Aletheia de Denis Petit-Benopoulos

Aletheia par Denis Petit-Benopulos. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Ce recueil de textes, presque des contes poétiques où se mêlent vie quotidienne, complexité dramatique de la Grèce des Colonels et actions des dieux de l’Olympe, conduit le lecteur dans les chaleurs, les saveurs et les expressions colorées de la terre grecque. Il y a parfois du Nikos Kazantzakis dans la manière dont Denis Petit-Benopoulos nous introduit dans l’âme grecque, pas celle des universitaires allemands qui, à partir du XVIIIème siècle, édifièrent une Grèce idéalisée qui n’existait pas, mais celle du peuple grec, dans ses nuances et ses profondeurs parfois étranges.

 

Les villageoises avaient laissé les charrettes à bras dans les villages

On y laissait pourrir l’avoine

On ne reverrait plus

Les chevaux réquisitionnés par l’armée de libération

Elles descendaient avec les aînés

Laissant les filles à la maison s’occuper des plus petits

Un panier sous chaque bras, elles passaient par des chemins de traverse

Pour atteindre les abords de la ville, s’engouffrer dans les ruelles

 

Grand-père qui avait été notaire

Avait rendu service à l’une d’elles

Une question d’héritage

Un galeux de fils qui avait fait juste assez d’études

Pour leur faire signer en douce des papiers, des codicilles

A la mort du père, il voulut déposséder la mère, la chasser

Grand-père l’en empêcha

Et pour le remercier, elle fournissait les légumes, les œufs et le lait

 

Et sa fille aînée servait de nourrice aux jumeaux

 

 

 

Dire la vie quotidienne, la vie réelle, est sans doute ce qu’il y a de plus difficile en littérature. Comment confier au lecteur un regard ? C’est ce que réussit l’auteur. Il sait montrer la vie qui s’organise autour de la mort, toujours omniprésente, la mort banale, ou celle que l’histoire amène dans notre quotidien insensiblement. Un avertissement.

 

Tu vois, le temps s’est arrêté, on boit toujours le café turc accompagné d’un verre d’eau servi sur un miroir.

 

L’eau est si fraîche, le verre embué, qu’on peut y dessiner des lettres.

 

L’après-midi de ce jour-là, la foule presse le pas sur la place jusque sur les marches de l’église, elle se répand comme une nappe pour un bon repas de famille.

 

Du balcon de l’hôtel de ville, un petit homme chauve va pour harranguer la foule, mais il hésite, se retourne, s’avance, se retourne encore, il agite le smains comme s’il avait trop de bagues à ses doigts ou bien les fils d’une marionnette invisible ou bien encore un jeu d’allumettes qui se seraient toutes embrasées en même temps. […]

L’homme se met enfin à parler dans le microphone ; des quatre coins de la place, sa voix rauque, convulsive, se répand comme une traînée de poudre ; l’enfant chavire, on la retient et la voix s’engouffre au-delà, dans les rues jusqu’à l’autre place que barre la moustache du vieux de Morée.

On lui dit, sa tante qui porte des lunettes rondes et roule en Coccinelle rouge, on lui dit, son père qui lui tient la main, on lui dit, son oncle qui achète des cigarettes, on lui dit, son grand-père qui joue au tavli en brandissant sa canne à pommeau d’ivoire, on lui dit, la foule qui reflue à présent, on lui dit, sa mère qui lui sourit sans la voir, on lui dit, sa grand-mère qui ne sourit qu’à la lumière, on lui dit, son frère qui va naître, on lui dit, cet homme, tu vois cet homme, c’est un colonel. 

 

Cette Aletheia, cette vérité, est celle des mythes dans lesquels nous avons la vie, le mouvement et l’être. Les mots frappent par leur justesse, appelant immédiatement l’expérience qui, pourtant, devrait nous rester étrangère. Le langage ne peut dire le réel mais il peut en donner l’intuition, le pressentiment. C’est toujours du voyage d’Ulysse dont nous parle Denis Petit-Benopoulos, le voyage de retour à nous-même, une fois tombés les masques de l’apparaître. Ici, la poésie retrouve sa fonction initiatique.

