Les Hommes sans Epaules n° 53 –

Les Hommes sans Epaules n°53. Sous la direction de Christophe Dauphin.

Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Ce beau numéro de la revue fondée par Jean Breton en 1953 est consacré aux Damnées et Damnés de la poésie.

Voici quelques extraits de l’éditorial puissant de Christophe Dauphin qui appelle à un Manifeste de l’Emotivisme :

« La création est pour le poète la blessure originelle. Son poème est habité, vécu, y compris dans la dimension onirique : un enjeu d’être total, et pour tout dire, émotiviste, car l’émotion est l’équation du rêve et de la réalité ; qui met le sujet hors de soi. »

« La poésie c’est l’être et non le paraître, un vivre et non un dire. Dans cet enjeu d’être total, ils sont nombreux, ceux qui, connus, inconnus, méconnus, ont laissé jusqu’à leur vie : les grands gisants d’intime défenestration, écrit Roger-Arnould Rivière, qui ajoute : je sais que la détonation contient le même volume sonore – que les battements du cœur qui bâtissent toute une vie. »

« La damnation, la malédiction du poète, c’est aussi ces livres qui se lisent peu ou pas, dont la diffusion est complexe et dont personne ne parle, qu’à titre confidentiel. Au mépris de la société répond souvent, plus cinglant, le mépris ou l’incompréhension de l’entourage. Le mépris, c’est-à-dire, l’indifférence. En somme le poète est un invisible, il n’existe pas. On l’aime mort après une vie malheureuse. »

« Il faut bien dire cette solitude, ce désarroi, ce désespoir, qui entourent le poète. Il n’était pas, il n’est toujours pas facile de vivre dans la peau d’un poète, qui doit exister en face de gens qui nient purement et simplement son existence… »

Pourtant, aucun misérabilisme chez Christophe Dauphin mais une juste lucidité qui s’accompagne de sagesse, d’une science du combat et d’un art de l’être.

« La poésie est l’unique réponse aux mascarades mensongères du monde, l’expression la plus intime et la plus intense de l’être. »

Il ne s’agit pas seulement de résistance à l’oppression mais bien d’un chemin intime de libération, ce qu’illustre le dossier consacré à Edouard J. Maunick, « le poète ensoleillé vif », dont la poésie s’épanouit entre île et exil, la condition même de l’être, exilé dans l’humain, et qui se constitue comme île.

« Pour moi, dit-il, la parole poétique n’est pas du tout différente de la parole physique, c’est-à-dire de ce mécanisme de vie qui commence au ventre, au plexus solaire, traverse la colonne, la trachée et sur lequel, au moment où l’expiration va se produire, l’homme appose une rumeur intelligible. C’est cela la parole. Je n’ai jamais pu corroborer l’expression coup au cœur – pour moi, il s’agit toujours d’un coup au ventre. Le poème étant la parole exigée, toute parole prononcée par l’homme et qui ne ressort pas au quotidien domestique, est poème. Par quotidien domestique, entendons ce que les civilisations nous ont donné comme manières, nous ont créé de verbiages, etc. »

Testament d’un errant (extrait)

… si meurt le poème/

le bluff littéraire

l’aura emporté

sur une autre Passion

sans les trente deniers

mais payées en nègres/

sans Gethsemani

pour dernière prière

mais l’île de Gorée

pour station maudite/

triste embarcadère

d’une ébène de chair

vers l’Outre-Atlantique/

Golgotha de mer

dans le Sanhédrin

ni de Ponce Pilate/

mais docteur-es-Traite/

sans couronnes d’épines

mais chaînes et carcans/brûlures de fouet

pour flagellation.

