Approche intégrale

Pratique de vie intégrale de Ken Wilber, Terry Patten, Adam Leonard & Marco Morelli, Editions Almora.

Ce « livre d’exercices du XXIème siècle pour la santé physique, l’équilibre émotionnelle, la clarté mentale et l’éveil spirituel », publié en 2008 aux USA, s’inscrit dans la démarche du mouvement intégral initié par Ken Wilber. Il s’agit d’une méthode organisée en quatre modules principaux : physique (corps), émotionnel (ombre), intellectuel (mental) et spirituel (esprit) auxquels s’ajoutent des modules complémentaires : le travail, les relations, les émotions, la sexualité, l’éthique. Ken Wilber énonce en quelques mots les enjeux de cette méthode :

« Pratique de Vie Intégrale (PVI) est une méthode intégrée, qui va vous aider à croître et à vous développer jusqu’à vos capacités les plus hautes (dans les relations, le travail, la spiritualité, la carrière, le jeu, la vie elle-même). Il s’agit de développer votre plus grande LIBERTE – liberté par rapport à vos limitations, liberté par rapport à la fragmentation, la partialité ‘ et votre véritable COMPLETUDE qui inclut et embrasse tous les aspects partiels de vous-mêmes et de votre monde, en une vie accomplie, globale et fluide. Vous allez transcender et inclure tout ce qui fait la vie, découvrir et accomplir vos potentialités les plus hautes. »

 

 

Ken Wilber a voulu mêler le meilleur des « pratiques de croissance et de développement ». Il parle de pratiques pré-modernes, de pratiques modernes et de pratiques post-modernes. Le programme se veut intégratif, gradualiste, pragmatique et révolutionnaire.

« Intégral, rappellent les auteurs, signifie complet, équilibré et inclusif. Quand nous pensons, ressentons ou agissons de façon « intégrale », nous ne laissons rien d’important de côté. C’est une expérience intuitive qui nous fait nous sentir plus justes, plus vrais, plus en contact avec la réalité. »

Les pratiques proposées sont inscrites dans les modèles théoriques de l’approche intégrale, notamment celui des quatre quadrants ou quatre aspects de la conscience ou quatre dimensions de l’interaction du sujet avec le monde. Les auteurs insistent, avec justesse, sur la nécessité de se réapproprier l’ombre, le côté sombre de la psyché, actif sous le seuil de la conscience.

Le lecteur pourra être rebuté par la présentation, très américaine, et même se sentir déçu par le peu d’originalité des pratiques proposées. Mais c’est peut-être leur association qui est pertinente, constructive d’une réconciliation pacifique avec soi-même et l’altérité.

« Les saints et les sages les plus éveillés, nous disent les auteurs, ne sont pas des êtres fades et lisses. Ils sont surtout eux-mêmes, à l’aise dans leur corps et dans leur originalité. Leur personnalité est un véhicule pour leur transparence à l’impersonnel. Ils habitent un lieu particulier dans le temps-espace et ils acceptent cette destinée. Ils n’ont pas honte de leur originalité. Ils ne reculent pas devant la responsabilité de manifester l’énergie et la conscience qu’ils sont. En fait, ils savent qu’ils peuvent seulement le faire d’une façon qui reflète les limites particulières de leur corps-esprit, de leur personnalité et de leur histoire.

Le transpersonnel se manifeste plus complètement à travers le personnel. Et donc, pour s’éveiller au transcendant, il n’est pas nécessaire de passer par un processus d’effacement de notre originalité.

En fait, c’est même le contraire. Il nous faut accepter d’être le personnage de dessin animé unique, parfois maladroit, parfois inspiré que nous paraissons, et nous le pardonner. Il nous faut nous pardonner nos côtés rudes, nos traumas passés, et nos schémas névrotiques.

Quand l’acceptation de soi est complète et naturelle, notre excentricité nous dérange moins, et l’universel rayonne à travers nous plus brillamment. Il ne faut pas voir notre originalité comme relevant d’aspects contractés su soi qu’on associé parfois négativement à l’égo. Notre originalité est seulement la façon dont l’Essence toujours présente choisit de se manifester en tant que nous.

Les individus libres peuvent purifier leurs schémas limités quand c’est nécessaire mais ils ne se laissent pas inhiber. Ils font briller l’essence universelle à travers leurs particularités et leur originalité, y compris dans des aspects qui semblent parfois maladroits, bizarres ou faibles. Ils s’acceptent eux-mêmes et ce faisant conduisent l’amour, la lumière et la conscience de l’esprit plus complètement. »

Cet ouvrage, très équilibré entre théorie intégrale et pratiques, propose une vision globale, éthique et créatrice et un programme simple et cohérent de pratiques respectueuses de l’écologie de chacun. S’il n’est pas, comme annoncé, « totalement nouveau », il s’inscrit bien dans la tradition des voies d’éveil qui savent se vêtir des habits les plus divers.

Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

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Abhinavagupta et le miroir de la Conscience

Le miroir de la conscience. Du reflet à la lumière, chemin de dévoilement selon Abhinavagupta (Xème XIème siècles) de Colette Poggi, Editions Les Deux Océans.

Nous devons à Colette Poggi, indianiste et sanskritiste, une remarquable étude sur Les œuvres de vie selon Maître Eckart et Abhinvagupta, publiée en 2000, déjà aux Deux Océans. Spécialiste du shivaïsme non-dualiste du Cachemire, traductrice des œuvres majeurs d’Abhinavagupta, la figure la plus importante et la plus connue de ce courant,  elle nous propose pour la première fois avec ce livre « quinze versets de bonne augure » composés par Abhinavagupta dans son Commentaire sur la Reconnaissance du Seigneur.

 

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« L’originalité de ces versets, nous dit-elle, est de présenter la métaphysique cachemirienne non-dualiste du Shivaïsme au fil d’un hommage rendu à la divinité. Mais l’intérêt essentiel réside en la fécondité des images auxquelles le poète philosophe a eu recours. Les métaphores du miroir, du collier, de l’onde, de la roue, du cœur… émaillent le texte. Toutes procèdent d’une vision dynamique, cinétique, inclusive, empreinte de liberté et intégrant tous les aspects du réel ; corps-souffle-esprit, monde-divinité, objet-sujet, multiplicité-unité, tout relève de la même essence » vibratoire qui en son plus haut degré est pure Conscience-Energie. Ce qui est visé ici, ce n’est ni une virtuosité conceptuelle, ni une impression esthétique, mais simplement l’éveil à travers l’émerveillement. »

Ce qui frappe chez Abhinavagupta, philosophe, métaphysicien, poète, éveilleur-éveillé de haut vol, c’est la permanence et l’immédiateté de son enseignement. La puissance d’Abhinavagupta réside dans une intension sans faille de libérer maintenant, dans cette parole-là, ce silence-là, ce geste-là, cette immobilité-là… Il n’y a finalement chez lui aucun commentaire, tout ce qui est énoncé va droit au but recherché, la Reconnaissance, par une non-voie absolue.

« Selon l’approche du Shivaïsme du Cachemire, intégrative et unitive du réel, la Conscience absolue est ainsi la seule réalité. C’est là le fondement de la vision non-dualiste des maîtres cachemiriens qui nous occupe. Cette réalité vivante est, de manière absolument libre et indépendante, soit par-delà de toute forme, soit investie en l’infinie variété phénoménale grâce à son aspect dynamique (shakti). Le monde, la vie, physique comme psychique, sont ainsi considérés dans le Trika comme un flot ininterrompu de reflets lumineux (abhasa), animés par un ensemble d’énergies universelles (volonté, connaissance, action) qui s’individualisent. Par l’Energie, la Conscience-Lumière assume ainsi tous les aspects de l’existence qui, de ce fait, lui demeurent intérieurs en dépit des apparences. Immanente en chaque être vibre la Lumière-Energie. En tant qu’essence immuable, elle est perçue comme le Soi, supra-individuel, immuable. Une telle vision n’est pas une découverte parmi d’autres. Elle est le seuil de la délivrance (moksa), but suprême des hindous. »

Colette Poggi nous offre les quinze versets en devanagari, en translittération et en traduction avant de les mettre en perspective dans le contexte précieux de l’école philosophique de la Reconnaissance. Elle nous les offre comme un courant vivant, dynamique, changeant et qui pourtant demeure. L’érudition exceptionnelle d’Abhinavagupta est au service d’un jaillissement permanent.

« Emanée d’un tel esprit, suggère Colette Poggi, la lettre peut se faire médiatrice d’une expérience. De l’auteur au lecteur, comme en un jeu de miroir, des images circulent, portées par une parole qui gagnerait à être entendue dans la langue originelle, le sanskrit. Comme pour une psalmodie, le rythme et la mélodie exaltent le sens, ou plutôt faudrait-il dire les sens en raison de la polysémie de certains mots sanskrits. »

Malgré tout, Colette Poggi, réussit à rendre accessible dans le creuset particulier de la langue française, l’intention et l’orientation dynamiques que véhicule et révèle le sanskrit.

