Chants et conjurations. Poèmes de Rémi Mogenet

Chants et conjurations. Poèmes de Rémi Mogenet. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le très beau recueil de Rémi Mogenet met en poésie les émanations ou reflets de l’Imaginal. Ses poèmes sont des réenchantements buissonniers des mythes qui abritent les chemins vers soi-même. Il n’hésite pas à s’emparer de mythes anciens comme de mythes modernes qui tous disent quelque chose de notre véritable nature.

« La barque enchantée (extrait)

Une barque d’ivoire était le long du bord ;

Sa voile était d’argent, et son mât était d’or.

Soudain, je vis surgir d’une brumé étoilée

Une pucelle étrange, à la face voilée.

Son pied glissait au sol sans le toucher vraiment :

Et ses membres semblaient se mouvoir lentement,

Mais sa marche rapide amena d’un seul coup

Son corps devant la barque et sur l’embarcadère.

(Ce fut comme un éclair ; je me crus soudain fou.)

Or ses yeux autour d’eux jetaient de la lumière,

Et je tremblai de peur, car face à ce mystère

De la puissance auguste et presque toujours fière

Des immortels de la Terre, il est juste de voir

Sa fin proche. Pour moi dans l’air du soir

Résonna l’âpre chant de la folie abjecte,

Quand j’entendis la voix de cette fée suspecte

Fredonner un vague ordre à l’adresse du bois

Enchanté de sa barque… »

Les fées, déesses, nymphes et autres figures féminines envoûtantes et porteuses de révélation hantent le recueil comme un rappel au milieu d’un enchevêtrement de chemins. Mais d’autres figures inattendues parcourent ces pages : Rahan, Superman, Tarzan et Jane aux côtés de personnages plus traditionnels comme la Reine de Saba, Bastet, Isis, Yzeult mais aussi des auteurs, Kafka, Lamartine…

« Les chevaliers du Futur »

Chevaliers du futur ! vous reviendrez sans doute,

Portés par des vaisseaux qui franchiront l’espace,

Remonteront le temps, sans y laisser de trace

Autre qu’un sillon d’or qui sera notre route.

Comète qui descends parmi les astres vifs,

Tu parais cette nef qui contient ces saints anges

Qu’on dit vêtus d’argent, et, par des biais étranges,

Nés d’hommes qui jadis, entre deux fiers récifs,

Devinrent si parfaits qu’ils furent mis aux cieux,

Ayant passé le seuil de la porte des dieux,

Etant entrés dans l’aire où demeurent les fées :

Nommés gardes de prix, sempiternels du lieu,

Ils pensèrent à ceux dont les âmes sauvées

Pourraient un jour loger dans leur beau palais bleu… »

Les images s’agencent en des mosaïques créatrices mouvantes comme un océan prometteur d’une île centrale qui nous attend.

Le Hell-Fire Club : une société secrète à la tête de l’Angleterre (v. 1746-v, 1772)

Le Hell-Fire Club : une société secrète à la tête de l’Angleterre (v. 1746-v, 1772) de Lauric Guillaud. Michel Houdiard Editeur, 106 rue du chemin vert, 75011 Paris.

A la croisée de l’ésotérisme, de l’érotisme et de la politique, le Hell-Fire Club est une expression singulière, devenue mythique, du courant libertin.

Ce courant qui se construit en Italie au XVIème siècle à partir de lectures erronées d’Epicure, s’épanouira progressivement dans la raison critique des philosophes et s’opposera notamment au dogme religieux ou à d’autres carcans, jusqu’à la Révolution de 1789. L’apport de ce courant philosophique à la pensée et à la modernité est indéniable même s’il baigne dans des représentations sulfureuses qui ne sont pas infondées.

Avant l’Angleterre, qui voit apparaître les premiers « Hell-Fire Clubs » en 1720, la France de Philippe d’Orléans, régent de 1715 à 1723, connaît ses soirées libertines au Palais-Royal que Bertrand Tavernier met en scène dans son film culte Que la fête commence.

Mais, c’est bien en Angleterre, autour de Francis Dashwood, que le « Hell-Fire Club », rassemblera des membres de l’élite de l’époque et prendra toute sa dimension renversante derrière la devise rabelaisienne « Fay ce que voudras ».

Né en 1708 dans une famille aristocratique, Dashwood se passionne pour l’architecture. Son « Grand Tour », ce long périple dans des contrées étrangères, l’Italie notamment, dont bénéficie les jeunes gens des classes britanniques les plus élevées, va l’ouvrir à d’autres cultures, d’autres pensées et contribuer largement à orienter le reste de sa vie.