Reste la mise en exil :

Si meurt le poème/comment conjurer Gorée ? »

Sommaire :

Éditorial : La poésie des Damné(e)s ! , par Christophe DAUPHIN

Les Porteurs de Feu : Edouard J. MAUNICK, par César BIRÈNE, Yusef KOMUNYAKAA, par Christophe DAUPHIN, Cédric BARNAUD, Poèmes de Edouard J. MAUNICK, Yusef KOMUNYAKAA

Ainsi furent les Wah 1, Poètes aux Mascareignes : Poèmes de Evariste PARNY, Charles Marie René LECONTE DE LISLE, Charles BAUDELAIRE, Malcolm de CHAZAL, Loys MASSON, Jean ALBANY, Boris GAMALEYA, Raymond FARINA, Ananda DEVI, Catherine BOUDET

Dossier : Edouard J. MAUNICK, le poète ensoleillé vif par Christophe DAUPHIN, René DEPESTRE, Léopold Sédar SENGHOR, Jean BRETON, avec des textes de Edouard J. MAUNICK

Ainsi furent les Wah 2 : Poèmes de Edith BRUCK, Nathalie SWAN, Mathilde ROUYAU, Jennifer GROUSSELAS, Jean-Pierre LESIEUR, André-Louis ALIAMET, Jean-Louis BERNARD, Michel LAMART, Jacques BOISE

Poèmes-Témoins : Pour les Damné(e)s !, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Ilarie VORONCA, André de RICHAUD, Ashraf FAYAD, Erri DE LUCA, Thomas DEMOULIN, Joseph PONTHUS, Gérard MORDILLAT, Louis CHEVAILLIER, Laurent THINES, Cathy JURADO, Yves MARTIN, Claude de BURINE, Thomas LE ROY, Taslima NASREEN, Marie MURSKI, François MONTMANEIX

Les pages des Hommes sans Epaules : Elodia TURKI, Hervé DELABARRE, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN, Paul FARELLIER

Avec la moelle des arbres : Notes de lectures de Christophe DAUPHIN, Karel HADEK, Odile COHEN-ABBAS

Les Infos/Echos des HSE : Textes et poèmes de Frédéric TISON, Christophe DAUPHIN, Odile COHEN-ABBAS, Virginia TENTINDO, Jean CHATARD, César BIRÈNE, Pierre PINONCELLI, Paul FARELLIER, Werner LAMBERSY, Max JACOB, Alain BRETON, Katayoun AFIFI

La nuit est toi de Claire Boitel

La nuit est toi de Claire Boitel. Editions Fables Fertiles, 18 rue de la Marne, 95460 Ezanville.

Texte d’une rare beauté, La nuit est toi échappe à tout commentaire tant il est déroutant. Littéralement, il ne cesse de nous installer dans les lieux les moins confortables de la conscience, jouant avec les porosités psychiques et temporelles de l’auteur et du lecteur.

La narratrice demeure dans des intervalles superposés, entre vie et mort, entre présence et absence, entre déjà et pas encore, entre être et néant…

Tout commence par un manuscrit :

« Je veux être ton mystique. Je veux m’agenouiller devant toi. Je veux me souiller pour que tu me laves de ton regard. Il faut que tu inventes un baptême, que tu accomplisses des miracles, que tu meures et que tu ressuscites !

Je veux être immolé sur la croix jumelle, subir les pensées de boue, de sel, les plaies qui nous font trop exister avant de mourir !

Ensemble nous serons ensevelis dans le tombeau, nous formerons une seule ossature, une seule chair translucide, glorieuse ! »

Le lecteur peine à se raccrocher à des morceaux de réalité destinés à voler en éclats quelques mots plus tard. Il n’a d’autre choix que de plonger avec l’assassin et sa victime qui ne font plus qu’un dans une volupté libératrice qui transcende les formes. Nous touchons là au monde des essences par les chemins les plus tortueux qui soient, si limpides toutefois.

