Jean-Charles Pichon : L’anthologie ontologique

L’anthologie ontologique de Jean-Charles Pichon. Editions L’œil du Sphinx, 36-42 rue de la Villette, 75019 Paris – France.

www.oeildusphinx.com

Voici une triple histoire relatée par Jean-Charles Pichon, une histoire de l’humanité, une histoire de lui-même et une histoire de la pomme, celle d’Eve, celle de Pâris, celle de Guillaume Tell, celle de Newton, et d’autres, autant de symboles puissants.

« D’autres symboles, nous dit Jean-Charles Pichon, traversent les Ages, plus émouvants ou créateurs ; mais rares sont ceux dont la légende, en son évolution, exprime aussi clairement le chemin ambigu de l’homme vers la mort et la liberté ; car, dans le péché, le rapt, le choix, le don, le péril, la lucidité ou la création, c’est bien toujours une liberté qui est en cause, si menacée qu’elle soit. »

Car cette histoire tridimensionnelle est bien une queste de liberté, d’infini et de beauté, antidote aux monstruosités humaines :

« La négation du diable, dit-il, a ressuscité le diable. Plus certainement que le cercle noir de l’occultisme, la rune du druide ou l’effigie magique du prêtre vaudou, la naïveté, la vanité contemporaine ont su tirer les grands démons de leur sommeil en sollicitant la raison.

Où l’envoûteur n’affaiblissait qu’un homme, le psychanalyste en a réduit deux cents millions ; où le médecin-man a changé la population de vingt-cinq grands Etats en aimables sursitaires, handicapés dès le berceau où ne vivant plus qu’à force de drogues, de vitamines qui ne vitalisent pas et d’un quelconque antibiotique qui dénature de fait la vie. Où le sorcier, pendant une heure ou une journée, contraignait le futur initié à vivre un peu contraint dans une case étroite, un peu épouvanté par les cris de la nuit, nos planificateurs ont jeté deux milliards de citoyens conscients dans le tumulte vain des prisons capitales. Et quand, hier, les peuples – artisans, paysans – vivaient dans l’ignorante intelligence des signes, des saisons et des plantes (cette ignorance s’appelait l’instinct), nos démons les ont liés à l’érudition conne que l’instruction dispense aux races civilisées.

Sous sa triple figure destructrice, menteuse et enlaidissante, le démon est parmi nous. Il règne. Il tue, abêtit, démolit, avec l’aide des Pouvoirs, dont les représentants ont le visage même, cruel ou sardonique, veule, repu, de Satan, le menteur, de Léonard à la double face ou de Belzébuth, le dieu des mouches et des voleurs. Or, très étrangement, ce retour du démon, de moins en moins de gens en doutent ; mais la pensée se fait jour qu’il doit en être ainsi pour que les choses changent, et je n’y disconviens pas.

Ce que je veux dire dans ce livre n’est pas aisé à dire, mais je le crois nécessaire. C’est que ces diables sont aussi des dieux. Je voudrais qu’on apprenne à respecter les dieux – et les démons – pour désapprendre à détruire l’homme. Je voudrais donner de l’homme et des dieux une figure bien plus fraternelle, humaine chez ceux-ci et divine chez celui-là. Pour que celui qui me lira ne soit plus dupe des sorciers qui mènent et nous tuent. »

 

Couv anthologie JC Pichon

 

Il s’agit d’une vaste entreprise de démystification mais aussi de réhabilitation, voire de restauration, d’exploration cyclique des infinis et de l’identification des limites humaines.

Ce volume de six cents pages est une sorte d’encyclopédie d’un nouveau genre en deux volumes : La méthode et l’illusion puis L’erreur et la réalité. La dialectique joue un rôle important dans ce traité qui n’est pas seulement de métaphysique. Nous pourrions aussi évoquer une infraphysique, une physique des abîmes obscurs, d’où extraire les pépites de l’expérience à la recherche, non de révélations, mais d’équilibre. Cela passe par un auto-abolissement de la personne, afin de laisser libre la conscience.