Francis Dashwood rencontra le Prince Charles Edward Stuart et devint un agent stuartiste et jacobitiste ce qui lui permit de côtoyer Francs-maçons et membres des mouvements Rose-Croix d’alors. Cependant, les liens de Dashwood avec la Franc-maçonnerie restent confus. En 1730, il est à Venise, tombe sous le charme de la Cité des Doges et se passionne pour le palladianisme, un courant architectural créée par Palladio qui s’inspire des temples romains pour édifier ses villas. Dashwood empruntera à ce modèle pour rénover sa demeure de West Wycombe et ses jardins, dans une sorte de compromis entre les sagesses anciennes et un érotisme libéré.

En 1732, Dashwood crée la Société des Dilettanti, une fraternité qui lie culture et plaisirs. En 1744, il fonde avec John Montagu, duc de Sandwich, le Divan Club, de durée éphémère mais qui annonce la création du « Hell-Fire Club » dont le premier nom réel est « the Friars of St Francis of Wycombe ». Le club connut d’autres appellations mais jamais celle de « Hell-Fire Club » qui lui reste associé. La société quitte les tavernes pour devenir secrète, une société secrète ambigüe qui va jouer sur sa réputation de société secrète. En 1751, Dashwood loue pour leurs activités l’ancienne abbaye cistercienne de Medmeham, proche de son domaine de West Wycombe. Les membres de la confrérie, les « moines » assument de jour d’importantes responsabilités notamment politiques, certains se hisseront jusqu’aux plus hauts postes, et la nuit se livrent à leurs activités intellectuelles, festives et orgiaques. Les « nonnes » qui participent aux rencontres libertines sont certes des femmes sexuellement libérées mais surtout des esprits cultivés.

Lauric Guillaud nous conduit dans une enquête très fouillée et met à jour non seulement les objectifs et les rites de la société voulue par Dashwood mais sa place et son influence dans l’Angleterre de l’époque. Il dresse le portrait de nombre de ses membres, dont le poète Paul Whitehead qui en fut un membre éminent, et de ses sympathisants par qui nous pouvons mesurer l’influence de la confrérie. Il nous informe également sur d’autres clubs de même type car la société de Dashwood, exemplaire par son élitisme et sa pénétration des instances gouvernantes, n’est pas un cas isolé. Nombre d’accusations furent portées contre l’ordre, certaines justifiées, d’autres fausses. Elles contribuèrent à la construction du mythe.

Lauric Guillaud développe longuement la question américaine. Benjamin Franklin fréquenta Dashwood et ils devinrent proches. Franklin fut peut-être reçu dans la confrérie. Ce qui semble être établi c’est que les deux amis et sans doute d’autres membres, influents politiquement, tentèrent d’éviter un affrontement entre les colons américains et l’Angleterre.

Il semble aussi que cette société, qui incarne toutes les contradictions d’une époque transitoire, ne soit pas seulement à vocation esthétique, libertine et politique, Dashwood, à travers ce que l’on sait des rites, inspirés de l’antiquité grecque, paraît avoir posé réellement les bases d’un projet initiatique.

Le travail remarquablement documenté de Lauric Guillaud est passionnant. S’il répond à nombre d’interrogations, il pointe également les incertitudes qui persistent et les zones d’ombres. Il comble un vide historique sans égratigner le mythe :

« Qui étaient vraiment les Franciscains de Medmenham ? s’interroge-t-il en conclusion, ces hommes qui décidèrent du destin de deux peuples n’étaient-ils que des libertins ou des prophètes de l’ordre nouveau, des annonciateurs du monde démocratique ou d’incorrigibles nostalgiques du paganisme antique, des jouisseurs invétérés ou des esprits religieux ? Ou bien formaient-ils, comme l’écrit Gerald Suster, une « aristocratie de l’esprit » ? Il demeure que le Hell-Fire Club a pesé pendant des années sur les destinées de l’Angleterre, aussi bien politiques qu’artistiques. Il s’agissait moins d’un « empire invisible » que d’un cénacle dont le pouvoir rayonnait jusqu’aux plus hautes sphères. Ironiquement quand la Confrérie hérita du pouvoir suprême (le « Hell-Fire ministry »), elle offrit au public son visage le moins avenant, comme si le pouvoir la paralysait. Il était apparemment plus commode de badiner à Medmenham que d’hériter des leviers du pouvoir. Il appartient dorénavant au lecteur de se forger son opinion quant au véritable poids historique, ésotérique et culturel d’un Ordre qui tira sa force du secret. »

Cahier des doléances du Protectorat de ’Pataphysique québécqoise

Cahier des doléances du Protectorat de ’Pataphysique québécqoise. Editions la vertèbre et le rossignol. Diffusion Lulu.