« A peine franchi le seuil de l’appartement, l’hôte s’effondra dans un fauteuil et fit encore une déclaration à son jeune invité. L’amour le rendait doux et tendre. A cette occasion, pensa mon assassin, d’autres entrent dans l’église de la violence et sacrifient tout leur être sur l’autel de la personne aimée. Leurs phrases deviennent âpres et belles, leurs idées sont des arbres dans la tempête, leurs sens aiguisés tournent des films esthétiques, ils tournoient comme des danseurs fous ! »

Tout n’est que reflet de soi-même dans ces pages, mais un reflet qui ne se livre que dans l’excès, excès d’amour, excès de sang, tout en ne cessant d’échapper à toute volonté de saisie ou de compréhension. Davantage qu’un texte, c’est peut-être une peinture qui cacherait une peinture qui en dissimulerait une autre et ainsi sans fin, sans but, sans attente autre que la beauté et la liberté. Mais au prix d’un sacrifice que seuls les mots révèlent.

« Je viens de rencontrer mon assassin.

Dès que j’ai franchi le seuil de cette brasserie, je l’ai vu, attablé, sous une large fenêtre. Je l’ai rejoint.

Sans parler, je m’enivre avec lui.

Dehors, la neige crisse.

Il ne peut me chasser car je suis sa créature magnétisée. Nous voici déjà devant la porte de sa chambre. »

La dimension vampirique alterne avec le choix démonique. Nul ne sait ce qui emprisonne et ce qui libère. Eléonore, double de la narratrice, ou émanation salvatrice, finit par l’habiter si pleinement qu’elle rend belle la mort, simple porte poussée par inadvertance comme par vouloir.

Ici, le temps n’est que de l’écume de mer. Les causalités n’ont plus de sens, elle se désagrègent pour laisser place à une palette d’impressions si vivantes qu’elles se constituent en un autre monde dans lequel la mort est inversée.

On prend ce livre comme une drogue lente. Les mots fascinent, s’écoulent dans les veines du lecteur pour envahir toute la conscience et ouvrir les imaginaires les plus sombres, les imaginaires assassins, qui produisent de purs diamants étincelants.

« Plus rien ne s’opposera à notre destin. Nous sommes sur les rails, en route vers l’indicible. »

Alain Breton et les asphodèles

Je serai l’assassin des asphodèles par Alain Breton.

Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

« Tout est âme en toi quand je t’aime

par le tigre et la cornaline

Sur ta rivière décachetée

je suis le titulaire du philtr

Suspendu à l’Yggdrasil

tenu par le serment des mille respirations

quand par miracle

tu apparais

dans la chambre secrète

des lieux où je t’invente »

Ce poème d’Alain Breton rappelle tout ce que le mot asphodèle peut évoquer en nous : la mort, la liberté, la beauté, l’amour, la magie, le mystère… Mais, le recueil est parsemé d’inattendus, de détours, de sauts à l’aveugle, de cris de colère, et de gestes d’apaisement.

« Jadis nous surprit Orphée contrebandier de peaux et de tabac

Sa lyre réglait tout un empire

dont la règle fut le chant

et Eurydice celle qui n’applaudit pas

militante d’un club où l’on fait la vaisselle

à laquelle on ne confie pas le whisky

dans la cité maudite

ni l’or des Incas pour une brocante à la Jamaïque

ni les spectres qui jonglent avec les yeux des chats

cochers de l’irréel »

Alain Breton nous balade, nous conduit, nous perd et nous retrouve. Cache-cache des mots et splendeur du verbe qui, soudain, libère, parfois à contre-sens.

Odile Cohen-Abbas, dans sa postface, l’interpelle :

« Visions prospectives et apocalyptiques s’enchevêtrent que régénèrent toujours des indices ou fragments fictionnels du présent. Vous êtes si prodigue, Alain Breton, quand vous distribuez le vrai et le faux, le sordide et le beau, les songes des hommes qui prennent naissance dans les vieilles eaux, les antagonismes du désir, votre passion indissoluble de l’humour et de la tragédie ! »

Alain Breton épuise la langue pour en faire un creuset dans lequel la matière des mots peut assurer une résurrection, celle du poème, de l’éclair lumineux qui enchante par la lucidité. C’est terrible et jubilatoire.