« Et sans doute il est vrai : même s’il répond au Sphinx, s’il pénètre jusqu’au cœur en étoile du dédale, le chercheur est mangé. Mais, pour que ce néant suive toutes les quêtes, il faut qu’à chaque étape du labeur pénétrant, une faille s’ouvre en ce qui est, comme le bois se creuse à chaque tour de vis, la terre à chaque coup de pioche, le flot à chaque brasse, le feu sous le tisonnier. Et, de fait, il n’est pas de forme révélée au cours de la pénétration absurde qui ne soit étincelle, écume, terreau, copeau, il n’est pas de néant qui ne soit une ouverture.

Puisque l’entropie seule mène à l’abîme sans fond, j’en préfère croire les retours de la pensée païenne, réinventée, qui, tous les dix ans, tous les deux mille ans, toutes les ères glacières ou tous les kalpa, renvoie l’humanité à de nouvelles espérances, plus folles et plus conscientes que l’espérance passée. Même si, à mi-chemin des montagnes sublimes, l’humanité s’installe, pour cinq cents ans ou dix siècles, dans les vallées de péché où murissent les fruits. »

La démystification ouvre l’espace pour un réenchantement qui ne réduit pas la liberté.

«  Les orbites du temps, conclut Jean-Charles Pichon, où s’inscrivent les symboles et où les dieux éclosent, épousent en cet instant (le premier jour d’hiver) la pierre où je me dore, ronde et plate, empourprée sous le soleil de midi. »

Un livre profond et magnifique par un sublime éveilleur.

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Râmana Mahârshi

Libre de toutes pensées de Râmana Mahârshi. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 57005 Paris.

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Râmana Mahârshi incarne la non-dualité au sein de la dualité du monde. Sa présence adamantine est une opportunité pour tout chercheur.

Patrick Mandala présente et traduit ces propos inédits de Râmama Mahârshi en trois parties. La première traite des satsangs, instructions spirituelles, la deuxième consiste en un « bouquet d’instructions spirituelles, instructions, pratique, expérience, réalisation, la troisième est un journal, établi par Swâmi Annamalai, lors d’un satsang avec Râmama Mahârshi.

 

Couv Ramana Maharshi

 

Les paroles de Mahârshi sont succinctes, directes. Il évite les longs développements, utilise des métaphores et des images pour favoriser l’expérience plutôt que le concept. Ces paroles sont inséparables de sa présence, de ses silences, de ses regards qui fondent, plus que les mots, la transmission, qui est présence du Soi. Cependant, les mots ont ici leur propre force de libération. Les sujets abordés sont nombreux : lâcher-prise, illusion, méditation, le cœur, le libéré, la mort, la non-dualité… Mais quel que soit la question, le propos ne relève que du Soi et ne vise que le Soi.

Exemples :

« Nombreux sont ceux qui méditent sur certains centres dans le corps jusqu’à ce qu’ils se fondent en eux, mais, tôt ou tard, ils devront investiguer quant à leur véritable nature – c’est inévitable. Aussi, pourquoi ne pas vous concentrer directement sur vous-même jusqu’à ce que vous soyez établi dans votre propre Source ? »

 

« La véritable renaissance est la mort de l’ego pour renaître dans l’Esprit. C’est la signification de la crucifixion de Jésus. Quand l’identification avec le corps existe – un corps est toujours disponible – que cela soit dans celui-ci ou dans tout autre, il existe jusqu’à ce que disparaisse ce sens de l’identification au corps en se fondant avec sa Source – l’Esprit, ou le Soi. […]

Bien qu’elle soit indestructible par nature, par une fausse identification avec son instrument impermanent – le corps – la conscience s’imprègne d’une fausse appréhension de sa disparition. C’est la raison pour laquelle l’être essaie de perpétuer cet instrument, d’où résulte une suite de renaissances sans fin. Mais quelle que soit leur durée de vie, ces corps arrivent à leur fin, et rejoignent le Soi, qui seul demeure pour toujours. »

 

Si, Râmana Mahârshi insiste sur la pratique, une pratique totalement dépouillée, il rappelle la permanence de la Grâce, nature même du Soi, souvent actualisée par le guru. La pratique est la prise de conscience permanente de la non-séparation. Différentes méthodes peuvent être nécessaires pour favoriser la pratique jusqu’à l’établissement dans sa propre nature.