Ce premier édit du Protectorat de ’Pataphysique québécoise, organe de l’Académie québécoise de ’Pataphysique est prometteur et marque l’année 148 de l’ère ’Pataphysique (2020 vulg.).

La ’Pataphysique, en tant que science des solutions imaginaires, apparaît comme l’antidote absolu aux errances mises en évidence en cette année. Le « la covid » apparaît comme un outil d’évaluation de la bêtise humaine en toutes ses dimensions, une occasion d’installer la double intelligence du cœur et de l’esprit.

Dans sa brillante « Allocution éloquente », sa Majesté David Nadeau, Empereur du Saint-Empire faustrollien, rappelle l’importance de la ‘Pataphysique :

« La ‘Pataphysique, pour celles et ceux d’entre vous qui n’y seraient pas familiers, a été inventée par l’écrivain symboliste Alfred Jarry, qui l’a illustrée dans le cycle d’Ubu et Les nuits et les jours, mais surtout Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien. Jarry associe l’humour absurde et l’ésotérisme sous différentes formes (alchimie, gnose, manichéisme, héraldique). Dans le roman « néo-scientifique » consacré aux aventures du Docteur Faustroll et de ses passagers à bord de son embarcation, la ‘Pataphysique est définie comme « la science des solutions imaginaires », dont le but est d’expliquer « l’univers supplémentaire à celui-ci ». Elle transcende l’opposition classique entre la physique et la métaphysique. Par la suite, les artistes et écrivains Marcel Duchamp, René Daumal et Roberto Matta ont été pataphysiciens. Puis, en 1948 est fondé le Collège de ‘Pataphysique, « société de recherches savantes et inutiles », par un groupe d’écrivains, d’artistes et d’intellectuels parisiens. L’ascèse pataphysique, créatrice de nouveaux univers, est à la fois un art, une science et une « attitude intérieure » (Ruy Launoir, Clefs pour la pataphysique). Elle permet à ses adeptes, au moins virtuellement, d’envisager « l’univers réel dans sa totalité et tous les autres », voire même de « pénétrer dans les au delà ». L’influx faustrollien, transmis par l’égrégore pataphysicien, déroute les habitudes de penser, de percevoir, de se comporter… »

Le projet du Protectorat de ’Pataphysique québécoise est vaste comme en témoigne la liste des chaires fondamentales envisagées : urbanisme lovecraftien, aquinisme bicéphale, casuistique ubique, sciences éteintes, études jarryques, Pataphanies, rémanence musicale, présomption musicale, métallurgie gutturale, voïvodisme, duplessiste de pelletage de nuage, jurons, éristique, inoculation ferronienne, mithridatiste, chaire à canon, poésie dyslexique, hagiographie artaldienne…

Textes et images diverses emplissent ce premier cahier alliant profondeur et fantaisie pour mieux éveiller.

Sommaire : Bulle d’or – Allocution éloquente – Statuts – Acclamation du Grand Heimatlos – Reportage sur la fondation du Protectorat de ‘Pataphysique québecquoise, de David Nadeau – Babel à la carte à jouer par Hélène Matte – La géographie idéelle du Saint-Empire faustrollien d’Éric Gagnon – Messagerie instantanée entretien Éric Gagnon et David Nadeau – À bâtons rompous par Alvaro Parés – Poèmes de Christian Girard – Poèmes d’Agnès Obag Lekuona – Poèmes extraits de Regard d’astre sentimental deJean-Philippe Roberge –Conjoncture-conjecture-conjonctivite, No Catta – Comment j’ai commencé à collectionner les écrous par Alice Guéricolas-Gagné – A consideration of some metallurgical metaphors applied to ’Pataphysics, stimulated by a green roof in Québec by Brian Reffin Smith – Pataphysics, Patart and patautology by Leo Cox – Magis petens quam petulans de Baptesimatione postulatio de Luca Gandolfi –Le voyage initiatique chez François Rabelais relève-t-il de la ‘Pataphysique? par Rémi Boyer – Alphonse Allais, le Captain Cap et le Canada de Jacques Carbou – Alphonse Allais et les Arts incohérents par Corinne Taunay.

Les images sont de Fred Lebrasseur, Zoé Laporte, Pascale Dubé, Agnès Obag Lekuona, Brian Reffin Smith, Claude Frascadore, Jean-Paul Verstraeten, Rémy Leboissetier, Mauro de Simone Rea, Patty Struik, Jacques Keroual, Ruud Janssen, Alvaro Parés, Alessio Balduzzi, Duccio Scheggi, Valter Unfer, Gorgo Patagei, Françoise Guichard, Beppe Ratti, Zazoum Tcherev, Christine Taunay, Jean Coulombe, Gilles Simard, Benoît Lemay, Patrick Beaumont, Martin April.