 

Aux heures les plus chaudes, j’écorchais mes pieds nus à la terre rouge, je comptais les fourmis, je ramassais les brins d’écume, j’avançais vers l’horizon sans me retourner, devant moi marchaient en file indienne Ulysse, Achille, Ajax et Patrocle, le chemin s’enfonçait dans la nuit, je ne voyais ni la mer ni la terre, seulement les tombes ouvertes au-dessus desquelles balbutiaient, têtes recouvertes, de jeunes veuves, je n’entendais que le bruit de l’ombre quand elle plie sous la vague, le murmure des olives quand dans les filets elles se mêlent aux étoiles, je fermais les yeux, biches bondissantes, brebis égarées, taureaux fumants jaillissaient devant moi, la terre tremblait sous la lune, les paysans que j’avais pris d’abord pour des dieux, les soldats que j’avais pris pour des héros, les vieilles femmes descendues des maisons en ruine, chargées d’ailes et de résine, poudrées de chaux vive, tous faisaient dans l’eau de petites entailles avant de disparaître,

 

Tout comme en leur temps les époux, les pères, les amants, les fils et les filles des tombes d’en haut.

 

A lire absolument.

 

 

Kodo Sawaki

A toi de Kodo Sawaki. Editions L’Originel – Charles Antoni, 27 rue Linné, 75005 Paris, France.

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Dans le monde du zen, Kodo Sawaki (1880 – 1965) dit « Kodo dans demeure », tient une place à part. Il ne fait aucun compromis et désintègre toutes les formes, tous les concepts, y compris celles ou ceux du zen. Ne reste qu’une liberté totalement vécue.

Avec humour ou drôlerie, avec une lucidité implacable, il déloge le moindre conditionnement, la moindre adhérence ou identification et offre l’opportunité de la dissoudre radicalement.

 

 

Il n’a évidemment pas écrit ce livre, on ne le voit pas en train de laisser des traces. Les paroles rassemblées ici le furent par ses disciples proches.

 

Voici quelques extraits pour illustrer, le ton, la pertinence impertinente et la profondeur de ce moine et enseignant incomparable :

 

« Impossible d’échanger ne serait-ce qu’un pet avec le voisin. Chacun d’entre nous doit vivre sa propre vie. Ne perds pas ton temps à te demander qui est le plus doué. »

 

« Savoir que le hara en question ne vaut pas un clou, voilà le vrai hara et le vrai zazen.

Certains veulent renforcer leur hara par la pratique de zazen dans l’espoir de devenir capable de pousser un tel rugissement que le percepteur prendre ses jambes à son cou. Mais ils n’ont pas besoin de zazen pour cela, il leur suffit de boire du saké comme de vrais hommes.

On trouve des livres avec des titres comme « le zen et l’art de développer le hara ». Cette culture du hara ne mène qu’à la paralysie. »

 

« Celui qui cherche sa véritable mission n’a pas envie de faire carrière. Celui qui veut devenir président a perdu la boussole.

Leur élection est tellement importante à leurs yeux que les présidents et les parlementaires font campagne pour gagner des voix. Quels imbéciles ! Même si on me demandait, je refuserais de devenir président : « Vous me prenez pour un idiot ? ». »

 

Mais ne nous laissons pas prendre par cet humour ou cette impertinence, il s’agit de nous à chaque fois. En deux ou trois pages, il s’adresse successivement « A toi qui te mets à ruminer sur la vie » ou « A toi qui penses qu’il faut toujours être « dans le coup » ou encore « A toi qui commences naïvement à te poser des questions sur ton vrai soi »… Chacune de ces interpellations qui ne laissent aucune échappatoire, nous concerne directement.

 

« Repose-toi un moment et tout ira bien. »

Nous avons juste besoin de faire une petite pause.

Être Bouddha veut simplement dire cesser d’être un être humain le temps d’une petite pause.

La boudhéité n’est pas le fruit d’un travail accompli par un être humain. »

 

« On ne pratique pas pour obtenir le satori. C’est le satori qui tire notre pratique. On pratique tirés de toute part par le satori.

Ce n’est pas toi qui cherches la Voie, c’est la Voie qui te cherche. »

 

Kodo Sawaki sait exactement ce qu’il fait :

 

« Ils disent : « Quand j’entends parler Sawaki, ma foi refroidit. » Je vais maintenant plonger leur foi dans un sceau de glace : la foi dont ils parlent n’est rien d’autre que de la superstition.

Ils disent : « Les discours de Sawaki n’éveillent pas la moindre foi chez moi. »

Ils n’éveillent aucune superstition, c’est tout. »

Shams de Tabriz

La quête du Joyau. Paroles inouïes de Shams, maître de Jalâl al-din Rûmi.  Traduction, introduction et notes par Charles-Henri de Fouchécour. Editions du Cerf, 24 rue des Tanneries, 75013 Paris.