« Au terme de ce parcours en compagnie d’Abhinavagupta, conclut-elle, nous pourrions revenir un instant sur ce qui est en train de se passer : en lisant les lettres puis les mots, les phrases et le verset tout entier se révèlent à notre vue et à notre compréhension. Une onde intelligible se déploie, aux multiples couleurs sonores et sémantiques, elle finira par susciter une idée qui, avec plus ou moins d’intensité, tel un parfum, imprégnera notre étoffe mentale. »

Editions Les Deux Océans, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris.

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AJIKAN

 

La méditation Ajikan de Taikō Yamasaki. Editions Dauphin

Dans le Mikkyō c’est-à-dire le bouddhisme ésotérique japonais, le secret ésotérique n’est pas un savoir transmis à de rares initiés, il réside dans notre capacité à entendre l’enseignement qui est déjà là. La méditation sur la lettre sanscrite « A » incréée, non née, y occupe une place centrale. Ajikan est avant tout un mode de réalisation pratique de notre sublime être cosmique. Fondée sur le grand Sutra Dainichi-Kyō, cette pratique condense les éléments de toutes les autres pratiques, elle permet de réaliser la plénitude de la réalité originelle. Le secret est simple, la voie est simplicité.

« Assis tranquillement en méditation, je prononce le shingon (mantra) « A » monosyllabique de Dainichi Nyorai (« Bouddha Grand Solaire » représentant l’univers) qui puise sa source dans l’univers infini, « A » grâce auquel la vie m’a été donnée. Lorsque l’univers et la respiration fusionnent, l’esprit lui-aussi fusionne peu à peu. […] L’esprit (Sublime Être Cosmique) est l’acteur qui permet la réalisation de la partie la plus profonde de la conscience. […] Par la méditation Ajikan je peux faire l’expérience de l’élargissement progressif de mon esprit […] et atteindre un état sublime où ce disque devient l’univers entier ».

Ceci est la première porte de la méditation Ajikan. Avec la pratique nous découvrons une « personnalité universelle » dont la nature est fondamentalement pure, illimitée et altruiste. Cette pratique est simple et exigeante, elle mobilise toute l’expérience de nous-mêmes et de l’univers. C’est pourquoi la méditation Ajikan est restée confinée pendant 1200 ans dans les temples et inaccessible aux laïcs. Elle utilise pour support la méditation sur le disque lunaire (l’esprit, la lumière de la sagesse rigoureuse de Dainichi Nyorai), le lotus (corps, vertus de la douce compassion) et la lettre « A » incréée, source et réalité ultime de toute chose.

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Ce livre est le premier en langue française sur le sujet. Son auteur, Yamasaki Taiko est Grand Maître, Grand Dignitaire et pratiquant de la tradition Shingon, professeur émérite d’une grande université japonaise, expert en Yoga. Il a notamment effectué la très rigoureuse ascèse Gumonjiho. Son livre est conçu de manière très pédagogique. La première partie pose les bases théoriques, la deuxième passe en revue les pratiques, notamment la manière d’harmoniser corps, souffle et énergie, la troisième introduit de manière méthodique la pratique de la méditation Ajikan dans ses trois aspects : Asukokan, Gachirinkan et Ajikan.

Alors que le bouddhisme exotérique part de la condition de souffrance de l’homme du courant, le Mikkyō considère que, depuis le début, nous résidons dans le « Sanctuaire de l’Eveil » et que si on l’on réalise immédiatement cela, les masses des nuages qui arrêtent les rayons de la lune vont révéler sa majesté. « Tout est état de Samadhi de Dainichi Nyorai, si l’on considère les choses à partir du dixième niveau (l’Esprit de secrète Majesté qui est la quintessence du Mikkyō) ». Les Sutras du Mikkyō (Dainichi-kyō et Kongōchō-kyō) enseignent que « la lumière de la Sagesse éclaire jusqu’aux choses les plus infimes. Sous son action les hommes deviennent Bouddha, Bodhisattva, Myōō (rois de science). Ils se respectent et s’aiment, au-delà des différences. Dans ces Sūtras se déploie un monde dynamique, empli d’harmonie, un monde idéal que les êtres égarés ne peuvent imaginer, quels que soient leurs efforts. Ce monde est précisément l’éveil conservé dans le cœur de Sakyamuni. Ce monde, c’est le Mandara ».

L’éveil est une dimension qui échappe aux contingences de l’histoire, qui dépasse les limites spatio-temporelles. C’est pourquoi dans le Mikkyō on adopte librement une position vaste, infiniment vaste, jusqu’aux confins de l’univers. « Alors qu’avec le Kengyō, (bouddhisme exotérique) le pratiquant s’emploie entièrement à pacifier les activités du corps, de la parole et de l’esprit, dans le Mikkyō, on manie habituellement les Trois Secrets, ceux du corps, de la parole, et de l’esprit au moyen des mūdras, les sceaux formés avec les mains, de la récitation de shingons (mantras) et de la fixation de l’attention sur des objets mentaux (lune, lettre A.…).