« Au-delà de mon armure superficielle, un éclairage m’est prêté ! nous dit Jean-Philippe Roberge.

En une spacieuse respiration des tambours de l’infini, je me baigne à l’ampleur majestueuse de l’affection. L’écho d’un câlin, parvenant du tréfonds des dimensions. Surf sur le magnétisme du présent. L’histoire vaguement divine d’une ancestrale enchanteresse.

Du coin de mon œil, le soleil imprègne ma larme, mon imagination spirituelle multicolore en main, telle l’encre perlant de ce crayon sculpté d’expériences humaines. »

Un cahier à ne pas manquer :

Version papier.

Version ebook.

Vous pouvez également lire un texte de David Nadeau qui relate la genèse du Protectorat de ’Pataphysique québécoise et évoque particulièrement la dimension initiatique de la ’Pataphysique dans le numéro spécial de l’excellente revue sud-américaine Matérika, proche du surréalisme, sur le thème de la Maison-Dieu.

http://revistamaterika.com/es_materika_16/David_Nadeau.html

Silex

Silex de Roland Dauxois. Editions Cosmogone 6, rue Salomon Reinach, 69007 Lyon.

www.cosmogone.com

Roland Dauxois est un poète et peintre lyonnais. Silex est son quatrième recueil de poésies. Entre autres expressions, il collabore à la belle revue Matières à penser publiée au Cosmogone également.

C’est une poésie de la lucidité, de l’essentiel, de ce qui est là, qui nous enseigne et que nous n’entendons pas.

« Vous me parlez de murs où saigne la liberté,

mais combien d’océans et de mers dérobent en leurs tréfonds,

les preuves d’un massacre quotidien, invisible, et donc impuni. »

Toutefois, cette lucidité ouvre aussi sur la beauté, une beauté parfois cernée des banalités quotidiennes qui nous empêchent de voir. Il propose comme « Idéal » :

« se lever chaque matin révolté,

Se coucher chaque soir émerveillé. »

Ces deux vers, davantage qu’un slogan sont un manifeste.

L’humour, indispensable compagnon de la lucidité, vient souligner ou surligner l’idée, pour la fixer ou la libérer.

« Je ne m’imagine pas vivre sans imagination

c’est vous dire à quel point j’en suis

misérablement privé. »

Le choix de poèmes brefs, rassemblés, permet la percée, le jaillissement, l’éclairage cru avant que ne se referment les fenêtres ainsi ouvertes.

« Le poème n’est jamais donné

c’est un prêt fragile

dans la tourmente de l’éternité. »

Cette poésie avertit, enseigne, éveille.

« Même les bêtes ralentissent,

il n’y a décidément que les hommes

pour ne pas pressentir les grands désastres. »

Le site de l’auteur :

La Kundalini. L’énergie des profondeurs

La Kundalini. L’énergie des profondeurs de Lilian Silburn. Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris.

http://www.dervy-medicis.fr/

La réédition du livre de Lilian Silburn sur la kundalini était nécessaire tant ce livre est la référence en langue française sur le sujet. Lilian Silburn puise principalement pour cet essai dans l’œuvre monumentale d’Abhinavagupta, particulièrement le Tantrâloka qu’elle a longuement étudié.

D’emblée, elle avertit qu’il ne faut pas jouer avec cette puissance exigeante :

« Faire monter la kundalini avec succès n’est pas une tâche aisée : on ne peut se livrer à cette pratique sans un maître averti et sans avoir eu accès à l’intériorité : car si une vie mystique profonde peut se développer sans la connaissance ou sans la pratique de l’ascension de la kundalini, il n’y a pas de pratique pleine et entière de cette ascension sans une vie mystique réelle. »

Dans une première partie, Lilian Silburn présente la nature et les multiples manifestations de cette énergie cosmique « source de tous les pouvoirs, de toutes les formes de vie ». La deuxième partie rassemble des extraits du Tantrâloka traitant de l’initiation, le Shâktavijnana, qui décrit les étapes de l’ascension de la lovée et quelques autres textes. Dans la dernière partie, Silian Silburn revient sur le Tantrâloka dont elle traduit le chapitre XXIX consacré à la montée de la kundalini selon l’école Kaula.