« C’est toujours la même chose

sous les sphères

on remercie bien tard

le petit âne pour ses biscuits

et l’aigle qui a du lustre

Un peu prétentieux pourtant de ses serres

sait-il faire jouir au mieux sa compagne

en garde-t-il le goût dans ses rondes

quand il fait le malin dans le vent

ô grand-maître qui ne se pose que pour l’arbre

ou tuer »

La déambulation d’Alain Breton est une quête éperdue du passage étroit entre la mort et la vie, l’horreur et l’extase, entre le poème et le silence.

André-Louis Aliamet

Syllabes de nuit par André-Louis Aliamet. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

Ce volume rassemble l’essentiel des poèmes d’André-Louis Aliamet publiés au cours de sa vie de poète dans une demi-douzaine de recueils.

Ce qui frappe à la lecture de ces poèmes, c’est d’abord l’idée. Chacun de ces poèmes véhicule une idée-force mise en beauté. Les textes d’André-Louis Aliamet se méditent dans le silence auquel souvent ils conduisent naturellement.

« Je me tiens à égale distance de l’égarement et de la clairvoyance. Serait-ce une langue, ces coups de boutoirs des syllabes ? L’écriture, sans date ni repère, ces mots sentis brusquement, s’étonnent de nous trouver si lents, si tardivement émus. Sous l’aile d’orages inaudibles, ton règne, crève-cœur public, devient désordre. Immédiatement au-dessous persiste la criée secrète du poème. »

L’intérêt d’un recueil qui reprend plus de vingt ans de production est la rencontre avec un chemin qui fait œuvre ou non. Syllabes de nuit est une œuvre et non un assemblage, elle enseigne et éveille sans insistance particulière, avec grâce.

« Proche de Dieu sans t’inquiéter des prêtres, tu demeures, passé toute crise, celle qui persiste à rire, sans que je sache, une fois quittée, si tes joies sont toutes fausses, comme ton sobre amour n’est qu’un masque – pour lors à danser sur l’eau, toi qui dessines, du bout d’une perche, les pourtours d’une averse – lors pour filtrer des pluies, tu t’apprêtes à danser, sans que je sache, dans l’air spongieux, si tes rires sont des voltiges. »

On devine à la lecture des poèmes une alliance secrète entre le poète et la langue. Il a percé le secret des sons et des rythmes de cette grammaire qui crée les mondes. Inutile de chercher les arcanes dans quelque grimoire caché alors que le poète révèle.

« sois ma femme de Saturne et je serai

ta peau , crottée comme un ange,

sois mon institutrice, car Dieu

nous veut pour flairer ses pièges,

avec mon masque de cendres et tes deux

seins aveugles, recrus d’espace,

Ô Sœur de midi ! »

Une œuvre, véritablement, à ne pas manquer.

La Patience des araignées

La Patience des araignées de Laurent Thinès. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

Nos relations avec les araignées ne sont généralement pas excellentes. Une grande incompréhension demeure entre elles et nous, transmise de génération en génération.

La poésie est peut-être la dernière chance qui nous est offerte de faire évoluer cette relation conflictuelle vers davantage d’harmonie. Cela commence sans doute par l’observation. Laurent Thinès change notre regard sur un animal (nous ne lui accordons même pas ce statut le plus souvent) qui mérite mieux que notre dédain effrayé.

Au fil des quintils présentés dans ce recueil comme de précieuses perles de mots, l’araignée suscite intérêt, puis fascine et enfin nous enseigne.

Nous attendons

bien arrimés à nos toiles de solitude

que le destin se résigne enfin

à nous catapulter

quelques morceaux de bonheur à sucer

Il se pourrait que de tous les êtres, l’araignée soit la plus susceptible de nous révéler ce que nous sommes. C’est pourquoi, sans doute, nous la rejetons.

Les gens normaux

traitent les araignées nues

comme ces réfugiés

jetés à leur porte

en les écrasant

Elles nous ressemblent.

Le soir venu

je ne suis jamais vraiment seul

dormant moi aussi les yeux ouverts

cernés de la foule intranquille

des cadavres de mes nuits

Et, oui, l’araignée nous enseigne.