Méditer sur Aji (lettre « A ») conduit à la sagesse non surgie, enseignement de tous les dharmas à l’origine incréée. « Là où les complexes ascèses du Mikkyō comptent de nombreux shingons et sceaux, alors que Gumonjihō est placée sous le signe de la difficulté, Ajikan se distingue par sa simplicité et sa facilité. Pour autant Gumonjihō et Ajikan convergent en un point essentiel : elles constituent le moyen le plus simple pour approfondir Sanmai ».

L’aspect superficiel de la lettre « A » consiste à attribuer à celle-ci le sens de mère de tous les sons et à voir ainsi que toutes choses sont vides et inexistantes. En réalité, il y a trois sens véritables pour « A » : le sens d’existence (source originelle), celui de vacuité (pas d’existence autonome fixe) et celui d’origine incréée (l’état de vérité unique entre les deux états précédents). C’est la Voie médiane.

Du point de vue pratique, le Mikkyō accorde beaucoup d’importance aux mūdras, les sceaux formés avec les mains qui sont tout sauf des gestes anodins qui traduisent une attitude interne. La pratique de la lettre « A » constitue le cœur du Mikkyō. Celle-ci prend vie et se déploie sous trois aspects :

  • Asokukan : la respiration consciente qui relie l’individu à l’univers à travers la phonation du « A ».
  • Gachirinkan, la méditation sur l’unité du pratiquant, de l’univers et des qualités d’éveil (pureté, fraîcheur, clarté, infinité…) du disque lunaire qui n’est rien d’autre que l’esprit d’éveil du Bouddha en nous et dans l’univers. « La lune n’est autre que notre esprit. Notre esprit n’est autre que la lune. […] Nous ne sommes en pensée que sur le disque lunaire, sur rien d’autre. Si l’on s’applique uniquement à cela, inébranlable, on pénètre la sagesse universelle et s’établit dans l’état de diamant. Si l’esprit vient à se disperser, il faut le contrôler et l’interrompre. S‘il vient à sombrer ; il faut le clarifier… ». Grâce à la méditation sur le lettre-germe sanskrite, Gachirinkan permet de faire croitre en nous « le germe de la nature du Bouddha dont nous sommes dotés dès l’origine ».
  • Ajikan est la forme aboutie de Asokukan et de Gachirinkan. La contemplation en sensation de la couleur, de la forme, des vertus de la lettre « A », du lotus et du disque de la lune éveille les vertus de l’esprit et conduit à l’éveil de l’origine incréé de toute chose. Son propre esprit, le corps et l’univers sont vécus non séparés, incréés, vides et infinis. « Voir l’origine incréée c’est connaitre toutes les sagesses. […] Au sein du non-soi est obtenu le Grand Soi ». La pratique de Ajikan permet l’union mystérieuse du Plan du Diamant (Kongōkai) représenté par le disque lunaire et du plan de la Matrice (Taizōkai) représenté par le lotus. « A », son propre esprit est l’équilibre incréé Nini Funi (deux, cependant non duel).

La présentation technique et opérative est complétée par l’évocation d’autres pratiques usitées dans le Mikkyō : la méditation sur le disque des lettres, la médiation sur les lettres-germes et la marche méditative.

Taikō Yamasaki insiste sur la complémentarité de la pratique et de la doctrine et tout particulièrement sur le fait qu’il faut abandonner les pensées sur l’enseignement pendant la méditation. « Il s’agit uniquement d’éprouver au niveau sensoriel, naturellement de tout son corps, la pureté du lotus, la fraîcheur du disque lunaire. C’est là le secret qui fait s’accomplir la méditation ». « Vivons chaque jour, établis dans le sentiment de Aji, dont nous sommes issus et vers le foyer duquel nous retournerons ».

Ce livre est à méditer et à expérimenter. C’est à la fois un corpus et une contribution majeure à la spiritualité et à la survie de l’humanité. Au fur et à mesure que l’on entre dans le propos de l’auteur on s’aperçoit que Ajikan est le début, le milieu et la fin de la Voie. « A » est porteur de toutes les vertus ». Sa pratique permet d’intégrer les secrets les plus profonds de l’être et de la vie, en particulier le fait que le soi est Nini Funi (deux, cependant non duel). Pour peu qu’il communie avec l’intention d’éveil prônée par le Mikkyō et s’essaie un peu à la pratique décrite dans le livre, le lecteur attentionné, comprend pourquoi cette méditation, bien que secrète en ses développements internes, est si importante pour l’homme perdu dans les périphéries séparatrices et aliénantes du monde postmoderne : elle relie l’homme au centre vivifiant et régénérateur de toute chose et crée le pont entre le particulier, l’universel et le divin. Retrouver cette source de vie, de joie et de lumière est donc aussi un enjeu de survie pour l’humanité. « Il faut que l’humanité progresse davantage qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent vers la conscience du fait que la nature et l’humanité sont toutes deux nourries d’un seul et même courant d’énergie vitale ». « A cet égard, Ajikan a un très grand rôle à jouer, en permettant de dépasser les notions de nation, de peuple et de religion ». « Ajikan est en fin de compte la méditation la mieux adaptée à l’homme moderne ».