Cette puissance serpentine délivre son « poison » ou son « nectar » selon l’orientation donnée. A l’œuvre dans toutes les pratiques, sa méconnaissance peut être salutaire ou au contraire un obstacle. Libérée, elle unit le pratiquant à l’univers de manière indifférenciée. Les maîtres du shivaïsme non-dualiste du Cachemire ont approfondi de manière inégalée la science de kundalini et proposé une technicité d’une rare subtilité sans rapport avec le forçage du hatha-yoga :

« On ne peut comprendre la portée véritable des pratiques purement intérieures qu’ils préconisent si l’on ne sait pas que chacune d’elles met en jeu un mode particulier de l’énergie spirituelle : parole, souffle, pensée, vibration et autres manifestations variées d’une même puissance cosmique qui sous le double aspect des lettres-mères et de la kundalini, agit dans le corps de l’homme tout comme elle opère dans l’émanation et dans la résorption de l’univers. »

Dans la dernière partie, Lilian Silburn aborde la question d’une sexualité sacralisée par l’éveil de la kundalini, ouvrant sur la félicité céleste. Cette énergie des profondeurs qui se fait axe, verticalité absolue, n’exclut jamais rien mais intègre toutes les formes en en révélant la véritable nature. Elle est l’énergie unificatrice par excellence, qui installe réellement la non-séparation. C’est pourquoi, toutes les traditions, dans leur finalité non-duelles, se confrontent d’une manière ou d’une autre à son action, quels que soient les noms, symboles, procès évoqués. Le grand intérêt du shivaïsme non-dualiste cachemirien est d’en avoir fait une exploration systématique, de proposer une révélation qui préserve l’indispensable mystère.

La folle sagesse de la yogini

La folle sagesse de la yogini par Daniel Odier. Editions Almora, 42 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Daniel Odier revient vers nous afin de poursuivre la transmission de l’enseignement de la yogini Lalita Devi qui fut son maître cachemirien.

Il présente le mode de transmission particulier de l’école Kaula de Lalita Devi :

« Matsyendranath est le fondateur à Kamarupa (Assam) de la voie Yogini Kaula qui culmine dans l’état de Sahaja : l’identité de l’adorateur et du divin dans la liberté spontanée ou la Folle Sagesse. C’est la voie enseignée par Lalita et toutes les yoginis de la lignée qui transmettaient par leur seule présence la réalisation du sahajsamadhi, l’état d’union à la totalité dans le silence mental spontané. »

Et le très juste rapport au secret au sein du shivaïsme non-dualiste cachemirien :

« Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces enseignements ne me furent pas confiés après une longue période d’épreuves, mais immédiatement, selon la tradition cachemirienne qui récuse l’enseignement graduel. C’est une non-voie (anapuya) où seul l’amour du maître est requis. Pour bien comprendre, il faut savoir que Lalita avait un sens particulier du secret. Pour elle, divulguer un enseignement dit « secret » ne présentait pas un problème car tant que l’enseignement n’était pas réalisé, il demeurait secret. »

Dans cet ouvrage, Daniel Odier fait un point utile sur les recherches et les questionnements récents quant aux origines et à l’histoire du shivaïsme ancien. Ce n’est bien sûr pas l’essentiel de l’ouvrage qui veut restituer au mieux l’enseignement lumineux de Lalita qui se caractérise par son efficience directe, sa puissance de transformation et sa beauté poétique. Toucher, regard, mot soutiennent les visualisations. Les images sont vivantes, elles s’imposent d’elles-mêmes plutôt que par construction. La non-séparation relève d’une inclusion totale, aucun rejet, aucun effort…

« A jamais, nous arrivons.

A jamais, nous partons.

Pour toujours, nuit et jour.

Nous sommes dans un mouvement.

Qui toujours nous ramène

A notre lieu d’origine.

Il y a là un mystère.

Une vérité à saisir. »

Lalita

Daniel Odier met en miroir les transmissions de Lalita et quelques textes fondamentaux comme les Shiva sutras ou le Spandakarika de Vasugapta ou des enseignements d’Abhinavagupta ou de Ksemaraja. Mais il puise également dans le Tchan qui lui est familier. Les textes sont de grande importance dans la démarche :

« La relecture constante des grands textes cités dans cet ouvrage provoque une remise en question permanente de nos schémas, de nos habitudes, de nos routines circulaires. Elle aide à pointer nos peurs et nos évitements, nos délires narcissiques et nos fuites. Les tantriques ont toujours soutenu l’idée que les maîtres devaient écrire eux-mêmes leurs enseignements afin que les mots convoient la charge mystique. Ils ont toujours soutenu que la lecture d’un tel texte pouvait provoquer une ouverture fondamentale, voire l’illumination. Ces textes sont des puissances dans le sens où la Shakti est une puissance. Alliée à l’ordonnance des mots et des phrases, au plan cosmique, qui est l’énergie de Shiva, ils ont la puissance de défaire les nœuds qui empêchent l’union à la totalité. »

Pour « coïncider avec le Réel avec grâce », Lalita invite au déploiement de l’enseignement qu’elle dépose dans le cœur sous forme d’énergie. Elle allie une technicité précise avec une liberté absolue, ne figeant rien dans le commentaire, l’injonction, l’interdiction, le concept. Tout élément reste vivant car non-séparé et non-institué. En acceptant le désir, en reconnaissant son universalité, la conscience s’ouvre à la réalisation des puissances serpentines dans un jaillissement permanent et libérateur dans l’espace.