Ramana Mahârshi fait usage d’une discrimination totale et bienveillante. Il clarifie et ouvre les voies vers le simple.

« Il est vrai, confie Patrick Mandala dans un avant-propos, que Râmana Mahârshi s’inscrit dans le cadre d’une pureté et d’une simplicité d’être confondantes. S’il évolue dans le cadre traditionnel de l’Advaïta et de l’Ajata-vâda, de la non-dualité absolue, il donne voie à cette doctrine millénaire en incarnant l’unicité de jnâna et bhakti, connaissance du Soi et dévotion au divin, au sadguru, et à toutes les créatures, tout en restant libre de toute « mission », de toute dépendance et de tout attachement. Il a toujours affirmé ne pas être un « guru », ni avoir de « disciple », ni même « enseigner » quoi que ce soit à qui que ce soit – comme Mâ Anandamayï, d’ailleurs.

Le Sage affirme sans cesse la vérité de l’Être, sous une forme ou sans une autre : connaissance et amour sont indissociables, comme le feu et sa chaleur. D’ailleurs ses deux mots-mantras ne sont-ils pas « Silence » et « Cœur » ? Tous deux résument l’homme et sa transmission – ou, pour être plus juste : ce dont il témoigne. »

Un livre précieux.

Dans les bois de la réalisation de Dieu

Dans les bois de la réalisation de Dieu. La voie de la réalisation du Soi par Swami Rama Tirtha. Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Swami Rama Tirtha (1873 – 1906), contemporain de Vivekananda, laissa une empreinte extraordinaire en Inde, notamment en Inde du Nord. Il est une figure éminente du courant védantiste et le rayonnement de son enseignement est international. Il était temps que ses enseignements de Védanta pratique soient enfin disponibles en langue française.

«  Les conférences traduites ici, nous dit Gaura Krishna, à l’origine du projet de traduction, ont principalement été données aux Etats-Unis au début des années 1900. Elles n’ont pas été spécialement choisies puisque le traducteur s’est donné pour tâche de les faire paraître en français dans leur intégralité. Il n’est nul besoin d’être érudit ou grand intellectuel pour suivre Rama, car il fait tout paraître avec clarté, avec évidence, et d’une manière souvent pleine d’humour. Mais Rama ne mâche pas ses mots. Son discours est direct, franc, sans compromis. Il ne saurait y avoir de compromis sur le chemin de la Vérité. Nous atteignons ici les cimes de la sagesse, les cimes du Védanta, et ce dans un langage on ne peut plus simple. »

 

Couv Rama

 

Rama mêle la poésie et le commentaire en un unique message. Cependant, son approche est radicale. :

« Rama, dit-il, ne revendique aucune mission. Le travail est entièrement celui de Dieu. Qu’avons-nous à faire des exemples et des précédents de Bouddha et des autres ? Que nos esprits répondent aux ordres directs de la Loi. Mais même Bouddha et Jésus ont été abandonnés de tous leurs amis et de tous leurs fidèles. C’est ainsi, qu’en dehors de ses sept années de vie dans la forêt, Bouddha a passé les deux dernières entièrement seul, et c’est alors qu’est venue la lumière éclatante : après quoi les disciples ont commencé à s’assembler autour de lui et ont été les bienvenus. Ne soyez pas influencés par les pensées et les opinions de respectables conseillers bien intelligents. Si leurs pensées avaient été en accord avec la Loi, ils auraient pu créer jusqu’à ce jour des cargaisons de Bouddhas.