Personne ne parviendra à détruire

l’arantèle de nos vies

tant que nous la réparerons

avec obstination

chaque matin

La poésie est bien souvent un tissage fragile qui ne se révèle pleinement que dans la lumière solaire du matin.

Jacques Basse. Une vision surréaliste

Suspendu à un vol de graminées. Une vision surréaliste

Jacques Basse

Edité par l’auteur

         Nous retrouvons l’un des meilleurs poètes de langue française avec ce recueil plein de gravité, parfois de désespoir, un désespoir toutefois traversé par la lumière de la guirlande des mots.  

         Les fleurs, les muses, les fées, les couleurs, les parfums sont très présents dans les poèmes qui constituent un véritable jardin.

T’en souviens-tu de ces coquelicots

Qui nous rappelèrent ce fameux tableau ?

Pour toi je fis un bouquet

Rouge de désir.

Chauds étaient nos baisers.

Noir de désir plein d’envie

Sous l’œil noir

Du coquelicot.

T’en souviens-tu ?

Ô ta bouche affamée,

Ô ton corps sur l’arête du désir

Abandonné !

Nue dans les coquelicots

Plus rouge encore,

Et l’œil plus noir

Comme

Un reproche.

Là,

Nous nous aimâmes

Corps et âmes.

Un champ de l’amour.

         Il y a des échos, parfois lointains, parfois tout proches, de temps de félicités, simples et profonds, ancrés dans la mémoire de la peau comme dans la mémoire de l’esprit. Il y a aussi d’autres mots entre réalité et métaphysique.

Gnose

Lorsque la fleur de rhétorique écoute,

Il est cohérent que la pensée se moule.

L’être qui trouve sa raison en la gnose

Prêchant, la connaissance dans le doute,

Et, qui chemine doucement sur sa route,

Sa constance trouve-t-elle quelque chose

Mais il combat avec des bleus, sa chose.

Il reste dans l’ambigu à l’affût du doute.

Souvent, la désespérance y est une joute,

Où le tourment vécu n’a rien d’une rose.

Une réponse coupable peut être déroute,

Car la passion prend le pas sur la raison.

La rose de la rédemption est sans pardon

Pour ceux qui vivent sur la voie du doute.

Sans parti pris,

L’inachevée veille

Aux portes de l’ailleurs.

         Jacques Basse nous sollicite pour renouer avec la tradition du Jardin et nous faire jardinier tant de la terre que de l’esprit.

Matières à penser n°22, spécial Gilbert Durand

Matières à Penser. Numéro spécial : Gilbert Durand, imaginaires et mythes. Georges Bertin et Fatima Gutiérrez (dir.). Editions Cosmogone 6, rue Salomon Reinach, 69007 Lyon.

www.cosmogone.com

Georges Bertin, récemment disparu, fut l’instigateur de ce numéro spécial qui donne à Gilbert Durand, fondateur de l’anthropologie de l’imaginaire, la place qu’il mérite dans la pensée des dernières décennies. En effet, il a profondément bouleversé la démarche scientifique par une approche transdisciplinaire, une méthode, mythocritique et mythanalyse, replaçant le mythe au centre de la démarche scientifique. Georges Bertin, dans son édito, nous dit :

« Ainsi, le fait d’y recourir comme catégorie princeps conduit à en proposer une critique radicale. Antinomique du réel dans le langage courant, il se donne à voir comme réel. On peut cependant se demander si sa réalité ne s’impose pas à la recherche. Ainsi a-t-on pu soutenir le paradoxe établissant le fait que toute pensée scientifique est d’abord une pensée mythique. Ceci interroge nos certitudes les mieux établies, entre l’ordre du sensible et celui de l’intelligible, quand, par exemple, la science s’applique à réintégrer le domaine du sensible en retrouvant l’origine des croyances et rites populaires. »

Les contributeurs à ce numéro exceptionnel, qui démontre l’actualité de l’œuvre de Gilbert Durand, explore plusieurs dimension sou aspects de cette mythodologie promise à un bel avenir :

Épistêmés : Mythocritique, mythanalyse, mythodologie, Fatima Gutiérrez – Hommage à Gilbert Durand, le nouvel esprit anthropologique, Georges Bertin – « Trajet anthropologique » et « structures d’accueil », Blanca Solares. Entre phantasia et realia, le visage de l’anthropologie de l’imaginaire, Constantin Mihai – La mythodologie comme organisateur épistémique, Patrick Legros – La mythocritique est bien une mythanalyse, Jean-Pierre Sironneau et Alberto Felipe Araújo.

