Le grand ailleurs d’Alain Sainte-Marie

Le grand ailleurs. Pour une éthique du dépassement par Alain Sainte-Marie. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 75005 Paris.

http://originel-accarias.com/

Alain Sainte-Marie rassemble dans cet ouvrage des textes brefs écrits de 1996 à 2018. Ils témoignent d’un cheminement mais aussi d’une permanence, ce qui apparaît comme processus n’est que le déploiement de ce qui a toujours été présent. Philosophiques ou métaphysiques, c’est toujours l’approfondissement qui est à l’œuvre dans la mise en mots.

 

Couv le grand ailleurs

 

« Dans mes morts douces, je nage avec le fleuve, épouse tous les reliefs intimes de ma propre dislocation.

La mort me rappelle au souvenir d’aimer. C’est dans ces petites morts que je me sens le plus en vie.

Chacune est une porte invisible que je franchis. Je renais en faisant une plus grande place à la mort. Non, c’est la mort qui se fait une plus grande place en moi. Et par elle, c’est la vie qui s’écoule, irriguant mes jours.

Comme une terre restée trop longtemps en jachère, ma vie reprend le cours de ses métamorphoses. Je change et ne change pas. S’il y a déjà du papillon dans la chenille, il reste toujours de la chenille dans le papillon.

Je joue avec le temps comme l’enfant d’Héraclite. Je construis des châteaux d’instants qui ne résistent pas au vent des choses. Tout passe, et il est facile de se croire vivant. »

L’écriture souvent poétique de l’auteur conduit le lecteur dans des dimensions irraisonnables de l’expérience humaine pour laisser venir un art de vivre à la fois élégant et intense. « Pour qui voit, tout est enseignement. » glisse Alain Sainte-Marie avant d’en faire la démonstration dans chaque rapport établi avec l’expérience. Peurs, espoirs, violences, compréhensions, désirs, engagements, rejets sont autant d’occasions d’apprendre ou, plus exactement, de s’apprendre. Se rapprocher de soi-même dans la danse de la vie conduit à la présence.

« La présence à soi, ou conscience pure, est silence ; la présence à soi, ou conscience pure, est son. »

L’axe serpentin de ce livre d’assemblage créateur est sans doute la liberté, source et finalité de toute quête.

« Si la liberté réelle, est l’ensemble des conditions qui rendent possible un acte libre, quel en sera le critère ?

Ce critère sera nécessairement intérieur. Il se manifeste dans la disponibilité de soi à soi, sous les traits d’une vacance susceptible de revêtir l’aspect d’une absence d’occupation, mais pas obligatoirement. Car la liberté est à la fois agir et non-agir, activité et congé. Je suis libre lorsque je me mets en congé de l’effort pour accompagner, la bride sur le cou, les processus intimes à l’œuvre dans le vivant que je suis. La liberté révèle alors un contenu plus vaste qu’elle-même, qui la traverse et l’englobe. »

Ce contenu, qu’on l’appelle le Soi, Dieu, le vide, etc., est l’assurance intime de sa propre liberté intérieure où le risque et la sécurité sont un. »

La conquête de cette liberté, notre état naturel passe par la connaissance. Cette connaissance n’est pas accumulation de savoirs mais bien amour.

 

« Pulpe nacrée, gorgée de vie,

suspendue à elle-même

entre ceci et cela, entre oui et non ;

quintessence de toutes les rosées,

ce qu’elle ne touche pas nous reste à jamais étranger.

Perle d’amour, fruit de sagesse

à l’arbre de l’homme intérieur, rien n’existe

hors de ce contenant qui se contient lui-même

sans jamais rien exclure que l’irréalité.

Être n’importe qui,

n’importe quoi, n’importe où,

mais toujours avoir quelque part quelqu’un,

quelque chose à aimer. »

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Gurdjieff

Gurdjieff par Seymour B. Ginsburg. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

Presque un siècle après l’ouverture, en 1922, à Fontainebleau, de son institut dédié au Travail l’influence de George Ivanovitch Gurdjieff (1866-1949) demeure et c’est heureux. Si son influence sur de nombreux artistes, scientifiques et auteurs est connue de Kate Bush à René Daumal en passant par Timothy Leary, c’est surtout auprès des nombreux anonymes qui se sont engagés dans une pratique régulière qu’elle s’est fait sentir.