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Shams de Tabriz fut le maître, l’ami, le compagnon de Mowlâna Jalâl al-din Rûmi. Eveillé contestataire, libre de toutes les adhérences, son enseignement percutant est comme un jaillissement.

Charles-Henri de Fouchécour met pour la première fois à notre disposition l’enseignement exceptionnel de Shams à travers les notes prises par ses disciples, les Maqâlât, relues par le maître, et retrouvées après des siècles.

« Shams de Tabriz, nous dit-il en introduction, est de ces personnes qui naissent habiter de l’intérieur, tandis que d’autres découvrent la raison de leur vie au long d’un parcours imprévu. Ses parents ont soigné son éducation, il leur en fut reconnaissant, mais il s’est tôt senti d’une autre trempe que celle de son père. L’enfant étonnait par sa précocité. Il n’eut de maître qu’un cheikh, qui vivait à l’extérieur des confréries soufies d’Azerbaïdjan. Insatisfait, il s’en sépara tôt. Le reste de sa vie est une grande quête. C’est aussi le temps d’une maturation spirituelle d’exception. Auprès de Jalâl al-din Rûmi, il constatera qu’il était devenu comme un arbre magnifique, ne tenant ce qu’il était d’aucune lignée à laquelle on aurait pu le rattacher… »

Le livre qui restitue les Maqâlât témoigne des échanges entre Shams et Rûmi pendant les vingt mois qu’ils partagèrent à Konya. Le texte montre également la relation compliquée de Shams avec les autres cheikhs que son enseignement dérange, un enseignement qui ne s’adresse pas à des disciples communs :

« Au temps des Maqalât, Shams n’est plus en train de former des disciples. Les personnes auxquelles il destine sa parole sont celles qui participent à la conduite spirituelle des humains dans le monde. Mowlâna en est l’exemple concret. Shams « sonde leur valeur » », comme il le dira. Mais il ne laisse personne en chemin. Il admire la spiritualité d’un cordonnier, celle d’une femme âgée, d’un non-musulman, d’un chrétien en quête d’ouverture. Entre les grands et les petits, il y a les hommes engagés sur la Voie du soufisme, et tout spécialement les plus avancés. C’est cette expérience qui a fortifié sa réflexion sur la relation entre maître et disciple. »

L’amour est au cœur de son enseignement, un amour non conditionné, libre de toute adhérence. Shams invite à la nudité totale de l’être, sans attribut. Si Shams fut formé à l’école du soufisme azerbaïdjanais, son enseignement s’adresse à tous ceux dont les besoins sont d’abord spirituels.

« Quand, au cours d’un entretien, je cite un poème, j’ouvre une brèche, dit Shams, et je donne le sens de son secret. Certains deviennent muets, subjugués par le sens. Chez Mowlânâ, il n’y a pas de mutisme, seulement la subjugation (ghalabe) par le sens. Chez certaines gens, c’est l’insuffisance de sens. Ceci ne me concerne en rien. »

Charles-Henri de Fouchécour propose plus de trois cents pages de paroles de Shams, annotées et placées dans leurs contextes quand cela est nécessaire. A la fin de l’ouvrage, il présente un précieux ensemble de clés de lecture qui permettent une vision globale de la pensée de Shams, ce maître qui n’eut comme assistant que le cœur.

Jacques Basse, Poète Eternel

Nous retrouvons Jacques Basse, l’un des plus précieux de nos poètes à la fois par la langue et par la profondeur qu’il traduit dans l’assemblage secret des mots.

Voici deux recueils, le premier intitulé avec lucidité Le chemin obscur n’est qu’un leurre, le second rassemblant Reprises et Inédits.

Alors que la souffrance nous plaque généralement au sol, nous fait manger la poussière, Jacques Basse témoigne d’une souffrance verticale, qui élève et se transforme en libération par le sel alchimique de la passion.

La passion est un sentiment

qui élève, monte, grandit.

On escalade des sommets,

on les survole, on s’envole,

on est au-dessus du commun.

Inaccessible, inventif, intouchable.

Tout y est surprenant,

des odeurs aux couleurs.

Le reste est sans relief,

on ne pense plus aux griefs.

Un certain temps !

Il y a cette nécessité de l’être, ce souvenir de l’être que la poésie ne cesse de sortir de l’oubli né de la fragmentation et de la réplication qui voilent le réel :

Comme devaient être

troublantes et fascinantes

autrefois,

la terre vierge

et la lune toute nue

lascivement exposées.