Doucement, résolument, comme une mouche nettoie ses pattes du miel dans lequel elle s’est prise, nous devons enlever toute particule d’attachement aux formes et aux personnalités. Les relations doivent être coupées l’une après l’autre, les liens doivent se rompre jusqu’à la concession finale sous forme de couronnes mortuaires et de renoncements à contrecœur. »

« L’homme doit apprendre à mourir tout aussi naturellement et simplement que l’enfant doit apprendre à marcher. Cette Mort signifie l’état où le serviteur n’est pas un serviteur individuel, le disciple pas un disciple, le Raja pas un Raja, l’ami pas un ami et l’ennemi pas un ennemi, les promesses des gens pas des promesses, les menaces pas des menaces, les dispositions pas des dispositions, les droits pas des droits, où tout est Dieu. Il n’y a qu’Une Réalité. Quand le cœur bat en accord avec elle, le monde entier bat en accord avec le cœur. Quand le mental devient en désaccord avec elle (c.à.d. s’appuie sur des apparences), le monde entier vibre différemment du mental. Aussi longtemps que nous ressentons une impulsion pour défendre le corps et riposter au nom de la personnalité en rendant coup pour coup, nous sommes morts. Il n’y a pas de test de grandeur plus sûr que la faculté de ne pas tenir compte des expressions mortifiantes et insultantes. »

Avec Rama, la personne ne tient pas longtemps, elle est renvoyée au néant. Aussi sec que paraisse son enseignement, il n’est pas sans émotion mais c’est une émotion sans objet, libre, née de la non séparation, de la réalisation de Soi.

« Dans la conception védantique du mental, le point essentiel est que nous devons réaliser que notre Soi véritable est le Soleil des soleils, la Lumière des lumières. Jetez-vous simplement dans cet état, au-dessus du mental et déshypnotisez-vous dans la Lumière des lumières, dans le Soleil des soleils, et vous verrez le monde entier se déployer en un panorama, ou fondu comme un nuage. Tout se produira d’une manière docile. »

Rama est éminemment pratique. Il demande que chacune de ses propositions soient expérimentées avant d’être acceptées. Son enseignement, malgré sa sécheresse, est empli d’amour qu’il distingue, pour des raisons pédagogiques, et non comme réalités en trois degrés, correspondant aussi à trois niveaux de religion : «  Je suis à Lui » ; « Je suis à Toi » ;  « Je suis Lui ».

Quel que soit le sujet abordé dans les conférences ou entretiens, Rama vise toujours la libération immédiate. Il est sans compromis, capable d’être gradualiste mais toujours dans une perspective subitiste.

François Malespine

Je suis né… Et maintenant ? de François Malespine. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 57005 Paris.

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Cet ouvrage de François Malespine sur l’Eveil, ce basculement de la dualité à la non-dualité, est d’une rare et délicate justesse.

En avant-propos, François Malespine distingue utilement petit satori et grand satori. Le petit éveil, Rigpa chez les tibétains, se caractérise par « la vue de la nature de son esprit ». C’est le commencement de la voie et non sa fin.

Couv Malespine

«  La pratique, précise-t-il, n’est plus un appris, ce n’est plus l’enfant qui essaye d’être un bon élève. C’est d’instant en instant un « dé-couvert ». Ce n’est pas un « moi » qui regarde, c’est un « moi » qui est vu, aimé, compris, et dans toute la mesure du possible, dont il n’est pas pris livraison, même quand, consciemment, et par réponse, « Cela », ici et maintenant, l’aide à s’accomplir. Accomplir est l’opposé de prendre livraison. Prendre livraison c’est simplement être pris par. »

Avec ce petit éveil, toute identification est reconnue comme telle. Il est alors possible de s’orienter vers l’Eveil.

«  Lorsque «  Cela » est retrouvé, il n’y a personne pour pratiquer, pour prier, pour aller vers. La pratique devient le cheminement, le cheminant et le but. « Voir » devient la pratique. Voir est le but et le résultat, dans l’instant. Rien n’est alors atteint ou à atteindre. L’œil de la conscience devient peu à peu vision.