Couv Gurdjieff

L’auteur de cet ouvrage, Seymour B. Ginsburg, qui a collaboré avec Nicolas Tereshchenko, proche de Jeanne de Salzmann, fut le co-fondateur de l’Institut Gurdjieff de Floride. Il est un témoin de ce mouvement et de ce rayonnement discret.

Nicholas Goodrick-Clarke, chercheur renommé, Directeur du Centre pour l’ésotérisme occidental de l’Université du Pays de Galles, précise l’intérêt de ce livre dans un avant-propos :

« Ce livre est un condensé remarquable des enseignements de Gurdjieff dans une conscience plus vaste de l’ésotérisme occidental. Suivant les propres techniques de Gurdjieff, le livre est d’abord et avant tout un guide pratique, commençant par la proposition fondamentale que les humains doivent s’éveiller à la conscience de soi, à la réalisation que derrière « notre personnalité », influencée par un grand nombre de circonstances, repose notre « essence », qui est identique avec la réalité universelle. L’enseignement n’est ainsi pas concerné par la réalisation de quelque chose qui manque, mais plutôt par la découverte, la prise de conscience de notre identité réelle. »

Pour Seymour B. Ginsburg, comme pour Nicolas Tereshchenko, le Travail s’organise autour de trois éléments principaux : « 1) travailler avec un groupe engagé dans des pratiques pour étendre la conscience, 2) une méditation régulière et 3) l’étude du texte principal de Gurdjieff, les Récits de Belzébuth à son petit-fils ».

L’ouvrage propose six parties, six leçons. La première leçon est intitulée « Qui suis-je ? ». Après une rapide notice historique sur Gurdjieff, elle présente la Quatrième voie de Gurdjieff, telle que Seymour B. Ginsburg et Nicolas Tereshchenko l’ont appréhendée. La deuxième leçon aborde « l’expansion de la conscience ». Sont décrits les quatre états de la conscience humaine et la nécessité de l’attention. La troisième partie traite de la transmutation de l’énergie. Il est question de la loi des trois forces, de la loi d’octave et de l’ennéagramme, si mal compris dans notre monde consumériste. La quatrième leçon poursuit la question de l’énergie et cette fois de sa conservation par la prise de conscience des multiples « fuites » d’énergie entre mensonge, soliloque stérile, identification, paroles inutiles, etc. La cinquième leçon insiste sur la méditation et la sixième leçon évoque le travail en groupe notamment les fameuses danses de Gurdjieff.

Chaque partie propose des exercices et les appendices sont riches. Nous trouverons notamment l’étude des rêves selon Gurdjieff, des exercices psychologiques et des lectures des Récits de Belzébuth à son petit-fils.

Avant de conclure, Seymour B. Ginsburg dit quelques mots sur l’amour :

« On n’insistera jamais assez sur l’opinion de Gurdjieff que l’amour authentique est une impulsion d’être sacrée. Une distinction doit être faite entre l’amour authentique et ce qui passe pour de l’amour dans notre société, et qui est basé sur la polarité ou le type. C’est seulement quand nous sommes complètement libres de toutes les peurs et de tous les désirs, et que notre moi personnel est intégré dans une unité d’être consumant tout, que nous faisons l’expérience de l’impulsion d’être sacrée de l’amour authentique. Dans cet état-là, nous savons que nous sommes l’infini, comme toutes les autres choses, et notre amour de ce fait s’étend à tout le monde et à toutes les choses parce qu’elles sont toutes nous. »

Gorakşa et L’alchimie du yoga

L’alchimie du yoga selon Gorakşa par Colette Poggi et Claire Bornstain. Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Ce traité d’alchimie interne propose un « processus de métamorphose intérieure du corps-souffle-pensée ». Il est de première importance et c’est une chance d’y avoir accès.