Osera-t-il, saura-t-il en sonder et en vivre pleinement les Précieux Trésors ?

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Dôgen : Réaliser Genjôkôan

Réaliser Genjôkôan. La clé du Shôbogenzô de Dôgen de Shohaku Okumura, Editions Almora.

Dôgen, fondateur de l’école sôtô du Zen au XIIIème siècle a laissé une œuvre profonde, poétique et philosophique, qui renvoie toujours à la pratique.

Le Genjôkôan, introduction au Shôbogenzô ou Trésor de l’œil du vrai Dharma, est considéré comme son essai le plus essentiel. C’est la subtilité de ce texte que nous propose de dévouvrir Shohaku Okumura, maître zen contemporain.

L’ouvrage ne s’adresse pas seulement aux pratiquants de zazen mais à tous ceux qui recherchent une méditation du silence.

Le Genjôkôan est classiquement bouddhiste, c’est-à-dire qu’il prend appui sur les instructions du Bouddha et s’inscrit dans le cadre général du mahayana.

Couv Dogen

Si l’éveil est pour Dôgen, « un processus vivant continu », laissant les expériences spectaculaires à leur place secondaire, il insiste dans ce texte sur « les activités quotidiennes comme pratiques de Bodhisattva », nous dit Shohaku Okumura. Ces orientations pratiques, rédigées au XIIIème siècle, demeurent actuelles ce qui démontre combien elles touchent à l’essentiel et s’affranchissent des conditions temporelles. « Il nous faut aborder tout ce que nous faisons en tant que pratique de bodhisattva. »

Le texte lui-même est bref, dense et difficile à saisir en ses multiples nuances et possibilités. Le commentaire de Shohaku Okumura est donc bienvenu pour rendre ce texte vivant et performatif dans et par la pratique.

Ainsi « Nos vies sont le croisement du soi et de toutes choses ». Shohaku Okumura précise :

« Afin d’examiner la relation entre illusion et éveil et celle entre êtres vivants et bouddhas, Dôgen Zenji approfondit le rapport entre jiko, le soi, et banpô, tous les êtres (ban veut dire dix mille, myriades ou sans nombre ; po signifie êtres ou choses). D’après lui, illusion et éveil relèvent seulement de la relation entre soi et autrui. L’illusion n’est pas une entité fixe de l’esprit, qui une fois éliminée, sera remplacée par l’éveil. »

Dans le Genjôkôan, Dôgen propose : « Se porter vers toutes choses pour manifester la pratique-éveil est illusion. Toutes choses venant et manifestant la pratique-éveil à travers le soi est réalisation. »

Dôgen est souvent surprenant. Bien que s’inscrivant dans un bouddhisme classique, il sait décaler le regard pour inviter à une saisie directe de ce qui est là. La non-dualité qu’il propose s’affranchit du jeu entre dualité et non-dualité porté par le langage.

« Dôgen exprime la réalité de tous les êtres qui comprend être et non-être, forme et vacuité.

La reconnaissance de cette réalité est la raison pour laquelle Dôgen assure dans Maka Hannya Haramitsu (Sutra du Coeur) que « La forme n’est que la forme et rien d’autre que la forme et la vacuité rien d’autre que la vacuité. » Encore une fois, lorsque nous disons que la forme est vacuité, dans l’intellect il y a deux choses : la forme et la vacuité et nous disons que ces deux choses en sont une seule. C’est ainsi que nous percevons généralement les choses dans la vie quotidienne. »

Mais ce rapport demeure dualiste, il maintient ou crée de la séparation, c’est pourquoi Dôgen l’écarte pour une nudité totale. En faisant de la pratique même l’éveil, Dôgen invite à la reconnaissance :

« Ce n’est pas le soi qui s’éveille à la réalité, suggère Shohaku Okumura, mais zazen qui s’éveille à zazen, le Dharma qui s’éveille au Dharma et Bouddha qui s’éveille à Bouddha. (…)

Voilà pourquoi Dôgen a enseigné que zazen n’est pas une pratique faite pour transformer les êtres humains en bouddhas. Zazen est la pratique même du Bouddha. »

Chaque enseignement de Dôgen ouvre à de vastes développements qui convergent cependant tous vers le simple et l’évidence que nous voilons de nos considérations.

