et sa parèdre, entre la Conscience et l’Energie, Shakti. Colette Poggi a choisi de nous conduire dans les subtilités de ces traditions à travers sept sages, une femme et six hommes qui ont exploré les profondeurs de la conscience dans des modalités non dogmatiques, libertaires même : Vasugupta, Somânanda, Utpaladeva, Abhinavagupta, le plus connu d’entre eux, Ksemarâja, Mahesvarânanda, et Lallâ, par ordre chronologique.

« Au fil de notre voyage, annonce Colette Poggi, la parole sera laissée à ces sept sages, de Vasugupta à Lallâ, afin que le timbre original de leur voix intérieure résonne dans notre imaginaire et que leur démarche rationnelle dévoile leur vision de la réalité. De ces sept chercheurs, chacun est parvenu à mettre en lumière un aspect particulier du réel. Certes, cette recherche inlassable s’est déroulée sans laboratoire, ni instrument mais de l’intérieur car ils firent de leur-corps-souffle-esprit un astrolabe ouvert sur la vie infinie, voyant en chaque forme une expression de la créativité de Shiva. Il ne faudrait donc pas chercher dans leurs approches des concepts scientifiques ou philosophiques ; leur parole s’est faite écrins d’éclats d’intuition jaillis de leurs expériences. Ainsi ces sept sages, mystiques et poètes, vibrant chacun d’une intensité particulière, ressemblent à des joyaux qui laissent, en transparence, percer la lumière de manière unique. »

Un grand nombre d’écoles cachemiriennes non-dualistes s’exprimèrent avec chacune leurs spécificités mais aussi des « intuitions communes » comme, en premier lieu, l’expérience d’une seule réalité absolue, Shiva, qui conduit à s’opposer au principe de l’illusion cosmique que l’on rencontre dans d’autres courants. Pour ces écoles, l’illusion perçue par l’ignorant est la réalité de l’être libéré. L’approche revendiquée est toujours la plus directe, immédiate, parfois non-voie, et vise une libération totale, y compris des pratiques et enseignements, par la reconnaissance ou le ressouvenir de sa propre nature originelle, qui demeure.

Pour chacun des sept sages choisis, Colette Poggi présente le contexte culturel et spirituel dans lequel ils furent amenés à enseigner ou transmettre avant de proposer des extraits aux lecteurs.

Avec Lallâ, yogini shivaïte et soufie qui, après avoir subi humiliations et persécutions, s’échappa pour se consacrer à Shiva, nous approchons une œuvre poétique exemplaire qui rend compte des étapes sur le chemin de l’accomplissement : Du désenchantement à la prise de conscience de l’illusion mondaine – Du vide salutaire à l’expérience de la vibration – De l’Emerveillement à l’Apaisement. Le discernement, associé à l’intuition de l’essence, autorise l’apaisement. Lallâ évoque elle aussi une non-voie, une forme sans forme, la pure présence à soi-même comme étant le Seigneur lui-même.

Colette Poggi identifie une « dynamique de passage » : « du multiple vers l’un ; du dehors au-dedans ; du discours dispersé à la Parole unifiant tous les sens et portant vers un au-delà de tous sens ; de l’apparence et des voiles vers la nudité de l’essence. »

 

Lallâ :

« Tout acte que j’accomplis est adoration,

Toute parole que je prononce, formule sacrée,

Tout ce qui survient, prétexte pour l’union (yoga),

L’univers pour moi ici même n’est autre que le Tantra. »

 

Ce qui frappe le lecteur, et ce peut être salutaire, qui découvre les enseignements de ces sept sages, ce qu’ils mettent à nu, chacun en leur style propre et libre, c’est l’actualité et la permanence de ce qu’ils présentent. Si une voie n’est qu’un regard, ces regards-là sont emplis de beauté et de liberté. Plutôt qu’un essai brillant, ce qu’elle sait faire avec talent, Colette Poggi nous invite, par ce livre profond, avec beaucoup d’amour, à une immersion dans l’intimité de l’esprit.