Il est attribué à Gorakşa, grande figure de la spiritualité indienne des XIe – XIIe siècles, mais pourrait être l’œuvre de disciples. Il inclut des extraits de traités antérieurs, procédé courant dans les tantras. Il s’adresse à des yogin et plus largement à tout individu en queste. Certains des cent soixante-douze versets indiquent en langage crépusculaire certaines pratiques réservées aux pratiquants avancés. Le texte fait partie du corps d’enseignement des Nāthayogin. Si la transmission orale est fondamentale, ce courant n’a pas été avare de textes remarquables.

Parmi les sources de l’enseignement de Gorakşa, nous rencontrons Matsyendranātha, grand poète bengali, qui s’inscrit dans le système Kaula du shivaïsme non-dualiste du Cachemire.

 

Couv Goraksha

 

L’ouvrage est formé de quatre parties.

La première partie aborde « l’exposition à la réalité non-duelle, à la fois lumière et énergie, symbolisée par Shiva et Shakti, le dieu de la conscience infinie et sa parèdre ».

La deuxième partie présente la doctrine du yoga spécifique aux Nāthayogin, une catharsis « pour accéder à l’espace à la fois vide et plein du Cœur ».

La troisième partie traite du corps et de l’énergie cosmique. La non-séparation permet de reprendre « conscience de l’immanence de l’absolu, en tout phénomène, comme son corps et sa conscience ».

La quatrième partie « introduit aux degrés supérieurs du yoga : la dissolution du mental, l’attention au son intérieur, puis, après avoir fait une description du yogin parfaitement libre et détaché, l’avadhūta-yogin, il évoque la grandeur du maître véritable ».

« Cette démarche, indiquent Colette Poggi et Claire Bornstain, revient à faire de soi un domaine (pada) où s’actualise ce mouvement de retour au centre, le domaine atemporel de l’originel. Le corps du yogin joue ici un rôle éminent : il est en effet imaginé et éprouvé comme un espace vibratoire structuré dont l’axe central est parsemé de lotus (padma) ou de roues (cakra). Dotés d’une puissance d’éclosion et d’épanouissement, ces centres vibratoires suggèrent le cheminement du yogin : du monde clos de l’individu centré sur son moi, à l’espace ouvert et vivant où il se meut en résonance avec l’univers. Le yoga, comme toute voie de transformation intérieure, serait-il un chemin de crête que l’aventurier trace, au risque du vertige, comme une incessante recréation ? »

Michel Lancelot dans Historia Occultae

Historia Occultae n°10. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Le dixième numéro de la revue Historia Occultae, devenue une référence dans le domaine de l’ésotérisme, et au-delà, propose un sommaire très varié :

Éditorial, par Emmanuel Thibault – Dire la vérité et se faire vrai, par Christian de Caluwe – L’occultisme et Freud, par Claude Debout – Vous avez dit contre-culture ? par Philippe Marlin – Le voile d’Isis, par Georges Bertin – Le sens et la forme du rite au XXIe siècle, interview par Emmanuel Thibault – L’encensement, par Christian de Caluwe. Tarots et merveilles, par Geneviève Béduneau – Les musiques du chaos – 1, par Olivier Steing – L’ásatrú en Islande, par Raoul Zimmermann – Guérir le territoire, par Emmanuel Thibault – La vigne en tous ses états, par Jean-Marc Brocard.

 

Couv HO 10

 

D’Isis à l’esprit du vin, en passant par Aleister Crowley, la Franc-maçonnerie, ou des questions philosophiques comme celle de la Vérité, les thèmes sont particulièrement divers. La revue s’inscrit bien dans une contre-culture évoquée par Philippe Marlin. Il nous parle notamment de Michel Lancelot, remarquable journaliste et auteur, aujourd’hui oublié, qui mériterait une biographie. Il rappelle l’importance de ses livres, notamment Le jeune lion dort avec ses dents, paru chez Albin Michel en 1974, véritable manifeste, et de l’impact de son émission Campus sur Europe 1 de 1968 à 1972. Michel Lancelot n’a pas seulement accompagné les bouleversements culturels de la fin des années 60, il les a anticipés et parfois nourris de son intelligence.