Mythocritiques : Gilbert Durand : la féminité sous le signe de la dualitude, Ionel Buse – Dynamiques sociales brésiliennes : le regard de Gilbert Durand, Danielle Perin Rocha Pitta – Les structures fondamentales de l’imaginaire dans l’épopée des trois royaumes de Luo Guang-Zhong, Chaoying Durand-Sun – Les barbares à l’ombre de l’Europe, Serge Dufoulon & Gilles Rouet – L’imaginaire du sacré aujourd’hui : rites, mythes et spectacularisation, Nizia Maria Souza Villaça.

Pédagogies : Gilbert Durand : dans le souvenir et la pensée critique d’un professeur d’espagnol, Javier del Prado Biezma – De la pédagogie de l’imagination à la pédagogie imaginale, Georges Bertin – Des « mythologiques »de Claude Levi-Strauss à la « mythodologie» de Gilbert Durand, Jean-Jacques Wunenburger – Gilbert Durand (1921-2012) n’est plus, ses contributions à l’éducation, Georges Bertin.

Avec Gilbert Durand, nous découvrons une pensée intégrale dans laquelle s’inscrivent avec fluidité de multiples travaux, comme le remarque Chaoying Durand-Sun, Henry Corbin, Carl G. Jung, Gaston Bachelard, Mircea Eliade, Roger Bastide, Lima de Freitas et bien d’autres penseurs majeurs qui surent ne pas réduire la pensée scientifique face au vertige des mythes et des traditions. Les multiples introductions rassemblées dans ce livre ouvrent vers un apport grandissant de la mythocritique durandienne à de très nombreuses disciplines pour relever les défis auxquels nous ne manquerons d’être confrontés dans ce début de millénaire.

Sylvie Dubal

Ma fille du Ciel et de l’Enfer de Sylvie Dubal. Editions L’Originel – Charles Antoni, 16 bis rue d’Odessa / BP 37, 75014 Paris – https://loriginel.com/

Sylvie Dubal, peintre et auteur. Ses textes sont mis en scène régulièrement au théâtre. Avec ce livre, elle ouvre les portes closes de la psyché, en trois volets, sillonnant les chemins obscurs ou lumineux de la relation entre une mère et sa fille.

Le livre est structuré en trois parties : le propos de la mère, des lettres de la fille à sa mère, le journal intime de la fille.

Les écrits de la mère sont imprégnés de ses connaissances. Elle étudie les mythes et les légendes et plus particulièrement les représentations du diable. Impressions, souvenirs, analyses, tissent un étrange texte qui bouscule le lecteur :

« Dans les mystères du livre d’Adam, Rê qui reposait à l’intérieur… du chaos, souffrait de son impersonnalité. Plus tard, à défaut de réflexion, la croyance au fatum triompha. C’est alors que vaincu par le découragement, le dieu Rê se résigna à révéler son nom… Et Schéhérazade vit apparaître le matin.

Eh oui, j’ai travaillé à l’Armée du Salut. Recrutement à bicyclette. Convaincre les ivrognes de signer la tempérance. D’abord gentils, vite ils se gonflaient le job : « Moi, ancien buveur. » Ce qui me fit réfléchir sur la validité des signatures. »

Les liens mère-fille mais aussi les relations au sein de la famille tanguent, tendresse et violence, compréhension et rejet, cris et impossibilités à dire… toutes les difficultés de l’être contraint à exister.