Le cabaret du Chat Noir

Le cabaret du Chat Noir, histoire artistique, politique, alchimique et secrète de Montmartre de Richard Khaitzine. Editions Le Mercure Dauphinois, 4 rue de Paris, 38000 Grenoble, France.

http://www.lemercuredauphinois.fr/

Le spécialiste de la Langue des Oiseaux qu’est Richard Khaitzine ne pouvait que se passionner pour l’histoire artistique et ésotérique mouvementée de Montmartre. Dans la période incertaine qui suit la Commune, le cabaret du Chat Noir est un lieu magique où se côtoient la plupart des grands noms de l’époque mais aussi des anarchistes et des aventuriers. Le Chat Noir fondé dans le dernier quart du 19ème siècle eut une vie agitée et riche de rencontres inattendues. Artistes, conspirateurs, occultistes, hermétistes s’y donnèrent rendez-vous.

Couv Chat Noir

Au fil des pages, des documents, témoignages, illustrations, Richard Khaitzine laisse se dessiner la silhouette mystérieuse de Fulcanelli, maître d’oeuvre d’une opération tant artistique qu’alchimique.

D’abord taverne, le Chat noir sut se faire cabaret. Ce fut Fulcanelli qui dans Les Demeures philosophales, ouvrage publié en 1930, attira l’attention sur ce cabaret de Montmartre, le désignant comme un centre ésotérique et politique mystérieux. Le Chat Noir, comme cabaret est né d’une rencontre entre Rodolphe Salis, considéré comme tuteur ou créateur de l’établissement, et Emile Goudeau, habitué des cafés littéraires et l’un des fondateurs du Club des Hydropathes en 1870. Salis donna au cabaret sa spécificité. Il accueillait des artistes et des auteurs afin que ceux-ci puissent présenter leurs œuvres ou même écrire et dessiner sur place. Les habitués se frottaient régulièrement aux bandes qui écumaient le quartier. Un drame conduisit le Chat Noir a quitté le boulevard Rochechouart pour la rue de Laval. C’est ce que Richard Khaitzine désigne comme la seconde vie du Chat Noir qui devint un lieu de spectacle.

L’auteur décrit la « vie officielle » du Chat Noir avant de présenter sa vie cachée. Dans cet espace très à part se mêlent artistes, anarchistes et hermétistes. Cette époque est effervescente, c’est celle des Papus, Péladan, Guaita, Saint-Yves d’Alveydre, entre autres. Dans Paris, plusieurs lieux rassemblent ésotéristes, peintres et poètes. Sous la plume de Richard Khaitzine, ces lieux prennent vie et le Chat Noir apparaît comme un creuset d’où sortiront les œuvres les plus diverses, bousculant souvent les conformismes de l’époque. Gaston Leroux mit en scène dans certains ouvrages les mystères, ou les mythes, inscrits dans la demi-obscurité de l’époque.

Le travail de Richard Khaitzine contribue à restaurer l’alliance qui nous est si chère entre artistes et hermétistes. Il ravira tous ceux qui ont la nostalgie d’une période féconde où la création, sous toutes ses formes, pouvait encore investir quelques lieux hors du temps où la chair pouvait s’unir avec l’esprit. Alors, il n’était pas nécessaire de réenchanter le monde.

Le Chat Noir est un véritable prototype de cabaret, un lieu qui laisse vivre l’esprit derrière la superficialité et la légèreté apparentes quand, de nos jours, on tue l’esprit derrière une prétendue rigueur intellectuelle.

Très documenté, cet écrit rend compte, sans le dénaturer, sans chercher à en épuiser les mystères, d’un foyer de création dont l’influence demeure malgré tout. Cette nouvelle édition, revue et corrigée, est bienvenue pour secouer notre époque.

Absinthe & Cocaïne selon Aleister Crowley

Absinthe & Cocaïne par Aleister Crowley. Editions de Paris – Max Chaleil, 54 rue des Saints-Pères, 75007 Paris.

https://leseditionsdeparis.com/

Aleister Crowley (1875 – 1947) est surtout connu pour ses travaux dans le domaine de l’occultisme. Il a démontré cependant qu’il était aussi un excellent dramaturge et un poète. Ce petit livre rassemble pour la première fois en français des textes variés publiés dans les années 1910 à 1920, dans plusieurs revues dont Vanity Fair ou The international. Ces textes présentent d’autres facettes de la personnalité si complexe d’Aleister Crowley.

Couv absinthe

Les deux textes les plus intéressants traitent des paradis artificiels et donnent le titre à l’ouvrage, Absinthe – La déesse verte d’une part, Cocaïne d’autre part.