L’exploration de Shohaku Okumura, loin d’éloigner de l’essence du texte, y ramène en modifiant notre rapport aux mots et au monde quotidien.

Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

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Miscellanées tantriques

Miscellanées tantriques de Jean Papin, Editions Almora.

Le tantra est vivant et spontané. Il s’affranchit des formes y compris des formes traditionnelles. Par cet ouvrage qui rassemble des entretiens, des causeries dans un dialogue entre textes traditionnels et actualités scientifiques, Jean Papin veut dissoudre les croyances figées qui nuisent à la spontanéité et l’imprévisibilité de la voie.

Le premier entretien traite d’ailleurs de la kundalini, occasion pour Jean Papin de balayer préjugés, présupposés inutiles et confusions variées mais tenaces. Il met en garde contre la méditation de symboles qui se pensent mais ne se méditent pas et invite à la sensation, à l’expérience directe de ce qui se présente, comme dans l’approche Trika notamment. Il invite au simple plutôt qu’à l’adoration de la complexité. Toucher plutôt que représenter.

« A la fin le toucher réunit tout, et c’est ce qu’on appelle le toucher holistique. C’est le toucher de l’énergie, le toucher de la connaissance, qui vous met en accord parfait, en osmose avec le tout. Et vous avez senti, vous voyez les lignes de lumières qui s’entrecroisent, vous en faites partie, ça vous traverse, vous êtes dans la trame, et vous le savez. Alors que l’état de l’homme ordinaire, c’est qu’il ne le sait pas. C’est tout. »

Couv Jean Papin

Jean Papin commente certains passages de textes fondamentaux comme le Vijñāna Bhairava Tantra afin d’établir un rapport renouvelé et plus profond au son, ne pas se laisser saisir par l’esthétique, pour être attentif  au prolongement du son, à son étirement.

« Si l’esprit ne s’intéresse à rien d’autre, à la fin de chaque son, on s’identifiera à la forme merveilleuse du firmament suprême. » dit le sloka 41 du Vijñāna Bhairava Tantra.

Cette entrée dans le jeu de l’énergie et de la conscience par le son est privilégiée par Jean Papin. A travers le son et les rāga se dessine un chemin vers le spanda, la vibration ultime.

Il s’agit toujours d’abolir la distance maintenue entre l’objet et le sujet par l’inattendu, l’intuition directe, la grâce, entendue comme « l’énergie qui vous tombe dessus », tout ce qui rompt finalement la continuité du voile opaque de la conscience. Nous sommes là proches du Tantrāloka d’Abhinavagupta.

Kundalini, Kali-Yuga, reconnaissance du cœur, conscience et états de conscience, remontée des tattva, déclin, mort et renouveau, voici le fil de l’ouvrage respectant la chronologie des rencontres et entretiens. Les propos sont bien entendus beaucoup plus imbriqués pour rendre compte du tissage de la réalité. Au fil des pages, la métaphysique vient prendre appui sur les orientations pratiques sans que la singularité totale de l’instant ne soit affectée. Jean Papin a toujours le souci d’une inclusivité totale. Laisser quoi que ce soit « au dehors », ne pas s’extraire totalement du langage sans le rejeter, sortir de l’ordinaire sans le réintégrer, maintiennent dans l’illusion, une illusion tangible de dualité.

« Si tu ne vas pas jusqu’au bout, si tu ne réalises pas en même temps l’immanence des choses, tu restes dans le contentement d’une transcendance qui n’est pas satisfaisante, parce qu’elle n’englobe pas toutes les choses, elle n’est pas complète. »

Le chemin de retour au vide « notre pays natal » est présenté de bien des manières d’une tradition à une autre, d’un enseignant à un autre. Jean Papin veille à ce que l’on ne puisse pas s’identifier à son propos et ne cesse de nous renvoyer à notre propre expérience par un questionnement permanent.

Editions Almora, 43 avenue Gambetta, 75020 Paris, France.

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La Beauté du geste chez Stephen Jourdain

La beauté du Geste de Stephen Jourdain, Editions L’Originel – Charles Antoni.

C’est sous la forme d’un entretien que la pensée transparente et traversière de Stephen Jourdain aborde la queste, l’éveil, comme geste. Ce faisant, en son style si caractéristique, renversant pour la conscience, il évite et même dénonce le piège des nominalisations qui figent pour chercher le verbe créateur. Le verbe est dynamique :

« C’est un faire pur, que je sais faire. L’éveil est un geste. Le geste est un geste qui est intemporel, qui est tellement profond et central qu’il transforme en banlieue toutes les expériences les plus suaves et les plus profondes qu’on a pu faire dans sa vie. Mais ça ne fait rien, c’est un geste. Il s’agit donc de faire quelque chose.