Extrait d’une lettre de la fille à sa mère :

« A force de vouloir se protéger, on finit par se confondre au bouclier…

Je n’ai pas plus de Dieu que d’espoir en le genre humain… Tout se passe selon les règles d’un jeu, mais encore faudrait-il avoir des pions à jouer… Être dans le vrai, quelle aberration, mais quel excellent motif pour se taper joyeusement sur la gueule.

Chaque soir, mêmes promenades mélancoliques jusqu’à ma chère forêt de Sénart où je me perds et me réconforte. »

Le journal intime de la fille est intitulé Cahier d’une tortue. Ce sont les dits d’une désespérée :

« Mercredi. Partir n’est pas chose facile. La porte est là, j’étends le bras. Je suis décidée, mais une autre porte, ainsi de suite à n’en plus finir.

A tourner autour de moi-même, je finirai par me trouver. Hélas, cette ville est si grande que j’ai perdu ma trace.

Reconnaître une fois encore à quelle solitude il me faut répondre. »

Et ces derniers mots :

« Les mots m’échappent, ne résistent pas à la gloutonnerie du monstre qui m’habite.

Plus tard, on déguise sa folie, on retourne à ses sceaux. »

Il y a peu, y compris génétiquement, entre « folie » et créativité. La lecture de ce livre témoigne de cette possibilité toujours présente de passer de l’un à l’autre, possibilité fascinante mais reste la souffrance qu’il ne faut point oublier.

Sylvie Dubal peintre :

https://sylviedubal.net/

Marc Bernol. Autobiographie

Un chemin vers la Source de Marc Bernol.Editions Sauvages.

         Voici une très belle autobiographie de Marc Bernol. Peintre, poète, acteur, cinéaste, Marc Bernol est un aventurier de l’Esprit épris de questes initiatiques et de métaphysiques.

         « L’harmonie et la beauté alimentent toutes mes réflexions et toutes mes relations à l’autre, dès mon adolescence jusqu’à l’obsession ! Je n’enregistre ou je ne vois que cela…

         Evidemment, plus tard je découvre Kandinsky : (…) « est beau ce qui procède d’une nécessité intérieure », et la réflexion de Saint Augustin qui murmure : « La beauté résulte de la rencontre de l’intériorité d’un être et de la splendeur du cosmos ! », car l’univers pense en nous autant que nous pensons à lui, selon François Chang. »

         L’ouvrage est fait de chronologies, d’entretiens, de rencontres, de réflexions, de peintures, de documents… reflets d’une vie multiple et pourtant parfaitement orientée.

         Marc Bernol développe l’art du stop qu’il a longuement pratiqué pour explorer la planète. Il évoque des personnalités qui comptent : Milan Kundera, Glenmor l’Eveilleur, Marc d’Amonville, Jean Bancal, Claude Laugier. Il revient sur son expérience marquante chez les Maasaï :

         « Dans une hutte Maasaï, comme dans un tipi, il n’y a rien ou presque rien que l’essentiel, cependant, ces lieux de vie là savent combien il est important d’être fraternellement ensemble, respectueux les uns des autres, de la découverte et de l’obéissance aux Lois Cosmiques Universelles, loin des fausses libertées imposées par les auteurs à la solde du matérialisme outrancié… »

         Nous découvrons au passage combien la théosophie de Louis-Claude de Saint-Martin a enrichi sa pensée. Au passage, nous croisons aussi, de façon improbable, Grigori Grabovoï. Marc Bernol s’intéresse à tout ce qui se présente, avec un rare respect. Il fait l’éloge du rire, à la fois thérapie et spiritualité. Il explore les mystères du monde, dans un style très atypique, non inféodé à quelque idée préconçue. D’où l’immense impression de liberté et de créativité qui se dégage de l’ouvrage. Marc Bernol sait faire de sa vie une œuvre d’art et son témoignage est un joyau lumineux dans la grisaille masquée de ce début de siècle.