Le vu devient ce qui révèle la vision. La vision n’est plus l’outil pour voir le vu. »

François Malespine cherche la précision. Il donne ainsi à son  propos une grande pertinence quand tant d’écrits sur l’éveil ne font que dériver sur la structure de surface de l’expérience humaine. Ainsi :

« J’utilise le mot « centre » car il est largement employé dans la littérature spirituelle. J’y ajoute pourtant cette précision : ce que le mot « centre » désigne, c’est ce que nous sommes, non un lieu en nous. De même, le mot « conscience identifiée » désigne ce que nous croyons être lorsque nous nous prenons « pour ». Deux aspects de « la Conscience », Une et Vacuité en son Origine, ou duelle et identifiée lorsqu’elle se quitte.

Autre précision, le « vu, perçu, ressenti, conceptualisé », est la production de la Conscience indépendamment de son identification ou non. Que la conscience soit identifiée à, ou qu’elle demeure Une/Vacuité et Origine, la vie manifestée demeure. Par contre, le point de vue étant différent, la vie manifestée vécue à partir de l’Origine « Je » est célébration, alors que, vécue à partir de la conscience identifiée, elle est consommation et prédation. Simple constat. »

Afin d’accompagner le lecteur dans la compréhension de ce qui est en jeu et enjeu, François Malespine examine ce qui se passe après la naissance, la genèse du « moi », depuis la toute première identification à l’objet, le premier attribut collé au sujet. Il invite à « oser être sans certitude », à découvrir concrètement que « Je » n’est pas « moi », « Je », la Conscience/Origine, par une quête « à rebours » qui commence par le dévoilement de la genèse du « moi ». Traverser les formes, reconnaître les pensées, autant de faux problèmes comme « agir ou ne pas agir », jusqu’à retrouver la saveur du « Je », Connaître au lieu d’apprendre, « rester tranquille ».

« En cette vacuité originelle « ici » qui demeure, il n’y a rien à faire, à vouloir, à rejeter, à condamner. Située en elle-même, Elle se connaît en tant que « Cela/espace/vacuité » en quoi tout survient et revient. Et tous les mouvements observés sont par Elle connus. Et chaque mouvement connu retourne à jamais en sa source. Ainsi, situé en le « rester tranquille » la peur s’éloigne, la pratique est le moyen et le but, comme dit Nisargadatta Maharaj, car tout alors concourt à ramener l’âme en son origine. »

En entrant en conscience, en incluant tout ce qui se présente sans comparaison, la Conscience est « désenclavée » du « moi agissant ».

«  Moi » ne s’éveillera jamais. Il n’est pas le sujet. Le Sujet ne s’est jamais endormi. « Je » attend « ici » que « moi » s’ouvre à son baiser pour l’éveiller à ce qu’il EST. »

Charles Coutarel et la danse de l’instant

La danse de l’instant de Charles Coutarel. Editions Accarias L’Originel, 5 passage de la Folie-Regnault, 57005 Paris.

http://originel-accarias.com/

 

Ce Carnet de notes d’un voyageur imprudent, « Eveil et autres folies », s’offre au lecteur comme une peinture impressionniste. Plus efficace qu’un essai construit par le discours linéaire, les touches d’immédiateté juxtaposées par l’auteur, évoquent, suggèrent, appellent le Réel, « l’Être véritable, au-delà des jeux imaginaires de la personne conditionnée ».

 

Couv Ch Coutarel

 

Ai-je une question ou suis-je cette question ? demande l’auteur.

Ai-je une réponse ou suis-je cette réponse ?

Où il n’est plus question de (se) plaire ou de (se) déplaire,

il n’est plus question, la réponse est là.

Je suis !

 

Le chemin d’Eveil peint dans ce livre est un « découvrement », une mise à nu absolument unique car chaque être est d’une totale singularité. Et pourtant, ce découvrement nous est aussi familier car à portée de main, ou plutôt d’esprit.