Ce geste consiste en quoi ?

C’est un regard de conscience infinie plongeant en lui-même mais c’et un geste. Mais s’il n’y avait pas ce caractère de geste, d’acte, il n’y a aurait rien.

Donc, c’est un verbe. Grammaticalement, c’est un verbe, ce n’es tps un nom. C’est important de comprendre cela. »

Stephen Jourdain nous parle de la conjugaison du monde au sein de la conscience libre de toute identification, adhésion, attachement, posture. Le geste est un acte de la conscience absolument transparente. Nous retrouvons le « regard » classique des approches non-dualistes de la conscience mais avec la coloration si singulière de Stephen Jourdain et la puissance dérangeante de sa simplicité.

Couv La beauté du geste

La reconnaissance du fait, de cette évidence, que tout ce qui se présente est un objet dans le sein de la conscience, est abordée par Stephen Jourdain dans le jeu de miroirs Je, Tu, Il.

« Alors en fait, il y a deux mondes. Il y a le monde de la 1ère personne, et le monde de la 2ème personne. Le monde de la 3ème personne est un monde qui n’existe pas ; Et c’est celui qui doit périr. »

Traquer les auto-hallucinations est indispensable pour éviter les conséquences de ce que Stephen Jourdain nomme « le déraillement originel » qui a fait émerger le il.

« C’est une mise en cause de la tierce personne, en tant que « je prétends pouvoir nouer avec elle, sans en faire une 2ème personne ». C’est ça, c’est là, l’hallucination…

Et on se rend bien compte que cette erreur est une erreur intellectuelle, profonde, c’est une erreur de notre intelligence. Notre intelligence a déraillé, comme on peut dérailler dans un raisonnement, là, notre intelligence a déraillé et n’a pas vu l’incohérence. »

Il faut parfois beaucoup de détours à Stephen Jourdain pour s’établir dans l’évidence et établir l’évidence. Il ne s’agit pas de pédagogie, celle-ci tuerait la spontanéité recherchée. C’est le cas lorsqu’il aborde la question de l’identification du sujet à l’attribut et du jugement. Plutôt qu’un exposé rationnel, le propos est inscrit dans une logique décousue qui propose une compréhension à l’intellect sans fermer les portes de l’intuition.

« Alors ce petit livre est emmerdant, lâche-t-il, il y a beaucoup de gens qui vont se faire chier à mourir en le lisant… Il y a des choses qui passent facilement, mais la partie du jugement est sévère, elle paraît très sévère et très austère, elle est capitale.

Le reste est assez simple, c’est un petit peu le même genre de phrasé que Les cahiers d’éveil, mais là on ne peut pas faire un phrasé court, il faut développer la chose, jusqu’au bout.

Alors en fait, l’expression la plus pure de ce que j’appelle « l’éveil », de l’expérience zen, c’est « Je suis irréductible à toute chose y compris à cette parole et y compris à ce que je suis. »

Et cette intuition-là, c’est « l’éveil » ! C’est ça ! C’est la liberté suprême !

C’est ça la liberté suprême ! »

Editions L’Originel Charles Antoni, 25 rue Saulnier, 75009 Paris.

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Le Maître des 5 excellences

Cheng Man Ch’ing, le Maître des 5 excellences commenté par Mark Hennessy, Editions Le Courrier du Livre.

Nous attirons votre attention plus particulièrement sur cet ouvrage consacré à un artiste et penseur exceptionnel, le Professeur Cheng Man Ch’ing, calligraphe, poète, peintre, médecin et maître de Tai Chi Chuan. L’ouvrage intéressera non seulement ceux qui sont concernés directement par le taoïsme mais tous ceux qui cherchent à traverser les formes pour en saisir l’essence.

Ce livre est une anthologie partielle de textes du Professeur Cheng, une grande figure de la pensée chinoise du XXème siècle. Le choix opéré par Mark Hennessy couvre tous les domaines ou disciplines dans lesquels s’est exercé le maître, de la calligraphie aux alchimies internes. Les cinq excellences se réfèrent aux cinq talents du Professeur Cheng qui toutes concourent à la compréhension de la nature du ch’i et à la recherche de la fluidité et de l’harmonie.

Couv Cheng

Dans son introduction, Mark Hennessy remarque que le développement du Tai Chi Chuan en Occident, notamment aux USA, a donné lieu à une profusion de publications, certaines sérieuses, d’autres fantaisistes. Il manquait toutefois les écrits de celui qui avait été à l’origine de ce développement aux USA, le Professeur Cheng, comme « épine dorsale des productions débridées publiées par les maîtres d’aujourd’hui ».