En même temps, la revue Planète et le Matin des magiciens ouvraient sur les marges philosophiques, artistiques, scientifiques, ésotériques…

L’héritage de ces contre-cultures dont certaines sont entrées dans la culture officielle est considérable même s’il reste difficile à cerner, comme le signale très justement Philippe Marlin :

« Le concept de contre-culture est perçu comme incluant un arsenal hautement complexe et étendu de modes de vie, de sensibilités et de croyances, qui, bien qu’ils se rejoignent nettement à un certain niveau prennent des chemins et des trajectoires biographiques variés, chacun ayant ses propres connexions à d’autres milieux et mondes culturels spécifiques. En tant que telle, à un niveau théorique, la contre-culture, ne peut pas fonctionner effectivement comme catégorie culturelle permettant de définir des groupes sociaux distincts les uns des autres, selon une grille binaire contre/dominant. Le terme agit plutôt comme un mécanisme servant à décrire à décrire des points particuliers de convergence, grâce auxquels les individus peuvent temporairement s’entendre en vue de l’accomplissement d’objectifs spécifiques. Les contre-cultures sont, en effet, des expressions fluides et mutables de sociabilité qui se manifestent lorsque les individus s’associent temporairement pour exprimer leur soutien et/ou pour participer à une cause commune, mais dont les vies quotidiennes se déroulent de fait simultanément sur toute une gamme de terrains les plus divers. »

Historia Occultae, sous la houlette d’Emmanuel Thibault et Philippe Marlin, est un creuset pour les contre-cultures qui veulent vivifier l’art et la pensée, et, pourquoi pas, changer le monde.

Le jardin des vertus de Jacqueline Kelen

Le Jardin des Vertus de Jacqueline Kelen. Editions Salvator, 103 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris.

www.editions-salvator.com

Chaque ouvrage de Jacqueline Kelen conduit le lecteur plus loin et autrement sur le chemin de l’Esprit. Avec ce livre, elle nous rappelle la place fondamentale des quatre vertus cardinales dans l’édification spirituelle de l’être.

Couv Kelen Vertus

Jacqueline Kelen nous met d’abord en garde contre le rapport souvent illusoire que nous entretenons avec le développement personnel, la méditation ou le lâcher-prise qui ne font que nous aider à supporter la prison du « moi » et nous éloigne du véritable engagement spirituel. Elle en appelle à la morale, ou plutôt à la Morale.

« C’est une grande erreur, dit-elle de croire que la morale dépend d’une religion ou de penser qu’elle n’assure qu’une cohésion sociale. Les plus anciennes civilisations (Sumer, l’Egypte), la philosophie antique (qui en Occident éclot avec les présocratiques, au VIème siècle avant l’ère chrétienne), ainsi que les mythes fondateurs se réfèrent à un code moral qui permet au mortel de devenir humain, de s’amender, de s’élever, de devenir libre, voire de rejoindre le monde des dieux. La conduite qui en découle requiert une ascèse, la pratique des vertus, la lutte contre les faiblesses et les défauts, et une attention à tout ce qui n’est pas soi. »

Il s’agit bien d’une morale opérative, non d’un filet de valeurs et de comportements exigés ou attendus des autres. Jacqueline Kelen évoque bien une ascèse et cherche à restituer leur dimension initiatique aux vertus. Elle en appelle aux philosophes  grecs dont l’enseignement des vertus pénétra le christianisme, Epicure, Socrate, Platon, Epictète, Sénèque… « Mesure de toute chose » pour Protagoras, ou « plante céleste » pour Platon, l’être humain « est libre de s’élever ou de régresser » nous rappelle Jacqueline Kelen, nous laissant seuls responsables de nous-mêmes. A nous de tendre vers cette « seconde naissance » qui libère des conditionnements.