« Certes, j’ai déjà beaucoup écrit pour rendre clairement une vanité pitoyable : se peut-il que l’opalescence de l’absinthe ait un lien occulte avec ce mystère de l’arc-en-ciel ? Car, sans doute, un verre insinue indéfinissablement et subtilement le buveur dans la chambre secrète de la Beauté, attise ses pensées jusqu’à l’extase, ajuste son point de vue à celui de l’artiste, au moins dans la mesure où il est capable de tisser pour sa seule fantaisie une robe de gala à l’étoffe aussi colorée que l’âme d’Aphrodite.

Ô Beauté ! Depuis longtemps je t’aime, longtemps je t’ai poursuivi, toi l’insaisissable, toi intangible ! Et voilà ! Tu m’enveloppes nuit et jour dans les bras d’un gracieux, luxueux et chatoyant silence. »

A propos de la cocaïne :

« A l’un, la drogue peut apporter de la vivacité, à un autre langueur ; à l’un force créatrice, à l’autre énergie inlassable ; à l’un glamour, et à l’autre enfin, convoitise. Mais chacun à sa manière est heureux. Pensez-y ! – C’est si simple et si transcendantal ! L’homme est heureux !

J’ai voyagé dans tous les coins du globe, et j’ai vu de telles merveilles de la nature que mon stylo crie encore quand j’essaye de les écrire. J’ai vu beaucoup de miracles du génie de l’homme, mais je n’ai jamais vu une merveille comme celle-ci. »

Aleister Crowley s’attaque au prohibitionnisme et demande aux autorités de faire confiance à la population, capable, selon lui, de s’autoréguler malgré quelques dérives marginales. Il met en avant tout ce que l’humanité doit aux drogues, notamment la créativité de nombre d’artistes et auteurs. Il le démontre avec un texte opiacé, Aux pieds de Notre-Dame des Ténèbres.

« Maintenant, le bleu du crépuscule vient au milieu du bruissement des feuilles. Les oiseaux, fatigués de voler, envoient leurs plaintes au ciel, avant de mettre leur tête sous leurs ailes, et la mer, la grande sauvage, avec de longs gémissements, écrase contre les roches ses hautes vagues qui se cabrent.

Le soleil s’est caché, tachant l’horizon d’une teinte sanglante. C’est l’heure du mirage !

Mélancolique et lent, enveloppé de mille voiles sombres, je marche sur la rive, et j’écoute l’éternel gémissement des eaux et le léger chant de la brise. L’herbe grasse du petit bois près de là, lavée par la rosée (et si tendrement verte !), me demande de la piétiner avec mes pieds nus.

Vivement, j’enlève mes sandales, et ainsi, debout dans le vert humide, enveloppé dans mes voiles, je pense à moi-même comme un grand lys noir, né d’une baguette magique. »

Nous trouverons aussi dans ce recueil quelques haïkus, un texte humoristique intitulé Sur la gestion des blondes, qui n’épargne ni les blondes ni les brunes, une critique du cinéma de mauvaise qualité et quelques autres surprises.

La pensée d’Aleister Crowley demeure étonnamment pertinente pour notre époque à hauts risques.

Jean-Charles Pichon : L’anthologie ontologique

L’anthologie ontologique de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Voici une triple histoire relatée par Jean-Charles Pichon, une histoire de l’humanité, une histoire de lui-même et une histoire de la pomme, celle d’Eve, celle de Pâris, celle de Guillaume Tell, celle de Newton, et d’autres, autant de symboles puissants.

« D’autres symboles, nous dit Jean-Charles Pichon, traversent les Ages, plus émouvants ou créateurs ; mais rares sont ceux dont la légende, en son évolution, exprime aussi clairement le chemin ambigu de l’homme vers la mort et la liberté ; car, dans le péché, le rapt, le choix, le don, le péril, la lucidité ou la création, c’est bien toujours une liberté qui est en cause, si menacée qu’elle soit. »

Car cette histoire tridimensionnelle est bien une queste de liberté, d’infini et de beauté, antidote aux monstruosités humaines :

« La négation du diable, dit-il, a ressuscité le diable. Plus certainement que le cercle noir de l’occultisme, la rune du druide ou l’effigie magique du prêtre vaudou, la naïveté, la vanité contemporaine ont su tirer les grands démons de leur sommeil en sollicitant la raison.