Avant que l’homme

de jour en jour,

recule les limites

du merveilleux,

dépouille l’imaginaire

surprenant l’invisible.

Au rêve l’inexpliqué

devient explicable.

Est-ce osé de dire

l’aveuglement

de l’être ?

L’amour vivifie la poésie de Jacques Basse que cela soit dans la déchirure, implacable, dans la communion, instauratrice ou restauratrice ou dans le doute, effrayant acide qui ronge :

Espérer

Mais es-tu honnête lorsque tu me dis

Vouloir toujours près de moi là rester

Contre moi en me couvrant de baisers

Moi si présent jadis muet aujourd’hui

Es-tu honnête quand tu ne me dis rien

Que tu lances tes yeux dans les miens

Jusqu’à tomber au profond de ma vie

Là où mon âme gît sans aucune envie

Quand es-tu honnête belle amoureuse

Qui désarme d’un sourire merveilleux

Et qui enflamme d’une invite capiteuse

Le mystère caché des jeux langoureux

La mort, à la fois omniprésente et impossible, qui n’existe pas mais fait croire qu’elle existe, conduisant ainsi le destin des uns et des autres, est toujours présente dans la poésie, au premier plan, ou replié au plus profond des mots :

Néant

Dans le néant

Qui nous enveloppe,

Un concept

N’y résiste pas.

Une abstraction effraie

Toutes sortes de gens.

Pourtant, est une évidence

Qui ne peut être niée.

La mort ne vit pas,

Elle ne peut donc pas mourir

Puisque sans vie.

Mais où se situe-t-elle ?

Dans son infinie grandeur

Unique,

Elle défie le temps.

A commander chez l’auteur :

Jacques Basse, 21 rue de la République, 30000 Nîmes.

Valère Staraselski : La revanche de Michel-Ange suivi de Vivre intensément repose

La revanche de Michel-Ange suivi de Vivre intensément repose de Valère Staraselski. Editions La Passe du Vent, à l’Espace Pandora, 8, place de la Paix, 69200 Vénissieux.

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La littérature est à la fois politique, philosophique et métaphysique. En traquant le Réel dans de multiples voyages au sein de l’intime comme de l’altérité, Valère Staraselski, auteur s’il en est, met à nu, encore et encore, les jeux de la psyché et les interactions humaines conditionnées. « Tentative sans cesse recommencée de dire la vérité », la littérature se révèle à la fois un art et un medium capable d’explorer les mondes cachés de l’être.

Que cela soit dans le drame ou le plaisir, dans ces nouvelles très différentes mais qui portent une belle unité, l’écriture se fait à la fois miroir et scalpel. Elle renvoie l’horreur comme la beauté dans des reflets tenaces pour aussi les disséquer, pas systématiquement, il convient de laisser la place au rêve et au mystère qui d’ailleurs ne cesse de se dérober.

 

 

Parfois, c’est l’humour grinçant et implacable du quotidien qui l’emporte mais l’amour et la liberté demeurent sous les malversations et les maltraitances de la vie. Il y a les rencontres, véritables célébrations amoureuses, ou revers toxiques exemplaires, ballotées par les accélérations subites du temps ou figées dans la réplication des conditionnements. Les mots servent moins à dire qu’à souligner, peindre, sculpter les sentiments, les émotions, les gestes…

Le lecteur se reconnaît aisément dans les protagonistes des aventures humaines que ces nouvelles mettent en perspective, à la fois banales et uniques.

Au fil des vies qui s’offrent dans les pages de ce livre, la question du destin et du choix finit par devenir évidente. Qu’actualisons-nous, consciemment ou inconsciemment, d’instant en instant, pour basculer du côté de la servitude ou au contraire de la liberté ? Valère Staraselsky peut inviter Spinoza à nous interroger mais, le plus souvent, il laisse les faits eux-mêmes nous pousser dans nos retranchements. Continuons-nous de nous mentir ou nous lançons-nous sur les chemins de traverse, moins fréquentés certes mais riches de possibilités insoupçonnées ? La littérature est ici une incitation à « vivre intensément » ce qui se présente, malgré les obstacles multiples.