Jacqueline Kelen développe longuement la nature, la dynamique, le rayonnement de chacune des quatre vertus cardinales : la force, la prudence, la tempérance et la justice, ces « verdoyantes vertus ».

Elle illustre la force par de nombreuses références afin de nous faire saisir cet « état intérieur ».

« La fermeté d’âme, ajoute-t-elle permet le courage et la bravoure autant que la patience et la résistance. L’endurance dans les épreuves, la constance de la foi, les gestes héroïques, le face-à-face avec la mort, la victoire de l’amour, rien ne serait possible sans cette vertu première, fondatrice. »

La prudence, vertu qui nous manque ô combien dans un monde qui dérape d’instant en instant, est bien un chemin vers la sagesse.

« La vertu de prudence se manifeste avant tout par le discernement. En tout domaine, il est indispensable de savoir démêler le vrai du faux, de distinguer le bien et le mal, l’absolu et le contingent, le réel et l’illusoire, le temporel et l’éternel, l’essentiel et l’accessoire, le psychisme et le spirituel, la louange et la flatterie, les alliés et les faux amis, l’inspiration supérieure et les voix démoniaques, la lumière et les ténèbres… Au fond, le discernement, propose Jacqueline Kelen, c’est l’amour de la clarté. »

Contre l’hybris, toute régnante sur notre temps, Jacqueline Kelen invoque la tempérance.

« De fait, la vertu de tempérance s’attaque au bastion du moi arrogant, tout-puissant. Elle exige que l’on fasse taire son ego, ses prétentions et ses revendications, que l’on contrôle ses impulsions (colère, violence), que l’on jugule l’avidité inhérente au moi primaire, grossier. On constate que cette vertu n’est guère pratiquée de nos jours où tout citoyen est encouragé à consommer, faire du bruit, à « profiter » et « se faire plaisir ». Ce qu’on appelle maintenant addiction (et non plus intempérance) se répand : addiction aux jeux, à l’alcool et à la drogue, au sexe et à la pornographie, à Internet, au téléphone et aux écrans… On remarquera en passant que c’est toujours l’individu qui crée ses propres chaînes et alimente ce qui va le perdre. »

« La justice, dit Jacqueline Kelen, représente à la fois la somme et le sommet des trois vertus précédentes. Et elle les conditionne : comment exercer la force, la prudence et la tempérance sans se référer à la notion supérieure de justice, de vérité ? »

« C’est l’amour de la vérité, insiste-t-elle, – non celui de l’égalité – qui inspire le sens de la justice. Cette vertu est la verticalité même, elle n’a souci que d’élever l’être humain, de le rendre irréprochable. Elle n’induit pas la comparaison, elle vise la perfection. »

Chaque livre de Jacqueline Kelen est un rappel à l’Esprit. Peu de systèmes traditionnels ou initiatiques font encore aujourd’hui état des vertus cardinales, considérées à tort comme désuètes. En déployant l’opérativité des vertus, Jacqueline Kelen nous offre l’opportunité de les actualiser au quotidien et de les laisser tisser un jardin de beauté et de liberté.

Christian Jourdain

De l’impression d’être à la conscience par Christian Jourdain. Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Dans l’écho subtil laissé par la parole de Stephen Jourdain, Christian Jourdain nous livre ces dialogues imaginés, comme entre deux amis, longues et lentes déambulations dans le jeu de miroir entre l’impression d’être et la conscience, entre dualité et non-dualité, éclairées de fulgurances. Ainsi du songe :

 

« Il fait déjà nuit depuis longtemps… Même si je sais que j’imagine. Je ne peux pas m’empêcher de penser à mon histoire et à cette difficulté de comprendre vraiment. Comme si elle ne m’appartenait pas vraiment, mon histoire m’apparaît comme un songe.

Le verbe « songer » est remarquable, mais il faudrait songer droitement. Non pas songer dans ta vie, non pas rêver à quelque chose, ce qui est une même chose que « penser à », à n’importe quel objet de pensée. Ce que je veux dire par songer droitement, c’est : songer ta vie. Ainsi, il n’y a qu’un acte signifié par un verbe, il n’y a pas d’« objet de songe ». Alors le sujet peut se réveiller.