« Mots, pensées.

Torpeur ou éveil de la Kundalini, Lotus suprême.

Ni le silence ni les postures yoguiques

Ne vous ouvriront cet espace.

Ni Shiva, ni Shakti n’y résident,

Une seule chose demeure, le Soi.

Tel est l’enseignement. »

Lalita

Le mieux est sans aucun doute d’explorer ce livre.

Une invitation à la Liberté. Eveil immédiat pour tous

Une invitation à la Liberté. Eveil immédiat pour tous par Mooji. Editions Almora, 42 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Ce petit livre mêle calligraphies et paroles de Mooji destinées à guider le lecteur vers la réalisation du Soi. Ce compagnon de route vise l’éveil immédiat par le jaillissement le plus simple :

« En suivant l’Invitation avec sincérité, vous reconnaîtrez que ce que vous êtes en train de découvrir vous est profondément familier, car ce que nous cherchons est ce que nous sommes déjà : la conscience impersonnelle à jamais parfaite. Cette Vérité, que nous sommes un Être indivisible – ce que le mental esquive et rejette – est à présent pleinement confirmée en votre cœur. L’Être véritable est au-delà de la rigidité de l’identité personnelle, ou ego. C’est la conscience intemporelle, le pur esprit. »

Mooji est au plus proche du lecteur dans ce livret. L’Invitation est intime, unique. Mooji s’adresse en particulier, en aparté, à son lecteur pour le conduire :

« Reste vide, comme à zéro.

Ne cherche pas à aller en avant ou en arrière, et ne glane aucun nouveau concept ou idée.

Reconnais ce lieu naturel, sans effort.

Tu es maintenant à l’intérieur du cœur et, tout à la fois, tu es ce cœur même. »

Mooji prévient et anticipe les obstacles :

« Le mental dira peut-être : « Quel ennui ! Il n’y a rien ici ! A quoi ça sert ? Ça ne mène nulle part. Ce n’est que du bla-bla. Je peux comprendre intellectuellement, mais ça ne m’est d’aucune aide. »

Il est vital de ne pas te laisser prendre dans les filets du mental. Ne lui fais pas confiance, ne le crois pas, ne discute pas avec lui. Ne sois pas découragé ni distrait. Le mental essaie simplement de te duper en t’incitant à redevenir personnel, pour que tu demeures inconscient de ton état et de ton pouvoir véritables en tant que pure Conscience non née… »

Une fois le lecteur conduit dans « la chambre de l’Être », Mooji pose quelques questions, autant de facettes d’une révélation :

« Tu es au parfait endroit pour savoir ceci :

L’Êtreté est-elle née ? Peut-elle mourir ?

Contemple cela.

L’Êtreté est-elle personnelle ?

Si ce n’est pas une personne, ni aucun autre objet de perception,

comment est-elle reconnue en cet instant ? »

L’accompagnement de Mooji permet une désidentification, non dans un combat épuisant mais en tranchant la racine des conditionnements. Plutôt qu’un exercice, il s’agit d’une expérience.

Æ George William Russell ou la loi de la gravitation spirituelle

Æ George William Russell ou la loi de la gravitation spirituelle de Patrice Repusseau. Editions ARQA.

http://editions-arqa.com/

George William Russell (1867-1935), dit Æ, est un grand poète et peintre irlandais, porteur de la fonction prophétique, un visionnaire initié oublié, artiste complet et libre qui marqua pourtant durablement tous ceux qui l’approchèrent. Il a laissé un enseignement important, placé sous le sceau de la beauté, qu’il est nécessaire de redécouvrir. Grâce au travail précis et respectueux de Patrice Repusseau, cette œuvre peut enfin être approchée en langue française.

Celui qui fut l’ami et l’inspirateur de William Butler Yeats ne chercha jamais la lumière et reste insaisissable. Celui qui conçut « La loi de la gravitation spirituelle » laissa toutefois deux ouvrages autobiographiques mais décalés qui permettent de mieux le connaître, Le Flambeau de la vision, paru en 1918, puis De Source : les fontaines de l’inspiration, paru en 1934 après le décès de sa compagne.