Sept chemins sauvages

Sept chemins sauvages par Guy Seika. Editions Accarias L’Originel, 3 allée des Œillets, 40230 Saint Geours de Maremne.

http://originel-accarias.com/

Guy Seika, artiste et moine zen, évoque dans ce livre la tradition des « moines fous » à travers sept personnages d’époques et de cultures différentes : Han Shan, Ryôkan, Ikkyu, Gary Snyder, l’Indien Cheval fou, Milarepa et Parvathy Bâul. Ces personnages ont en commun ce que l’auteur désigne comme « trajectoire sauvage ». Ils se sont affranchis des codes aussi bien sociaux que traditionnels pour rechercher dans la nature et en eux-mêmes, ce qui était non conditionné, non travaillé, errant, brut, direct, sauvage… Guy Seika parle de « Dharma Punk » en référence à Jacques Kérouac.

« Il faut savoir qu’en Inde et en Chine, nous dit-il en introduction, les personnages s’engageant sur la Voie pour résoudre la grande énigme de la vie et de la mort allaient à l’encontre de nombreuses normes sociales et se retrouvaient souvent en porte-à-faux avec les autorités. Leurs postures brisaient les conventions et tendaient vers l’iconoclasme. Voilà pourquoi « punk » est particulièrement adapté à la manière d’être et d’enseigner de certains maîtres zen, sages taoïstes, tibétains ou hindous. D’ailleurs, l’approche philosophique de la Beat Generation pourrait être qualifiée de tantrique, puisqu’exprimant le désir d’utiliser les phénomènes pour accéder à la plus haute vérité, ou réaliser la plus haute vérité dans les phénomènes. En effet, ils accueillaient toute expérience comme une nourriture pour leur recherche, ce qui détonnait parfois avec l’idée que l’on se fait d’une pratique spirituelle. »

Tout pointe vers le Réel. Les sept personnages présentés se saisissent de ce qui se présente comme matière de leur démarche, peu importe que cela soit agréable ou désagréable.

Han Shan fut un lettré, inscrit dans son univers familial avant de tout quitter et prendre les routes buissonnières. Il vagabonde, devient Montagne dans une non-séparation permanente. Considéré comme fou, un vieil ermite l’inscrira dans la lignée des fous du Tchan. Les poèmes de Han Shan sont remarquables, ils sont spontanés, libres de toute relation sujet-objet et conservent leur puissance malgré la traduction.

C’est justement Gary Snyder, l’une des figures de la Beat Generation qui fut le premier traducteur des poèmes de Han Shan. Ces poèmes furent au cœur de la rencontre entre Gary Snyder et Jacques Kérouac.

Chacun des sept personnages rencontrés dans ce livre, certains nous sont plus familiers que d’autres, est présenté à travers une brève bibliographie et un choix de textes. Chacun est unique et manifeste la folie qui libère selon un style particulier. Parmi eux, une femme, Parvathy Bâul.

Parvathy est une artiste Bâule. « Les Bâuls, précise l’auteur, sont les Bardes mystiques du Bengale. Parvathy Bâul danse et chante. Elle est aussi instrumentaliste, peintre, conteuse…

« Immobile et silencieuse, méditante, nous dit-il, elle sera l’incarnation du Vide primordial, matrice vibrante de tous les possibles. Alors, elle esquissera le geste provoquant le chant et la danse, la ronde du monde. »

« La chevelure folle, la respiration du sari, les vibrations et les saccades des instruments chevillés à son corps, la voix sorcière, pure et puissante, elle emporte les âmes dans son vent divin. »

A l’heure où les carcans de préjugés se font de plus en plus lourd, y compris dans les milieux spirituels, ce livre est une bouffée d’esprit libre et rappelle que la voie ne s’organise pas, qu’elle demeure par nature, intrinsèquement libre. Elle fera voler en éclats ce qui veut la contraindre, avec Joie !

Guy Seika pose cette question : « Et nous ? Où nous situons-nous par rapport à ces personnages ? »

Et de répondre en ces termes :

« Wanshi disait : « Tout dans l’univers brille et prêche la vérité », même nos poubelles, même les lumières de Carrefour et Prisunic, même Johnny Rotten et son micro, même le rosier dans le jardin. Il suffit d’ouvrir les yeux, les yeux du cœur… C’est tout… »