 

Songer droitement comme tu dis, cela n’a rien à voir avec ce que je fais souvent, rêvasser.

L’important, c’est l’acte, et l’acte que je te suggère n’a rien à voir avec rêvasser ni avec penser. Songer sa vie ne fait pas référence à « sa vie » comme un extérieur, comme une réalité indépendante. Le contenu du songe importe peu. Songer ne présuppose aucun passé, aucun ailleurs, rien d’autre que du maintenant. Songer sa vie, c’est la replacer tout entière dans cette présence qu’est le songe. Il est la mise en place de l’entièreté de ton vécu… »

Couv Jourdain C.

Christian Jourdain tourne avec nous dans la cuisine de notre quotidien, dans le bouillon de culture des impressions secondes, autant d’objets qui brident la conscience immédiate. Il propose un changement de regard qui autorise la vision de l’unité là où nous distinguons des objets épars mêmes rassemblés dans l’apparence par une narration trompeuse.

 

« Enseveli sous ses pensées, il est difficile d’en émerger. Il y a un doute, diabolique celui-là, c’est le doute de soi qui nous empêche de prendre la bonne direction.

Parce que volonté et liberté sont réduites à la volonté et à la liberté de choisir. Mais il y a à comprendre, pas à choisir. On peut choisir entre deux routes pour aller quelque part, mais là on ne va nulle part. Ce n’est pas même qu’on rentre chez soi, on ne l’a jamais quitté ! Si tu es envahi par tes pensées, c’est l’esprit qui se meurt. Mais si tu peux faire ce constat, tu peux aussi tout balayer et redonner tout son éclat au paysage terrestre. C’est l’acte de foi. La volonté et la liberté sont constitutives de la foi au même titre que le doute et la vérité. »

 

Il est très intéressant de remarquer que chaque titre choisi pour introduire les chapitres est un verbe. Ce n’est pas un hasard si Christian Jourdain évite les nominalisations qui fige ou cristallise les procès pour privilégier le verbe qui es toujours dynamique : discerner, lire, douter, unifier, découvrir, évoquer, symboliser, concevoir, être soi-même, penser, méditer, exhumer, s’ouvrir… Parmi ces verbes il y a « vaporiser ». Il ouvre un chapitre sur le Jeu de Saturne et la recherche du silence.

 

« J’aimerais pourtant me débarrasser de tout un tas de pensées qui m’empêchent de voir clair, d’où la métaphore du silence.

La pensée ne peut pas se nettoyer elle-même. Elle ne peut pas obéir à une injonction négative la concernant. Si je te demande de ne pas penser à tel objet ou au contraire d’y penser, le résultat sera le même : tu vas y penser ! Cela engendre une certaine pollution mentale qui explique en partie la quête du silence de la pensée. Je crains que le silence en question ne soit révélateur de la projection d’un fonctionnement idéalisé de la pensée. Ce qu’il convient d’éradiquer est cette pensée dictatoriale qui légifère à qui mieux mieux et assèche la source de la conscience en la limitant à la conscience de l’objet, à la conscience d’un autre toujours extérieur à elle-même. A mon avis, ce n’est pas le silence de la pensée qu’il faut prôner, mais la reconnaissance de la pensée en tant que telle. Il faut absolument qu’elle reste à sa place, qu’elle cesse de se prendre pour la vérité. Quand les moines font vœu de silence, leur but est assez clair : ce n’est pas tant la pensée en elle-même qu’ils veulent réduire au silence mais sa prédisposition dégénérée à affirmer la vérité, pour l’empêcher d’avoir prise sur la foi. On pourrait résumer cette victoire de la foi sur la pensée dans une formule du style : le moi est mort, vive moi ! »

 

Les dialogues cherchent à rapprocher le lecteur de sa vraie nature, toujours présente. Avec beaucoup de respect et de finesse, ils écartent le morcellement pour mettre au jour l’axe de ce qui demeure. Les verbes choisis pour les derniers chapitres sont : ressentir, se déborder, édifier, imaginer, incarner (la foi), chuter, mettre en œuvre, connaître, créer, se devenir, pour conclure par ces mots :

« L’impression agit comme principe de conscience, comme révélateur d’une existence sans division. Ta vie est un jaillissement d’impressions, chacune est libre de toute autre, et de chacune tu es libre. »

Théâtres et Initiations

Théâtre et Initiations de Christian de Caluwe suivi de Le lieu d’où l’on regarde de Michel Langinieux.