Le lecteur qui veut s’affranchir, se réaliser, faire de sa vie une œuvre, est tel Michel-Ange :

« Le privilège de l’artiste repose intrinsèquement sur des devoirs ! Clama presque l’écrivain. Pour Michel-Ange, il s’agit, en fait, je crois, de supériorité, continua-t-il. Une supériorité ou un accomplissement, si vous préférez, basé sur la volonté et acquis par le travail et le choix de Michel Ange, dès le départ, de ne pas suivre le style raffiné des artistes de son temps. Car là commencent à se créer les conditions de sa singularité, il s’est en effet tourné vers la tradition monumentale de l’art toscan : Giotto et Masaccio, artistes qui vécurent bien avant lui ! Artistes chez lesquels il avait trouvé grandeur et dignité exprimées dans des formes simples. Croyez m’en, Michel-Ange ne bénéficia pas que d’avantages, il eut, tout Michel-Ange qu’il était, à supporter de sérieux inconvénients, à subir bien des avanies qui pouvaient à chaque instant le faire choir de sa situation. Et je dis bien à chaque instant ! »

Les personnages de Valère Staraselski, souvent en quête éthique d’authenticité, sont ainsi, artistes maladroits et engagés de leur propre vie, sur le fil du rasoir des événements, cherchant la parole ajustée, le geste ajusté afin de sortir du torrent qui les emporte. Dans ce mouvement, il est aussi question de transmission. Au milieu des regrets, des désirs, des renoncements et des réalisations, l’accomplissement est le fruit d’une orientation résolue vers un autre futur et de la réception de valeurs ou d’enseignements passés toujours aussi actuels.

Valère Staraselski nous propose de prendre davantage en considération nos propres vies, à  redécouvrir les merveilles ou les étrangetés auxquelles nous ne prêtons plus attention.

« Vivre, j’aime ça ! Aussi absurde à force de dureté que soit parfois l’existence, j’aime vivre. Pas donné à tout le monde en vérité ! Aussi étrange ou arbitraire que cela puisse paraître, je suis un vivant. C’est-à-dire que je suis dans la conscience de quelque chose qui ne peut être sans moi et qui me dépasse absolument. Je flotte pour un temps donné, à l’image de ces planètes au-dedans de ce vaste espace noir et mystérieux que l’on appelle l’univers. Et pris dans ce présent qui disparaîtra pour faire place au silence minéral ou au bruit fuyant du vent sur les pierres tombales, je vis, ayant toujours su le respect que je dois à mes congénères, en raison même du mystère qui nous réunit. »

 

Site de l’auteur :

https://valerestaraselski.net/site/

 

Jacqueline Kelen et le Fils prodigue

Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien de Jacqueline Kelen. Editions du Cerf, 24 rue des Tanneries, 75013 Paris.

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Chacun se souvient de la parabole du fils prodigue, peu d’entre nous saisissent les dimensions initiatiques de ce message biblique, s’arrêtant à l’aspect éthique premier.

Jacqueline Kelen nous permet de revisiter la célèbre parabole pour en explorer les subtilités et possibilités tant philosophiques que spirituelles en donnant la parole aux principaux protagonistes à chacune des étapes de cette histoire, fils, frère, père, mère et quelques autres.

 

 

En campant ainsi chacun des personnages, en leurs complexités respectives, en leurs faiblesses et en leurs forces, Jacqueline Kelen leur donne une épaisseur supplémentaire, échappant au jeu familial et sociétal pour pointer vers des archétypes à l’œuvre dans le voyage initiatique.

Le lecteur s’aperçoit rapidement que ce n’est pas seulement le fils qui voyage mais bien tous les acteurs de ce drame qui vivent une forme d’exil et de retour à eux-mêmes, à la fois douloureux et lumineux.

L’écriture magnifique de Jacqueline Kelen se met au service des tableaux multiples de la psyché humaine. La littérature a toujours précédé la psychologie dans la compréhension des êtres humains, à la fois temporellement et dans la justesse. Jacqueline Kelen le démontre une fois encore en décrivant ce qui anime les êtres.

Exemple avec le Vieux Serviteur :

« Avec l’âge on perd les mots, mais la sensibilité s’accroît. A la moindre émotion les yeux s’embuent de larmes et si les mains tremblent, c’est de ne plus vouloir prendre ni retenir. On effleure les êtres et les choses, on les regrette déjà, et tel un fleuve parvenant à l’estuaire on s’abandonne sans réticence à ce qui va advenir. Je ne sais pas si la vieillesse est le temps de la sagesse, mais elle creuse le silence qui tantôt semble un linceul, tantôt un manteau de lumière. »

Ou la Mère :