 

Ne cherchez pas l’éveil, avertit Charles Coutarel, ne cherchez pas quelque chose de « spécial ».

Vous ne voudriez peut-être pas de ce que vous découvririez.

Vivez simplement votre vie au plus près, au plus vrai.

Et si l’éveil vous « tombe » dessus…

 

Ce chemin, parcours initiatique souvent parlé comme voyage de retour, nous disons réintégration, reconnaissance de soi-même, ressouvenir… implique une pré-conscience, un pressentiment de soi-même, de la finalité du voyage. Mais le défi de la non-séparation est immense comme le saisit très bien l’auteur :

En ce parcours vous vous trouvez dans un impossible et solitaire face-à-face et aussi l’incompréhension affligeante de normalité réductrice, aussi intelligente qu’elle puisse paraître ou se prétendre, de vos consoeurs ou confrères humains… Rien n’est épargné. Explorer et raccommoder ou s’accommoder au moins pire des traits et tendance de sa petite personne est une chose ; rencontrer et embrasser sans juger ou condamner la totalité du vivant dans tous ses aspects est un défi d’une toute autre envergure ! Mais demeure finalement, quel que soit l’exorbitance du prix à payer et ses aléas et péripéties innombrables, le seul digne de ce nom…

 

Déambulatoire, labyrinthique, ce voyage très aléatoire et serpentin est pourtant radicalement le plus direct qui soit.

 

C’est toujours Ici & Maintenant.

Aussi simple que ça.

 

Simple jouissance.

 

C’est en l’instant même que l’Êtreté se révèle, libre de toute contrainte, et pure joie.

 

Avant la Conscience, je Suis.

 

Avant « je Suis » déjà « je Suis ». Je ne peux pas ne pas Être.

C’est irréductible.

 

Rien à accomplir, tous s’accomplit déjà.

 

C’est l’Accomplissement même, Maintenant.

 

Ni début ni but. Personne pour accomplir quoi que ce soit.

C’est l’Être en Soi.

 

Tout ce chemin imaginé pour se Réaliser Soi-même, dans la même Liberté.

 

La même Paix, la même Sérénité, le même Amour, la même Conscience, la même Joie.

De l’ego au Moi Unique

De l’ego au moi unique. Les 5 étapes de l’Eveil spirituel de Marc Gafni. Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

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Marc Gafni est proche du mouvement intégral de Ken Wilber mais il possède aussi une grande connaissance traditionnelle, celle du Talmid et de la kabbale, dans la perspective du hassidisme.

Il peut sembler paradoxal de parler d’étapes quand il est question d’Eveil, cet affranchissement radical de toute temporalité et de toute règle. Nous sommes pourtant dans la tradition classique des voies gradualistes qui proposent une pédagogie de l’Eveil tout en acceptant ce paradoxe.

Même si nous ne pouvons pas réellement parler de nouvel enseignement comme le font les préfaciers, il s’agit bien d’une expression singulière, pertinente, adaptée à nos temps, comme le font tous ceux qui reformulent l’enseignement traditionnel depuis toujours à l’aune du langage, des arts et des sciences de leur époque. Nous sommes dans une expression non-dualiste classique qui conjugue avec talent et originalité les fondements du shivaïsme cachemirien, du bouddhisme Theravada comme du christianisme libéré des contraintes des institutions ou de la kabbale.

Couv Ego-et-moi-unique

« Chacun, nous dit Marc Gafni, est responsable de son propre éveil. De même chaque génération est responsable de son propre apport à l’évolution de la conscience. C’est un contrat de partenariat entre générations. Chaque génération s’engage à apporter ses idées originales à la transformation continue et à l’évolution de la conscience. A son cœur, la conscience est l’amour : l’évolution de la conscience n’est donc rien moins que l’évolution de l’amour. Si, par conséquent, vous réalisez que Dieu est synonyme d’amour, vous comprenez du même coup que l’évolution de l’amour n’est rien moins que l’évolution de Dieu. Dieu est l’infini. L’infini est intime. Dieu est l’infini de l’intimité.