Patrice Repusseau retrace son enfance et dit son attrait précoce pour l’art. Il met en évidence la porosité avec d’autres mondes ou états de conscience qui le caractérisait, porosité qui à la fois le qualifiait comme artiste et le perturbait. Toutefois, ses dons de contemplation ne l’empêchèrent pas de rester disponible et actif dans le monde, à l’écoute de ses semblables. Il sut assurer un équilibre entre ses expériences visionnaires et la vie quotidienne. Ces expériences le conduisirent à s’intéresser au religieux et aux mouvements spiritualistes passés et actuels. Il rejoignit la Société Théosophique et croisa H.P. Blavatsky qu’il admira. Plus tard, il se sépara de la Société Théosophique pour créer une Société hermétique. C’est dans ses poèmes, profonds, et ses peintures, fascinantes, que Æ restitua le fruit de ses visions mais aussi des exercices spirituels qu’il s’efforçait de pratiquer.

Mais, il ne fut pas qu’un spiritualiste de haut vol, il fut journaliste, éditeur, économiste et participa à la vie culturelle et politique de son époque, agitée et dangereuse.

La seconde moitié de l’ouvrage rassemble des documents très intéressants : hommages, textes, choix de poèmes, articles, billets, essais, lettres, illustrations qui permettent au lecteur de se plonger dans une pensée révélatrice, éveillante, réconciliatrice à déguster absolument.

Mise en garde

C’est le cœur pur, à présent, camarade,

Que nous avançons sur la voie divine.

Ne détourne pas tes yeux des étoiles

Afin de les poser sur moi.

Nous allons, le cœur pur.

Notre espoir dépasse ce jour

Et notre quête ne nous permet pas

De prendre du repos ou de rêver en route.

Dans notre espérance lointaine

Nous sommes unis aux grands et aux sages :

Compagnon, ne te détourne pas de ton chemin

Pour une pâle lueur qui disparaîtra !

Il faut s’élever ou il faut tomber ;

L’amour ignore la demi-mesure.

Si ce n’est pas la grande vie qui te fait signe,

Alors t’attendent la tristesse et le déclin.

Extrait du texte Le héros en l’homme

« Il nous arrive d’être saisi d’un sentiment de singulière révérence pour des gens ou des choses qu’à des heures moins contemplatives nous jugerions indignes. Plaçant alors côte à côte la tête du Christ et celle d’un réprouvé, il se peut que nous les trouvions toutes deux nimbées d’une même auréole qui plonge le visage dans l’ombre, et ce halo de gloire paraît même terne une fois la face transfigurée. Devant pareille juxtaposition, nous éprouvons une unité fondamentale d’intention et rendrions aussi volontiers hommage à la créature déchue qu’à l’homme devenu maître de la vie. »

Totem normand pour un soleil noir

Totem normand pour un soleil noir de Christophe Dauphin. Les Hommes sans Epaules Editions, 8 rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen.

www.leshommessansepaules.com

Ce magnifique ouvrage poétique de Christophe Dauphin, orné par Alain Breton, lie la parole et la peinture dans une spirale enivrante.

« Sur le ring de la vie

la poésie boxe les mots avec les poings du rêve

cet insecte qui s’envole entre les pages du Merveilleux »

Ces mots de Christophe Dauphin définissent la poésie, combat implacable et perdu d’avance mais une défaite retournée en victoire, plus exactement en liberté par le dépassement de toute forme. Il avertit : « Réveille-toi dans tes os ». C’est ici et maintenant, dans cette chair là, dans ce corps là, qu’il s’agit de se réveiller, d’ouvrir les yeux sur le réel pour le transformer par la subtile alchimie de la poésie, art de vivre, de mourir et de renaître de ses cendres. En effet, si « L’azur court après sa côte de bœuf » il est toujours question d’aller « Vers les îles ».

La poésie de Christophe Dauphin est au plus près de l’expérience, de la douleur et de ce qu’elle sécrète de lumière, de connaissance de soi. Il nous fait marcher aux côtés des exclus, des parias, des combattants, des fils et filles de la colère, des vivants finalement, contre les Hommes-machines et leurs produits aliénants. C’est un cri et un coup de pied dans la poubelle dorée du monde, un appel à l’insoumission et à la veille. Ne jamais fermer les yeux, ne jamais même ciller, ne jamais baisser la garde des mots, laisser libre la place pour la joie, la fraternité, l’amitié, l’alliance des êtres.