Mark Hennessy « invite le lecteur à relever la capacité de Cheng à unir des éléments de la vie souvent distincts et contradictoires. Ce qui nous permet d’abandonner les distinctions pour nous concentrer totalement sur un seul objectif : la vie ! ».

Après l’autobiographie d’un homme fort, l’ouvrage reprend les cinq arts du maître en cinq parties, art de la calligraphie, art de la poésie, art de la peinture, art de la médecine, art du Tai Chi auxquels s’ajoute un ultime chapitre consacré à la philosophie.

Cheng met en évidence le lien entre l’expression calligraphique et ce que nous sommes, appelant à une « auto-culture » et en insistant sur l’équilibre, la droiture le confort et la stabilité, « structures fondamentales » :

« Rejeter ces structures fondamentales crée une calligraphie acrobatique de seconde main qui vole vers le toit et marche sur les murs, ou qui est comme un voleur qui frôle les murs la nuit… L’homme noble ne mange pas de ce pain-là ! »

« La théorie calligraphique expose vos mots et l’écriture les révèle. Ces deux idées montrent votre caractère car il nous est impossible d’échapper à nos œuvres. »

Ce sont bien sûr les mêmes valeurs et principes que nous retrouverons dans chacun de ses arts. Ainsi sa poésie est traditionnelle car sans artifice et sans désir. Mark Hennessy rappelle que calligraphie, peinture et poésie sont indissociables :

« En Chine, la poésie seule n’était pas jugée suffisante. La calligraphie était étudiée pour susciter l’éveil susceptible de favoriser la bonne poésie ! Les poèmes pouvaient alors être intégrés dans la peinture, car la poésie de qualité générait sa propre peinture… »

« Les poèmes expriment votre esprit, dit Cheng, et on ne peut pas s’exprimer en totalité tant qu’on n’a pas étudié la poésie. Lire la poésie peut faire fructifier ces pensées inertes… Quand elles ont été éveillées, la poésie est idéale pour les exprimer! Aussi, après que vous ayez sérieusement étudié la poésie, vous pouvez laisser parler votre esprit… »

Calligraphie, poésie, peinture tendent vers la révélation ou l’expression de l’indifférencié, du simple, de l’essentiel, de l’unique. « Le Ciel se déploie d’un seul trait. », rappelle Cheng. Cette phrase « ne prend pas en compte les transformations du yin et du yang, seulement leur principe d’unité. ».

Nous retrouvons ce grand principe dans l’art de la médecine de Cheng. Il n’oppose pas médecine traditionnelle chinoise et médecine occidentale. Il reconnaît l’apport de cette dernière mais mesure aussi « les effets secondaires qu’elle engendre pour les patients ». Il voit dans un rapprochement entre les deux cultures médicales, une opportunité pour développer une médecine totale plus respectueuse de l’être.

Concernant le traitement du cancer, auquel il s’est consacré, il identifie avec prudence huit points importants qui posent la question de notre rapport à la maladie, qu’il soit personnel ou institutionnel. La prévention, trop étrangère à la culture médicale française, tient, dans sa pensée, une place essentielle.

Concernant, cette fois, le Tai Chi, Mark Hennessy a sélectionné quelques textes qui parleront davantage aux pratiquants comme : Une explication de « L’Ours constant », Introduction à L’enchaînement unifié et à la fonction du T’aichi Chuan de Yang Chen-fu, mais aussi « Les derniers mots sur le T’aichi Chuan » de Chen Man Ch’ing. Ce texte introduit le lecteur à la dernière partie de l’ouvrage consacrée à la philosophe de Cheng et notamment à une comparaison entre le pensée de Confucius et celle de Lao Tseu au regard du I Ching.

Nous trouvons aussi dans cette partie le Traité sur la Nature Originelle de l’Homme, rédigé dans les dernières années de sa vie, qui aborde la question du bien et du mal. Il dissipe les préjugés et les clichés, les fausses vérités et les simplifications toxiques.

« On a pu dire que « si un fou peut penser, il peut devenir un sage ; si un sage ne pense pas, il devient un fou. » Ceci renvoie à ceux qui peuvent encore changer… Si vous pouvez revenir d’une courte déviance en ayant maintenu le principe, les myriades de possibilités existent toujours ! Bien que votre développement soit graduel, le début du voyage est seulement à portée de pensée… Ceux qui souhaitent compléter leur bonne nature doivent s’observer quand ils sont seuls ! »

Homme exceptionnel et écrits exceptionnels. Les mots sont ici toujours ajustés à la queste qui n’est jamais perdue de vue.

Le Courrier du Livre, 27 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.