Être éveillé, c’est être amoureux : débordant de vie, enflammé et totalement ouvert comme l’amour. »

Marc Gafni présente les mécanismes d’identification, les conditionnements et contraintes causales, des dénis sophistiqués, les nœuds multiples, les narrations qui constituent et maintiennent l’ego, le « faux-moi ». A partir de sa propre expérience, il rend compte d’un procès qui conduit au-delà de l’ego vers le « Moi Unique », un chemin amoureux qui fait passer d’un amour avec objet à un amour sans objet, né de l’expérience de la non-séparation.

« Le Moi unique se révèle et se réalise tout au long de la vie, dans des moments d’abandon et de grâce, quel que soit notre niveau de conscience. Pourtant, ce n’est qu’après avoir commencé à dépasser l’emprise de l’ego du moi séparé et après avoir réalisé que notre nature est indivisible du champ de conscience infini absolu, que le Moi Unique se révèle et aboutit à la pleine réalisation stable de notre éveil. »

Marc Gafni postule alors pour un processus nécessaire, un dévoilement par prises de conscience successives qui concilie l’unicité et la singularité de son expression en un individu. Il distingue huit stations sur le chemin du Moi Unique, chemin qui commence au tout début de la vie avec le moi-pré-personnel, avant la constitution d’un moi séparé, premier niveau du moi personnel, qui va se figer sur un mode non sain en un « faux moi ». La station 4 concerne le Soi véritable. C’est l’éveil classique selon l’auteur, l’accès à l’impersonnel. Mais le procès se poursuit avec un nouvel éveil, qu’il désigne comme niveau 2 du personnel.

« A la cinquième station, vous êtes témoin de l’émergence du Moi Unique. Le personnel revient au premier plan, mais à un niveau de conscience supérieur, « expression unique du Soi Véritable ». Ce qui caractérise alors le Moi Unique est sa dimension évolutionnaire. La station 6, post-éveil par conséquent, consiste à réduire les parts d’ombre qui persistent, les « petites poches d’identité ». Il introduit le principe d’une « Ombre Unique » pendant du Moi Unique qui doit trouver sa place dans la conscience. Enfin la station 7 est celle du don unique :

« L’obligation que suscite en vous la prise de conscience évolutionnaire de votre Moi Unique est qu’il vous incombe d’offrir les dons que vous seul pouvez donner, dons que le reste de la création désire et qui lui sont nécessaires. Chaque être humain possède un ensemble de dons particuliers à offrir au monde. Votre Perspective Unique donne naissance à ce que j’appelle votre Don Unique. »

Le Don Unique est une contribution à l’évolution de la conscience.

Une grande partie de l’ouvrage consiste en une mosaïque de regards sur les interrogations que le thème de l’éveil ne manque pas de provoquer. Il évoque finalement un chemin vers l’assentiment total à la Vie afin de « donner à Dieu toute sa puissance ». Il s’agit bien de Grâce, entendue comme l’auto-communication de Dieu en nous et par nous.

Approche intégrale

Pratique de vie intégrale de Ken Wilber, Terry Patten, Adam Leonard & Marco Morelli, Editions Almora.

Ce « livre d’exercices du XXIème siècle pour la santé physique, l’équilibre émotionnelle, la clarté mentale et l’éveil spirituel », publié en 2008 aux USA, s’inscrit dans la démarche du mouvement intégral initié par Ken Wilber. Il s’agit d’une méthode organisée en quatre modules principaux : physique (corps), émotionnel (ombre), intellectuel (mental) et spirituel (esprit) auxquels s’ajoutent des modules complémentaires : le travail, les relations, les émotions, la sexualité, l’éthique. Ken Wilber énonce en quelques mots les enjeux de cette méthode :