Editions de La Tarente, Mas Irisia, Chemin des Ravau, 13400 Aubagne.

https://latarente.com/

Les deux textes qui sont rassemblés dans ce livre, tout à la fois exigeants et pertinents, renouent avec la fonction primitive du Théâtre, exaltée tant en Inde ancienne qu’en Grèce antique, mais présente en toutes les cultures traditionnelles, quand le Théâtre demeurait le tout premier des arts initiatiques, avec la grammaire. Il rappelle, à celui qui n’est pas encore l’un de ses cadavres ajournés que désigne Fernando Pessoa, la liberté immédiate de la conscience et le devoir de liberté de l’individu, celui qui refuse de se constituer esclave volontaire.

Le théâtre, en libérant les corps, désigne la liberté intrinsèque de l’esprit. L’usage, tant traditionnel qu’avant-gardiste, du masque, peut régler la problématique de la forme à donner aux visages tout en évoquant « l’homme sans tête » de Douglas Harding ou encore l’acéphalité explorée par Georges Bataille. Cependant, le masque suscite aussi l’imagination, le masque de l’acteur, fut-il visage, étant miroir du masque, souriant, neutre ou grimaçant, du monde. Entre les deux, la dimension de l’imaginaire offre l’opportunité de l’instant présent.

 

Couv Théâtre

 

Le théâtre décloisonne les arts. En stupéfiant, il rend « idiot », soit, selon une étymologie grecque ancienne, « éveillé ». Le théâtre, même dit « de boulevard », demeure éminemment subversif par nature. Il éveille. Il peut rassurer jusqu’au vertige et, par renversement, mettre en évidence nos mascarades. Il éclaire la profonde spiritualité (la vie de l’esprit) de la banalité. De la même manière que nous parlerons d’une esthétique du grotesque, nous évoquerons une transcendance du commun, geste, parole et sentiment…

Le théâtre met d’abord en scène la puissance poétique du vivant, celle qui fait et défait la réalité, ouvrant l’intervalle où l’esprit libre peut s’immerger et se déployer.

Au théâtre de l’illusion du monde, des voies se découvrent, accès au Grand Réel. Toutes conduisent sur les rives de l’imaginal, selon Henry Corbin, au bout du bout de l’imaginaire, selon Gilbert Durand, là où l’autonomie est possible afin de se donner à soi-même sa propre loi, selon Cornélius Castoriadis.

Le théâtre est rituel par excellence. Il est aussi l’île des métamorphoses, souvenir d’un âge d’or ou reconnaissance d’une réalité autre, inclusive de toutes les réalités particulières tout en les transcendant.

Le théâtre s’estompe dans sa mise en scène pour laisser vivre l’écrit mais, il est bien le feu qui permet d’inscrire l’écrit, le mot, le sens dans la parole et la mémoire du vivant.

La sacralité du théâtre, portée d’abord par l’acteur, est confiée au spectateur comme révélateur de sa propre sacralité, de l’archaïque au sublime.

Face au monde prométhéen de la rentabilité et de la quantité, le théâtre demeure voix d’Orphée et voie de Psyché, porteur de la fonction imaginale et opérateur de changements créatifs au coeur même de la psyché.

Le théâtre, ce monde éminemment magique, s’adresse à la dimension mystérique de l’être, celle qui se saisit sans besoin d’explicitation ou de commentaire, celle qui traverse la personne et ses codes, émanation de la part indivisible de l’être, celle qui demeure.