Où l’envoûteur n’affaiblissait qu’un homme, le psychanalyste en a réduit deux cents millions ; où le médecin-man a changé la population de vingt-cinq grands Etats en aimables sursitaires, handicapés dès le berceau où ne vivant plus qu’à force de drogues, de vitamines qui ne vitalisent pas et d’un quelconque antibiotique qui dénature de fait la vie. Où le sorcier, pendant une heure ou une journée, contraignait le futur initié à vivre un peu contraint dans une case étroite, un peu épouvanté par les cris de la nuit, nos planificateurs ont jeté deux milliards de citoyens conscients dans le tumulte vain des prisons capitales. Et quand, hier, les peuples – artisans, paysans – vivaient dans l’ignorante intelligence des signes, des saisons et des plantes (cette ignorance s’appelait l’instinct), nos démons les ont liés à l’érudition conne que l’instruction dispense aux races civilisées.

Sous sa triple figure destructrice, menteuse et enlaidissante, le démon est parmi nous. Il règne. Il tue, abêtit, démolit, avec l’aide des Pouvoirs, dont les représentants ont le visage même, cruel ou sardonique, veule, repu, de Satan, le menteur, de Léonard à la double face ou de Belzébuth, le dieu des mouches et des voleurs. Or, très étrangement, ce retour du démon, de moins en moins de gens en doutent ; mais la pensée se fait jour qu’il doit en être ainsi pour que les choses changent, et je n’y disconviens pas.

Ce que je veux dire dans ce livre n’est pas aisé à dire, mais je le crois nécessaire. C’est que ces diables sont aussi des dieux. Je voudrais qu’on apprenne à respecter les dieux – et les démons – pour désapprendre à détruire l’homme. Je voudrais donner de l’homme et des dieux une figure bien plus fraternelle, humaine chez ceux-ci et divine chez celui-là. Pour que celui qui me lira ne soit plus dupe des sorciers qui mènent et nous tuent. »

 

Couv anthologie JC Pichon

 

Il s’agit d’une vaste entreprise de démystification mais aussi de réhabilitation, voire de restauration, d’exploration cyclique des infinis et de l’identification des limites humaines.

Ce volume de six cents pages est une sorte d’encyclopédie d’un nouveau genre en deux volumes : La méthode et l’illusion puis L’erreur et la réalité. La dialectique joue un rôle important dans ce traité qui n’est pas seulement de métaphysique. Nous pourrions aussi évoquer une infraphysique, une physique des abîmes obscurs, d’où extraire les pépites de l’expérience à la recherche, non de révélations, mais d’équilibre. Cela passe par un auto-abolissement de la personne, afin de laisser libre la conscience.

« Et sans doute il est vrai : même s’il répond au Sphinx, s’il pénètre jusqu’au cœur en étoile du dédale, le chercheur est mangé. Mais, pour que ce néant suive toutes les quêtes, il faut qu’à chaque étape du labeur pénétrant, une faille s’ouvre en ce qui est, comme le bois se creuse à chaque tour de vis, la terre à chaque coup de pioche, le flot à chaque brasse, le feu sous le tisonnier. Et, de fait, il n’est pas de forme révélée au cours de la pénétration absurde qui ne soit étincelle, écume, terreau, copeau, il n’est pas de néant qui ne soit une ouverture.

Puisque l’entropie seule mène à l’abîme sans fond, j’en préfère croire les retours de la pensée païenne, réinventée, qui, tous les dix ans, tous les deux mille ans, toutes les ères glacières ou tous les kalpa, renvoie l’humanité à de nouvelles espérances, plus folles et plus conscientes que l’espérance passée. Même si, à mi-chemin des montagnes sublimes, l’humanité s’installe, pour cinq cents ans ou dix siècles, dans les vallées de péché où murissent les fruits. »

La démystification ouvre l’espace pour un réenchantement qui ne réduit pas la liberté.

«  Les orbites du temps, conclut Jean-Charles Pichon, où s’inscrivent les symboles et où les dieux éclosent, épousent en cet instant (le premier jour d’hiver) la pierre où je me dore, ronde et plate, empourprée sous le soleil de midi. »

Un livre profond et magnifique par un sublime éveilleur.