« Pratique de Vie Intégrale (PVI) est une méthode intégrée, qui va vous aider à croître et à vous développer jusqu’à vos capacités les plus hautes (dans les relations, le travail, la spiritualité, la carrière, le jeu, la vie elle-même). Il s’agit de développer votre plus grande LIBERTE – liberté par rapport à vos limitations, liberté par rapport à la fragmentation, la partialité ‘ et votre véritable COMPLETUDE qui inclut et embrasse tous les aspects partiels de vous-mêmes et de votre monde, en une vie accomplie, globale et fluide. Vous allez transcender et inclure tout ce qui fait la vie, découvrir et accomplir vos potentialités les plus hautes. »

 

 

Ken Wilber a voulu mêler le meilleur des « pratiques de croissance et de développement ». Il parle de pratiques pré-modernes, de pratiques modernes et de pratiques post-modernes. Le programme se veut intégratif, gradualiste, pragmatique et révolutionnaire.

« Intégral, rappellent les auteurs, signifie complet, équilibré et inclusif. Quand nous pensons, ressentons ou agissons de façon « intégrale », nous ne laissons rien d’important de côté. C’est une expérience intuitive qui nous fait nous sentir plus justes, plus vrais, plus en contact avec la réalité. »

Les pratiques proposées sont inscrites dans les modèles théoriques de l’approche intégrale, notamment celui des quatre quadrants ou quatre aspects de la conscience ou quatre dimensions de l’interaction du sujet avec le monde. Les auteurs insistent, avec justesse, sur la nécessité de se réapproprier l’ombre, le côté sombre de la psyché, actif sous le seuil de la conscience.

Le lecteur pourra être rebuté par la présentation, très américaine, et même se sentir déçu par le peu d’originalité des pratiques proposées. Mais c’est peut-être leur association qui est pertinente, constructive d’une réconciliation pacifique avec soi-même et l’altérité.

« Les saints et les sages les plus éveillés, nous disent les auteurs, ne sont pas des êtres fades et lisses. Ils sont surtout eux-mêmes, à l’aise dans leur corps et dans leur originalité. Leur personnalité est un véhicule pour leur transparence à l’impersonnel. Ils habitent un lieu particulier dans le temps-espace et ils acceptent cette destinée. Ils n’ont pas honte de leur originalité. Ils ne reculent pas devant la responsabilité de manifester l’énergie et la conscience qu’ils sont. En fait, ils savent qu’ils peuvent seulement le faire d’une façon qui reflète les limites particulières de leur corps-esprit, de leur personnalité et de leur histoire.

Le transpersonnel se manifeste plus complètement à travers le personnel. Et donc, pour s’éveiller au transcendant, il n’est pas nécessaire de passer par un processus d’effacement de notre originalité.

En fait, c’est même le contraire. Il nous faut accepter d’être le personnage de dessin animé unique, parfois maladroit, parfois inspiré que nous paraissons, et nous le pardonner. Il nous faut nous pardonner nos côtés rudes, nos traumas passés, et nos schémas névrotiques.

Quand l’acceptation de soi est complète et naturelle, notre excentricité nous dérange moins, et l’universel rayonne à travers nous plus brillamment. Il ne faut pas voir notre originalité comme relevant d’aspects contractés su soi qu’on associé parfois négativement à l’égo. Notre originalité est seulement la façon dont l’Essence toujours présente choisit de se manifester en tant que nous.

Les individus libres peuvent purifier leurs schémas limités quand c’est nécessaire mais ils ne se laissent pas inhiber. Ils font briller l’essence universelle à travers leurs particularités et leur originalité, y compris dans des aspects qui semblent parfois maladroits, bizarres ou faibles. Ils s’acceptent eux-mêmes et ce faisant conduisent l’amour, la lumière et la conscience de l’esprit plus complètement. »

Cet ouvrage, très équilibré entre théorie intégrale et pratiques, propose une vision globale, éthique et créatrice et un programme simple et cohérent de pratiques respectueuses de l’écologie de chacun. S’il n’est pas, comme annoncé, « totalement nouveau », il s’inscrit bien dans la tradition des voies d’éveil qui savent se vêtir des habits les plus divers.

Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

www.almora.fr