Michel Langinieux, éveilleur et lanceur d’alertes, a fait le tour du monde avec un spectacle intitulé Le Fou de Rien, destiné à faire saisir au passant pressé de ce monde qu’il était tout à la fois, l’unique spectateur, l’unique créateur, l’unique réalisateur et l’unique acteur de son propre spectacle. Solipsisme désespéré ? Bien au contraire, félicité de l’Un. Ce spectacle qui n’en était pas un, heureusement décalé, voie d’Eveil en soi, qui non seulement ne pouvait laisser indifférent, mais rendait différent, avait pour fonction de créer, dans l’opaque et terne dualité, une brèche, un intervalle, pour laisser passer la lumière. « Bienheureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière» nous disait Michel Audiard qui, sans le savoir peut-être, invitait ainsi à la folie créatrice et libertaire.

Cette brèche, cet intervalle, cet entracte, cette pause inattendue et spontanée dans la fuite du monde vers l’accident de vitesse, Michel Langinieux n’aura eu de cesse que de l’agrandir, la répéter, l’indiquer, mettant en perspective nos contradictions, nos lâchetés, voire nos aberrations.

C’est bien la même attention au Soi et la même intention originelle qui se sont manifestées dans son combat mano a mano contre l’Etat-tueur, l’Etat-assassin, quand il dénonça le scandale de l’amiante. Imaginez ! Un homme seul, de théâtre, et un homme du Théâtre de l’Eveil sur les scènes grises et poussiéreuses de nos tribunaux, bousculant les règles et montrant du doigt les criminels assis dans leurs fauteuils ministériels. Combat inégal d’un David artiste contre un Goliath qui se serait fait lui-même Golem afin de ne pas penser. Arpenter les tribunaux endormis pour y chercher en vain la justice et n’y trouver pas même la loi !

Eveilleur et lanceur d’alertes. Les deux temps d’un même mouvement salutaire, destiné à nous extraire de la torpeur, nous extirper de nos médiocres rêveries pour choisir le Songe. Michel Langinieux revendique, pour tous ceux qui ont renoncé, le droit de rêver si cher à Gaston Bachelard. Il demande à l’homme ordinaire de croire en ses rêves extraordinaires. Et de les réaliser.

Michel Langinieux invoque, sur la scène du monde tel qu’il est, la liberté et la beauté de l’être en soi.

Christian de Caluwe aborde lui aussi le thème de l’identité entre le spectateur et le spectacle, sous d’autres rapports, celui des mythes, celui de l’imaginaire, celui des neurosciences. Il nous rappelle que « lorsqu’on va voir une pièce de théâtre, on va se « voir ».

Replongeant le lecteur dans les racines du théâtre, de l’Inde à la Catalogne, passant par la Grèce, la Chine, le Japon, parmi d’autres contrées, il identifie les composants dynamiques d’une « culture secrète » qui sous-tend le théâtre rituel et sacré, serpente à travers les cultures communes et officielles tout en les nourrissant.

En interrogeant « le théâtre et son double », il renouvelle la problématique, finalement faustienne, du doppelgänger. Sur la scène de théâtre, ce qui est caché peut sortir de l’ombre, le non encore conscient peut apparaître et se laisser traverser. Symboles, métaphores et autres procès thérapeutiques, c’est-à-dire qui réconcilient avec soi-même, l’autre et le monde, s’ordonnancent opérativement selon les principes de l’alchimie. Il n’est pas anodin de retrouver le personnage du fou, mis en scène si brillamment par Michel Langinieux dans les analyses et les explorations subtiles de Christian de Caluwe. La folie orientée « à plus haut sens » libère des multiples masques de la farce du monde, seul lieu de l’entendement, et permet l’émergence d’une connaissance ésotérique de soi-même.

C’est une chance de découvrir conjointement ces deux arpenteurs, l’un de l’acte à la pensée, l’autre de la pensée à l’acte, sur la double scène du livre et du monde. Si le théâtre est un regard, il veut embrasser toutes les directions et inclure les dimensions cachées. Avec l’un et l’autre, nous métamorphosons la triste farce de ce monde en Théâtre vivant de l’Eveil.