Patrice Cauda

Patrice Cauda, Je suis un cri qui marche de Christophe Dauphin. Les Hommes sans Epaules Editions. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

http://wwwleshommessansepaules.com

 

Christophe Dauphin nous présente longuement la vie et l’œuvre d’un poète méconnu, Patrice Cauda, grand solitaire inaccessible si ce n’est peut-être par ses écrits. Cet ouvrage est le premier témoignage de l’importance de ce poète.

Sa date de naissance est incertaine, 1921, 1922, 1924 ? Même le jour exact de son décès est sujet à caution. Né à Arles, la ville qui a maltraité Van Gogh, explique dans le détail Christophe Dauphin.

 

Couv Cauda 1

 

C’est une poésie de la noirceur, de l’angoisse, de la douleur et de la souffrance (il faut distinguer les deux). Né dans les échos terribles de la première guerre mondiale, Patrice Cauda devra traverser la deuxième et ses atrocités. Cela n’aide pas à s’orienter vers le pôle de joie. Les poètes de cette époque furent marqués par ce contexte devenu texte.

C’est en 1939 que Patrice Cauda fait une rencontre déterminante, celle d’ Henri Rode, romancier en construction déjà en relation avec Paulhan, Mauriac, Green, Malraux et d’autres. Alors que Rode assume son homosexualité, Patrice Cauda reste voilé. C’est Henri Rode qui décèlera la talent poétique de Patrice Cauda et l’encouragera à écrire. Pris dans l’arbitraire nazi, il échappe de peu à la tragédie de Tulle. Comme beaucoup, il sera silencieux sur l’horreur mais celle-ci affleure sous les mots, fleuve rouge-sans sur lequel naviguer tant bien que mal.

 

Gisant

 

Quand au plus loin du cercle noir

j’épie le bruit des veines endormies

tout semble violemment se fermer

on dirait le fil des révoltes coupé

 

sur le secret on frappe en silence

comme sur un désert de dénuement

 

Nu au chevet de sa propre mémoire

le visage défait de larmes cachées

le cœur dirige sa mimique d’espoir

 

Ô ce lieu invisible qui ressemble à la mort

alors que le corps continue la vie

attaché au sol par habitude

tandis que l’esprit cherche un repos encore ignoré

 

Toute sa poésie sera un cri immense contre l’inacceptable mais un cri d’une lucidité implacable qui exige un dénuement total, ni espoirs, ni préjugés, identifications ou croyances. Cet homme, trop familier avec la mort, toutes les morts, est un poète de la désillusion et de la détresse absolue.

 

Ses deux premiers recueils sont publiés en 1951 et 1952, Pour une terre interdite et L’épi de la nuit, chez Debresse grâce à Henri Rode. Christophe Dauphin note que jamais Patrice Cauda n’aura présenté lui-même ses poèmes à un éditeur. C’est un poète reclus, incertain de lui-même et du monde. Henri Rode parle de lui comme d’un « poète panique ». Malgré un sens aigu de l’amour, Patrice Cauda fut englouti par les sables mouvants de la solitude. Il abandonna la poésie avant de mourir en 1996 laissant une œuvre bouleversante.

 

 

Couv Cauda 2

 

La belle et sensible monographie de Christophe Dauphin est suivie d’un choix de poèmes inédits et saisissants.

 

La malédiction du poète (extrait)

 

Toutes les vies des vivants vers la mort

qui reste fermée

 

Tout l’amour des cœurs vers l’espoir

insensible

 

Toute la poussière la boue la nuit

vers les lumières du matin

pour recommencer le même meurtre

 

Et vous et moi qui restons séparés

dans le couloir

où nous nous heurtons

sans jamais nous rencontrer

 

 

La table des solitudes (extrait)

 

Pourtant nos douleurs ont le même poids

Sur la balance du néant

Notre espoir une identique couleur

Dans son domaine de nuit

 

Si je regarde mon visage dans le miroir humain

Je ressemble à ta solitude

D’un battement mon cœur épouse le tien

Comme au fond d’une seule chair

 

De notre mort chaque minute nous rapproche

Pour nous confondre dans sa vérité

Nous dont toutes les différences

S’uniront pour former la même absence

 

Patrice Cauda est un poète de la plus sombre des beautés mais, mieux et plus que n’importe quel modèle psychologique, sa poésie explore au plus profond la psyché humaine. Si vous n’achetez qu’un livre de poésie cette année, achetez celui-ci.