« La poésie écarte tes dents pour que la mer se dégorge de toi

et mange ton visage dans un miroir

ce diamant noir qui saigne en moi

Elle libère la colère de ton armure amnésique

volcan au milieu de tout et de rien

dans la déchirure du bocage de la chair

Et vogue la barque de la vie

qui est un refus dont je suis un atome

un refus qui brandit les poings de mille paysages

dont j’aborde les lèvres comme une plage à habiter »

D’abord survivre puis vivre intensément entre les instants de la survie. Se désenclaver du monde. Parfois située, Normandie ou Provence, la poésie de Christophe Dauphin creuse les souvenirs et les savoirs, cherche l’expérience originelle en ce qu’elle a d’insituable, d’universel, de permanent. Il appelle dans son chemin anonymes, proches ou poètes disparus, à la fois fantômes et éveilleurs.

Pas de soleil d’or sans soleil noir.

Il ne s’agit pas de changer le monde. Le monde est un donné. Mais de l’inclure dans quelque chose de plus vaste, toujours inscrit dans le regard de qui est attentif, attentif réellement. Le monde n’a pas besoin de sauvetage mais d’entendement.

« L’œil ne s’ouvre jamais que de l’intérieur

vers la lumière carnivore

des papillons d’air et de douleur »

Le personnel n’est pas le sujet mais la flèche qui oriente, qui ouvre l’horizon, qui pousse vers le soi et vers ces autres qui demeurent, verticaux et vivants, dans les tourmentes comme dans les temps suspendus.

« Quelqu’un ici est près de moi

qui jamais ne m’abandonne

cet amour de mes amis

avec qui je tiens à mon tour au soleil les Assises du Feu

Un admirable instant un festin éternel

dans un silex qui n’est pas une hache guerrière

mais la pierre à feu des Hommes sans Epaules

dont l’abîme ne boit pas d’eau plate »

Être conscient d’être conscient

Être conscient d’être conscient par Rupert Spira. Editions Accarias L’Originel, 3 allée des Œillets, 40230 Saint Geours de Maremne.

http://originel-accarias.com/

Les textes brefs rassemblés dans ce livre sont le fruit des méditations, ou contemplations, guidées par l’auteur lors de rencontres ou de retraites ces dernières années. Le choix de la mise en page, laissant beaucoup d’espace entre les textes, concorde aux longs silences qui espaçaient les paroles énoncées lors de ces moments laissant libre la place pour le silence et l’être.

En introduction, Rupert Spira insiste sur l’épuisement auquel conduit une recherche du bonheur dans les expériences objectives répétées. Une fois cet épuisement saisi et compris, il est alors possible d’opérer un retournement.

« Lorsque l’on est venu à bout de l’expérience objective – incluant toutes les pratiques religieuses ou spirituelles conventionnelles qui préconisent la direction de l’attention vers un objet plus ou moins subtil, tel qu’un dieu extérieur, un maître, un mantra ou la respiration – comme moyen possible d’accéder à la paix et au bonheur, seule reste une possibilité : retourner le mental sur lui-même et investiguer sa véritable nature. »

Ce retournement vers l’essence conduit à saisir la nature même du mental qui est paix et félicité. Cette saisie de l’être, d’où l’objet est absent, a été élaborée tout particulièrement en une voie directe par la tradition védantique, selon l’auteur.

Rupert Spira a voulu dépouiller l’approche védantique de ses aspects culturels pour n’en conserver que la « quintessence ». Conscient des limites de l’exercice, mais aussi de tout ce qu’il offre, il veille à orienter au mieux le lecteur dans un double mouvement. « La voie orientée vers l’intérieur » doit s’accompagner de la réintégration d’une compréhension nouvelle dans l’expérience objective sous peine d’être pris dans un rejet très dualiste de la vie incarnée. « Reconnaître la nature transcendante de la conscience » n’est pas suffisant, il faut encore s’attacher à son immanence.

Voici quelques extraits qui illustrent tout l’intérêt de ce livre pour « désemmêler la conscience » :

« Être conscient d’être conscient constitue l’essence de la méditation. C’est la seule forme de méditation qui n’exige pas de diriger, de concentrer ou de contrôler le mental. »

« Nous ne pouvons pas devenir ce que nous sommes essentiellement par le biais d’une quelconque pratique. Une pratique nous permet uniquement de devenir quelque chose qui ne nous est pas essentiel. »

« La présence de la conscience irradie toujours avec le même éclat, derrière et au beau milieu de toute expérience. Toute expérience est saturée de sa présence. Il ne faut que se « retourner ».

« La Voie Directe – la voie sans voie de l’investigation du soi, du demeurer en soi ou de l’abandon de soi – constitue le moyen qui permet au mental fini de se dépouiller des limitations qu’il s’est imposé à lui-même librement – en tant que conscience – jusqu’à ce que sa nature essentielle, irréductible, indivisible, indestructible et imperturbable de pure conscience se révèle à lui telle qu’elle est. »