« L’amour d’une mère est incompris ou moqué par beaucoup, on le dit trop indulgent, trop protecteur. Et pourtant, c’est une lame enfoncée dans le cœur, une sollicitude inapaisée. Une mère ne supporte pas même l’idée que son enfant puisse souffrir, être houspillé, elle refuse d’imaginer que le malheur puisse s’abattre sur ses jeunes épaules, elle veut le prémunir contre l’insulte et le chagrin, contre l’injustice et la trahison. Tout enfant, ressent-elle, a un destin de roi, rien ne devrait l’en priver. Et voici la blessure quand j’ai réalisé combien inutile, affreusement vain, était mon amour puisqu’il ne peut rien contre la mort vilaine. »

Jacqueline Kelen fait intervenir deux acteurs inattendus, invisibles et essentiels, pourtant si évidents. Le premier est l’ange de l’écriture, qui anime chaque page de ce livre :

« Ma mission requiert une certaine adresse ainsi qu’une oreille musicale. Toutes les voix qui montent des passants de la Terre, je les recueille et les assemble : il y a beaucoup de cris, de pleurs et d’injures, des chants aussi et des prières, je perçois les diverses nuances des soupirs et me plais à attraper au vol les louanges, les rires et les déclarations d’amour. J’harmonise l’ensemble afin d’en composer une belle symphonie que je dépose ensuite au pied du Trône, espérant que mon Maître se réjouira. »

Le second est tellement actuel, l’ange du retournement, qui était si cher à Jean Canteins :

« Moi, on ne me voit jamais, on ne me croit guère ou bien on rit quand j’annonce des choses à venir. Oh, ce n’est pas moi qui décide d’apporter une bonne nouvelle, de prévenir d’un danger, mais c’est avec bon cœur que je remplis scrupuleusement ma mission. Ce faisant, je porte secours aux hommes tout en obéissant au Seigneur. »

Il est bien à l’œuvre cet ange, voyageur comme tous les anges, au côté du Fils, toujours disponible chaque fois que le Fils s’arrête pour saisir ce qui s’offre à lui en l’instant présent. La présence appelle la Présence.

Avec Jacqueline Kelen, la parabole se fait conte initiatique, affranchi des époques, pour délivrer un enseignement et déchirer quelques voiles opaques qui nous dissimulent le Réel.

Claire Boitel

Objets de la Demoiselle de Claire Boitel. Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75006 Paris.

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Claire Boitel interroge notre rapport à la réalité à travers les objets du quotidien, nos activités, ou nos concepts, eux-mêmes objets.

Elle commence par L’éponge :

« Si on arrive en force, on rebondit dessous. Pour être en relation avec l’éponge, il faut l’imbiber. Elle absorbe tout, elle filtre, alambic marin. »

 

Le parapluie :

« Incarnation du risque : autant que les mitaines, il relève de la maîtrise de la sensualité. »

 

La glace :

« Translucide comme la prunelle d’une fée, opaque comme le désir de la sorcière, elle dresse des monolithes d’exaltation solitaire, elle incite à un spectacle masturbé. Elle empêche la communion sauf dans la mort. »

Ce ne sont pas que jeux de mots plaisants, il s’agit d’une observation forte qui propose une véritable philosophie et un art de vivre.

 

Sexe :

«  De l’intérieur, les os habillent la chair. Le sexe est un secret, au même titre qu’une étoile inconnue. »

 

Elle consacre d’ailleurs un chapitre à L’oeuf dont elle nous dit, très justement, qu’il « peut être considéré comme une matière céleste. ».

 

 

Après les objets de la Demoiselle, nous avons accès aux « Techniques de la Demoiselle », aux « lieux sacrés de la Demoiselle », au « Style de la Demoiselle », au « miroir (magique) de la Demoiselle » et à quelques autres cadeaux intimes, jusqu’à la mort et l’éternité.

La Demoiselle « fouille la lumière » et met au jour des secrets, des réalités, des enseignements, aussi brefs que salutaires :

« L’absence, la perte : même principe, faire sentir puissamment l’être ou la chose pas ou plus là. Avec un surcroît de romantisme pour le « plus jamais ». Le définitif, l’irrémédiable qu’on sacre. »

 

La Demoiselle nous fascine, il ne faut pas se laisser prendre. Elle a plus à donner que de l’apparence séduisante, il s’agit d’une quête intransigeante même si elle n’est pas sans plaisir.

D’ailleurs, elle avertit le lecteur :

« Ces finesses qu’on découvre à la troisième lecture sont d’invisibles caresses. »